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  • Tergiversations terrassières

    Parce que ça faisait longtemps, qu'il fait chaud, et qu'il faut parfois évacuer un peu.

     

     

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    Ce qu'il y a de bien avec l'été, c'est la réouverture des terrasses, où les gens reprennent leurs habitudes afin de s'y retrouver en bonne compagnie, un bon verre de quelque chose à la main, à refaire le monde jusqu'à pas d'heure, voire à renverser un peu de bière sur son voisin au fil d'une discussion animée sur un point ô combien important dont tout le monde ne se rappellera par la suite qu'aux moments les plus embarrassants. Vous entretenez avec les terrasses un rapport particulier, entre l'amour et la méfiance, la paix et l'attente ; d'aucun diront qu'il s'agit là des éléments d'une saine religion. A bien y réfléchir, vous y trouvez sans peine un attrait ritualiste, du genre qu'on est bien en peine d'expliquer avec des mots. Le mot qui prime, dans tout ça, c'est attrait. En fait, les terrasses exercent sur vous une attraction incongrue mais souvent irrésistible, un peu comme un trou noir si les trou noirs avaient la décence de tirer quelques tables, des chaises, et de quoi boire le temps d'observer un peu l'univers. Il vous arrive souvent de vous y arrêter un peu par hasard, sans vraiment savoir pourquoi, à la manière du papillon voletant autour de la flamme. Peut-être est-ce le bruit, l'animation, le spectacle vivant d'une multitude de personnes regroupées en îlots de discussions frénétiques. Ce n'est en tout cas pas la bière, ce breuvage que vous trouvez toujours aussi ignoble quelle que soit la cuvée d'exception qu'on vous promet. Vous avez souvent entendu dire dire qu'on ne trouve finalement pas toujours ça si bon que ça, mais qu'on finit par s'y habituer et qu'à force, on lui découvre une richesse qu'on aurait jamais soupçonnée, ne serait-ce que pour ne plus trop penser à son goût et à ses effets de base. Ce qui vous a toujours laissé perplexe, tout en disant long sur la nature humaine.

     

    Parfois, alors que vous êtes tranquillement installé chez vous, vous ressentez le besoin impérieux de sortir, de franchir les portes de l'immeuble pour rejoindre le monde, de préférence à l'ombre sous un parasol avec dans la main quelque chose dans lequel on attend de voir une ombrelle. Un peu comme le gnou assoiffé ressentant l'appel ancestral du point d'eau, et ce même après qu'on lui ait installé l'eau courante. Même le gnou solitaire ne peut toujours lutter contre l'instinct grégaire, du moment qu'on ne l'oblige pas à adresser la parole avec son voisin de droite. Au fond c'est peut-être ça, qui vous attire tant : la possibilité de vous retrouver au milieu des gens sans avoir l'obligation d'interagir avec eux autrement que pour dire que non, il n'y a pas de problème, cette chaise est libre, prenez-là donc. C'est un sentiment terriblement paradoxal qui a souvent tendance à vous plonger dans des abysses de perplexité. On dit que les introvertis (dont vous faites partie) on généralement tendance à craindre la foule et ses inconnus, qui draient très vite leur énergie ; de votre côté, vous avez l'impression d'y trouver un moyen de vous ressourcer en terme d'humanité. Et vous parlez là de sa présence physique, diverse, sonore (et, il faut l'avouer, parfois curieusement odorante).

     

    Le truc, c'est que vous ne savez jamais vraiment comment le vivre. Ce qui n'est pas vraiment un truc, mais plutôt son contraire. Une absence de truc. Comme si en vous, il y avait un gros trou en forme de truc lorsqu'il s'agissait d'une partie de la communication. Vous ne savez pas trop qu'en faire, de tout ça. Parfois, vous êtes simplement satisfait de profiter d'une terrasse en soirée, là où il fait plus frais, et d'un bon livre, le tout bercé du brouhaha ambiant des gens occupés à vivre là où vous avez surtout l'impression de traverser la vie sans vraiment réussir vous arrêter devant ce qui semble vraiment la rendre intéressante. D'autres fois, c'est simplement un moyen de se sentir seul, mais en compagnie : après tout, ce ne sont principalement que des inconnus, pas de quoi se sentir gêné d'exister en leur compagnie. Et enfin, il y a les fois où cela vous renvoie douloureusement à la figure cette solitude que vous ressentez en permanence même entouré d'une myriade de corps, connus ou non. Elle vous confirme dans cette place du spectateur qui arrive toujours un peu en retard, et qui n'ose pas trop demander ce qui s'est déjà passé de peur de déranger (et en plus, il n'y a même plus de pop-corn). Il y a en vous cette envie dévorante de participer, d'interagir, de découvrir, de rencontrer, qui se retrouve à chaque fois entravée par la timidité, la pure panique et l'anxiété sociale qui vous donne des airs de lapins hagards bondissant entre les voitures. C'est cet appel muet que vous lancez vers l'autre, qui revient à vouloir pêcher à la ligne sans ligne, à savoir pas très bien et avec l'impression de se sentir vaguement ridicule. C'est cette envie d'aller vers l'autre, de tisser des liens nouveaux, de simplement faire des rencontres, qui se heurt à un mur d'incompréhension et la pure panique d'être totalement à côté de la plaque. Alors vous vous retrouvez simplement à observer, à vous demander qui peuvent bien être ces autres gens, à essayer d'imaginer ce qui peut les pousser dans une direction ou une autre, à les voir se rassembler ainsi jusqu'au bout de la nuit. Comme lorsque vous contemplez depuis votre balcon les lumières nocturnes des derniers appartements environnants, imaginant d'autres vies.

     

    Ce qu'il y a de moins bien avec l'été, c'est la chaleur assommante qui n'encourage en rien votre énergie sociale déjà distordue. Et qui n'aide en aucun cas la fatigue chronique, depuis bien longtemps transformé en épuisement, mais que vous persistez à appeler fatigue comme si cela pouvait vous permettre d'en garder un vague contrôle. Peut-être vous réfugiez-vous en terrasse, un livre (ou non) à la main pour le simple fait de fuir la solitude de votre chez-vous, où vos angoisses ont tout le loisir de s'épanouir dans la moiteur ambiante. Seul chez vous à affronter l'angoisse de vos propres pensées en écho dans la bille de votre esprit, ou seul au milieu des gens, souhaitant désespérément un contact qui vous terrifie. Angoisse qui n'est pas aidée par le courrier de l'assurance invalidité que vous avez reçu cette semaine. Car c'est de nouveau la réévaluation des rentes, ce qui vous plonge à chaque fois dans une terreur inouïe. Une terreur s'accompagnant inévitablement de la culpabilité à l'idée d'avoir peur, vous plongeant dans un cercle vicieux qui se mange non seulement la queue mais qui ne laisse finalement pas grand chose échapper d'entre ses mâchoires. De plus, cette fois-ci, le courrier s'accompagne d'un questionnaire, chose nouvelle ayant paraît-le but de mieux cerner les attentes et les besoins de chacun. Une question en particulier vous paralyse : si votre état de santé le permettait, quel carrière ou quel projet aimeriez-vous réaliser ? Pour vous, c'est un peu comme demander à un pilot d'avion en chute libre ce qu'il aimerait bien faire de sa vie des fois que l'avion ne serait pas en chute libre. Comment réussir à y penser alors qu'on tombe encore ? Bon, pour être parfaitement honnête, vous ne tombez plus vraiment, ce qui est un progrès. Par contre, la majeure partie de votre énergie est utilisée pour la tâche délicate de maintenir l'équilibre entre l'abîme de la dépression d'un côté, et le puits de l'anxiété de l'autre. Du moment que vous les maintenant vaguement à même niveau, elles ont tendance à se stabiliser mutuellement, un peu à la manière de deux états pourvus de l'arme nucléaire en pleine guerre froide. C'est pas idéal, mais ça pourrait clairement être pire ; par contre, qu'on ne vienne pas vous demander ce que vous avez prévu après quand vous êtes encore occupé à ne pas bêtement trébucher sur une ogive à chaque pas que vous faites.

     

    Et puis, ce qui vous bloque encore plus, c'est tout simplement que vous n'en avez pas la moindre idée. Vous avez beau y réfléchir, vous n'avez pas de plan déjà prêt, pas d'envie particulière, pas de souhait à réaliser en ce qui concerne une vie professionnel. C'est comme un grand vide, une page blanche. Non seulement vous avez l'ambition d'un tabouret, mais en plus, vous n'avez pas de but. Aucun métier qui vous passionne, aucune carrière dans laquelle vous imaginez vous épanouir, aucun rêve d'enfance ou même d'après à réaliser de ce point de vue-là. Franchement, votre but, c'est simplement de continuer à avancer dans la vie sans vous casser la figure, et essayer de s'assurer qu'il y ait toujours un lendemain à aujourd'hui. Réussir à vivre en équilibre avec vous-même, voilà qui vous satisferait déjà pleinement et qui demande grosso modo des efforts à temps plein. Vous seriez pétant de santé que vous n'auriez pas de meilleure idée. Et visiblement, ça ne se fait pas. Du coup, à l'angoisse s'ajoute la honte de ne pas avoir de rêve à réaliser, ni même de ressentir le besoin impérieux d'en avoir un. Comme si ce n'était vraiment pas normal, contribuant à vous éloigner un peu plus de ces normes que vous n'avez jamais vraiment réussi à approcher. Encore une fois, vous avez l'impression que c'est quelque chose que vous devriez réussir à achever non pour vous, mais pour les autres. Pour qu'ils vous donne une valeur, ou pour que vous soyez digne d'eux. Pour ne pas être un poids simplement parce que vous essayez de vous contenter de votre vie actuelle et de son fragile équilibre plutôt que de chercher toujours plus. C'est n'est pas que vous ne voulez pas changer ; c'est ce que même si vous en aviez soudain la possibilité, vous ne sauriez pas en quoi. Ce que vous savez, c'est que vous n'êtes clairement pas prêt à vous replonger dans le monde du travail. Vous n'êtes déjà pas sûr d'arriver à assumer le monde tel que vous le vivez maintenant au moins un jour sur deux dans la semaine

     

    Alors vous sortez boire un verre en terrasse, vous regardez les gens de loin, vous demandant comment les approcher, mais ne vous en sentant finalement pas digne, pas vraiment. Vous vous demandez comment ils font, tout en sachant pertinemment que si c'est effectivement plus facile pour certaines personne que d'autres, ce n'est d'un point de vue global pas facile pour personne. Et si vous souhaitez le partager, vous ne savez pas comment y arriver. C'est tout simplement mieux d'être dehors que dedans, parfois, même si cela peut être plus douloureux. Ce qui vous donne au moins l'impression de vivre quelque chose

     

    Franchement, il y a quand même des jours où vous aimeriez bien vous dire qu'il est temps de se mettre à la bière. Mais rien qu'à l'idée du goût, vous préférez toujours commander un sirop. Et si possible, avec une ombrelle. Sinon, franchement, à quoi bon ?

  • L'art du social link

    En ce moment, vous passez pas mal de temps à jouer au jeu vidéo « Persona 5 ». C'est un jeu de rôles typiquement japonais où, quand vous ne combattez pas des monstres mythiques dans des donjons issus de l'inconscient collectif, vous jouez le rôle d'un lycéen japonais typique à Tokyo. Du moins aussi typique qu'un lycéen capable d'acheter quantité d'armes blanches au marchand local sans le faire sourciller, et dont les activités extra-scolaires consistent aussi bien à servir de cobaye pour les traitements expérimentaux du médecins de quartier louche (il faut bien trouver un moyen de vous pourvoir en objets de soin, que diable) qu'à découvrir que sa prof principale travaille la nuit en tant que femme de ménage à domicilie. Sans oublier le chat parlant que vous trimballez dans votre sac à dos, et qui vous apprend à fabriquer des outils de crochetage (tout en vous rappelant bien trop souvent que vous êtes bien trop fatigué pour faire autre chose que d'aller vous coucher un soir dans le jeu, même ne serait-ce que lire trois pages d'Arsène Lupin). Si tout cela vous paraît étrange, c'est tout à fait normal dans un jeu de rôles japonais.

     

    Si vous en parlez là maintenant, c'est parce que l'une des principales activités du jeu consiste à tisser des liens avec un grand nombre de personnages, qu'il s'agisse de membres de votre équipe, d'amis du lycée ou de gens variés rencontrés ici et là dans la ville (allant de la journaliste du coin au politicien en disgrâce qui vous prend en affection). Plus vous passez de temps avec eux, plus votre relation s'améliore, plus ils se confient à vous, et plus vous devenez proches. Le jeu nomme cette pratique le « social link », un par personnage.

     

    Évidemment, y a des fois où vous aimeriez bien que cela soit comme ça dans la vie.

     

    Pour vous, les interactions sociales ont toujours été une mer étrange à naviguer. Vous avez le plus souvent soit l'impression de vous y noyer, soit de la regarder depuis le rivage, à vous demander par quel orteil commencer histoire de ne pas se prendre un trop grand choc. Vous vous sentez un peu comme un alien observant de loin, déchiffrant avec peine tous les codes du langage et du comportement. Au fil des années, vous avez péniblement rassemblé quelques bases, et vous vous êtes fait une idée plutôt correcte de la théorie. La théorie, vous la comprenez (grosso modo). C'est la pratique qui vous pose problème. Vous jetez à l'eau vous donne la même impression que de vous retrouver au volant, à contresens sur l'autoroute en guise de premier exercice. Ce qui vous pousse à adopter la technique du hérisson, sauf que vous n'allez pas jusqu'à vous mettre en boule : même s'il vous arrive souvent de rester figé, un sourire aux lèvres, incapable de combler le vide soudain intervenu dans la conversation.

     

    Avec le temps, vous avez réussi à dépasser certaines barrières...du moins dans un certain contexte. A savoir celui du groupe, où vous vous sentez bien plus à l'aise. Notamment parce que cela vous permet simplement d'écouter, de mieux saisir l'ensemble des gens présents, et que vous vous sentez alors encouragé à intervenir ici et là lorsque le moment vous semble venu. Et puis il y a les amis proches, bien sûr, avec qui vous vous sentez plus confortable...la plupart du temps. Car parfois, même avec vos amis de longues date ou ceux que vous considérez comme les plus proches, vous ne savez plus quoi dire. Cela peut vous prendre d'un coup, et durer une heure comme plusieurs mois. Le face à face vous terrifie. Alors quand vous vous retrouvez seul avec une connaissance généralement rencontrée dans le cadre d'un groupe, votre confiance en soi plonge dans le fleuve des boulets aux pieds, vous laissant bien emprunté. L'un des avantages du système de ce fameux « Persona 5 », c'est que les autres personnages ont tendance d'eux-mêmes à venir vers vous. Chose que dans la vie, vous avez bien trop souvent de la peine à faire ; le premier pas comme le dixième, c'est pour vous extrêmement difficile. Vous avez plutôt envie de courir très fort dans l'autre sens et de vous cacher sous un tas de pullovers. Mais on peut difficilement avancer dans la vie lorsqu'on se contente d'attendre que les gens viennent vers vous. Autant dire que cela ne vous facilite pas la tâche, car même avec vos amis les plus proches, encore une fois c'est un processus qui peut tout à coup vous paraître insurmontable. Alors quand il s'agit d'entrer en contact avec quelqu'un que vous connaissez moins... Ce qui est bien dommage : vous avez un peu tout le temps l'impression de passer à côté de belles amitiés juste parce que vous n'arrivez pas à vous mettre en avant, à faire l'effort de les côtoyer autrement que toujours au sein d'un groupe.

     

    Second avantage du jeu en question : lorsque vous interagissez avec les personnages, que ce soit en répondant à leurs questions, en les invitants dans un lieu spécifique ou en offrant ou recevant des cadeaux, le jeu vous avertit visuellement de l'effet de vos décisions sur l'autre via un systèmes de petites notes de musiques apparaissant au-dessus de leur tête à l'écran. Plus il y en a, plus vous avez tapé juste. Ce qui, là encore, vous serait bien pratique. Il devrait y avoir une application pour ça. On vous dira certainement que cela enlèverait beaucoup à la joie de tisser des relations avec ses semblables ; pour vous, cela vous permettrait au moins de vous y essayer sans avoir l'impression de danser la gigue au bord d'un volcan en éruption. Dans un jeu, vous avez le temps de peser vos décisions, de choisir la réponse appropriée, d'analyser les comportement. Dans la vie, vous avez la capacité d'observation et de décodage d'un tabouret lorsqu'il s'agit d'interactions sociales. Vous n'êtes jamais sûr des tons employés par vos interlocuteurs, et les vôtres varient parfois aléatoirement en l'espace de quelques phrases, comme si vous essayiez en permanence de vous adapter à l'autre sans arriver à vraiment être vous-même. Vous avez l'impression que ça vous donne sans arrêt l'air un peu gêné, et vous vous sentez vraiment en déphasage avec autrui la plupart du temps. Les fois où vous arrivez vraiment à vous sentir à l'aise sont rares, et vous avez alors tendance à parler beaucoup trop (ce qui est un autre problème). Les signaux verbaux comme visuels vous confondent : vous ne savez jamais vraiment ce qu'un geste veut dire. Sans parler du contact physique, qui est pour vous quelque chose de tellement intime que de simplement serrer dans vos bras un ou une amie vous donne l'impression d'être un canard un peu maladroit essayant vaguement de donner l'accolade à un cactus bourré. Et avec les gens que vous connaissez moins, vous êtes encore plus perdu : telle personne vous frôle, est-ce intentionnel, est-ce totalement involontaire, est-ce qu'elle va croire que vous envahissez soudain son espace vital alors que vous ne l'aviez même pas remarqué ?

     

    Autant dire que cela ne vous facilite guère la vie sur le plan sentimental. Si amicalement vous avez déjà de la peine à comprendre quoi il retourne, là on parle carrément d'essayer de comprendre ce qui se passe deux galaxies plus loin. Soit vous vous méprenez terriblement sur les signaux qui : n'existent pas, sont involontaires, ou témoignent d'autre chose...soit vous ne les voyez tout simplement pas lorsqu'ils ont une raison d'être. Quant à émettre les vôtres, vous passez tellement de temps à essayer vainement d'analyser le moindre regard, le moindre mouvement, le moindre frôlement que vous ne savez même pas lesquels envoyer en retour. Là encore, faire le premier pas vous paraît souvent insurmontable, et les rares fois où vous vous y êtes essayé n'ont guère porté leurs fruits (pour d'autres raisons que les simples perceptions sociales, mais on n'a pas toute la journée). Lorsque quelqu'un vous plaît, il vous faut déjà un certain temps pour vous en rendre compte, sans compter celui que vous allez passer à examiner le sentiment sous toutes les coutures pour vous assurer qu'il s'agisse bien d'un sentiment et non d'une passade, ou d'une simple idée de sentiment. Du coup, vous laissez passer bien des moments, et au bout d'un moment, ben...y a plus de moments. Ou alors, vous ne les voyez même pas, ce qui ne vous étonnerait guère. Parfois, vous vous demander ce qui aurait pu être si vous aviez ouvert les yeux, ou si vous aviez réussi à dépasser votre timidité maladive.

     

    Ce qui, en amour comme en amitié, ne vous est jamais facile. Parce que vous ne savez jamais comment vous y prendre. Parfois, proposer à de vieux amis d'aller au cinéma vous paralyse une journée, alors lorsqu'il s'agit de quelqu'un qui vous plaît, autant dire qu'on est pas sorti de l'auberge (déjà parce qu'il faudrait y entrer, et que si on attendait que vous trouviez le moyen d'y inviter qui que ce soit pour un thé ou un verre, elle aurait le temps de changer trois fois de propriétaire avant de devenir une boutique de souvenirs rigolos). Comment êtes-vous censé vous y prendre lorsque vous réalisez que oui, une personne vous plaît, et que la simple idée de vous retrouver en tête à tête vous rappelle l'image de l'homme arrêtant de bouger face au dinosaure de sa vie (car sa vision est basée sur le mouvement, comme on dit ; peut-être que si vous arrêtez de bouger, tout se passera bien. C'est rarement le cas). Et même si vous essayez simplement de faire progresser un lien amical, comment s'y prendre ? Vous aurez toujours l'impression que la moindre proposition sera déplacée, refusée, ou même pas entendue. Et parfois, c'est tout bêtement vous qui ratez complètement le coche lorsqu'une autre personne essaie de faire un effort.

     

    Heureusement, il y a l'écrit. L'avènement des téléphones portables et d'internet vous aura permis de communiquer plus librement que jamais. Lors d'un échange de mail ou de messagerie, vous vous sentez tout de suite plus à l'aise. Presque vous-mêmes. Là, vous pouvez vous laisser aller, et c'est souvent ce qui vous a réellement permis de tisser de belles amitiés. Même si parfois, vous avez de la peine à vous sentir confortables dès que vous croisez les gens en personne alors que vous leur écrivez pratiquement tous les jours. Et l'écrit n'est pas toujours évident non plus. Parce que vous avez vite tendance à un peu trop en faire ; quelqu'un vous écrit quelques lignes en messagerie, vous répondez avec trois paragraphes. Vous avez de la peine à vous arrêtez, vous cumulez les informations, et vous finissez par avoir l'impression de beaucoup trop en faire. Et puis l'enfer des messageries modernes, qui permettent de voir quand les contacts reçoivent, lisent et écrivent les messages est pour vous d'une pression phénoménale. Quelle que soit la nature de votre contact, vous pouvez agoniser sans pareil, analysant le moindre temps de réaction d'une manière totalement inappropriée à la situation et au contexte. En avez-vous trop dit, trop fait ? Pas assez ? Là encore, la moindre interaction peut vous paraître plus énigmatique qu'une équation au deuxième degré (et vous n'êtes vraiment pas bon en maths).

     

    Pour en revenir au tête-à-tête, vous êtes confus : vous les redoutez autant que vous les souhaitez. Lorsque vous avez envie d'apprendre à vraiment connaître quelqu'un, vous avez en même temps l'envie de fuir dès qu'on vous laisse seul avec qui que ce soit. Des rares fois où vous vous êtes retrouvé sur scène, et bien vous trouvez plus facile de vous produire devant une foule d'inconnue que de faire la conversation à une seule connaissance. Et plus la personne vous intrigue, vous apprécie ou vous plaît (et Toutatis vous garde s'il s'agit de quelqu'un qui vous plaît sur un plan sentimental), plus vous vous sentez incapable de fonctionner et décoder quoi que ce soit. Pas de notes de musique qui apparaissent, et vous finissez souvent par lire la partition de travers de toute façon. Ou alors vous l'avez lue juste, mais vous persuadez de l'avoir mal fait, un peu à la manière dont on se persuade qu'on enfilera toujours le port usb d'abord du mauvais côté quoi qu'il arrive.

     

    Un jeu vidéo, aussi réaliste soit-il (ce qui n'est clairement pas le cas de celui-ci, mais c'est aussi ce qui fait son charme), ne pourra jamais reproduire avec exactitude les comportements sociaux humains, ni la myriade de signaux qui en découlent. C'est peut-être pour ça qu'ils vous attirent autant, et que vous les trouvez même parfois reposant : tout est aussi simple qu'un social link, et que quelques notes de musiques. En réalité, chaque personne que vous rencontrez est une symphonie. Ce qui rend la vie beaucoup plus intéressante. Seulement, vous avez un peu l'impression d'être coincé en mode difficile. Et vous avez encore de la peine à naviguer dans les options. Peut-être même que vous avez grandement besoin de sous-titres.

     

    Toujours est-il que vous tenez une fois de plus à assurer vos amis, vos proche, votre famille que si vous ne savez pas trop comment le dire -et parfois même comment l'écrire- vous n'en pensez pas moins. Et pour les autres... Disons que vous avez encore du travail ; et qui sait, peut-être qu'un jour, vous arriverez enfin à voir les notes.

     

  • Trou noir

    C'est comme un gouffre. Enfin, non. Le gouffre implique la chute, et aussi étrange que soit la sensation, elle n'implique pas de tomber. Ou est-ce qu'on peut tomber sans bouger, comme si le monde se précipitait à votre rencontre pour mieux vous passer à travers, vous laissant avec l'équivalent métaphysiques de trois couches géologiques dans les gencives (ce qui n'est pas très bon pour le budget brosses à dents) ? C'est plutôt...et bien, comme un trou noir. Un trou noir qui grandit petit à petit dans le creux de votre poitrine, et dont les vrilles s'infiltrent jusqu'au plus profond de votre être. Parfois il se stabilise, et pendant un temps, l'alignement des planètes vous semble non pas forcément favorable mais...adéquat, comme si vous aviez enfin trouvez votre place dans l'univers, à la façon d'un horoscope dans le quotidien gratuit du jour (sagittaires aujourd'hui : mangez sain, vivez heureux, travaillez bien, et pour le reste prenez un biscuit chinois, on manque d'idées). Et puis voilà que l'entropie reprend son cours, que tout votre être se tord sans que vous ayez l'impression du moindre mouvement. Une étoile pressée, comme en formation...ou sur le point d'éprouver son point de rupture.

     

    Ce n'est pas tant une question de destruction, mais plutôt d'usure. D'une fatigue incommensurable qui vous ronge comme le castor neurasthénique les barreaux de sa cage, désespéré à l'idée d'y trouver un semblant de liberté, et peut-être un bon tas de bois pour y construire un barrage quelque part. Sauf que votre barrage à vous est en train ce céder, et si ce n'est pas la première fois, il n'y a tout simplement rien qui coule. Le trou noir se nourrit de vos émotions, qu'il attire à lui avec la force inébranlable de la gravité. Comme si le manque d'énergie, de repos, vous empêchait de ressentir vraiment. S'en suit une sorte d'apathie que vous essayez de combler dès que vous le pouvez, trouvant un semblant de vie en bonne compagnie. Du moins quand vous en avez la force. Car toujours sortir devient difficile, prendre contact compliqué, et maintenir un lien éprouvant. La solitude vous terrifie, mais la compagnie vous épuise. Une équation que vous avez bien de la peine à balancer en ce moment.

     

    Vos émotions, vous ne savez pas ce qu'elles deviennent. Vous avez l'impression de les sentir vaguement, ou du moins de conserver l'idée que vous êtes censé en faire. Mais le trou noir les arrache, les emmagasine quelque part tout au fond de vous, où vous pouvez les voir mais pas les toucher. N'attendant peut-être qu'une occasion pour toutes ressortir d'un coup, vous submerger à travers une gigantesque vague émotionnelle et chaotique avant de vous laisser lessivé sur le sable (ce qui vous enthousiasme moyen, parce que le sable, c'est pénible, on en a partout, même dans les oreilles, et c'est un peu comme les paillettes : trois jours et douze douches plus tard, on en trouve toujours un peu dans les coins). Les mauvaises comme les bonnes nouvelles n'ont plus guère d'impact, et vous restez silencieux plutôt que de mimer à outrance joie ou désarroi. Ni l'un ni l'autre ne vous semble approprié, c'est bien là le problème.

     

    Lorsqu'on vous demander comment ça, vous avez l'impression de passer votre temps à dire que vous êtes fatigué. En fait, vous avez l'impression d'avoir épuisé tous les sujets de conversation quant à votre vie quotidienne. Ce n'est même pas que vous vous sentez mal, vous ne savez pas comment vous vous sentez. Vide, comme si vous vous observiez de l'extérieur, et que ce qui vous arrivait ne vous arrivait pas vraiment, ne suscitant chez vous qu'un intérêt poli, un peu comme celui que l'on réserve à certains membres de sa famille éloignée lors d'un repas de fête et que hocher le tête au rang d'art devient un élément de survie essentiel. Oh, c'est vous ! Ils vous arrive...des trucs. Ou pas. Aux autres aussi. Vous êtes mieux à l'intérieur, merci bien.

     

    Ces derniers jours, vous avez fait du rangement. Comme vous n'en avez pas fait depuis un bon moment. Pas beaucoup de choses débarrassées, mais de l'ordre fait, et un bon coup de ménage (enfin, rien de vraiment débarrassé...à part les deux sachets de médicaments périmés retrouvés dans votre pharmacie. D'ailleurs, vous êtes à peu près persuadé qu'une loi ineffable du multivers implique que toutes les pharmacies de particuliers sont remplies au trois quarts de médicaments périmés dont leurs propriétaires ne se rappellent même pas l'usage initial. Le dernier quart est généralement constitué d'un fond de bouteille de carmol, de sparadraps éparpillés et d'un tube de pommade.). Mais finalement, vous avez déjà l'impression que ce n'est qu'un appel de plus au désordre à revenir. Ce n'est pas le vide que vous recherchiez. Un vide à l'allure de trou noir, qui tempête parfois chez vous en un redoutable sentiment de colère, de rage pure à qui vous ne trouvez aucune cible, si ce ne sont vos maladresses et autres petits tracas du quotidiens qui menacent de vous faire à hurler à vous en arracher la voix.

     

    Sinon, rien. Juste cette ouverture en vous que vous n'arrivez à combler, et cette absence d'émotions, ou du moins leur mise en sourdine qui vous pousse à trouver refuge dans celles que vous éprouvez encore plongé dans un bon livre, un jeu vidéo ou une bonne série. Mais même là, la fatigue vous y arrache parfois. Là où vous pouviez lires des livres d'une traite sans faiblir, une cinquantaine de pages d'un coup vous fatigue aujourd'hui, votre concentration s'éparpillant. C'est comme avoir en permanence une brume stagnant dans les méandres de votre cerveau, et un voile devant la manière dont vous expérimentez la vie. C'est la volonté qui faiblit, votre faiblesse qui prend le pas, votre trou noir qui s'étend ou se comprime comme un accordéon qu'on aurait jeté dans un escalier (à la manière d'une bande-son de certains films d'art et d'essai). C'est la sensation de n'avancer dans rien, et de se retrouver submergé par une quantité de choses, cette danse à deux doigts du burnout pour une vie qui ne devrait pas en connaître un seul. Et vous ne savez plus quoi à dire à ceux qui vous entourent.

     

    C'est comme un gouffre qui grandit. Enfin, non. Le gouffre implique la chute, et vous n'êtes pas en train de tomber. C'est plutôt comme un trou noir à l'intérieur de vous. Pas destructeur, pas trop ; pas la fin, pas vraiment. Juste présent.