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Extrait Nano 2018 3

15. Faible

 

 

Le gros, qui n'était pas tout à fait gros, marchait d'un pas traînant sur le sol de terre battue. Au bord de la rivière, les arbres formaient une barrière presque naturelle, de plus en plus en dense au fur et à mesure que son compagnon et lui avançaient. Les premières feuilles mortes avaient commencé à tomber quelques jours plus tôt, et ils les piétinaient par tas entiers là où une brise capricieuse les avait réunies. Ils passaient à travers sans un regard en arrière, éventrant les amas d'automne comme on éventrait un château de sable sur la plage. Il y avait dans cette imagerie quelque chose qui rendait le gros -qui, franchement, n'était pas si gros que ça- profondément triste. Il n'avait jamais aimé les fins, et ce depuis tout petit, où le petit triton qu'il avait ramené de la mare s'était retrouvé le ventre en l'air à la surface de son bocal. Le premier d'une longue série, le défilé de petites morts typique d'une vie à la campagne. Le moindre cadavre de mulot sur le bord du chemin le mettait dans tous ses états, principalement parce que personne d'autre que lui n'avait pu en témoigner. A chaque fois, il avait fait en sorte de leur creuser une petite tombe, à mains nues dans la terre fraîche, parce qu'il aimait son contact et qu'il avait l'impression que c'était plus juste comme ça. Il n'avait qu'une vague idée de ce qui était juste, sinon il ne se serait pas retrouvé dans une bande de voyous et de malfrats, mais il n'en démordait pas. Ce n'était pas juste de mourir seul, abandonné de tous. Quelqu'un devait se rappeler de vous, sinon vous n'aviez pas vraiment existé. Il n'avait pas beaucoup d'idées non plus, mais il s'y attachait tout autant.

 

Ce n'était pas qu'il était bête, de la même manière qu'il n'était pas gros, pas vraiment. Seulement, on ne lui avait jamais laissé le loisir d'avoir beaucoup d'idées ; il y avait toujours du travail à accomplir, des corvées à faire, des tâches à effectuer. Dans sa famille, ils préféraient emprunter les idées des autres, c'était plus facile comme ça. Les idées de la chantrie du village, où ils se rendaient les jours saints dans leurs plus beaux habits. Des beaux habits, pour eux, c'était surtout des habits dont on voyait moins les raccommodages et qui, surtout, avaient le luxe d'être propre. On se salissait pour un rien à la ferme, et on ne se donnait même pas la peine d'y remédier chaque jour, sinon on avançait jamais. Mais une seule tache sur le pantalon des beaux jours, et voilà que m'man vous tombait sur le coin de la pomme plus vite qu'une...qu'une...et bien, qu'une pomme vous tombait sur le coin de la figure. Sauf que le gros, enfin pas tant que ça, il aimait bien les pommes, mais moins ce type de tartes.

 

Il n'était pas gros de ceux qui l'étaient à peine, voilà. Il se dégageait de lui une impression de grosseur plus qu'un débordement physique. Du genre à le voir gros en le croisant dans la rue, avant de réaliser si on faisait bien attention que c'était un peu exagérer. Il se déplaçait comme s'il était trop massif, à la manière d'un bronto dans un établi de céramique, on aurait dit qu'il avait toujours peur de casser quelque chose. Il était grand plus que large en fait, mais se tenait toujours un peu voûté, de peur de prendre trop de place. Sa m'man n'avait jamais aimé qu'il prenne trop de place, alors il avait toujours essayé de se faire tout petit. De se plier et de replier sur lui-même, lui dont les bras un peu trop longs se mettaient alors à traîner sur le sol. Des bras naturellement costauds, aussi bien de naissance que par le travail quotidien de la ferme. Des bras bien plus habitués à manier le râteau et la fourche qu'une arme de n'importe quel type. Des bras qu'on aurait cru faits pour cogner, et comme souvent avec les gens costauds par défaut, il avait toujours eu peur de s'en servir. Il se montrait instinctivement délicat, qu'il s'agisse de ramer sur sa barque ou de creuser le sol d'un bon coup de pelle. Il aurait pu vous dévisser la tête du coup sans trop d'efforts, mais il baissait les yeux quand vous confrontiez son regard. Il était doux, délicat, précieux.

 

Faible.

 

C'était ce que sa m'man lui avait toujours dit. Faible parce qu'il n'osait pas se défendre quand on s'en prenait à lui. Faible parce qu'il n'avait pas le cran de regarder mourir les vaches sans pleurer. Faible parce qu'il faisait tout ce qu'on demandait de lui sans jamais rechigner. Pour tout ça, et pour bien plus encore. Sa m'man n'était jamais à court de raisons. Surtout quand elle avait bu plus de gnôle que d'habitude. Souvent, elle disait qu'il était faible parce qu'il était comme son père, et que seule la faiblesse pouvait engendrer la faiblesse. Elle avait essayé de l'endurcir, pourtant. De le priver de nourriture quand il n'obéissait pas assez vite, d'eau quand il n'arrivait pas à exprimer, de lumière, aussi. Cela avait toujours été le pire : enfermé dans l'établi en pleine nuit, des planches sur les interstices pour que rien ne filtre à l'intérieur. Il était rapidement devenu trop grand pour correctement s'y asseoir. Trop gros, disait sa m'man. S'il n'était pas assez fort pour cogner sur les gens, c'était qu'il était gras et non musclé. Et puis seuls les enfants avaient peur du noir, et seulement qu'un temps. Mais quand on était faible comme lui, on restait un enfant toute sa vie et elle n'avait que faire d'un enfant.

 

Et puis sa m'man avait fini par mourir, et il s'était retrouvé tout seul. Il avait travaillé ici et là comme aide de ferme, où il était heureux de se laisser exploiter parce que cela lui donnait quelque chose à faire. Il n'avait jamais eu besoin de grand chose. Un peu de paille pour dormir, de quoi manger. Pas trop pour lui, il ne fallait pas qu'il devienne plus gros, mais pour partager avec les bêtes. Les animaux et créatures de tout poil l'avaient toujours apprécié, et il le leur rendait bien. Il les trouvait plus facile à comprendre, ils ne se cachaient par derrière des mots compliqués et des tournures de phrases trompeuses. Dès qu'il pouvait s'occuper d'une bestiole, il était heureux. Dans la bande, c'était presque toujours lui qui nourrissait Précieuse quand elle ne le faisait pas elle-même, lui qui entretenait son enclos, lui qui lui brossait les écailles. C'était le monstre de la cheffe, mais c'était son amie. Et elle était morte, on l'avait brûlée, et l'autre ne l'avait même pas laissé lui creuser une tombe. Quand il y repensait, il sentait les larmes lui monter aux yeux, et s'essuyait la morve qui lui coulait au nez d'un air pataud. Tout en espérant que l'autre ne le voyait pas.

 

L'autre lui faisait peur. Il lui avait toujours fait peur, depuis qu'il avait rejoint la bande, mais depuis qu'ils avaient trouvé les restes de la wyverne et et qu'ils s'étaient fait piquer la barque, la peur qu'il éprouvait à son égard avait changé. Elle était devenue viscérale, un réflexe quasi animal qui dressait ses poils sur ses bras rien que d'y penser. L'autre avait toujours été mauvais, moqueur, mais à la manière dont l'étaient bien des hommes. Et d'un coup, voilà qu'il était différent. Voilà qu'il affichait sa cruauté comme un masque, et qu'il ne se donnait même plus la peine de la cacher. Il n'avait plus que de la fureur sur le dos comme certains avait la peau sur les os : sèche, craquelée, presque à se fendre. Le gros en était effrayé, vraiment effrayé. Au point qu'il pensait de moins en moins à Précieuse, et presque plus à Champion, son petit bateau qu'on lui avait enlevé. Il avait l'impression que le moindre mot de travers pouvait faire exploser son condisciple. Un peu comme m'man quand elle avait ses humeurs, voilà ce que ça lui rappelait. L'autre, c'était le noir de l'établi devenu homme, on lui avait cloué toutes les planches.

 

Il avançait d'un pas vif, nerveux, que le gros avait un peu de mal à suivre. Il n'avait pas envie de rester trop près, de toute façon, mais il faisait en sorte de ne pas trop se laisser distancer, il ne voulait pas que l'autre s'énerve. L'autre, qui s'était toujours déplacé avec l'assurance d'un prédateur, mais qui s'agitait maintenant par intermittence, secouant ses maigres bras dans le vide, ses doigts crochus se refermant sur l'air comme des serres. Maigre, sa peau avait maintenant l'air d'être trop tirée, comme si on avait tiré un bon coup sur ses cheveux pour la remonter au maximum. On pouvait presque voir ses os bouger sous la chair, tandis qu'il marmonnait entre ses dents quelque chose que le gros ne comprenait pas, et qu'il n'avait de toute façon aucune envie de comprendre. Mais le pire...le pire, c'était les yeux. L'autre avait les yeux tellement mauvais qu'on aurait pas dit des yeux, mais deux billes noires qui semblaient en permanence crever des pupilles jaunâtres. Deux vrilles, voilà ce qu'on aurait dit. Et derrière...

 

Derrière, le gros ne voulait pas y penser. Il ne voulait plus jamais voir ces yeux s'il pouvait l'éviter. Il était faible, il le savait, sa m'man l'avait toujours dit. Mais il y avait des choses en ce monde dont même sa m'man aurait eu peur. Il le savait : il marchait en compagnie de l'une d'elles.

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