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Vie

  • Rivella

    Aujourd'hui, vous êtes sortis de chez vous après trois jours (et non pas trois ours, comme me l'a corrigé mon facétieux traitement de texte) d'hibernation dans le seul but d'aller vous acheter une bouteille de Rivella (du rouge, pour celle et ceux qui apprécient les détails). Vous convenez volontiers qu'il ne s'agit pas de quelque chose de très intéressant, et que comme accroche, on a vu mieux. Seulement, alors que vous dégustiez votre première gorgée sur le chemin du retour, quelque chose vous a frappé. Et pour une fois il ne s'agissait pas d'une borne incendie profitant de votre distraction légendaire. Le fait que vous n'aimez pas spécialement ça, le Rivella. Vous ne trouvez pas ça mauvais non plus hein, ça se boit. Le truc avec le Rivella, cette curieuse envie qui vous prend bien rarement, c'est que ça change. C'est autre chose que du coca ou du thé froid, et s'il y en a sur la table, pourquoi pas. Le rivella est une boisson qui se choisit à la manière d'un corps céleste à la dérive : peu importe où on va.

     

    Vous ne savez pas vraiment où vous en êtes. Ce qui n'est pas nouveau, vous ne l'avez jamais vraiment su. A part, peut-être, l'espace de deux ou trois ans de votre enfance où vous étiez persuadés que vous deviendrez paléontologue. Jusqu'à ce que vous appreniez que cela nécessite de connaître ses maths et de passer beaucoup de temps à genoux dans la poussière. Depuis, vous avez toujours été un peu à la dérive, suivant le courant de votre vie à la manière d'un ballon de baudruche jeté à l'eau (ce qui n'est pas très écologique de votre part). Peut-être parce que vous n'avez jamais vraiment su qui vous étiez à aucun moment de votre vie, et encore moins maintenant. Votre première crise existentielle a eu lieu au collège, vous deviez avoir onze à tout casser, et vous aviez passé une semaine hors de l'école, totalement tétanisé par la certitude de la mort et la peur qui allait avec. Ce qui n'a pas vraiment changer, même si vous le cachez derrière un monceau d'intérêts dont le seul but est de vous en distraire.

     

    Peut-être que vous ne savez pas parce que vous n'avez aucune ambition, si ce n'est celle d'arriver à vivre relativement heureux. Ce qui ne marche pas tout le temps, mais ça vous a toujours paru pas mal. Tant pis pour votre manque d'ambition professionnelle, qui au fond ne vous manque pas. C'est ce qu'en pense la société qui est plus problématique à gérer, mais vous avez finir par vous y faire, notamment en croisant les bonnes personnes, de ces amis qui ne vont pas se soucier de vous faire entrer dans une case. Mine de rien, ça aide. Mais alors, pourquoi, malgré ce formidable groupe d'amis que vous aimez à un point tel que vous avez l'impression de ne jamais savoir réussir à le leur exprimer correctement, vous vous sentez aussi seul, toujours aussi dévoré par le vide ? Un trou noir au milieu du systèmes de planètes où vous gravitez, avec la trouille bleue de les aspirer avec voux.

     

    Il faut dire que les ennuis s'accumulent, depuis quelques mois. Des ennuis sur lesquels vous n'avez aucune emprise directe, ce qui les rend d'autant plus compliqués à gérer...et à accepter. D'épée, c'est plutôt un bazooka de Damoclès qui vous pend au-dessus de la tête, avec cette histoire de résiliation de bail forcée à tous les locataires de votre immeuble par la régie parce que « elle veut faire des rénovations ». Tout le monde dehors d'ici un an, et démerdez-vous, comme le dirait un colonel (vous n'avez personnellement jamais croisé de colonel, mais quelque chose vous dit qu'ils doivent s'exprimer un peu comme ça, et souvent avec un accent suisse-allemand en prime). Déjà que l'immeuble (de treize étages) doit être composé au moins à soixante pour-cents de petits vieux qui y vivent depuis trente ans, bonjour l'ambiance. C'est à se demander si la gérance n'a pas passé un fructueux marché avec une maison de retraite voisine. Quoi qu'il en soit, vous vous retrouvez un peu dans l'appartement de Schrödinger : ce n'est déjà plus le vôtre, mais vous y vivez encore. Une petite partie de vous continue à croire que si vous ne dites rien, ils vous oublieront et se contenteront de faire les travaux tout autour de vous. Déjà que déménager quand on en a envie, c'est compliqué, alors quand on n'a pas le choix et qu'on se sentait si bien dans son petit appartement au point qu'on s'imaginait encore facilement y vivre trente ans avec Pamela (la plante verte), et bien c'est...c'est encore plus nul. Voilà. Vous êtes à court d'explétif, c'est sûrement la fatigue.

     

    La fatigue... Rien ne change, et vous vous résignez petit à petit à ce que rien ne change jamais. Cela doit faire plus de dix que vous ne vous êtes pas réveillé un matin en vous sentant reposé. Que vous dormiez quatre, huit ou douze heures, que le rythme soit régulier plusieurs semaines ou varie, avec ou sans sport, rien n'y fait. Vous vous levez complètement épuisé. Ce qui n'est pas particulièrement pratiquement d'un point de vue créatif. Jusqu'à il y a encore quelques années, vous étiez toujours en train d'écrire quelque chose. Une histoire, un début de roman, un univers de jeu de rôles, ce genre de choses. Vous ne les finissiez jamais, mais ce n'était pas l'important : l'important, c'était que vous étiez toujours à coucher sur le papier les idées que vous aviez plein la tête. Aujourd'hui, il y a toujours plein d'idées qui arrivent, mais vous n'arrivez plus à vous y mettre. C'est la paralysie, la fatigue du boulot ressentie par acompte, et avec les intérêts. Le vide.

     

    Votre mère ne va pas mieux, ce qui n'aide pas non plus. Voilà des mois que sa catatonie règne et s'aggrave. Elle ne parle plus, ne mange plus, ne boit plus et dépérit à vue d’œil, petit chose maigre et fragile que vous ne reconnaissez presque plus, dans un lit d'hôpital trop grand pour elle. Votre tante -qui s'occupe de gérer le tout avec une force incroyable- reste convaincue que votre mère reconnaît notre présence même si elle n'exprime plus, même si elle n'ouvre plus les yeux. Vous, vous en êtes de moins en moins sûr. Lors de votre dernière visite, vous n'avez pas réussi à ressentir sa présence. Où qu'elle se soit retirée dans son esprit, elle n'était pas avec vous. Au point ou tout autour d'elle, les gens commencent à se demander si elle se laisse aller, si elle n'a plus envie de vivre victime des caprices de son esprit. Récemment, vous avez fait un rêve qui vous a marqué : vous receviez sur votre téléphone un message de votre tante, vous apprenant que votre mère était morte dans son sommeil. Dans le monde réel, ses reins commencent à souffrir du manque d'hydratation, elle a été mise sous perfusion permanente, aussi bien pour les liquides que les nutriments. Votre mère, prisonnière de son esprit, elle qui l'a toujours si vif, si ouvert, si curieux malgré sa schizophrénie. Elle avec qui vous pouviez partager et échanger sur plein de choses, que ce soit votre amour commun des bandes-dessinées, des livres, de la science-fiction, de la fantasy, des films, des séries et des histoires en général. Même la manière profondément agaçant qu'elle avait de vous demander avant la fin de chaque épisode de Game of Thrones ou Doctor Who comment ça allait se terminer vous manque. Et vous ne savez pas si vous aurez l'occasion de lui montrer la seconde moitié de la saison deux de Westworld un jour.

     

    Et puis il y a le contrecoup des fêtes de fins d'années, une période que vous aimez beaucoup et qui s'est particulièrement bien passée cette année, entouré d'amis et de famille. Alors du coup, vous retrouver seul à végéter chez vous, et bien ça vous fiche un peu un coup. Vous n'arrivez à rien, tout vous lasse. Vous avez de la peine à vous concentrer, à lire plus de quelques pages d'un livre, regarder plus d'un épisode de série, jouer plus d'une heure à un jeu vidéo. Vous multipliez les débuts de parties, vous rabattant sur les classiques qui ne vous ont jusqu'ici jamais lassé, mais en vin. Seul, ça n'a plus d'importance. Vous vous souveniez des journées, des week-ends passés avec l'un ou l'autre ami, où vous faisiez des jeux d'aventures, des rpgs, des jeux narratifs, à commenter ensemble le processus, à juste regarder une autre personne jouer. Une activité que vous adorez mais que vous n'avez plus vraiment l'occasion de faire. Un peu comme la cuisine, finalement : vous qui avez toujours adoré manger, vous nourrir au quotidien devient fonctionnel. A quoi bon faire des petits plats, à quoi bon les manger en si peu de temps, à quoi bon faire la vaisselle ? Et puis il restera toujours les pâtes.

     

    Il y a dans cette solitude quelque chose d'autre qui vous manque, aussi. Vous repensez souvent à votre ex, en ce moment. Non pas parce qu'elle vous manque (dieu merci!), mais parce qu'elle représente les souvenirs du couple, son concept. Et parce que vous avez appris qu'elle était tombée enceinte, puis qu'elle avait accouché, et qu'elle vivait avec le même type depuis finalement peu de temps après votre rupture définitive. Aussi trivial et pathétique que cela puisse paraître, il y a là-dedans quelque chose qui vous paraît profondément injuste. Que la personne toxique s'en sorte, qu'elle trouve la bonne personne, et qu'elle ne réalise sans doute jamais à quel point elle a pu mal se comporter. (Très perfidement, dans les recoins les plus mesquins de votre esprit, vous espérez tomber sur elle en ville un jour, en train de promener sa poussette. Là, tel Maléfique, vous vous pencheriez au-dessus du bébé en lui glissant un fort sincère « I'm so sorry. » Si sa mère n'a pas changé, il -ou elle- en aura bien besoin). Pendant plusieurs années, la solitude en rapport avec l'idée de couple ne vous a pas dérangé, mais de plus en plus, il arrive qu'il y ait quelque chose qui vous manque. L'idée de partager votre vie de cette manière avec une autre personne, cette liaison si particulière, et résonnent encore à vos oreilles une des choses que votre ex vous aura dit : « Tu pourras jamais assumer une relation ou une famille. Et vous réalisez que ça a continué de faire son chemin, comme le ver dans la pomme. D'accord, vous n'avez pas vraiment l'intention de fonder un jour une famille, du moins en ce qui concerne les enfants (et puis vous avez appris récemment que vous ne pourriez peut-être pas concevoir même si vous le vouliez, une histoire de varices.), il y a quelque chose qui vous a profondément ébranlé. Et puis ce n'est pas comme si vous rencontriez facilement de nouvelles personnes, encore moins qui ne se heurteraient pas à toutes vos particularités... Mais il y a ce contact qui vous manque, aussi bien de l'âme que le contact physique, et vous ne parlez pas que du sexe (même si c'est sympa aussi, mais c'est une autre histoire et vous ferez sans doute à jamais partie de cette catégorie de gens bien trop gênés pour s'exprimer réellement sur la question), vous parlez surtout de ce contact qui démontre la profonde acceptation de l'autre, l'acceptation pleine et entière. A travers une main serrée dans celle de l'autre, à travers de doigts dans les cheveux, à travers un corps contre le vôtre, un tête sur votre épaule. Et vous ne pouvez vous empêchez de vous dire que tout ça, vous l'avez connu une fois, et que ça ne reviendra pas. C'est quand même ballot que ce soit tombé sur l'autre, qui vous a un jour dit qu'elle enchaînait ses relations comme des tickets de lotos en espérant tombant sur le bon.

     

    Tout ça pour dire... Vous ne savez pas trop quoi. La même chose que d'habitude, sans doute, ou peut-être un peu plus. Pour essayer de trouver un sens, une vague idée de qui vous êtes, pour vous confrontez à vos sentiments. Pour essayer de vous retrouver alors que vous vous sentez si perdus, si loin de tout. Parce que parfois, dans la vie, on ne sait pas pourquoi, mais on a juste envie de boire un rivella.

  • Le vide

    Quand vous vous réveillez le matin, vous n'êtes jamais seul. Et vous ne parler du malicieux farfadet invisible qui doit sans aucun doute éteindre votre réveil avant même que les notes ne parviennent jusqu'à votre cerveau endormir (1). Non, quand vous vous levez, le vide se lève avec vous. Il se déplace sans bruit dans votre sillage, ne réagit pas quand vous vous cognez inévitablement la cheville au coin du lit, et vous suis jusqu'à la salle de bain, où il vous regarder vous brosser les dents. Il fait ça très bien, le coup du regard perçant, surtout pour une entité fantasmagorique, qui ne sont pas réputées pour être dotées d'un système visuel. C'est un peu comme si c'était la peinture qui séchait qui vous regardait vous, mais en moins passionnant. Et pour vous, il y a peu de choses moins passionnantes que le brossage de dents. En-haut, en-bas, frotti, frotta, et rebelote, dans l'autre sens des fois que vos réflexes matinaux vous le permettent. C'est franchement déprimant en fait, le brossage de dents. Tâche répétitive de l'existence, comme passer la poussière sur le haut des meubles ou regarder le nouvel épisode de The Big Bang Theory. De toute façon, les dents finiront bien par tomber en rade, comme le reste de votre corps. C'est un truc typique du vide ça : après tout, s'il sait bien une chose, c'est qu'il n'y a que lui, et qu'on y reviendra toujours. Le reste, c'est du...pinaillage, comme arrive au cinéma cinq minutes après la fin du films et savoir qu'il n'y a pas de scène post-générique(2).

     

    Après, il faut bien s'habiller, parce qu'il est communément admis qu'on ne se déplace pas nu comme un ver toute la journée, surtout si l'on sort de chez soi. Alors vous enfilez des vêtements, et le vide...vous enfile, vous.(3) Vous avez l'impression d'être le costume coincé à la va-vite sur une forme aussi indéfinissable qu'indescriptibles (ce qui n'est pas forcément la même chose). Intérieurement, vous vous sentez dodeliner de la tête comme l'une de ces petites figurines qui inondent une partie de moins en moins négligeable de votre petit appartement. Parfois, vous arrivez à prendre sur vous, à expulser le vide, à réintroduire votre enveloppe corporelle. Mais le vide, lui, est toujours là. Vous l'imaginez sous la forme d'un ballon qui flotte derrière vous, votre main sur la ficelle, prise entre deux feus : le lâcher, et n'être plus rien sans ce qui définit le peu que vous savez de votre identité...ou vous envoler avec, et n'être plus rien aussi. La différence est minime, mais au moins, vous posez la question vous rappelle qu'au milieu de tout ça, il y a encore cette part de conscience qui n'est autre que vous, bien vivante.

     

    Un masque, que vous voyez dans votre miroir (enfin pas très bien, vous ne le nettoyez pas souvent, et puis vous n'avez jamais appris à le faire sans laisser de traces), que vous voyez sur les photos. Des photos où vous avez l'impression d'être un collage qu'on y aurait rajouté à la dernière minute, pour mieux correspondre avec ce décalage quasi permanent que vous vivez avec la réalité. Vous êtes là, mais vous n'êtes jamais vraiment...là. Comme en dédoublé, à observer le vide dans son déguisement d'humain, tandis que l'humain en question se retrouve déphasé d'un point de vue perspective. C'est comme se voir soi-même, tout en n'arrivant pas à se reconnaître, et ce parce qu'on n'arrive pas à savoir qu'il l'on est. Vous êtes un chat de Schrödinger perpétuel. C'est probablement quantique, on revient toujours au quantique, d'une manière ou d'une autre. Ce qui énerve souvent ceux qui ne comprennent pas grand chose au quantique, ou qui ont en simplement marre de voir se mot utilisé partout. Vous, vous ne comprenez pas forcément grand chose au quantique, mais cela ne vous ennuie pas. Après tout, quantique ou pas, il y a toujours le vide.

     

    En ce moment, vous pensez beaucoup à la signification de la vie. Avoir la moitié du temps l'impression que vous ne la pilotez pas vraiment laisse du temps pour y réfléchir, de manière parfaitement détachée. Certes, vous vivez, jour après jour, et il y a même des bons jours. Certes, il y a même des jours qui valent carrément la peine d'être vécus, qui vous permettent de regarder le vide dans les yeux (ou ce qui en tient lieu, cela revient un peu à faire un concours de regard avec un bouton de porte, du genre à faire plisser les yeux d'un air bête et faire couler des larmes enflammées)et de lui dire : pas aujourd'hui. Le vide hausse alors ses métaphoriques épaules, en profite pour aller faire un petit tour, et sait pertinemment que votre esprit agité finira bien par le retrouver avant même d'avoir commencé le chercher. Le vide est toujours là, le vide est en vous. Ce vide qui cherche désespérément à se nourrir : de chaleur humaine, de contact, de rires, de larmes, de donuts au caramel au beurre salé, de livres, de films, de jeux et de séries. De vous, qui doit bien se trouver quelque part au milieu de tout ça : la personne que vous rêvez d'être, mais non pas la personne idéalisée, juste...et bien, savoir qui vous êtes. Autre que le vide.

     

    Et puis vous vous méfiez des rêves. Vous préférez les cauchemars. En sait à quoi s'en tenir avec eux : à leur manière, ils sont directs, même si souvent tarabiscotés. Quand vous vous réveillez, vous savez que ce ne sont que des cauchemars. Qu'ils ne sont plus là. Qu'ils n'existent plus. Ce sont des rêves dont vous avez peur. Les plus beaux, ceux desquels c'est un supplice de se réveiller pour se confronter d'un coup sec à une réalité sans eux. Le rêve heureux d'avoir enfin trouvé la bonne personne, celle qui vous complète, le sentiment de plénitude. Le rêve où quelqu'un vous tend votre nouveau-né dans les mains, et où vous êtes saisi d'une émotion indescriptible parce qu'au réveil, vous savez que ça n'arrivera jamais. Le rêve où vous êtes vous, vraiment vous ; ou vous pouvez regarder le vide et ne plus avoir peur, parce qu'à la place du vide, vous voyez des étoiles, et une place dans l'univers, celui dont vous pourrez faire partie. Mais au réveil, il y a toujours le vide. Il se glisse sous la couette avec vous le soir, se lève avec vous le matin, vous accompagne tout au long de votre journée, et vous devenez le masque, vous donnez le change au mieux, et vous profitez des bons moments. Les meilleures jours, vous arrivez même à en profiter pour de vrai, à vous sentir vraiment là, connecté avec les gens que vous aimez plutôt que d'être continuellement déphasé. Avec le masque le plus pernicieux qui soit : le masque du sourire.

     

    Avant vous, il y avait le vide. Après vous, il y aura le vide. Enfin, il y avait le monde avant vous, et l'univers qui va avec, et ils ne vont techniquement pas disparaître à votre mort, mais pour votre égoïste existence, c'est tout comme. Parce que plus vous y pensez, plus pour vous, on vient du vide pour retourner au vide. Chaque instant peut être le dernier, et parfois, vous ne savez plus comment en profiter face à un tel destin. Le vide, vous le connaissez depuis le début de l'adolescence, il ne vous a jamais quitté vraiment depuis. C'est votre constante. Le vide au début, le vide à la fin...et au milieu, un bref rêve, un beau rêve, vous en convenez. Vous voulez l'aimer, ce rêve. Vous voulez y croire. Qu'il compte plus que tout. Parfois, vous ne savez pas si vous en êtes capables. Parfois, vous vous demandez si vous n'allez pas arpenter jusqu'au bout le rêve avec le vide dans le cœur.

     

    Parfois, pourtant, il se produite une étincelle. Vous ouvrez les yeux, vous êtes vraiment là, vous êtes vraiment vous, le sourire est vrai, et vous chérissez ceux qu'on vous renvoie en retour. Alors vous prenez la main du vide dans la vôtre, sans regarder en arrière, en essayant surtout de ne pas regarder en avant. Petit à petit, vous faites un pas après l'autre. Le vide est toujours là, et il le sera sans doute toujours, en ce qui vous concerne.

     

    Et au milieu, le rêve.

     

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    (1) Mais si, le fameux farfadet invisible ! Il y en a un au moins dans chaque maisonnée : il faut bien que quelqu'un éteigne le réveil, cache le dernier rouleau de papier toilette alors qu'on était persuadé qu'il en restait un, coince les pinces à spaghettis dans le tiroir et fasse disparaître une chaussettes de temps en temps.

    (2) Le tout avec un paquet de popcorns mous, sans aucun doute l'un des plus grands fléaux auquel l'humanité est confrontée.

    (3) Rien de sexuel là-dedans. (4)

    (4) D'autant qu'il tire à vide, de toute façon.

  • De Tinder

    Les relations sentimentales vous ont toujours un peu échappé, principalement parce que vous n'avez jamais trop su comment les attraper. Pendant longtemps, vous considériez que c'était quelque chose qui n'arrivait qu'aux autres, comme les blessures de guerre ou les enfants. Et puis, le temps et une expérience toute relative aidant, vous avez fini par vous en faire une idée plus précise. De ce que vous en attendiez, ou non. Quoi qu'il en soit, l'élément le plus problématique vous a toujours paru celui de rencontrer les gens. Vous n'avez pas de boulot, vous sortez rarement dans les bars et encore moins dans les boîtes de nuit (qui représentent pour vous un autre type de mystère à part entière). Ensuite, vous vous voyez mal aborder qui que ce soit que vous n'avez pas eu l'occasion d'apprendre à connaître avant. Or, vous n'êtes pas toujours doué pour forger de nouvelles relations, même amicales. Souvent, c'est l'écrit qui vous y aura aidé, vous sentant généralement plus à l'aise avec un clavier entre les mains qu'entre quatre yeux. Ce qui explique aussi pourquoi vous avez souvent tendance à vous sentir mal à l'aise en tête à tête plutôt qu'en groupe, et ce y compris d'un point de vue entièrement platonique.

     

    Du coup, Tinder semblait être un processus logique, en cette ère fascinante concernant la manière de communiquer avec son prochain et sa prochaine. Et pourtant, il vous aura fallu longtemps pour y songer. Dans votre esprit, tout ce qui s'apparentait de près ou de loin à un site de rencontre évoquait des rencontres furtives et étranges dans des couloirs sombres, sans doute parce que vous avez dû absorber trop de poncifs de narrations utilisés dans les films et séries de la vieille époque, le tout mâtiné d'une culture populaire amalgamée de divers racontars et une imagination facilement influençable (vous avez franchement de la peine à vous retrouver dans votre propre esprit ; quand vous y ouvrez une porte, c'est généralement pour retomber par une fenêtre de l'autre côté dans une suggestion mentale aussi imprévisible qu'inattendue)- Et puis, finalement, en voyant des gens s'en servir et en voyant ce médium popularisé aussi bien dans les conversations que dans les fictions, cela vous a rendu curieux. Pourquoi pas ? Cela n'engage à rien, et surtout pas à se retrouve devant une inconnue, l'air d'un lapin paniqué pris dans les phares.

     

    La première étape, outre choisir les photos de votre profil (un processus qui vous a paru des plus étranges et singuliers dans un tel contexte, comme si vous aviez dû grimper dans une vitrine), fut d'écrire un bref profil, une expérience plus compliquée pour vous qu'une dissertation le jour du bac. Vous auriez pu opter pour la simplicité, comme le font grand nombre de gens sur Tinder : à savoir signaler nom et âge, et se contenter de ça. Mais l'idée de se lancer ainsi vous paraissait plus terrifiante que de laisser au moins une vague impression maladroite de qui vous pouvez bien être. Histoire que tout le monde puisse se faire une sorte d'idée, bien que vous ne soyez pas particulièrement convaincu du résultat (la plupart du temps vous ne savez pas vraiment qui vous êtes, alors sur Tinder...).

     

    Et puis, très vite, vous avez développé une sorte d'intérêt principalement sociologique pour la plate forme. Profil après profil, vous étiez de plus en plus fasciné par la manière dont autant d'inconnues décidaient de se révéler au monde dans le but de faire de nouvelles rencontres. Petit à petit, vous en êtes venus à y repérer un grand nombre de paramètres, ce qui ne lasse pas de vous intriguer. Faire de nouvelles rencontres devenait finalement secondaire à cette curieuse contemplation de tous ces êtres réunis ici plus ou moins pour le même but (en supposant qu'on y trouve peu d'assassins psychopathes à la hache et d'IA astucieuses s'entraînant à leur future conquête du monde). Voici donc quelques observations en vrac sur tous ces profils (féminins) que vous avez pu rencontrer :

     

    -un assez grand nombre de femmes mentionnent leur taille exacte, au centimètre près. C'est même parfois la seule information outre nom, métier et photo. Ce qui ne manque pas de vous interpeller. Est-ce devenu un critère de séduction indispensable dans l'évolution des parades amoureuses ? La majorité des hommes ont-ils besoin de savoir si leur partenaire éventuelle aura les moyens de les regard de haut ou s'ils pourront continuer de les toiser en toute impunité ? Y-a-t-il un fétichisme des centimètres dont on ne vous aurait pas parlé ? Vous, vous vous sentez profondément confus aussi bien face à Linda, 1m64 qu'à Patricia, 1m78. S'agit-il d'un code pour quelque chose qui vous aura échappé ? Pourquoi cette fascination sur la taille, surtout lorsque c'est la seule information offerte ? D'autant qu'à ce que vous avez pu en voir, c'est quelque chose que les hommes ne mentionnent pas plus que cela sur le profils à eux. Il en faut définitivement peu pour que vous vous posiez d'insondables questions. Est-ce que c'est pour que l'homme sache s'il doit ou nom se munir de semelles compensées (ou d'un escabeau pour les moins chics) avant un rendez-vous ?

     

    -poser avec un animal est asse populaire. Il y a les inévitables chiens et chats, bien sûr, mais ils ne sont pas forcément les plus nombreux. Souvent, il s'agit de se montrer en compagnie d'un animal exotique. Et, fait intéressant, il semblerait qu'il y ait des tendances selon la période pendant laquelle vous passez du temps sur l'application. A vos débuts, les tigres avaient la côte. Dernièrement, vous avez vu passer pas mal de koalas. Peut-être est-ce pour signaler que le profil en question a vu de près un animal redoutable et survécu (d'autant qu'il paraît que les koalas sont en réalité de sales petites bêtes vicieuses). Ou alors, c'est surtout pour illustrer ce qui apparaît grosso modo dans trois profils sur quatre, à savoir...

     

    -l'amour du voyage. Sur Tinder -du moins concernant les gens qui remplissent la partie description du profil- c'est probablement la caractéristique qui revient le plus souvent. Tout le monde ou presque aime voyager, a envie de voyager, ou passe tellement de temps à voyager qu'on se demande comment ils ont pu trouver le temps d'écrire trois lignes. Vous n'avez rien contre les voyages, au contraire (c'est généralement votre porte-monnaie qui n'est pas d'accord, mais il s'agit d'un rabat-joie notoire), mais c'est quelque chose qui vous paraît plus ou moins aller de soi. Un peu comme si vous vous mettiez à préciser que vous trouviez plutôt pas mal de respirer et que tiens, ce serait chouette de le faire à deux.

     

    -les descriptions uniquement constituées de smilies, qui vous donne l'impression d'être un égyptologue en pleine description de hiéroglyphes. Particulièrement lorsque vous vous retrouvez face à trois lignes (minimum) de symboles différents.

     

    -l'absence totale de description, qui a plus que tout tendance à vous bloquer ; avec uniquement un nom et une photo en face de vous, vous avez tendance à paniquer, comme s'il vous fallait au moins un minimum de mots pour vous donnez l'illusion de ne serait-ce que vaguement faire connaissance avec la personne derrière (ce qui vous rappelle étangement le fait de déchiffrer les ingrédients avant d'acheter ou non un produit)

     

    -là où des amies vous ont raconté que pas mal d'hommes aimaient poser en compagnie de leurs voitures, vous n'avez encore jamais vu de femme avec la sienne. Pour la simple bonne raison que celles qui se présentent avec leur véhicule privilégient la moto. Y compris les quelques profils dont la seule photo était celle d'une moto. Uniquement d'une moto. Peut-être existe-t-il quelque part des motos ayant atteint le stade de la conscience, anxieuses à l'idée de rencontrer la bonne route pour la poursuite de leur existence.

     

    -les skieuses. Un nombre incommensurable de skieuses, posant en parka sur fond de neige et de ciel bleu, un bonnet vissé sur les oreilles, des lunettes de ski sur les yeux. Une nuit, vous allez sans doute faire un rêve bizarre où une Suisse post-apocalyptique aura été envahie par une armée de skieuses à bonnet (ou de snowboardeuses, ne soyons pas sectaire). Vous n'avez encore vu personne poser à côté d'un caquelon à fondue.

     

    -à la place, un grand nombre de sportives accomplies. Qui apprécient de faire du cheval après une descente en ski, parce que c'est plus sympa pour aller à la piscine avant la partie de squash. Le simple fait de lire ce genre de profil vous épuise comme si vous veniez de courir un marathon (et vous indique clairement que vous serez probablement incapable de suivre le rythme plus d'une demi-journée, d'autant que la dernière fois que vous avez skié, vous êtes resté coincé une demi-heure dans un fossé)

     

    -boire du vin est une activité populaire. La bière aussi, mais le vin apparaît plus souvent. Good wine, of course (parce qu'un grand nombre de profil -voire la majorité- sont écrits en anglais, le vôtre y compris). Vous avez toujours de la peine à boire ne serait-ce qu'une gorgée de vin rouge sans grimacer. Vous commanderez une grenadine.

     

    -sans êtres les plus nombreuses, on y trouve tout de même un nombre relativement de maillots de bains, de décolletés plongeants et de positions suggestives, parfois les trois à la fois (mais jamais avec un koala, il doit être difficile de poser de manière suggestive en compagnie d'un koala). Ce qui a le mérite d'être plus ou moins clair, vous imaginez.

     

    -un détail que vous aimez bien : il est possible de choisir sa chanson fétiche, et l'on peut voir les préférences spotify des gens qui l'utilisent. Vous avez souvent l'impression qu'une playlist peut en dire beaucoup sur quelqu'un que le reste ; on devrait s'échanger les smartphones et autres lecteurs mp3 lors d'une première rencontre, histoire de consulter les titres les plus écoutés. Si ça se trouve, ça simplifierait bien des choses

     

    -il y a aussi les gens qui, en tant que description, se content de mettre une citation. Souvent sans en signaler l'auteur, peut-être pour s'assurer d'attirer plus aisément l’œil d'un connaisseur. Ou alors, on se retrouve face à une référence obscure, un peu à la manière du pêcheur qui aura balancé à l'eau son appât le plus spécialement adapté à un seul type de poisson ; ce qui n'est pas bête quand on a pas envie de pêcher en gros

     

    -une catégorie peu commune, mais survenant assez souvent pour être notée : les femmes mettant une photo d'homme comme seule information, outre un prénom. Une autre interrogation de plus. Ou de paysage. Peut-être que les montagnes aussi ont envie de sortir le samedi soir.

     

    Et ce ne sont là que quelques unes des observations communes ou curieuses que vous avez pu faire au gré des swipes à gauche ou à droite. Qui sont pour vous une grande source d'angoisse (parfois, vous avez l'impression qu'il vous serait plus simple de déterminer ce qui n'est pas une source d'angoisse dans votre vie, vous qui pouvez passer cinq minutes plantés devant deux paquets de petits pois surgelés identiques en magasin parce que vous avez peur que l'autre se sent délaissé), parce que vous avez facilement tendance à swiper du mauvais côté sans faire exprès. Par maladresse, alors que vous essayiez d'accéder à une autre information, la plupart du temps. Ou par réflexe où, à force de swiper à gauche, vous faites de même pour le profil de cette fille qui annonçait être fan de Star Wars, de jeux vidéos et de bouquins. Et puis il y a votre grand ennemi, à savoir le super-like, que vous vous retrouvez à envoyer sans en avoir l'attention parce que votre gros doigt maladroit et les écrans tactiles ne font pas toujours bon ménage. D'autant que vous ne savez toujours pas à quoi correspond vraiment un super like. Mais ce type d'erreur vous stresse tellement que vous avez l'impression de vous retrouver dans la foule après avoir avoir par erreur déchargé l'arme que vous aviez à la main.

     

    Mais tout ceci n'est rien en comparaison de votre plus grande crainte : le match. Encore aujourd'hui, vous ne savez pas ce que vous attendez de Tinder, ni même si vous en attendez réellement quelque chose. C'est plus devenu une manière épisodique de passer le temps dans les transports en commun, généralement plus motivée par la curiosité et la découverte de tous les moyens qu'ont les gens de remplir leur profil qu'une véritable recherche de l'âme sœur. D'autant que depuis quelque temps, l'application semble trouver de nouveaux moyens pervers d'augmenter vos angoisses naturelles, en vous signalant que quelqu'un, quelque part, a liké votre profil. Ce qui vous poussez à envisager chaque futur swip comme une décision tactique avant une guerre nucléaire, ou à culpabiliser terriblement parce qu'il s'agit sans doute d'un de vos maudits super like envoyés par erreur. Ou alors, il s'agit comme vous de personnes maladroites en proie aux mêmes crises existentielles concernant les moyens de rencontre électroniques. Vous vous êtes toujours dit que vous auriez avoir un match, vous ne sauriez pas quoi en faire, un peu à la manière du chat qui a miaulé vingt minutes pour qu'on lui remplisse sa gamelle et qui, une fois devant, se retrouve à la contempler d'un air hébété. En fait, vous avez eu votre premier match l'autre jour, et votre premier réflexe a été l'envie de filer vous cacher sous une couverture. Visiblement, vous avez tout autant de peine à l'idée d'entamer une conversation avec quelqu'un que vous ne connaissez pas sur Tinder comme n'importe où ailleurs. Et la seule idée que cela puisse mener à une rencontre dans la vie réelle, soit à un premier rendez-vous, vous paraît parfaitement saugrenue. Finalement, vous doutez que ce soit un outil qui puisse réellement vous permettre de rencontrer qui que ce soit, même s'il reste étrangement fascinant à observer, du moins à une certaine distance. Un peu comme les mines antipersonnel. Quelle que soit la manière de faire, l'idée de rencontrer qui que ce soit continue de vous paraître profondément étrange. Mais, au fond, peut-être que c'est une caractéristiques inévitables du processus.

    Ou alors, c'est qu'il vous faut simplement trouver un koala pour la photo.