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Ecriture

  • Extrait Nano 2018 3

    15. Faible

     

     

    Le gros, qui n'était pas tout à fait gros, marchait d'un pas traînant sur le sol de terre battue. Au bord de la rivière, les arbres formaient une barrière presque naturelle, de plus en plus en dense au fur et à mesure que son compagnon et lui avançaient. Les premières feuilles mortes avaient commencé à tomber quelques jours plus tôt, et ils les piétinaient par tas entiers là où une brise capricieuse les avait réunies. Ils passaient à travers sans un regard en arrière, éventrant les amas d'automne comme on éventrait un château de sable sur la plage. Il y avait dans cette imagerie quelque chose qui rendait le gros -qui, franchement, n'était pas si gros que ça- profondément triste. Il n'avait jamais aimé les fins, et ce depuis tout petit, où le petit triton qu'il avait ramené de la mare s'était retrouvé le ventre en l'air à la surface de son bocal. Le premier d'une longue série, le défilé de petites morts typique d'une vie à la campagne. Le moindre cadavre de mulot sur le bord du chemin le mettait dans tous ses états, principalement parce que personne d'autre que lui n'avait pu en témoigner. A chaque fois, il avait fait en sorte de leur creuser une petite tombe, à mains nues dans la terre fraîche, parce qu'il aimait son contact et qu'il avait l'impression que c'était plus juste comme ça. Il n'avait qu'une vague idée de ce qui était juste, sinon il ne se serait pas retrouvé dans une bande de voyous et de malfrats, mais il n'en démordait pas. Ce n'était pas juste de mourir seul, abandonné de tous. Quelqu'un devait se rappeler de vous, sinon vous n'aviez pas vraiment existé. Il n'avait pas beaucoup d'idées non plus, mais il s'y attachait tout autant.

     

    Ce n'était pas qu'il était bête, de la même manière qu'il n'était pas gros, pas vraiment. Seulement, on ne lui avait jamais laissé le loisir d'avoir beaucoup d'idées ; il y avait toujours du travail à accomplir, des corvées à faire, des tâches à effectuer. Dans sa famille, ils préféraient emprunter les idées des autres, c'était plus facile comme ça. Les idées de la chantrie du village, où ils se rendaient les jours saints dans leurs plus beaux habits. Des beaux habits, pour eux, c'était surtout des habits dont on voyait moins les raccommodages et qui, surtout, avaient le luxe d'être propre. On se salissait pour un rien à la ferme, et on ne se donnait même pas la peine d'y remédier chaque jour, sinon on avançait jamais. Mais une seule tache sur le pantalon des beaux jours, et voilà que m'man vous tombait sur le coin de la pomme plus vite qu'une...qu'une...et bien, qu'une pomme vous tombait sur le coin de la figure. Sauf que le gros, enfin pas tant que ça, il aimait bien les pommes, mais moins ce type de tartes.

     

    Il n'était pas gros de ceux qui l'étaient à peine, voilà. Il se dégageait de lui une impression de grosseur plus qu'un débordement physique. Du genre à le voir gros en le croisant dans la rue, avant de réaliser si on faisait bien attention que c'était un peu exagérer. Il se déplaçait comme s'il était trop massif, à la manière d'un bronto dans un établi de céramique, on aurait dit qu'il avait toujours peur de casser quelque chose. Il était grand plus que large en fait, mais se tenait toujours un peu voûté, de peur de prendre trop de place. Sa m'man n'avait jamais aimé qu'il prenne trop de place, alors il avait toujours essayé de se faire tout petit. De se plier et de replier sur lui-même, lui dont les bras un peu trop longs se mettaient alors à traîner sur le sol. Des bras naturellement costauds, aussi bien de naissance que par le travail quotidien de la ferme. Des bras bien plus habitués à manier le râteau et la fourche qu'une arme de n'importe quel type. Des bras qu'on aurait cru faits pour cogner, et comme souvent avec les gens costauds par défaut, il avait toujours eu peur de s'en servir. Il se montrait instinctivement délicat, qu'il s'agisse de ramer sur sa barque ou de creuser le sol d'un bon coup de pelle. Il aurait pu vous dévisser la tête du coup sans trop d'efforts, mais il baissait les yeux quand vous confrontiez son regard. Il était doux, délicat, précieux.

     

    Faible.

     

    C'était ce que sa m'man lui avait toujours dit. Faible parce qu'il n'osait pas se défendre quand on s'en prenait à lui. Faible parce qu'il n'avait pas le cran de regarder mourir les vaches sans pleurer. Faible parce qu'il faisait tout ce qu'on demandait de lui sans jamais rechigner. Pour tout ça, et pour bien plus encore. Sa m'man n'était jamais à court de raisons. Surtout quand elle avait bu plus de gnôle que d'habitude. Souvent, elle disait qu'il était faible parce qu'il était comme son père, et que seule la faiblesse pouvait engendrer la faiblesse. Elle avait essayé de l'endurcir, pourtant. De le priver de nourriture quand il n'obéissait pas assez vite, d'eau quand il n'arrivait pas à exprimer, de lumière, aussi. Cela avait toujours été le pire : enfermé dans l'établi en pleine nuit, des planches sur les interstices pour que rien ne filtre à l'intérieur. Il était rapidement devenu trop grand pour correctement s'y asseoir. Trop gros, disait sa m'man. S'il n'était pas assez fort pour cogner sur les gens, c'était qu'il était gras et non musclé. Et puis seuls les enfants avaient peur du noir, et seulement qu'un temps. Mais quand on était faible comme lui, on restait un enfant toute sa vie et elle n'avait que faire d'un enfant.

     

    Et puis sa m'man avait fini par mourir, et il s'était retrouvé tout seul. Il avait travaillé ici et là comme aide de ferme, où il était heureux de se laisser exploiter parce que cela lui donnait quelque chose à faire. Il n'avait jamais eu besoin de grand chose. Un peu de paille pour dormir, de quoi manger. Pas trop pour lui, il ne fallait pas qu'il devienne plus gros, mais pour partager avec les bêtes. Les animaux et créatures de tout poil l'avaient toujours apprécié, et il le leur rendait bien. Il les trouvait plus facile à comprendre, ils ne se cachaient par derrière des mots compliqués et des tournures de phrases trompeuses. Dès qu'il pouvait s'occuper d'une bestiole, il était heureux. Dans la bande, c'était presque toujours lui qui nourrissait Précieuse quand elle ne le faisait pas elle-même, lui qui entretenait son enclos, lui qui lui brossait les écailles. C'était le monstre de la cheffe, mais c'était son amie. Et elle était morte, on l'avait brûlée, et l'autre ne l'avait même pas laissé lui creuser une tombe. Quand il y repensait, il sentait les larmes lui monter aux yeux, et s'essuyait la morve qui lui coulait au nez d'un air pataud. Tout en espérant que l'autre ne le voyait pas.

     

    L'autre lui faisait peur. Il lui avait toujours fait peur, depuis qu'il avait rejoint la bande, mais depuis qu'ils avaient trouvé les restes de la wyverne et et qu'ils s'étaient fait piquer la barque, la peur qu'il éprouvait à son égard avait changé. Elle était devenue viscérale, un réflexe quasi animal qui dressait ses poils sur ses bras rien que d'y penser. L'autre avait toujours été mauvais, moqueur, mais à la manière dont l'étaient bien des hommes. Et d'un coup, voilà qu'il était différent. Voilà qu'il affichait sa cruauté comme un masque, et qu'il ne se donnait même plus la peine de la cacher. Il n'avait plus que de la fureur sur le dos comme certains avait la peau sur les os : sèche, craquelée, presque à se fendre. Le gros en était effrayé, vraiment effrayé. Au point qu'il pensait de moins en moins à Précieuse, et presque plus à Champion, son petit bateau qu'on lui avait enlevé. Il avait l'impression que le moindre mot de travers pouvait faire exploser son condisciple. Un peu comme m'man quand elle avait ses humeurs, voilà ce que ça lui rappelait. L'autre, c'était le noir de l'établi devenu homme, on lui avait cloué toutes les planches.

     

    Il avançait d'un pas vif, nerveux, que le gros avait un peu de mal à suivre. Il n'avait pas envie de rester trop près, de toute façon, mais il faisait en sorte de ne pas trop se laisser distancer, il ne voulait pas que l'autre s'énerve. L'autre, qui s'était toujours déplacé avec l'assurance d'un prédateur, mais qui s'agitait maintenant par intermittence, secouant ses maigres bras dans le vide, ses doigts crochus se refermant sur l'air comme des serres. Maigre, sa peau avait maintenant l'air d'être trop tirée, comme si on avait tiré un bon coup sur ses cheveux pour la remonter au maximum. On pouvait presque voir ses os bouger sous la chair, tandis qu'il marmonnait entre ses dents quelque chose que le gros ne comprenait pas, et qu'il n'avait de toute façon aucune envie de comprendre. Mais le pire...le pire, c'était les yeux. L'autre avait les yeux tellement mauvais qu'on aurait pas dit des yeux, mais deux billes noires qui semblaient en permanence crever des pupilles jaunâtres. Deux vrilles, voilà ce qu'on aurait dit. Et derrière...

     

    Derrière, le gros ne voulait pas y penser. Il ne voulait plus jamais voir ces yeux s'il pouvait l'éviter. Il était faible, il le savait, sa m'man l'avait toujours dit. Mais il y avait des choses en ce monde dont même sa m'man aurait eu peur. Il le savait : il marchait en compagnie de l'une d'elles.

  • Nano 2018, deuxième extrait

    9. Précieuse

     

     

    Le bateau suivait paresseusement le courant de la rivière, de cette indolence propre aux embarcations une chaude journée d'été. Ou quelque chose dans ce genre-là, après tout on pouvait se montre indolent en toutes saisons. Et puis il ne s'agissait pas vraiment d'un bateau, le terme était beaucoup trop ronflant. C'était à peine une barque, quelques planches clouées ensemble dans la vague forme d'une coque, le tout accompagné d'une prière pour éviter de couler à la première vaguelette. Il s'en dégageait néanmoins cette impression de fierté des propriétaires, qui n'auraient acceptés une désignation moindre que « fier bâtiment ». Du genre marins du dimanche qui s'imaginaient capables de de flotter victorieusement contre vents et marées, qui appelaient le gros grain de toutes leurs forces dans l'espoir d'un envol quasi mystique au-dessus de la mer déchaînée. En grosses lettres à la peinture écaillées, on pouvait lire sur le flanc : « Champion ».

     

    « Puisque j'te dis qu'j'ai vu un saumon! » fit une voix qui rompit le silence nocturne comme une corde de violon qui cédait dans la nuit (1). La barque continua son avancée, dépourvue de réelle grâce, mais avec la détermination du rameur qui se voyait l'espace d'un simple voyage capitaine au long cours. Le type d'homme qui rêvait d'arpenter un pont dans ses plus belles bottes cirées, une casquette vissée sur la tête, une pipe dans la bouche et un animal exotique sur l'épaule. Peut-être même une jambe de bois, de préférence pas la sienne, il était un peu douillet.

     

    « Et moi j'te dis pour la centième fois que y a pas d'saumons dans c'te rivière, alors ferme-la et rame, bougre d'idiot ! »

     

    Une brève pause, quelques clapotis dans l'eau, comme si le propriétaire de la première voix s'efforçait de réfléchir très fort à la question tout en faisant tout son possible pour garder l'air détendu de l'idiot qui ne voulait pas être pris sur le fait. Puis : « Depuis quand...depuis quand tu sais compter jusqu'à cent ? C'est beaucoup ça, j'crois pas qu'j'ai vu autant d'saumons. Logiquement, logiquement t'vois, t'aurais dû m'dire ça une fois par saumon. Moi j'ai pas compté en tout cas, mais j'sais pas beaucoup compter, m'man disait toujours que c'était dangereux ces histoire de numéros. J'en était un drôle elle disait tout l'temps, ça suffisait. »

     

    Un profond soupir de la part de l'autre, le type de soupir qui indiquait en une exhalaison la teneur de la relation qui unissait les deux voix. Le type de soupir qu'on imaginait aussitôt suivi d'un bon massage des tempes, d'un haussement de sourcils, voire d'un savant roulement des yeux dans leurs orbites. «Rame, c'est tout, et essaie pas de compter, ça ne te réussit pas. Ta m'man avant raison. »

     

    Le soupirant ne voyait vraiment pas pourquoi c'était à lui de se coltiner l'abruti. Il avait fait des études, bon sang ! Dans un curieux souci d'honnêteté étant donné sa profession, il se reprit intérieurement : il avait commencé des études, ce qui n'était quand même pas rien. Ce n'était pas de sa faute s'il ne les avait pas terminées ! Tout ça parce qu'il n'avait pas attendu qu'on livre les cadavres pour regarder comment fonctionnaient les gens. Comment la médecine allait pouvoir progresser si on se contentait d'ouvrir les morts, hein ? Évidemment, les responsables du programme n'avaient pas vu ça d'un bon œil, alors il avait arraché celui d'un des professeurs avant de s'enfuir dans la nuit. Il l'avait gardé quelque temps dans une petite boîte. L’œil, pas la professeur. Après ça, il ne lui était pas resté beaucoup d'opportunités. De fil en aiguilles, plutôt que de recoudre les gens il en était arrivé à s'assurer grosso modo du contraire contre un paiement raisonnable. Et puis il y avait beaucoup de bandes qui ne crachaient pas sur ce qui se rapprochait de très loin et en fermant à demi les yeux d'un toubib. Déjà parce que ce n'était pas très hygiénique, il se tuait à leur dire.

     

    « Le saumon, c'est vach'ment bon ! »

     

    Et l'autre gros idiot qui recommençait. Il n'était pas vraiment gros, en réalité, mais il dégageait une impression de grosseur malgré tout. On s'attendait tellement à ce qu'il le soit que l'esprit rajoutait la différence. Peut-être à cause de sa façon de se déplacer, pas très sûr de lui, ou la manière dont il gonflait les joues quand cherchait quoi dire. Ce qui était sûr, c'était qu'il était idiot. Sur ce point, on ne pouvait pas se tromper. De l'idiotie utile, du genre qui se maniait efficacement pour peu qu'on sache sur quels boutons appuyer. Un outil plus qu'un homme, et cette seule comparaison en disait plus long sur la personnalité de son compagnon que tous les traités de psychologie du monde.

     

    « Tais toi un peu, et amarre-nous, on y est. »

     

    Le gros qui n'était pas vraiment gros sauta dans l'eau, et tira l'embarcation sur la berge. L'autre n'en sortit que lorsqu'il eu l'assurance de garder les pieds au sec. Ils jetèrent les rames dans la barque, et ne se donnèrent même pas la peine d'essayer de camoufler leur moyen de transport. Personne ne passait jamais dans le coin, et puis ça ne restait qu'une bête barque pas très reluisante, quoi qu'en pense le gros.

     

    « On aurait quand même du choper un des saumons. Précieuse elle aime bien ça, le saumon. »

     

    « Précieuse elle boufferait n'importe quoi, et toi avec. »

     

    « C'pas vrai de dire ça ! Elle m'aime bien Précieuse ! C'est ma copine ! »

     

    « Ouais, comme elle aime le saumon. »

     

    La pique n'était pas tout à fait méritée, l'autre le reconnut de mauvaise grâce. Le gros avait toujours su y faire avec les bêtes, c'était un fait. Elles devaient reconnaître chez lui la simplicité d'un esprit qui se rapprochait du leur. Alors que lui, elles ne l'avaient jamais aimé, d'un réflexe quasi instinctif. Alors rien que pour ça, il était plutôt content d'avoir le gros avec lui, même s'il ne l'aurait jamais avoué sous la plus vicieuse des tortures. Mais face à Précieuse, il valait mieux ne pas prendre le moindre risque. Précieuse... La cheffe en était fière, de sa Précieuse. « Neuf types sur dix se font boulotter dans le processus, mais moi, j'ai su tout de suite la mater, la Précieuse ! Depuis tout bébé que j'la dresse ! J'suis comme sa mère, une mère sévère mais juste, elle m'a même pas bouffé un doigt ! » Il y avait effectivement un véritable lien entre la cheffe et la bestiole. Elles partageaient le même type d'esprit purement prédateur, la même rage à peine maintenue par de la peau et des tendons. Et elle savait la tenir, elle ne mangeait personne sans sa permission. Elle était intelligente, à sa façon, et reconnaissait les membres de la bande. Ce qui ne rassurait guère ses membres, dont presque tous avaient malgré tout connu leur lot de morsures ou de brûlures. Sauf le gros, qui la traitait comme s'il s'agissait d'un gros chaton maladroit qui ne faisait pas exprès de faire ses griffes sur la jambe des copains. Le plus fous, c'est qu'avec lui elle se comportait comme tel ! Même la cheffe en était impressionnée, et il n'y avait pas grand chose qui l'impressionnait, c'était entre autre pour ça qu'elle était la cheffe.

     

    « Précieuse elle va être contente de nous voir, tu crois ? »

     

    Le gros posait toujours ses questions avec un soupçon de supplique, à la manière d'un enfant qui avait déjà les larmes aux yeux. Un gros enfant, voilà ce qu'il était. Les mains collantes, les oreilles sales, et les autres trucs qui faisaient des gosses des gosses. L'autre n'était pas un expert en la matière, les gamins n'étant pour lui que des pensées irritantes qui ne méritaient même pas qu'on les considère en tant que personnes. Il n'était pas vraiment fana des adultes non plus, mais il fallait bien faire avec. Quoi qu'il en soit, le contentement du monstre était le dernier de ses soucis. Ce n'était pas pour elle qu'ils se rendaient sur le site. C'était simplement leur tour de continuer l'excavation, ce qui expliquait la pelle et la pioche que trimbalait le gros sur ses épaules. Deux personnes travaillaient mieux sur le terrain qu'un groupe plus conséquent, et Précieuse restait dans le coin pour s'assurer qu'aucun curieux ne s'accapare la découverte. Personne ne passait jamais dans le coin, mais la cheffe préférait rester prudente. Comme la plupart des gens face à une wyverne, d'ailleurs, c'était l'idée.

     

    « La truite c'est pas mal aussi, ou la perche. Mais rien ne vaut un bon saumon. »

     

    Quand le gros avait une idée dans la tête, il ne lâchait plus. Sans doute parce qu'il n'en avait pas beaucoup qui finissaient par se balader dans le coin, se disait l'autre qui le suivait d'un air maussade. Il avait l'air maussade par nature, comme la plupart des gens qui n'aimaient pas la plupart des gens. Il y avait les gens et lui, à vrai dire. C'était ce type d'homme. Le genre qui composait avec son espèce en grinçant des dents, parce qu'elle avait besoin de ceux qui payaient bien, mais qui ne les considérait pas mieux pour autant. Il se laissa distancer, avançant du pas traînant de celui qui n'appréciait pas le travail manuel. A moins qu'il n'implique un scalpel bien aiguisé. Son compagnon s'était précipité en avant avec l'insouciance du bête, et il n'avait rien contre le laisser commencer. Et terminer, tant qu'à faire. Après tout il... Le hurlement du gros le fit sursauter hors de ses pensées. Il n'avait jamais entendu un cri pareil : c'était la vocalisation d'un cœur qui se brisait. Il accéléra le pas, contournant la colline en maugréant entre ses dents. Pour contempler le gros, tombé à genoux, qui pleurait abondamment devant la carcasse noircie de Précieuse la wyverne.

     

    « Ah ben merde. » fit l'autre. C'était le cas de le dire.

     

     

     

     

     

    (1) Il y avait certaines voix qu'aucune métaphore ne pouvait sauver.

     

  • Extrait Nano 2018

     

    Hop, le dernier passage de ma tentative de nano. J'ai vu qu'il y a des gens qui s'inspirent en utilisant les prompts d'Inktober, du coup j'ai adopté cette bonne idée! Pour le reste, j'en profite en gros pour mettre en scène le personnage que j'incarne sur un forum rp se déroulant dans l'univers de Dragon Age, et je n'ai aucune idée d'où je vais, on verra bien jusqu'à quand je tiendrai. x)

     

     

    7. Épuisé

     

     

    « Hey, mon pote ? »

     

    La voix était diffuse, lointaine ; c'était comme percevoir les sons à travers de la ouate. Et de ce qu'il en savait, Aurelius Argento n'avait pas de ouate dans les oreilles. Premièrement, ce n'était tout simplement pas très pratique. Deuxièmement, niveau style cela n'apportait pas grand chose. Troisièmement, il n'était même pas sûr qu'il aurait su en trouver s'il le voulait. Ce qui était stupéfiant quand on prenait le temps d'y penser cinq minutes, non ? La ouate, c'était après tout quelque chose de relativement commun. Il se rappelait avoir vu pas mal de gens en utiliser, il avait lui même dû en tenir entre les mains une fois ou l'autre, tout en restant à peu près sûr qu'il n'en avait jamais approché ses oreilles. Il n'aimait pas qu'on approche quoi que ce soit de ses oreilles de manière générale, les bougres étant particulièrement sensibles. Rien que de se faire couper les cheveux par l'esclave de la maisonnée auquel on avait confié les tâches capillaires devenait une curieuse torture, ou le frôlement d'une lame ou d'un doigts rien que le long de ses tempes remontait jusqu'à ses esgourdes dans un redoutable frémissement d'hilarité qui pouvait se révéler dangereuse étant donné la situation. Il y avait vraiment des moments où il valait mieux ne pas rire, chez le barbier justement, ou aux enterrements. A moins que le frère chantriste responsable de la cérémonie ne se prenne les pieds dans sa toge, mais c'était un cas tout à fait particulier (1).

     

    Bref, il ne savait même plus pourquoi il en était venu à se fixer sur ses oreilles, ou sur des boules de coton. Il y avait quelque d'autre de plus pressant, mais il n'avait pas vraiment envie de s'y confronter. Pas tout de suite, encore cinq minutes s'il te plaît maman. Parce qu'il était réellement, complètement, totalement épuisé. Fatigué. Crevé. Vidé, même. Comme s'il avait donné tout ce dont il était capable sans s'assurer d'avoir demandé un bon d'échange au cas où, histoire de le récupérer après deux semaines. Il voulait qu'on les laisse tranquilles, lui et ses oreilles. Plus jeune, il avait connu un amant qui avait la manie de mettre son doigt dans l'oreille, autant dire qu'ils ne s'était pas fréquentés longtemps. Un type pas très recommandable d'ailleurs, le cliché du noble tévintide aux manies de dépravés, du genre à considérer les esclaves encore plus dispensables qu'une paire de chaussettes. Et on oubliait trop souvent l'importance d'une bonne paire de chaussettes, surtout quand on voyageait beaucoup. Un véritable aventurier se devait même d'en emporter plusieurs dans son paquetage, afin de faire face à tous les temps. Des épaisses en laine, bien confortables, pour les pays aux hivers rigoureux, des courtes discrètes pour les températures chaudes. Suivant où, c'était même tout un art que d'habiller ses pieds, comme dans l'Empire d'Orlaïs, où la mode était aussi sérieuse que la politique. Où la mode était la politique, sous certaines circonstances. On pouvait en apprendre long sur quelqu'un de la cour rien qu'en analysant ce qui cachait ou non ses orteils. On pouvait défaire un empereur ou une impératrice avec la bonne pointure de pied. Parfaitement ! Ou peut-être qu'il fallait être pointure, il ne savait plus trop bien. Du moment que personne ne mettait son doigt dans l'oreille de personne, tout irait mieux. Comment s'appelait ce type, déjà ? Probablement un truc qui se terminait en « us », on était imaginatif comme ça, en Tévinter. Tenez, lui-même par exemple : Aurelius Antonius Caldwell. Bon d'accord, le Caldwell était plutôt original, une idée de sa mère, en hommage à un oncle féreldien. Les camarades du petit Aurelius avaient souvent trouvé ça ridicule, mais lui il l'aimait bien, son troisième prénom. Ça le sortait un peu de la masse, et tout ce qui vous sortait de la masse dans un pays pareil était bon à prendre. Après, il paraîtrait que son grand oncle Caldwell avait un homme plutôt bizarre, du genre à sortir au marché sans pantalon. Ce que son petit neveu ne retenait pas contre lui, on pouvait faire des tas de choses intéressantes sans pantalon ! Peut-être pas au marché, certes, mais avec un peu d'imagination...

     

    « Monsieur Argento ? »

     

    Voilà qu'on essayait de nouveau de percer la ouate. En l'appelant monsieur, en plus, ce qu'il n'appréciait pas du tout du tout. Il avait vingt-cinq ans -s'il ne se trompait pas- et à vingt-cinq ans, c'était beaucoup trop jeune pour se faire appeler monsieur, bon sang ! C'était mieux que « maître », ceci dit. Il savait bien que les esclaves n'avaient pas le choix, mais ça l'avait toujours mis mal à l'aise. Il n'était le maître de personne, l'idée de dominer qui que ce soit le rendait malade. C'était pour ça qu'il était parti, aussi. On traitait bien les serviteurs dans la famille Argento, mais il fallait quand même faire attention aux apparences, surtout en public. De la gentillesse dissimulée derrière les murs de la demeure, et pour quoi ? Ce n'était pas ça qui allait changer leur sort. L'améliorer un peu, peut-être bien, mais cela n'allait pas aider leurs semblables dans les familles plus...traditionnelle. C'était ça le plus frustrant, quand on avait des idées différentes dans un empire pareil : il était pratiquement impossible de les propager. Les magisters n'arrêtaient de se poignarder dans le dos que pour s'unir face à toute forme de progrès social qui aurait pu maintenir leur pouvoir. Alors il était parti, quelques jours après son vingtième anniversaire. Au-delà de son rôle politique, la famille Argento était réputée pour son commerce d'artefacts et de livres en tout genre, et parcourir tout Thédas au nom des affaires lui donnait une bonne excuse. Celle qui avait plus ou moins réussi à convaincre son père de le laisser vadrouiller, même si la conversation n'avait pas été facile.

     

    « Bêêêh ? »

     

    Allons bon, allait-on le laisser tranquille, lui ? Est-ce qu'il venait beugler des bêtises pour réveiller les honnêtes gens, lui ? Après tout, il se considérait comme plutôt honnête. Il ne trichait pas aux cartes parce que le bluff était bien plus intéressant, et il ne mentait pas quand il pouvait embobiner avec la vérité. Il n'avait jamais volé non plus, sauf des pommes dans le verger des voisins quand il était enfant, mais n'était-ce pas là un rite de passage ? La majeure partie du temps, il faisait en sorte de respecter la loi simplement parce que c'était moins compliqué ainsi. Et quand la loi était stupide, et bien il y avait presque toujours un moyen de la contourner quand on n'avait ni froid aux yeux ni la langue dans sa poche, ce qui aurait de toute façon été très inconfortable. Après il n'y pouvait rien si les embrouilles lui tombaient dessus avec une régularité quasi constante. Souvent parce qu'il se montrait trop curieux pour son bien. On disait que c'était un vilain défaut, mais il voyait ça comme la plus sainte des qualités : si on n'était pas curieux de tout, et tout le temps, à quoi bon ? La vie était une succession de découvertes, en espérant que celle qui se révélerait fatalement...et bien, fatale, se produise le plus tard possible.

     

    Là, par exemple, il était très curieux de savoir d'où provenait cette écœurante odeur de brûler. On aurait dit que quelqu'un avait décidé de rassembler tous les pots de chambre du pays pour en faire une joyeuse flambée, ça lui rappelait les tanneries qu'il avait pu croiser au cour de ses déplacements. Il était tout aussi curieux de savoir s'il serait à nouveau capable d'ouvrir les yeux un jour : sa fatigue était telle qu'il lui semblait qu'on avait cloué ses paupières directement sur ses globes oculaires. Il percevait vaguement le reste du monde à travers ses autres sens étouffés, et voulut agiter un doigt pour voir : ce fut comme essayer de soulever une montagne. Il poussa un bref gémissement qui s'apparenta plus à un couinement misérable, et regretta de ne pas avoir un oreiller à se coller sur la tête. Il aurait pu dormir une semaine, mais une petite voix persistante lui soufflait qu'il était loin d'avoir tout ce temps à disposition. Elle n'était même pas sûr qu'il pouvait se permettre encore un petit quart d'heure, ou même quelques minutes. Il avait quelque chose à faire, un machin à retrouver... Il ne savait plus trop quoi, mais ça devait être vachement important. Si ça s trouve, c'était la ouate, voilà qui se tenait ! Il saurait enfin où en trouver, une quête à réveiller les morts ! On allait sûrement écrire un livre sur lui un jour. Toute une série de nouvelles, même ! Sinon, il allait le faire lui-même. C'était peut-être plus sûr, on ne pouvait jamais se fier aux biographes, ils étaient souvent bien trop terre à terre, et rechignaient aux embellissements nécessaires. Embellir n'était pas automatiquement mentir, c'était avant tout une technique qui servait à présenter la vérité sous son meilleur jour. Puis la vérité la plus pressante s'imposa enfin à lui : son bâton ! Et une succession d'événements étranges impliquant au moins une apaisées et plusieurs animaux de la ferme, comme un livre d'enfants qui aurait tourné bizarrement.

     

    La mort dans l'âme, il fit un effort surhumain pour se réveiller à l'instant même où la chèvre recommença à lui lécher un pied, celui qui avait perdu sa sandale en... mettant le feu à une wyverne, il s'en rappelait maintenant. Voilà qui expliquait l'odeur. Et la fatigue. Il fut fortement rassuré de voir le visage neutre de Lucie se pencher sur lui, et fut à peine surpris par le poulet qui sauta sur sa poitrine avant de déclarer : « Content de te revoir parmi nous mon pote ! Un peu plus, et j'allais commencer à te picorer l'oreille ! »

     

     

     

     

    (1) C'était ce genre de détail qui rendait la cérémonie plus vivante.