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Ecriture

  • War. War never ends.

    Cela faisait longtemps hein?

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    Les nerfs aux aguets, vous faites les cents pas dans la cabine d'ascenseur bringuebalante, ce qui n'est pas facile : vous passez votre temps à vous cogner l'épaule contre une cloison, et vous êtes gêné par le manche de la batte de base-ball accrochée à votre ceinture. Levant le nez, vous contrôlez le décompte : plus que deux étages maintenant. Votre reflet dans le miroir vous renvoie l'air d'un type qui s'attend à voir l'enfer mais qui sait que c'est nécessaire. Barbe et cheveux fraîchement raccourcis pour éviter les prises trop faciles -et puis ils auront le temps de repousser là en-bas-, lunettes renforcées par un scotch épais, casque de vélo et protections de rollers aux bras et aux genoux. Vous avez hésitez à descendre en chaussures de ski, mais la puissance n'aurait pas équilibré la perte de mobilité, cette dernière s'avérant cruciale. Et puis vous ne possédez pas de chaussures de ski, peu enthousiaste à l'idée de posséder un objet de plus capable de signer votre arrêt de mort à l'aide d'un sapin habilement placé sur la piste (1). Un bâton aurait pu servir ; bien aiguisé, le bout pointu peut faire des dégâts, et la dragonne rendrait plus difficile la possibilité d'un désarmement. Mais la batte de base-ball achetée aux puces fera l'affaire, faute de mieux. On ne peut pas dire que vous croulez sous les armes à la maison, pour la même raison qu'on n'y trouve pas de chaussures de ski.

     

    Ding, vous y êtes. Difficile d'aller plus bas, et vous avez laissé l'enfer quelques étages au-dessus. Bon sang, ce que vous pouvez détester ce jour fatidique... Toutes les deux semaines, voilà qu'il revient avec la pérennité implacable d'un contrôleur des impôts, la profonde humanité en moins. Déjà, quelque chose en l'air est différent lorsque les portes s'ouvrent sur un couloir sombre, chichement éclairé d'une ampoule rougeoyante qui clignote en grésillant. Et il ne s'agit pas de l'air si propre à la cave, entre le moisi léger, le vieux bois et la poussière, qui fait remonter en vous toutes les madeleines de Proust de l'enfance (2). Non, c'est l'air vicié de la mort, dans lequel stagne la terreur, qui s'infiltre dans vos narines comme si du wasabi décidait d'y forcer le passage pour remonter jusqu'à votre cerveau et faire se redresser sur votre tête chacun de vos cheveux dans un réflexe primal. Vos bras ont d'ailleurs doublés de volume sous l'effet de la chair de poule, et vous luttez contre une forte envie de vous déplacer accroupi en poussant des « Hou hou » à la recherche de quelque chose à épouiller. Vous étiez bien mieux en haut, à l'abri de votre appartement, où ce genre de choses n'arrive jamais (ce qui ne vous empêche pas de manquer y passer par maladresse au moins trois fois par semaine ; si vous deviez y passer un jour, voilà qui devrait donner l'apparence d'une étonnante scène de crime pour des policiers confondus).

     

    Les portes de l'ascenseur se referment presque, avant de repartir dans l'autre sens et de se mettre à ce petit mouvement perpétuel de la cabine en mauvaise état alors qu'elle avait très bien fonctionné pour les six étages précédents. Comme si quelque chose dans « la zone » perturbait tout outil technologique dépassant mille huit cents. Vous sortez votre téléphone, qui ne vous sera utile que pour sa lampe de poche -du moins si elle se décide à marcher- et sa musique, des fois que vous ayez envie d'une bande-son à propos. Mais le silence est votre ami, pour mieux y repérer les dangers ; on reconnaît souvent les débutants à leurs écouteurs, qu'on retrouve en train de se traîner hagards dans les couloirs des jours plus tard (3). Vous frissonnez comme la proie ancestrale dans la jungle millénaire, du genre de celle qui s'attend à voir débouler un prédateur plein de dents et plein de pattes de derrière le moindre rocher. Ce qui explique votre méfiance vis-à-vis des araignées : beaucoup trop de pattes pour être honnêtes. Mais vous préféreriez être plongé dans un terrarium de mygales plutôt que d'affronter ce rituel bimensuel. On qualifie les âges anciens de barbares, mais l'époque actuelle n'est pas sans son lot d'épreuves sanglantes dignes de figurer dans la dernière série de romans dystopiques pour jeunes lecteurs à la mode.

     

    Lentement, un pas après l'autre, votre nez frémissant comme celui d'une souris qui sait que la mort aux rats n'est pas loin, vous vous mettez à progresser. Vos mains suintent terriblement, mais vous avez pensé à mettre des gants, qui en ont plus l'avantage de ne pas laisser d'empreintes. Bien que la police ne se risque habituellement jamais ici ; il y a des querelles qui sont trop terribles pour être résolues autrement que par le peuple, et il en va ainsi des querelles de voisinage. On ne verrait pas un officier mettre les pieds ici, à moins que ce cela ne soit pour les mêmes raisons que tout le monde ; et dans ce cas, un badge ne lui servirait à rien, et un port d'arme ne serait qu'un léger avantage. Vous, vous avez confiance en la batte. Vous l'avez appelée Thérèse, parce que vous avez cru comprendre que les guerrières nommaient leurs outils de prédilection. On disait même qu'ils dormait avec, ce que vous ne trouviez guère pratique. Thérèse vous avait bien servi jusqu'ici, et vous espériez qu'elle continuerait de le faire encore longtemps. Il y avait encore la dent de madame Glauss plantée dans le bois : impossible de l'enlever.

     

    La première attaque vint du flanc. Attiré par une silhouette plus loin en avant, vous aviez ralenti votre allure pour mettre un genou à terre et sortir la sarbacane de votre poche, du genre de celles qu'on trouvait dans les bombes explosives à Nouvel An. Mais à la place des boules en papier, vous avez opté par des punaises trempées dans du curare. C'est risqué, les avaler par mégarde s'avérerait fatal, mais une bonne arme à distance peut faire la différence entre la vie et la mort lorsque l'effet de surprise est avec vous. Plissant un œil dans la moitié de jumelle scotché sur la sarbacane, vous prenez soigneusement le temps de mettre votre victime dans la ligne de mire. Pas de sommation : vous avez appris le premier jour que c'était inutile. Ici, c'était tué ou être tué : l'enjeu était trop précieux. Mais cela ne vous empêcha pas de manquer y passer : concentré sur ce que vous pensiez être une proie inconsciente de votre présence (sans doute une vieille séparée de son troupeau à joggings fluo, permanentes et bâtons de marches, ou un vieux qui avait égaré sa canne), vous n'avez pas vu venir la véritable menace, et madame Decker du cinquième se jeta sur vous en crachotant entre ses dents. Elle s'était caché eentre deux compteurs sur les côtés, et travaillait sans doute de concert avec l'autre ; de telles alliances avaient parfois lieu, lorsqu'il fallait trouver assez de viande pour survivre jusqu'à la semaine suivante.

     

    « Petit futée... » grommelez-vous entre vos lèvres Heureusement, ses dents se plantèrent dans votre protection de poignet, et une torsion suffit à lui arracher son dentier. Sans lui laisser le temps de se reprendre, vous abattez Thérèse une fois, puis deux, puis trois. Enfin, lorsque qu'il devient impossible de différencier son visage d'un dégâts des eaux usées sur le mur, vous arrêtez. Il est inutile de vous acharner, conserver ses forces est important. Vous avalez une rasade de la bouteille d'eau que vous apportez toujours dans ces expéditions, de même que des vivres pour au moins cinq jours et trois gros bouquins (qui peuvent servir de projectiles dans les cas les plus désespérés, voire servir à faire un feu pour se réchauffer la nuit dans un réduit isolé). Le ou la comparse de votre prédatrice manquée s'est enfui sans demander sans reste en poussant des hurlement de déments. Et tandis que vous tendez l'oreille, c'est tout le taudis qui résonne des grognements, des appels à l'aide étouffés, des gros mots et des dernières paroles ; parfois, il ne s'agit plus que du « scritch scritch » d'une mine sur un post-it, occupée à rédiger un dernier message haineux avec au moins deux fautes d'orthographe.

     

    C'est d'ailleurs ce qui vous a amené ici, aujourd'hui. Le petit mot dans l'ascenseur. Celui qui a tout commencé, une fois de plus. Monsieur Decker avait encore pris les clefs de madame Denis, ce qui bousculait tout le planning. Alors aujourd'hui, tout le monde se lançait dans la curée ; le lendemain, on se saluerait de nouveau devant les boîtes aux lettres, l'air de rien, en attendant que les nouveaux locataires emménagent. C'était le cruel cycle de la vie, nécessaire lorsqu'il s'agissait de faire peau neuve. Et vous ne pouviez pas attendre une phase de plus, pas avec le panier qui débordait chez vous au point que vous songiez à balancer ni vu ni connu une chaussette dans les toilettes de temps en temps. Non, on n'échappait pas à son destin. Il vous fallait ces clefs, coûte que coûte.

     

    C'était le jour de la lessive.

     

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    1) Beaucoup s'imaginent que le suisse standard naît avec des skis aux pieds, une montre au poignait et un goût certain pour la fondue, mais il n'en est rien. Vous arrivez systématiquement en avance, vous vous méfiez du fromage fondu et, du temps des camps de ski de votre enfance, les élèves étaient séparés en quatre groupes : celui des forts, celui des intermédiaires, celui des débutants et celui rien que pour vous avec un moniteur que l'étendue de vos talents finissait systématiquement par déprimer avant de le pousser à noyer sa souffrance dans une tasse de chocolat chaud (probablement accompagnée d'un petit remontant).

    2) Enfin, toutes celles qui concernaient la cave et ce qu'on vous y envoyait y chercher. Des patates de Proust, plutôt.

    3) Les écouteurs, pas les gens. On ne retrouvait jamais les gens.

     

  • Tergiversations terrassières

    Parce que ça faisait longtemps, qu'il fait chaud, et qu'il faut parfois évacuer un peu.

     

     

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    Ce qu'il y a de bien avec l'été, c'est la réouverture des terrasses, où les gens reprennent leurs habitudes afin de s'y retrouver en bonne compagnie, un bon verre de quelque chose à la main, à refaire le monde jusqu'à pas d'heure, voire à renverser un peu de bière sur son voisin au fil d'une discussion animée sur un point ô combien important dont tout le monde ne se rappellera par la suite qu'aux moments les plus embarrassants. Vous entretenez avec les terrasses un rapport particulier, entre l'amour et la méfiance, la paix et l'attente ; d'aucun diront qu'il s'agit là des éléments d'une saine religion. A bien y réfléchir, vous y trouvez sans peine un attrait ritualiste, du genre qu'on est bien en peine d'expliquer avec des mots. Le mot qui prime, dans tout ça, c'est attrait. En fait, les terrasses exercent sur vous une attraction incongrue mais souvent irrésistible, un peu comme un trou noir si les trou noirs avaient la décence de tirer quelques tables, des chaises, et de quoi boire le temps d'observer un peu l'univers. Il vous arrive souvent de vous y arrêter un peu par hasard, sans vraiment savoir pourquoi, à la manière du papillon voletant autour de la flamme. Peut-être est-ce le bruit, l'animation, le spectacle vivant d'une multitude de personnes regroupées en îlots de discussions frénétiques. Ce n'est en tout cas pas la bière, ce breuvage que vous trouvez toujours aussi ignoble quelle que soit la cuvée d'exception qu'on vous promet. Vous avez souvent entendu dire dire qu'on ne trouve finalement pas toujours ça si bon que ça, mais qu'on finit par s'y habituer et qu'à force, on lui découvre une richesse qu'on aurait jamais soupçonnée, ne serait-ce que pour ne plus trop penser à son goût et à ses effets de base. Ce qui vous a toujours laissé perplexe, tout en disant long sur la nature humaine.

     

    Parfois, alors que vous êtes tranquillement installé chez vous, vous ressentez le besoin impérieux de sortir, de franchir les portes de l'immeuble pour rejoindre le monde, de préférence à l'ombre sous un parasol avec dans la main quelque chose dans lequel on attend de voir une ombrelle. Un peu comme le gnou assoiffé ressentant l'appel ancestral du point d'eau, et ce même après qu'on lui ait installé l'eau courante. Même le gnou solitaire ne peut toujours lutter contre l'instinct grégaire, du moment qu'on ne l'oblige pas à adresser la parole avec son voisin de droite. Au fond c'est peut-être ça, qui vous attire tant : la possibilité de vous retrouver au milieu des gens sans avoir l'obligation d'interagir avec eux autrement que pour dire que non, il n'y a pas de problème, cette chaise est libre, prenez-là donc. C'est un sentiment terriblement paradoxal qui a souvent tendance à vous plonger dans des abysses de perplexité. On dit que les introvertis (dont vous faites partie) on généralement tendance à craindre la foule et ses inconnus, qui draient très vite leur énergie ; de votre côté, vous avez l'impression d'y trouver un moyen de vous ressourcer en terme d'humanité. Et vous parlez là de sa présence physique, diverse, sonore (et, il faut l'avouer, parfois curieusement odorante).

     

    Le truc, c'est que vous ne savez jamais vraiment comment le vivre. Ce qui n'est pas vraiment un truc, mais plutôt son contraire. Une absence de truc. Comme si en vous, il y avait un gros trou en forme de truc lorsqu'il s'agissait d'une partie de la communication. Vous ne savez pas trop qu'en faire, de tout ça. Parfois, vous êtes simplement satisfait de profiter d'une terrasse en soirée, là où il fait plus frais, et d'un bon livre, le tout bercé du brouhaha ambiant des gens occupés à vivre là où vous avez surtout l'impression de traverser la vie sans vraiment réussir vous arrêter devant ce qui semble vraiment la rendre intéressante. D'autres fois, c'est simplement un moyen de se sentir seul, mais en compagnie : après tout, ce ne sont principalement que des inconnus, pas de quoi se sentir gêné d'exister en leur compagnie. Et enfin, il y a les fois où cela vous renvoie douloureusement à la figure cette solitude que vous ressentez en permanence même entouré d'une myriade de corps, connus ou non. Elle vous confirme dans cette place du spectateur qui arrive toujours un peu en retard, et qui n'ose pas trop demander ce qui s'est déjà passé de peur de déranger (et en plus, il n'y a même plus de pop-corn). Il y a en vous cette envie dévorante de participer, d'interagir, de découvrir, de rencontrer, qui se retrouve à chaque fois entravée par la timidité, la pure panique et l'anxiété sociale qui vous donne des airs de lapins hagards bondissant entre les voitures. C'est cet appel muet que vous lancez vers l'autre, qui revient à vouloir pêcher à la ligne sans ligne, à savoir pas très bien et avec l'impression de se sentir vaguement ridicule. C'est cette envie d'aller vers l'autre, de tisser des liens nouveaux, de simplement faire des rencontres, qui se heurt à un mur d'incompréhension et la pure panique d'être totalement à côté de la plaque. Alors vous vous retrouvez simplement à observer, à vous demander qui peuvent bien être ces autres gens, à essayer d'imaginer ce qui peut les pousser dans une direction ou une autre, à les voir se rassembler ainsi jusqu'au bout de la nuit. Comme lorsque vous contemplez depuis votre balcon les lumières nocturnes des derniers appartements environnants, imaginant d'autres vies.

     

    Ce qu'il y a de moins bien avec l'été, c'est la chaleur assommante qui n'encourage en rien votre énergie sociale déjà distordue. Et qui n'aide en aucun cas la fatigue chronique, depuis bien longtemps transformé en épuisement, mais que vous persistez à appeler fatigue comme si cela pouvait vous permettre d'en garder un vague contrôle. Peut-être vous réfugiez-vous en terrasse, un livre (ou non) à la main pour le simple fait de fuir la solitude de votre chez-vous, où vos angoisses ont tout le loisir de s'épanouir dans la moiteur ambiante. Seul chez vous à affronter l'angoisse de vos propres pensées en écho dans la bille de votre esprit, ou seul au milieu des gens, souhaitant désespérément un contact qui vous terrifie. Angoisse qui n'est pas aidée par le courrier de l'assurance invalidité que vous avez reçu cette semaine. Car c'est de nouveau la réévaluation des rentes, ce qui vous plonge à chaque fois dans une terreur inouïe. Une terreur s'accompagnant inévitablement de la culpabilité à l'idée d'avoir peur, vous plongeant dans un cercle vicieux qui se mange non seulement la queue mais qui ne laisse finalement pas grand chose échapper d'entre ses mâchoires. De plus, cette fois-ci, le courrier s'accompagne d'un questionnaire, chose nouvelle ayant paraît-le but de mieux cerner les attentes et les besoins de chacun. Une question en particulier vous paralyse : si votre état de santé le permettait, quel carrière ou quel projet aimeriez-vous réaliser ? Pour vous, c'est un peu comme demander à un pilot d'avion en chute libre ce qu'il aimerait bien faire de sa vie des fois que l'avion ne serait pas en chute libre. Comment réussir à y penser alors qu'on tombe encore ? Bon, pour être parfaitement honnête, vous ne tombez plus vraiment, ce qui est un progrès. Par contre, la majeure partie de votre énergie est utilisée pour la tâche délicate de maintenir l'équilibre entre l'abîme de la dépression d'un côté, et le puits de l'anxiété de l'autre. Du moment que vous les maintenant vaguement à même niveau, elles ont tendance à se stabiliser mutuellement, un peu à la manière de deux états pourvus de l'arme nucléaire en pleine guerre froide. C'est pas idéal, mais ça pourrait clairement être pire ; par contre, qu'on ne vienne pas vous demander ce que vous avez prévu après quand vous êtes encore occupé à ne pas bêtement trébucher sur une ogive à chaque pas que vous faites.

     

    Et puis, ce qui vous bloque encore plus, c'est tout simplement que vous n'en avez pas la moindre idée. Vous avez beau y réfléchir, vous n'avez pas de plan déjà prêt, pas d'envie particulière, pas de souhait à réaliser en ce qui concerne une vie professionnel. C'est comme un grand vide, une page blanche. Non seulement vous avez l'ambition d'un tabouret, mais en plus, vous n'avez pas de but. Aucun métier qui vous passionne, aucune carrière dans laquelle vous imaginez vous épanouir, aucun rêve d'enfance ou même d'après à réaliser de ce point de vue-là. Franchement, votre but, c'est simplement de continuer à avancer dans la vie sans vous casser la figure, et essayer de s'assurer qu'il y ait toujours un lendemain à aujourd'hui. Réussir à vivre en équilibre avec vous-même, voilà qui vous satisferait déjà pleinement et qui demande grosso modo des efforts à temps plein. Vous seriez pétant de santé que vous n'auriez pas de meilleure idée. Et visiblement, ça ne se fait pas. Du coup, à l'angoisse s'ajoute la honte de ne pas avoir de rêve à réaliser, ni même de ressentir le besoin impérieux d'en avoir un. Comme si ce n'était vraiment pas normal, contribuant à vous éloigner un peu plus de ces normes que vous n'avez jamais vraiment réussi à approcher. Encore une fois, vous avez l'impression que c'est quelque chose que vous devriez réussir à achever non pour vous, mais pour les autres. Pour qu'ils vous donne une valeur, ou pour que vous soyez digne d'eux. Pour ne pas être un poids simplement parce que vous essayez de vous contenter de votre vie actuelle et de son fragile équilibre plutôt que de chercher toujours plus. C'est n'est pas que vous ne voulez pas changer ; c'est ce que même si vous en aviez soudain la possibilité, vous ne sauriez pas en quoi. Ce que vous savez, c'est que vous n'êtes clairement pas prêt à vous replonger dans le monde du travail. Vous n'êtes déjà pas sûr d'arriver à assumer le monde tel que vous le vivez maintenant au moins un jour sur deux dans la semaine

     

    Alors vous sortez boire un verre en terrasse, vous regardez les gens de loin, vous demandant comment les approcher, mais ne vous en sentant finalement pas digne, pas vraiment. Vous vous demandez comment ils font, tout en sachant pertinemment que si c'est effectivement plus facile pour certaines personne que d'autres, ce n'est d'un point de vue global pas facile pour personne. Et si vous souhaitez le partager, vous ne savez pas comment y arriver. C'est tout simplement mieux d'être dehors que dedans, parfois, même si cela peut être plus douloureux. Ce qui vous donne au moins l'impression de vivre quelque chose

     

    Franchement, il y a quand même des jours où vous aimeriez bien vous dire qu'il est temps de se mettre à la bière. Mais rien qu'à l'idée du goût, vous préférez toujours commander un sirop. Et si possible, avec une ombrelle. Sinon, franchement, à quoi bon ?

  • Conversation III, ou la théorie sentimentale

    Nouvel exercice de dialogue fictif improvisé, cette fois-ci sur le thème des relations (ça fait un moment que vous aviez envie d'écrire une synthèse là-dessus sous une forme ou une autre). Il y est également brièvement question de vélociraptors, parce qu'on ne se refait pas. -->

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    -Est-ce que tu crois que c'est ouvert ?

    -Aucune idée, je pense. C'est possible. Ça dépend de leur politique des jours fériés.

    -Argh, j'espère, je crois que je serais incapable de manger quelque chose d'autre.

    -Carrément ?

    -Yep. Tu sais, quand t'as envie de manger un truc, que ça fait un moment que t'y penses, que c'est le moment ou jamais... Du coup, rien d'autre ne va, et t'es déçu quoi que tu prennes à la place.

    -Je vois. Enfin je crois. Du moment que c'est bon, ça m'est égal.

    -C'est parce que tu n'as aucune conviction alimentaire.

    -Ouais, ça doit être ça... Hey, comment ça s'est passé, l'autre jour ? Raconte ?

    -Oh ! ...Euh, bien ! Ouais, bien ! C'était cool, c'était cool.

    -Nerveux ?

    -Ah bon ?

    -Tu te répètes, mon grand.

    -Nan, mais ouais, c'était cool !

    -Redis le pour voir !

    -Nan mais ça s'est bien passé.

    -Rendez-vous réussi ?

    -C'était pas vraiment un rendez-vous, enfin j'crois pas. Deux potes qui se voient pour aller manger un truc. Est-ce que ça aurait dû être un rendez-vous ? C'est un domaine qui m'a toujours rendu un peu confus...

    -Tu t'es changé combien de fois avant de partir ?

    -Trois.

    -Ce qui est plus proche du rendez-vous que de la sortie innocente. On ne se change plus que pour aller voir son comptable.

    -J'sais pas, j'ai pas l'impression... Pour que c'en soit vraiment un, faut le dire, non ? Genre, que tout le monde soit au clair là-dessus.

    -Ça aide.

    -Mais si on le dit comme ça, ben...ça revient directement à dire à l'autre qu'on l'aime bien, non ?

    -Tu t'es changé trois fois, je pense qu'on peut dire sans trop se tromper que tu l'aimes bien. Tu t'es changé tout court, déjà. Quand on se rappelle que tu t'es un jour baladé toute la journée en ville en chemise de nuit parce que tu avais passé ta veste par-dessus en oubliant de te changer avant de sortir, c'est déjà pas mal.

    -Ahah, très drôle.

    -Ça l'était oui.

    -Non mais j'sais pas vraiment où j'en suis, honnêtement. J'ai un peu la trouille d'être à côté de la plaque encore une fois. Et quand tu le dis comme ça, un « rendez-vous », ça devient réel. Y a plus d'échappatoire. Quoi qu'il arrive, en bien ou en mal, y a pas vraiment de retour à la normale possible.

    -Pourtant, ça m'a l'air d'aller, de ton côté en tout cas.

    -Oui, je crois bien. C'est juste... J'aimerais bien être sûr. Ou je suis sûr, mais ça m'a déjà joué des tours. J'ai toujours eu tendance à m'emballer, à me dire que celle-ci, oui, je l'aime bien, et que du coup, c'est tout ou rien. Quand j'y réfléchis, j'ai jamais vraiment eu de rendez-vous. Est-ce que les gens ont encore des rendez-vous, de nos jours ?

    -De nos jours ? Je sais qu'on n'a plus vingt ans, mais tout de même.

    -J'ai eu des sorties avec des potes, puis je réalise que j'aime bien quelqu'un, ou je crois que j'aime bien quelqu'un, et soit ça ne devient jamais un rendez-vous, soit ça passe directement à l'état d'après. J'ai jamais vraiment invité qui que ce soit à sortir, du genre comme on est censés le faire quand on rencontre quelqu'un dans un bar, ou chaispas où, et du cou on l'invite à boire un verre, tout ça... Ma géographie amicale est déjà tellement compliquée parfois que je n'ai jamais vraiment su agir au-delà.

    -En même temps, c'est quand t'es pote avec quelqu'un que ça peut aussi se passer pour le mieux.

    -C'était comme ça avec Audrey ?

    -Mhm, je crois bien. Quand tu réalises que tu as justement envie que ta sortie de potes se transforme en rencard, c'est que ça veut bien dire quelque chose. Après, le terme reste réducteur. J'ai l'impression que ça crée des attentes, d'un côté comme de l'autre. Alors qu'il devrait jamais y avoir de contrepartie.

    -Voilà. Et puis je ne suis jamais vraiment sorti dans des bars, autrement qu'avec un groupe de potes, je veux dire. Je saurais pas comment aborder la conversation. Même avec un truc comme Tinder, qui est censé décompléxifier tout ça, rendre l'idée plus acessible... Ben, finalement c'est pire ! J'aurais un match, je crois que je saurais pas quoi en faire. Comment t'es censé engager la conversation ? J'veux dire, déjà que chuis pas doué... Y a une fille qui me plaisait, au lycée, tout ce que j'ai réussi à lui dire, c'était qu'elle avait de très beaux sourcils !

    -*éclate de rire*

    -Voilà.

    -Non, mais pardon, mais je t'imagine tellement...

    -Vaut mieux pas. Du coup, ce que je me demande, c'est à quel moment t'es censé...je sais pas, dire quelque chose ? Est-ce que c'est uniquement censé se faire naturellement ? Et est-ce que tu risques pas de rater des trucs, du coup ? Genre, si tout le monde attend de son côté pour voir ?

    -C'est pas évident... Tout dépend des caractères, j'imagine. Avec Audrey, on a finalement réalisé qu'on était un couple avant même qu'on se déclare quoi que ce soit. C'était...naturel, en un sens.

    -C'est ça que je veux !

    -Je n'ai pas dit que c'était idéal. Franchement, j'pense pas qu'il y ait de relation idéale, et ça me paraît contre-productif, comme truc. On s'imagine que telle manière de faire est la bonne, que tel couple est parfait, mais ça ne marchera jamais si tout ce qu'on veut, c'est reproduire ce qui nous semble être la meilleure solution. Elle et moi, ça a marché comme ça, mais est-ce que la meilleure manière de commencer quoi que ce soit ? Parfois, je me demande.

    -Ça fait quoi, deux ans ?

    -Et demi. Et souvent, je me demande comment c'est possible.

    -C'est souvent comme ça : le coureur de jupons du groupe est le premier à se caser.

    -Coureur de jupons, carrément ? Et ben.

    -Relativement parlant. C'est plus pour t'embêter.

    -Je sais.

    -C'est fou quand même, et vous vivez toujours pas ensemble ?

    -Pourquoi « toujours » ? Ça implique une impossibilité que les choses se passent différemment. Genre tu trouves la bonne personne, alors tu commences par l'inviter boire un verre, puis tu t'installes avec, puis tu te maries, t'as des gosses... Et pas forcément dans cet ordre. Bon d'accord, le mariage n'est plus considéré comme aussi inévitable dans l'imaginaire collectif, les gosses non plus, ou ça dépend à qui t'en causes... Mais j'pense pas que y a un idéal de vie domestique non plus. Je trouve le terme un peu...ça veut dire que quand tu te mets avec quelqu'un, le but c'est de se domestiquer l'un l'autre ? Pour le moment, ça nous va comme ça. Après, on a toujours tenu à une certaine indépendance, mais ça ne nous empêche pas pour autant de vivre notre vie à deux.

    -Ça veut dire qu'avec les potes, on va pas se battre de sitôt pour savoir qui sera le parrain ou la marraine, qui aura l'occasion de sortir les anecdotes honteuses, ou qui perdra les alliances ?

    -Pas que je sache. Mais en même temps, faut jamais dire jamais. Je trouve tout aussi idiot de se dire qu'on ne se mariera jamais que de le croire inévitable. Si un jour ça sonne juste, ça sonne juste. Sinon, ce sera autre chose. Les circonstances changent. Je crois que c'est une histoire de paradigmes.

    -Ah bon ?

    -J'ai lu ça dans le bouquin de Jurassic Park, ça me paraissait cool.

    -Est-ce qu'ils apprennent comment tout ça marche, dans Jurassic Park ?

    -Hum, évite de sortir avec un raptor ?

    -Peut-être que les raptors savent s'y prendre. Je suis sûr qu'ils ne se demandent jamais combien de temps ils doivent attendre avant de recontacter l'autre, ou même s'il faut attendre ou non. C'est un des trucs les plus nébuleux, et je trouve ça pire depuis que c'est aussi facile de contacter quelqu'un. Suffit d'un message, ce qui est pratique, mais je sais jamais si ça va être le message de trop, ou celui qui manquait. Est-ce que ça fait trop de vouloir prendre des nouvelles tous les jours ? Est-ce que c'est pénible ? Est-ce que c'est normal. Après tout, je parle pas à mes potes tous les jours, mais alors pourquoi dans ce cas présent, ça me perturbe autant ?

    -Déjà, je suis content que tu en parles, ça me fait un peu de peine... Qui suis-je, pour toi ?

    -Un crétin.

    -Au moins ça. Mais j'en sais pas plus que toi J'aurais envie de te dire, t'as envie de parler à quelqu'un, fais le, ça coûte rien.

    -Ou ça coût tout si t'en fait trop. J'ai toujours peur de m'emballer. Je me suis déjà emballé plus d'une fois d'ailleurs. Trop vite parfois, ce qui n'aide pas. Parce que ça gâche tout, ou alors, ça change au moins tout ; plus rien n'est vraiment pareil avec une amie, à cause de ça. Mais là...j'sais pas, j'me dis que ça vaut la peine de voir venir. De mieux cerner ce que je pense de tout ça, d'apprendre à connaître l'autre, de voir si c'est...possible.

    -Ça me semble sain. Après, y a un moment où faut bien savoir où on en est.

    -Parfois, j'aimerais bien avoir des sous-titres. J'envie les gens qui savent décoder les comportements des autres. Moi, je sais jamais si je lis correctement les signaux ou non. Si j'en vois qu'en y en a pas, ou si je suis incapable de les capter quand y en a.

    -On devrait se balader avec une petite pancarte autour du cou pour traduire ce qu'on pense.

    -Disons que j'ai pas envie de foirer quoi que ce soit parce que je me suis planté, ou parce que y a que moi qui ressent ça.

    -Qui ressent quoi, finalement ?

    -Quelque chose. Chuis pas en train d'te dire que chuis amoureux, ou autre, je sais pas... Ce que je sais, c'est que je réalise que je pense à elle d'une autre manière, que c'est plutôt agréable. Quand on se voit avec les potes, pour une soirée, une sortie, je réalise que ce dont j'me réjouis le plus, c'est de la voir.

    -Encore une fois, je suis peiné.

    -Tu t'en remettras. Et puis...ben, y a le courant qui passe, et c'est pas tous les jours que je me sens à l'aise comme ça avec quelqu'un, que ça me semble aussi naturel. Et...ben, oui, je crois bien que je l'aime bien, mais je ne sais pas quoi en faire. C'est quelque chose de très rare, que je me sente comme ça avec quelqu'un.

    -C'est meugnon.

    -Tu ne m'aides pas beaucoup.

    -Désolé. Pour ce que ça vaut... si c'est vraiment ce que tu ressens, y a peut-être un truc à creuser. Après, il y a toujours des risques.

    -Voilà, tant que je me lance pas, tant que c'est une sortie de potes et pas un rendez-vous ou je sais pas quoi, c'est...presque rassurant.

    -C'est la relation de Schrödinger. Y a peut-être un truc, peut-être pas, et tant que ça reste un non-dit, pas besoin d'affronter les conséquences. Pour le chat, par contre, j'ai toujours pensé que mort ou vivant, y avait cent pour cent de chance qu'il soit à coup sûr très en colère.

    -C'est rassurant, jusqu'à un certain point. Le reste du temps, c'est terrifiant. Est-ce que j'évite de tout gâcher ? Est-ce que je prends le risque de laisser passer quelque chose ?

    -Tu as déjà essayé de lui parler de ses sourcils ?

    -Heureusement que t'es là.

    -N'est-ce pas ?

    -T'as pas d'autre perle de sagesse ?

    -Nope. J'sais pas trop quoi te dire. Y a pas de solution miracle.

    -Y a surtout pas de putains de sous-titres...

    -Ah, par contre il y aura toujours des bubble teas, je crois bien que c'est ouvert!

    -Banane.

    -Je préfère la noix de coco. J'espère qu'il y en a encore, tu connais ce truc, quand t'as envie d'un machin, et que rien d'autre irait à la place ?