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Où vous faites le constat

Malgré l'heure tardive, vous entendez courir des enfants dans l'un des appartements des étages supérieurs. Cela ne vous agace pas réellement, pas plus que les éclats de discussions ici et là, les portes qui s'ouvrent et se ferment, les chaises qu'on traîne sur le sol, un rire ou une engueulade qui éclate brièvement avant de se muer dans l'une ou dans l'autre, le couple de voisin qui fricote sous les couvertures jusqu'à en faire cogner rythmiquement la tête de lit contre le mur, sans oublier tous les mots criés et les onomatopées qui vont avec dans une sorte de grand tour général des impératifs de narration concernant la copulation entre voisins. Tous ces sons, ces bruits, ces éclats...vous les considérez comme des éclats de vie. Des gens vivent au-dessus de vous, en-dessous, à côté, tout autour de vous ! Des gens vivent de l'autre côté de la rue ; de vos fenêtres vous voyez les leurs, allumées ici et là, parfois accompagnée d'un écran, de silhouettes se découpant à travers l'obscurité et les lampadaires, vaquant à leurs affaires d'histoires. Chaque humaine, chaque humain, comme vous : vivant, avec une vie de malheur et de bonheurs, et un monde mental dont on ne peut même pas réellement soupçonner la portée tant elle est propre à chacun et vous fait de toute façon tourner la tête dès que vous vous essayez naïvement à essayez de comprendre la place de l'être humain dans l'univers, et encore moins la vôtre...

 

Cette insignifiance soudaine vous étreint alors, de même que l'absurdité d'une vie qui ne vous mène nulle part que vous le vouliez ou non. La nuit est tombée et des enfants jouent joyeusement dehors autour de l'immeuble, à côté du bras de forêt où les renards s'époumonent la nuit sous vos fenêtres. Là encore le bruit ne vous dérange. C'est la vie, tout simplement. Quelque part, vous vous en nourrissez par procuration, essayant d'en aspirer quelques relents pour vous sentir à nouveau, ne serait-ce qu'un seul instant, vivant. S'il y a une source sonore qui vous agace dans cette vie communautaire, ce sont bien les deux ou trois personnes, dans des appartements que vous n'avez pas cherché à identifier, qui décident régulièrement de se mettre à prier en boucle et de manière principalement incompréhensible, souvent à partir d'une heure du matin, et pour une heure de contenu ou parfois, l'un ou l'autre rejoint le premier ou la première. Voilà qui vous énerve, et vous envahit d'en sentiment assez glauque, ces prières différentes prononcées pour tout l'immeuble à des pouvoirs que vous ne pouvez comprendre car vous vous vous êtes avoués il y a longtemps qu'ils n'existaient pas.

 

Au moins, les enfants ne prient pas. Et vous aimez leurs rires, leurs cris et leurs jeux, vous admirez cette faculté tout enfantine de passer de l'un à l'autre et de pardonner aussi vite qu'ils se sont pris la tête. C'est un son rassurant, le son d'une vie simple mais pas automatiquement dépourvue de complexité, à la manière toute particulière dont les gosses gèrent leurs empires. Vous, vous savez que vous n'aurez jamais d'enfants. Vous n'en avez pas envie, la responsabilité vous effraie, et peut-être êtes-vous trop égoïste : s'occuper de vous-même vous prendre déjà toute votre énergie, alors être responsable d'une autre que la vôtre... Mais vous les aimez, ces enfants, et vous vous vous rappelez quand vous en étiez un vous-même. Dans une situation familiale étrange mais bienveillante de tous les côtés, entouré d'amour et de soutien. Vous étiez un enfant heureux, vous vous demandez comme vous êtes devenu un adulte si malheureuse même quand aucune raison ne se bouscule au portillon pour. Parfois, vous vous sentez si triste -d'une tristesse profonde, sourde, inconnue, semblable à un trou noir au sein de votre poitrine aspirant votre coeur petit à petit et vous rendant si vide que vous êtes incapable d'écouler la moindre larme alors que vous avant tant besoin de pleurer- que vous avez envie de mourir. Cela ne va jamais plus loin, cette sombre pensée aussitôt dispersée par la peur totalement redoutable que la mort vous inspire.

 

Ne pas avoir d'enfants ne vous déprime pas vraiment, vous ne pensez pas être adapté pour le job, et les enfants s'en sortent toujours mieux avec des parents qui les veulent vraiment. D'autres apprennent sur le tas, et apprennent très bien, n'ayant rien à prouver aux premiers. Mais vous... Aussi idiot que cela puisse paraître, un rêve vous a permis de comprendre que ce ne serait jamais le cas. Vous en aviez déjà parlé ici ou là. Dans ce rêve, vous tenez votre nouveau né dans les bras...et si vous ressentez un amour profond pour ce poupon onirique, cela s'est accompagnée de la totale certitude que cette partie là de la vie ne sera jamais pour vous. Au réveil, vous en avez ressenti une grande tristesse...suivie aussitôt d'une grande légèreté. Ce qui n'a pas moins rendu moins douloureux la remarque d'une de vos ex, quelque chose du genre «Tu ne pourrais pas être un bon père, avec tous tes problèmes ». Vous savez toujours que les enfants ne feront pas partie de votre vie, mais cette remarque vous assaille régulièrement dans un coin de votre tête, et tout vos certitudes du monde n'ont encore jamais réussi à en expurgé la douleur et le manque de confiance en soi qui en grandit, allant encore plus loin.

 

Quand à l'amour... Vous vous êtes fait à l'idée que ce ne n'est pas vraiment pour vous. Qu'au mieux, vous aurez peut-être droit ici et là à quelque mois d'une découverte délicieuse d'une personne qui vous comprend et que vous comprenez à un niveau plus que supérieur, avant que le tout ne s'étiole parce que les circonstances font toujours qu'il va se trouver entre vous quelque chose d'irréconciliable. Sans que ce ne soit forcément la faute de l'un ou de l'autre. Il y a votre besoin de vivre par vous-mêmes, votre anxiété à l'idée de partager votre espace dans la simple idée de vivre avec quelqu'un, sans parler de vos problèmes psys qui n'arrangent pas les choses. Vous n'arrivez pas à travailler et ne le pourrez sans doute jamais, l'angoisse et la dépression continueront jusqu'au bout à vous entraîne dans une ronde endiablée, un cycle vous amenant sans cesse de l'un a l'autre. Vous n'avez même plus de passion. Disparue, les certitudes de votre enfance sur ce que vous vouliez faire lorsque vous serez grand. Maintenant que vous êtes grand, tout ce qui vous passionnait, vous n'avez plus l'énergie de le faire revivre. Vous n'avez aucun plan, aucun but, aucune envie, aucune passion secrète qui animerait votre âme. Vous juste...vivotez d'une série à l'autre, d'un jeu à l'autre, d'un livre à l'autre, et de quelques écrits qui ne mènent nulle part. Votre ex du «Tu ne pourrais pas être père » avait raison là aussi, quand elle disait que vous n'aviez finalement rien à offrir. C'est tout simplement le cas : vous n'avez rien à offrir à qui que ce soit. Pas même le rêve le plus fantasque. Juste quelqu'un de brisé sans réelle raison, à la psyché malade, atrophiée, tellement diffuse qu'aucun diagnostic n'a jamais été réellement fait, ce que vous donne l'impression de couler de plus en plus sans cette dernière bouée...

 

L'amour vous semble aujourd'hui illusoire, et responsable de pire que les cauchemars : les bons rêves. Ceux qui vous arrivent de temps en temps où vous rencontrez une de ces personne oniriques non définie qui vous témoignent autant d'amour que vous en ressentez pour elle, avec la sensation indiscutable et ô combien agréable et empreinte de soulagement du cœur : ça yest, vous avez trouvé la bonne personne. Et puis vous vous réveillez. Seul.

 

Le sexe vous manque, également. Pas au point de passer à l'obsession : vous ne l'avez jamais considéré comme un besoin, vital ou non. Mais outre le plaisir, ce qui vous manque réellement c'est l'intimité de cette connexion physique, et de la partager avec une personne sur la même longueur d'onde. La peau contre la peau, les baisers aussi bien doux que passionnés, une oreille qu'on mordie, juste ce sentiment de pouvoir, au moins l'espace d'une nuit, s'abandonner sans craint au sein de quelqu'un tout en lui apportant le même refuge. N'attachant pas automatiquement le sexe à l'amour, vous vous demandez parfois si vous seriez capable d'aller jusqu'au bout si l'opportunité d'une nuit sans lendemain (d'un coup d'un soir, comme disent les djeunz) se présentait à vous. Déjà que vous ne la remarqueriez probablement pas, votre anxiété naturelle et votre difficulté à vous faire de nouvelles connaissances ne joue pas vraiment en votre faveur. Et si vous en étiez-capable, serait-ce suffisant, serait-ce assez pour combler ne serait-ce qu'un instant cette solitude, cette abandon ? Peut-être, ou peut-être pas. Ce n'est de toute façon pas avec votre vie sociale florissante et votre charme naturel (vous permettant de citer au moins un dinosaure réel pour chaque lettre de l'alphabet) que vous risquez d'en savoir plus un sujet. Mais la connexion vous manque, vous la sentez dans votre corps qui se languit du contact d'un autre tout en se paralysant à la possibilité d'un simple hug amical.

 

Vous ne ressentez rien, plus vraiment. Vous êtes...vous, mais pas vraiment. Vous observez votre vie de loin, vous sentant souvent dissocié de ce que vous expérimentez. Vous arrivez encore à tirer quelque plaisir ici et là d'un épisode de série, d'un films, d'un peu de lecture ou d'une heure de jeux vidéos, mais votre énergie créatrice est tellement asséchée par la fatigue chronique qui vous empoisonne que le moindre écrit vous arrache une telle douleur que vous n'arrivez plus à vous lancez dans les projets comme vous aimez tant le faire des années auparavant. Vous n'êtes plus vraiment vous, ce qui vous rend triste -et vide, toujours sans pleur- et vous ne savez pas qui vous êtes. Ni qui vous pourriez devenir. Le futur vous apparaît comme flou, incertain, inconséquent. Adolescent, une de vos psychoses était d'être convaincu que jamais vous n'atteindriez l'âge de vingt ans. Cela vous a terrifié et angoissé jusqu'à la date fatidique et...une fois celle-ci passé, les angoisses ont simplement trouvé d'autre cible. Mais aujourd'hui, à trente-quatre ans, vous avez l'impression de revivre ce vieux cauchemar éveillé : la sensation que quelque part, dans corps et ou votre esprit, il y a quelque chose de pourris, de malades, que vous ne pouvez trouver, et qui ferai que vous ne verrez pas vos quarante ans. Et même la première expérience de vos vingts ans dans les poches, vous êtes de plus en plus seul et terrifiés face à cette étrange, ridicule et pourtant pour vous parfaitement logique condamnation à mort.

 

Vous ne savez plus comme vivre, pour ne pas mourir vous voulez juste dormir à la place. Mais vous dormez mal, depuis l'adolescence. Vous vous rappelez parfaitement bien le dernier matin où vous vous êtes senti reposé et bien après un bon sommeil. Vous aviez vingt ans, après quelques heures de sieste sur une chaise-longue près du camping-car de vos parents d'accueil, en France. Depuis, plus jamais vous n'avez ressenti cette sensation. Vous avez essayé tous les horaires de coucher, de lever les combinaisons qui vont avec, sur de courtes comme de longues périodes : rien n'y fait. Vous vous réveillez toujours plus fatigué qu'au moment du coucher, et de plus en plus vous sentez les dernières réserves de votre énergie mentale s'écouler sans se reconstituer, et vous craignez le jour où il n'y en aura vraiment plus. Quand vous serez totalement incapable de vous occuper de vous-même.

 

Voilà deux moins que vous avez un trou dans votre salle de bain parce que le mur a dû être démoli à cause d'une fuite. On vous a dit qu'on allait vous contacter pour quand les réparations seront faites afin de venir boucher le trou. Deux mois sans nouvelles, deux mois avec un trou dans votre salle de bain qui provoque courants d'airs, et transporte bruits étranges et odeurs qui le sont tout autant. Vous n'auriez qu'à écrire un mail à votre gérance, mais vous n'y arrivez pas, comme si la tâche était aussi impossible pour vous que l'un des douze travaux d'Hercules (sans que Hercules, lui, il n'a jamais dû communiqué avec sa gérance, pas sûr qu'il s'en soit mieux sorti). L'autre soir, vous étiez couchés sur le dos, incapable de vraiment bougé, le poids de votre incapacité à envoyer un simple e-mail pesant sur vous comme une pile de boules de bowlings. Votre énergie qui s'étiole de plus en plus sert à vous faire sortir pour les courses, vous nourri vaguement. Trop peu ou trop mal. Soit vous sautez des repas parce que vous n'avez pas l'énergie de réchauffer même un putain de plat micro-ondes, parfois les fringales de la déprime vous font avaler un paquet de biscuits d'une traite et par jour, verre de lait en option. Vous avez pris sept kilos en six mois. Mais ça n'a plus d'importance. Vous n'aviez rien à offrir sans de toute façon.

 

Alors vous vivotez, étendu de plus en plus comme du beurre trop sec, sans savoir comment renouveler l'énergie, avec au fond de votre crâne les souvenirs de votre enfance où vous n'étiez pas encore cassé. A ignorer la situation avec votre mère qui vous ronge petit à petit, votre mère que vous n'arrivez pas à aller voir dans son établissement, votre mère à qui vous ne savez pas quoi dire quand elle téléphone et elle non plus, votre mère qui n'est plus votre mère, votre mère qui a perdu tout ce que son esprit faisait d'elle...et bien, elle, et qui vous permettait de travailler votre lien compliqué. Votre mère qui est encore là, encore assez bien pour communiquer, mais votre mère qu'une part honteuse de votre cerveau considère comme déjà morte, et dont vous faites déjà le deuil. Le deuil d'un esprit brillant dont vous arracher les derniers morceaux en continuant de vider son appartement...

 

Vous êtes...vous ne savez plus qui vous êtes. Vous ne savez pas, peut-être bien que vous ne l'avez jamais su. Vous êtes au bout du rouleau mais vous roulez quand même, parce que sinon vous tombez pour de bon. Vous roulez sur une énergie qui se fracture et se recompose avec des restes parce qu'il faut bien aller faire des courses, manger, voir le psy, voire la famille et les amis que vous aimez tant mais avec qui vous ne savez plus comment être, à avoir peur de n'avoir toujours qu'une réponse négative quand on vous demande comment ça va, qui pourrait durer aussi bien pour les six mois à venir que les six ans.

 

Vous êtes fatigué. Tellement fatigué. Usé. A passé minuit, une chaise racle sur le sol de l'appartement du-dessus. Deux personnes discutent, certains mots plus forts que les autres perçant les murs. La vie, tout autour de vous, qui n'avez plus rien à donner mais qui n'a pas encore fini de rouler.

 

De nouveau, des enfants courts ; dans un coin de votre tête, vous ne pouvez que leur souhaite bonne change du fond du cœur.

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