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Historiette

  • Le bouchon et l'aspirateur

    Voilà bien longtemps -des années et des années!- que vous n'aviez pas tenté une petite historiette, dans cette petite version fictive du quotidien qui vous avait longtemps accompagné. Vous ne savez pas trop pourquoi, mais aujourd'hui, vous avez eu soudain l'occasion de vous y replonger, l'espace de quelques mots.

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    Vous n'auriez jamais dû passer l'aspirateur. Pas aujourd'hui. Vous l'aviez senti. Si si, parfaitement. C'est une de ces fameuses journées. Où il va se passer quelque chose, de manière totalement inévitable. Tellement inévitable que finalement, vous n'auriez pas passé l'aspirateur, quelque chose d'autre serait arrivé. Les vitres auraient éclaté subitement sous le doux contact du chiffon, le lait aurait explosé à peine sorti du frigo, quelqu'un aurait sonné à la porte avec une sommation venue de nulle part comptant vous expulser d'ici la fin de la semaine avant de saisir votre chat. (1) Au fond, ce n'est pas plus mal qu'il ne s'agisse que de l'aspirateur. On peut vivre sans aspirateur. Avec assez de poussière, on pourrait sûrement se rouler dedans comme avec la neige. Évidemment, vous êtes allergique, donc vous seriez plutôt en train de vous rouler dans les restes palpitants de vos poumons expirés par le nez, mais il n'empêche que ça resterait possible.

     

    L'aspirateur, donc. Une de vos fonctions attitrées dans la répartition du planning. Entre les courses de la semaine, l'organisation de la paperasse et tout un lot des petites choses du quotidien. En terme de ménage, vous êtes capables de vous en sortir avec n'importe quoi pourvu qu'il ne s'agisse pas de repassage. Vous n'avez jamais repassé un seul de vos vêtement dans toutes vos décennies d'existence. Vous n'en êtes pas fier, mais vous ne le regrettez pas non plus. C'est un concept qui vous a toujours paru particulièrement étrange, cette manie de vouloir défroisser à tout prix des vêtements qui finiront chiffonnés d'ici la fin de la journée. Peut-être parce que vous avez tendance à ne porter que des t-shirt, et que si on rassemble quelques vêtements disparates, vous avez à peine un costume complet dans le lot. Et puis vous avez toujours peur d'être attaqué par le fer à repasser. Un objet beaucoup trop lourd et beaucoup trop chaud pour vous inspirer la moindre confiance. De plus, petit, vous vous étiez coincé une jambe dans la table pliante (vous vous êtes coincé au moins une jambe dans la plupart des accessoires pliants de la planète, à ce jour). Du coup vous êtes prêt à faire tout le reste, mais s'il y a quelque chose à repasser, vous passer la main. De préférence pour qu'elle ne finisse pas sous le métal brûlant parce que vous étiez trop occupé à penser à quelque chose de beaucoup plus intéressant que le repassage.

     

    Vous avez toujours assumé le reste de vos fonction avec l'acceptation tacite de quelqu'un qui reconnaît la valeur du compromis. Vous ne diriez pas exactement que vous le faite avec entrain (2), mais vous le faites naturellement. Ayant longtemps vécu seul, dans cette étrange période suivant le départ de vos parents et l'emménagement avec celle qui partage définitivement votre vie, c'était de toute façon votre prérogative. Vivre à deux n'y changeant rien, d'autant que vous êtes celui qui travaille à la maison, et qui peut se permettre le luxe de gérer son temps d'une manière optimisée (même si vous risquez de mettre deux heures pour changer une ampoule parce que les étapes sont aussi nombreuses que délicates, et que c'est fou le nombre d'autres tâches importantes et immédiates que l'on rencontre sur son chemin lorsqu'on a pourtant décidé de s'appliquer précisément à une autre). L'aspirateur fait simplement partie de votre part. Une fois par semaine, vous le sortez pour pour quelques instants de vrombissement furieux (et une semaine sur deux, vous y ajoutez un bon coup de panosse). Il y a le nettoyage de la salle de bain, aussi le même jour, mais cela demanderait une autre chronique à elle seule.

     

    L'aspirateur, donc, ne vous a jamais dérangé plus que ça. Le bruit couvre de manière bienheureuse vos vocalises approximatives (vous faites partie de ces gens-là qui prennent à cœur le « chantant en travaillant »), et vous vous laissez tirer par l'objet plus que vous ne le dirigez vraiment avec la plus redoutable des précision. Vous le laissez tressauter entre vos mains, entraîné dans son sillage comme dans celui d'un cochon à la recherche de sa précieuse truffe (vous n'avez encore jamais trouvé de truffe chez vous, hélas.). Il s'agite, vibre et se secoue parfois comme un grand-huit, mais vous finissez toujours par aller dans les moindre recoins, derrière les meubles, sous le canapé et partout là où il est nécessaire d'aller vrombir. Ce qui plaît très moyennement à petit chat qui, dès qu'il entend le redoutable appareil lancer sa première note, file se cacher quelque part, généralement au fond d'une pantoufle.

     

    Ce n'est pas une bête qui en demande beaucoup, l'aspirateur. Il suffit de changer son sac de temps en temps (la recherche du sac en question prenant à peine moins de temps que le changement d'une ampoule), de préférence avant qu'il n'implose, et d'éviter de se prendre les pieds dans l'appareil lorsqu'on est un tantinet distrait. Au jour d''aujourd'hui, votre canapé a essayé de vous tuer plus de fois que votre aspirateur, ce qui est plutôt une bonne chose. Vous avez confiance en votre aspirateur. Vous le connaissez, maintenant. Vous n'avez pas à vous en méfier comme l'un de ces petits aspirateurs automatiques, dont la rondeur bonhomme cache sans doute de sombre secrets et qui, s'il passait moins de temps à se cogner dans les murs comme une souris ivre, serait sans nul doute en train de planifier le soulèvement des machines.

     

    Mais rien n'est parfait, pas même votre fidèle aspirateur, et encore moins cette journée qui vous fait dire depuis le début que le monde entier aurait mieux fait de rester couché. Il suffit de peu de choses : cet innocent bouchon de bouteille d'eau en plastique, tombé derrière un meuble il y a probablement trois ou quatre couches géologiques de cela. Sa rencontre avec l'aspirateur. Le bruit effroyable et soudain de l'objet crissant à l'intérieur du tube en métal comme une poule effarée jetée dans une machine à laver (faisant manquer quelques battements à votre petit cœur surpris – et faisant sauter une pantoufle d'au moins un mètre au-dessus du sol vous renseignant sur la présence exacte de petit chat), le souffle soudain asthmatique de la bête (l'aspirateur, pas le petit chat), le manque flagrant d'aspiration... Et, après inspection, le triste constat du fameux bouchon logé solidement en plein cœur du tuyau, comme une pâte avalée trop vite lors d'un dîner mouvementé.

     

    Après avoir vainement secoué le tuyau dans tous les sens, vous réalisez avec un effroi palpable (au moins) que le sinistre morceau de plastique est bel et bien coincé. Et même muni des ustensiles les plus longs et fins (dont une astucieuse et inutile construction en baguette chinoises née des espoirs les plus fous d'un cerveau alors ravagé par le doute (3)), impossible de l'en déloger ! Découragé, sur le point d'abandonner pour l'instant, vous avez alors repéré un détail d'intérêt : une vis fixant le long tube en métal au reste, plus épais, du tube en plastique. Ce qui présentait une solution alors évidente, mais aussi compliquée par le fait suivant : si le ménage, globalement, ne représente pas pour vous une épreuve, le bricolage est à un tout autre niveau. Probablement celui de la Fosse des Mariannes, en ce qui vous concerne. Clouer deux planches de bois ensemble revient à éviter de justesse l'apocalypse quand c'est dans vos mains que reposent l'espoir d'accomplir une telle tâche. Malgré tout, refusant d'abandonner (vous auriez dû), vous avez plongé dans divers tiroir à la recherche d'un tournevis, attaché à un couteau suisse coincé dans au moins trois autres objets (bien sûr, il était dans LE tirroir de la cuisine. Celui où sont cachés tous les objets qu'on cherche sans arrêt, sans préoccupation de leur fonction première, le tout étant bien entendu emmêlé d'une manière grotesque, et bloquant le tiroir d'une manière telle qu'il vous faudrait au moins trois ans d'ingénierie pour réussir à vous en sortir sans que cela ne soit encore pire).

     

    C'est donc après moult efforts et un acharnement de plus en plus nerveux que vous êtes enfin parvenus à dévisser la chose...pour voir du plastique exploser soudain entre vos doigts une fois la tension relâchée (voilà, vous saviez bien que quelque chose allait finir par exploser aujourd'hui). Vous regardez, sans comprendre -mais aussi sans grande surprise, de cette façon résignée qu'on les gens de constater les dégâts- les petits bouts de plastique ayant ricoché ici et là dans la cuisine. Avec, entre les mains, un tuyau de métal certes débarrassé de son bouchon, mais aussi -et c'est là où ça devient un brin plus embêtant- du reste de l'aspirateur. Comment ? Vous n'en avez aucune idée. Est-ce que cette vis était le le dernier sceau empêchant la fin du monde, vous ayant ainsi fait relâcher les quatre cavalier de l'apocalypse et tout ce qui s'ensuit ? Dur à dire, par les temps qui court. Toujours est-il que vous vous retrouvez tristement en train de maintenir comme faire ce peut le tuyau dans le reste de la machine, réussissant machinalement à terminer la tâche de nettoyage, le dos voûté comme une petite vieille ployant sous les sacs de légumes (dont sort toujours une carotte avec son beau plumeau vert de feuille. Vous n'avez jamais vu de carotte comme ça quand vous allez au marché. Les petites vieilles doivent toutes les prendre avant vous). Votre esprit enfiévré imagine un instant de scotcher le tuyau à l'autre, avec un de ces gros scotchs qui réparent, on le sait, n'importe qui n'importe quand, mais la solution vous paraît temporaire, à la manière d'un sparadrap mental sur la blessure béante de votre psyché en détresse, destinée à vous réduire à l'état d'un trou noir aspirant (ah ah!) petit à petit chaque aspect de votre âme jusqu'à ne laisser de vous qu'une coquille vide sur le sol de la cuisine.

     

    Là, votre morceau d'aspirateur dans les mains, vous devez avoué que vous sentez non pas bête, mais soudainement affreusement triste. Comme lorsqu'un événement des plus mondains fait sauter quelque chose en vous qui s'était tranquillement amalgamé jusqu'à ce qu'il trouve la bonne raison de déborder. La noirceur, le vide, l'entropie attendant toute chose -et tous les gens- qui vous entourent. Quand votre tendre moitié finit par rentrer, vous êtes toujours là, pensif. Un peu cassé vous aussi. Peut-être avec toujours moins de vis. Petit chat ronronne sur vos genoux depuis tout à l'heure, et vous acceptez une main solide pour vous relever. Un échange de regard suffit, le contact de sa peau contre votre peau produit une étincelle. L'aspirateur attendra. Ça se répare, où ça se change. La ruine de votre esprit est toujours là, toujours pas loin de déborder, de prendre le dessus.

     

    Mais ce soir encore, vous n'êtes pas seul. Votre vie continue de se construire, fragile mais toujours nouvelle. Ce soir, le reste peut attendre.

     

    Au moins jusqu'à la semaine prochaine.

     

     

     

    1. La sonnerie de la porte, c'est toujours une mauvaise nouvelle. Ou plutôt, vous êtes constamment persuadé que cela ne peut être qu'une mauvaise nouvelle. Généralement sous la forme d'un monsieur inquiétant pourvu d'un costard noir et de lunette de soleil destiné à vous arracher votre chat pour toujours parce que vous avez payez une facture en retard il y a trois ans et six semaines. Vous êtes de ces gens qui vous sentez coupable par défaut. Peut-être que c'est vous qui avait fait ça, mais si, vous savez, ça !

    2. Vous vous méfiez terriblement des gens qui persistent à dire qu'iels aiment faire le ménage.

    3. Et le désespoir. Par le doute, et le désespoir.

  • Les lacets c'est lassant

    Vous avez un rapport particulier avec vos vêtements. Bon, d'accord, dit comme ça, probablement que tout le monde en a un, et que le vôtre n'est certainement pas près de renverser la vision qu'on peut avoir de la mode (1). A bien y penser, sans doute qu'une quantité astronomique de gens ont plus ou moins le même que le vôtre, mais c'est le propre de tout à chacun ou presque que d s'imaginer qu'on est le seul à vivre exactement ainsi cette chose banale du quotidien. C'est probablement une technique pour se l'approprier un peu, ce quotidien. Des milliards de gens arrosent sans doute leurs plantes tous les jours, mais il ne tient qu'à vous que de le faire en vieille pantoufles tout en chantonnant du Bach. Ce qui n'est pas votre cas, déjà parce que vous ne connaissez pas vraiment Bach, et puis parce que Pamela (votre fidèle plante verte) ne s'entretient qu'une fois par semaine (Pamela étant du coup un peu comme une vieille rentière).

     

    Vous parliez de vêtements, donc. Tout un monde rempli de merveilles insoupçonnables et de terreurs innommables, quand les deux ne se confondent pas dans un déluge de forme et de couleurs qui auraient fait pleurer des cubistes, peut-être même jusqu'à leur donner l'envie d'aller se peindre une coupe de fruits toute simple, histoire de reprendre un peu pied avec une réalité qui s'enfile rarement comme une bonne paire de chaussures. Les chaussures étant le point où vous vouliez vraiment en venir. Le reste de votre garde-robe se déclinant en plus ou moins deux catégories distinctes : la pile de t-shirts et de chemises que vos parents achetaient régulièrement avant que vous ne déménagiez pour votre premier appartement il y a quelques années, et qui représentent un florilège aussi sobre que mettable...et la pile de t-shirts que vous avez vous-même amassée par la suite ou que des proches vous ont offerts à différentes occasions, le tout généralement un hommage à quelque chose de geek (ce qui promulgue souvent un excellent bouclier sur lequel faire dériver les conversations avec les inconnus plutôt de se contenter de hocher vaguement la tête en espérant ne faire qu'un avec le mur, qu'ils nous oublient le temps d'aller chercher des chips). Oh, et deux paire de jeans. Tout ceci devrait vous simplifier la vie le matin, et si vous ne passez guère de temps à vous demander quoi mettre aujourd'hui, vous n'êtes jamais vraiment sûr du résultat non plus, vous sentant toujours vaguement mal à l'aise quelle que soit la configuration des habits choisis. Vous enviez terriblement les gens qui ont le sens du style -et vous n'entendez pas forcément par-là celui de la mode, mais au moins le sens de son propre style, celui qui nous convient quoi qu'il arrive- et qui pourraient se rouler comme une loutre au milieu de leur logement pour se retrouver parfaitement drapé de ce qui se sera retrouvé sur le chemin (et qui seraient capables d'en imposer dans leur ensemble couverture en tweed-brique de lait vide-petits pois tout sec oublié sous un recoin du canapé).

     

    Vous, vous vous contentez de ce qui vous vient sous la main, mêlant le tout dans un ensemble bien plus dédié à la pudeur de circonstances qu'un réel éclat vestimentaire. Vous avez tendance à repérer ce qui vous plaît, à espérer très fort que cela ne rend pas aussi mal que vous en avez l'impression, et à porter les mêmes choses encore et encore. Et à ce sujet, cela ne pourrait être plus vrai qu'avec votre vieille veste de cuir-qui-commence-à-avoir-des-petits-trous...et vos chaussures. Les chaussures, c'est bien le pire. Elles représentent un monde qui vous est tellement peu familier que vous avez tendance à y trébucher comme un myope ne retrouvant plus où il a posé ses lunettes (la réponse étant généralement sur votre nez (2)). Chausser vos pieds a toujours représenté pour vous un défi certain : vous ne savez jamais quelle taille vous faites, ça change d'une chaussure à l'autre, ils n'ont pas tout à la fait la même taille (ce qui perturbe grandement votre esprit symétrique), ils ont des soucis de communications et ont tendance à se cogner les uns dans les autres sans même faire de constat, ce qui témoigne en plus d'un manque flagrant d'esprit de civisme.

     

    Et plus encore que le reste de vos vêtements, c'est bien pour ça que vous avez la fâcheuse tendance à porter une paire de souliers qui vous convient autant que faire sur peu jusqu'à ce qu'ils commencent littéralement à se désagréger sous vos yeux. Ce qui commence fâcheusement (à entendre par-là : ça fait au moins deux ans que le processus s'est enclenché) à arriver à vos baskets, à savoir l'une des trois paires que vous possédez actuellement (l'une d'elles étant les fameuses chaussures de sports qui représentent plus le concept de faire du sport un jour que le sport en lui-même. C'est très important.). Vous savez que -et ce que quel quoi leur sexe- il y a es gens pour qui se contenter de trois paires seulement constituerait un affront sauvage et impardonnable non pas tant au bon goût qu'au simple confort raisonnable. Vous n'avez aucune intention de juger les gens qui en ont des placards entiers, même s'ils ne les utilisent pas toutes. Après tout, vous collectionnez bien les bouteilles en verre intéressantes, et vous n'y rebuvez pas. Sans parler des bibelots en plastique qui s'amoncellent un peu partout chez vous, à tel point que vous songez à vous faire enterrer avec tel un pharaon dans son mausolée. Alors franchement, collectionner les chaussures, c'est quand même bien plus pratique, et puis on dit toujours que l'important c'est de se faire plaisir (du moment qu'on essaye de poignarder personne avec les objets de sa collection, ce qui à titre purement hypothétique serait quand même plus facile avec des talons qu'avec des couvercles de crèmes à café).

     

    Tout ça pour dire que vous baskets sont en train de mourir autour de vos petons, révélant à travers un petit trou ici ou une fente là vos chaussettes colorées et apposées de logos divers et variés (vous vous facilitez grandement la vie depuis que vous ne vous contentez plus que de chaussettes noires, ce qui vous donnait l'impression d'être un chercheur d'or en train de tamiser ses pépites lorsqu'il s'agissait de remettre les bonnes ensemble après chaque lessive). Un peu plus, et tel l'un de vos personnages favoris dans les romans de Terry Pratchett, et vous serez capables de reconnaître la rue où vous vous trouvez rien qu'à la texture du pavé sous vos semelles quasi inexistantes (ce qui, vu votre sens d'observation légendaire (3), pourrait devenir un atout, qui sait?). Vous auriez votre permis de conduire et une voiture, vous feriez sûrement la même chose, ne consentant à changer de modèle que le jour où vous vous retrouverez assis dans la ru avec les lambeaux du siège sous les fesses et un volant dans les mains (avec une roue tournoyant quelques mètres plus loin dans la rue, parce que si vous n'avez aucune notion réelle de conduite, vous en avez une plus poussée de ce qui constitue un impératif narratif).

     

    Ce qui vous embête le plus dans tout ça, c'est surtout que cet hiver,vous avez déjà dû, de guerre lasse, changer l'autre paire que vous mettez régulièrement à cette saison, à savoir celle qui est censée offrir une certaine résistance aux intempéries et vous éviter de vous donner l'impression de vous balader avec chaque pied dans un bain public. Vous n'aviez tout simplement pas le choix : c'était ça, ou colmater avec du carton. Fort heureusement, vous n'en aviez pas à disposition, ce qui en dit long sur votre flemme étrange et vos préoccupations pratiques. Vous avez donc bravé le seuil d'un de ces endroits si peu visités : les magasins de chaussures. A noter que quand vous étiez petit -probablement dès l'âge de la marche jusqu'à une douzaine d'années- l'épreuve du magasin de chaussures était pour vous une véritable torture. Pour vos parents, vos sœurs ou toute personne assez innocente pour vous y accompagner, c'était tout autant d'odyssées infernales. Encore aujourd'hui, vous êtes incapables de comprendre pourquoi il y avait en vous un tel dégoût inné, une telle haine primordiale des magasins de chaussure. Les autres vêtements ne vous amusaient pas beaucoup non plus, et rien ne vous ennuyait plus que d'essayer habit après habit dans une cabine d'essayage, mais tout palissant en comparaison de vos réactions au milieu des boîtes en carton renferment tout ces potentialités pédestres. Vous hurliez tandis qu'un adulte à bout vous traînait entre les rayons, passant par toutes les étapes allant de la colère à la supplication en passant par la haine et les menaces (le tout deux ou trois fois dans une série de montagnes russes émotionnelles généralement réservées au montage de meubles suédois), refusant de faciliter la moindre demande. Chaque nouvelle paire à essayer était comme une torture, on aurait cru de vous un condamné à l'inquisition, les grands sur le point de vous passer aux pieds de ces étranges outils barbares à base de leviers et de grosses visses. Et qu'on vous fasse essayer trois paires qui pour vous se ressemblaient toutes, et qu'on vous demande de marcher dans les allées pour voir (encore aujourd'hui, vous avez l'impression d'être un pingouin très emprunté lorsque vous vous dandinez pour le fameux test), et que ça hurle dans tous les sens et que, de guerre lasse, les deux partis finissent par abandonner à la paire qui donne ne serait-ce que vaguement une bonne impression. C'était bien le genre d'événement dont personne ne se réjouissait à la maison, et une telle sortie était alors toujours envisagée comme le fait d'aller à la guerre plutôt que de sortir faire des courses.

     

    Avec le temps, cette angoisse enfantine mâtinée de caprice qui l'était tout autant s'est plus ou moins résorbée. Vous ne vous sentez plus comme un démon dans une église quand la nécessité vous pousse à retrouver le chemin d'un magasin de chaussures. Aujourd'hui, vous vous y sentez plutôt décontenancé (à vrai dire votre état naturel dès votre seuil franchi), intimidé par les rayonnages qui se succèdent sur des piles et des piles de cartons, la musique en fond typique de ce genre de magasin, le côté aseptisé qui vous paraît presque hospitaliers, et les souvenirs tenaces de votre enfance qui persistent tout de même dans un recoin de votre crâne. Vous errez alors de chaussures en chaussures, terrifiés à l'idée qu'un vendeur ou une vendeuse vous demande si vous avez besoin d'aide (vos capacités d'interactions sociales avoisinant également celle du pingouin moyen dans de telles circonstances), essayant sans trop y croire une paire, puis deux. Dans les moins chères possibles bien sûr ; vous êtes capable de vous transformer en véritable harpagon dès qu'il s'agit de quelque chose du genre, transformant mentalement le prix de telle paire de chaussures ou même d'une nouvelle veste dont vous auriez bien besoin en autant de livres et de bons repas. Plutôt que de vous sentir parfaitement à l'aise dans vos baskets (ah ah), vous finissez inévitablement par vous rabattre sur la première paire où le dandinement donne le moindre résultat probant, tout en sachant pertinemment qu'un pied ne s'y sentira pas aussi à l'aise que l'autre, et que les lacets finiront par se découdre trois jours après (ce genre d'événement n'étant pas exclusif aux chaussures : quoi que vous achetiez, vous avez un talent certain pour que trois jours plus tard, l'objet donne l'impression de se léguer dans la famille depuis au moins trois générations. C'est hélas particulièrement vrai à propos de vos livres dès qu'ils sont plongés puis ressortis la première fois de votre sac).

     

    D'ailleurs, les lacets de cette paire de bottines achetée cet hiver, voilà que la semaine qui suivait leur achat ils se retrouvaient déjà pelé d'une couche sur le soulier droit, ce que vous aviez alors constaté avec l'acceptation résignée de celui qui a depuis longtemps réalisé que tout ce qu'il touchait finissait rapidement par se dégrader d'une manière aussi inévitable que la couche glaciaire. Alors maintenant, l'idée de tout recommencer pour aller changer de baskets, voilà qui vous enthousiaste fort moyennement. D'autant que vous les aimez bien, vos baskets ! Elles ont survécu à votre deuxième déménagement, ont plus d'année que doigts sur une main et en sont venus à mouler tellement parfaitement vos pieds (non pas à travers la qualité de leur marque et de leur confection, mais à travers la force brute de les porter quoi qu'il arrive et on verra bien ce que ça donne) que vous pouvez les y glisser comme les en ôter aussi facilement qu'on cligne des yeux ! Mais d'un autre côté, il va bien falloir que vous entendiez raison : il y a un stade où tout ça, ce n'est plus sérieux. Et puis vous ne seriez pas contre éviter ce qui s'était passé avec les baskets précédentes il y a bien des années : à savoir perdre le fond d'une chaussure là, au milieu du trottoir, le pauvre s'étant décollé dans un dernier sursaut d'agonie, ce qui avait rendu le retour relativement peu confortable.

     

    Alors il va bien falloir que vous preniez la décision, que vous fassiez quelque chose, que vous trouviez littéralement chaussure à votre pied, errant entres les rayonnages de la même façon qu'entre les comptes Tinder, espérant vaguement trouver quelque chose qui aille. Jusqu'à la prochaine fois. Et puis vous recomptez en livres, vous vous dites qu'il y a ce restau sympa à tester, et puis bon, ça peut bien attendre un peu, non ? Quand quelque chose va, autant le porter jusqu'au bout du bout, ce serait dommage de le jeter avant. Parfaitement. Voilà. C'en est même plein de bon sens. Vous y repenserez le jour où vous baisserez les yeux pour apercevoir vos orteils entre le rayon des produits laitiers et des surgelés dans le supermarché du coin.

     

    Et vous avez bien un trou à votre veste...

     

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    1. Vous ne verriez pas la mode même si elle se dressait soudain face à vous pour vous asséner des coups de sac sur la tête.

    2. Ainsi qu'à une étrange occurrence, dans le frigo.

    3. Légendaire au sens propre : on en parle beaucoup mais il n'existe pas.

     

  • Les choses qu'on laisse

    En hiver, il y a souvent des objets abandonnés: sur un muret, sur le trottoir, contre un mur... Et les plus communs, ce sont les gants, les écharpes et...les chaussettes? Sans trop savoir pourquoi, vous en avez photographiés quelques uns sur votre téléphone. Et puis ce soir, vous avez eu envie d'en prendre une, la première, et de lui trouver une histoire. Voici ce que ça donne.

    LES CHOSES QU'ON LAISSE: LA CHAUSSETTE

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    « Attends, vise moi ça ! »

    Il faisait plutôt froid. Du genre de froid insidieux qu'on ne remarquait pas tout de suite, et qui finissait par s'inviter chez vous avant de s'installer sur le canapé pour vider les dernières bières du frigo. Une fois qu'il était là, il n'avait pas l'intention de repartir. Il glaçait jusqu'aux os parce qu'il s'installait à domicile. Autant dire qu'elle n'avait pas spécialement envie d'attendre, et encore moins de viser quoi que ce soit, deux actions qui se prêtaient mal au fait de se mettre à sautiller sur place des fois que ça réchaufferait un peu le sang qui avait encore le courage de circuler.

     

    « Non mais c'est dingue ça, encore une ! »

     

    Et voilà qu'il continuait. C'est bien lui, ça. Au moment où s'y attend le moins, il faut qu'il remarque un détail incongru et qu'il se prenne la tête dessus. Et celle des autres par la même occasion. La différence entre un détail cocasse et un détail aux allures de conjugaisons latines tiens souvent à quelques degré et si on le découvre à trois heures de l'après-midi ou à trois heures du matin. Si on pouvait appeler matin une période qu'on avait le plus souvent envie de regarder de loin, et de préfère la tête sur l'oreiller. Il y avait bien des gens matinaux, il en fallait pour tout le monde ; personnellement, quand elle les voyait courir sous ses fenêtres dès six heures pour faire leur jogging, elle estimait plus juste de retourner se coucher, histoire d'équilibre leur sommeil. Elle le devait à l'univers, il fallait bien que quelqu'un fasse le sale boulot.

     

    « T'es sérieux ? » lui lançait-elle, ce qui en soit présentait un risque certain : celui de sentir ses lèvres éclater dans le froid. Est-ce qu'on pouvait se glacer la mâchoire ? Sans doute que oui. Pour réanimer totalement la sienne, il aurait fallu la réchauffer au chalumeau. Dans l'air nocturne, elle avait l'impression que la buée de sa respiration se transformait instantanément en un petit nuage de cristal. Parfaitement.

     

    « Bah oui ! C'est quand même fou ! Une chaussette, cette fois ! »

     

    « Une chaussette ? » Son cerveau devait être plus engourdi qu'elle ne le pensait. Qu'est-ce qu'une chaussette venait faire là-dedans ? En tout cas, il ne pouvait pas s'agir d'une des siennes. Elle en portait deux paires l'une sur l'autre, sous ses épaisses bottines d'hiver. Avec encore les collants thermiques, bien sûr. Elle aurait bien rajouté des couches, mais il aurait fallu la pousser dans une brouette pour qu'elle avance, faute de pouvoir bouger les jambes. Elle continuait de sautiller bêtement sur place, ses mains gantées enfoncées dans les manches opposées de son manteau rouge. L'espace d'un instant, elle s'était demandé s'il l'avait compris à travers l'écharpe qui lui couvrait le visage. Elle se demandait aussi si elle avait bien compris, à travers son épais bonnet enfoncé sur les oreilles. Il aurait aussi bien pu parler de pincettes.

     

    « Oui, une chaussette ! C'est fou quand même ! » Il se répétait, sans vraiment s'en rendre compte. C'était ainsi qu'il fonctionnait quand il avait une idée en tête. Il la retournait sous tous les angles de manière extrêmement consciencieuse, histoire de la voir sous son jour le favorable. Il avait un don pour voir un peu tout sous un jour favorable, ce qui pouvait se révéler aussi charmant qu'agaçant. Généralement les deux en même temps.

     

    « C'est vraiment important ? Non parce que je gèle, si je continue de sauter, j'ai peur que mes pieds restent collés par-terre, et je les aime bien mes pieds. Je m'en sers pour plein de trucs. »

     

    « Oui, aspirer toute ma chaleur corporelle la nuit, par exemple. »

     

    « Exactement. Et si on reste dehors encore longtemps avant de rentrer, je suis pas sûre que tu résistes au choc thermique, et tu l'auras bien cherché. En plus, faut que j'aille aux toilettes. »

     

    Encore un coup classique, ça : fallait à peine que la soirée se termine, qu'on sorte de l'ascenseur et fasse cent mètres dans la rue que l'envie se faisait ressentir. Pas dix minutes plus tôt, quand il y avait encore les toilettes de l'hôte à disposition, bien sûr que non. C'était une sorte de loi universelle, qui classait la vessie dans le genre des trolls parmi les organes. Autant essayer de raisonner avec un ballon de baudruche rempli d'eau : ça pouvait subir une certaine pression pendant un temps limité, et on risquait toujours d'en finir plein les mains. Ce curieux phénomène ne s'arrêtait pas là : plus on s'approchait de la maison, et plus l'envie se faisait présente, de manière inversement proportionnelle à la distance qui restait. Moins il y en avait...et bien, plus il y en avait. Le pire du pire, c'était la montée en ascenseur. Jusque dans le hall, ça allait encore, même si on ne s'arrêtait pas pour vérifier sa boîte aux lettres. Mais dès qu'on appuyait sur le bouton et qu'il fallait attendre l'engin, tout partait à vau-l'eau. Ce qui avait de moins de moins de chances à rester dans le domaine des métaphores au fur et à mesure que les étages défilaient. Rien de tel qu'un besoin pressant et un ascenseur pour expérimenter de plein fouet une dilatation temporelle : les secondes s'allongent pour devenir l'équivalent mental d'heures, et on a l'impression de monter au sommet de l'Empire State Building alors qu'on habite au quatrième. Pour terminer, il y la redoutable épreuve de la clef : les chercher avec l'énergie du désespoir, trouver la bonne en dernier, et tenter de l'introduire dans la serrure en se tortillant comme si on nous avait versé une nuée de scolopendres dans le dos. Ensuite, à la guerre comme à la guerre : on abandonnait dernière soi les effets qu'on pouvait se permettre d'ôter, qui formaient à notre suite une petite piste jusqu'au lieu le plus saint, où attendait la bénédiction de la délivrance.

     

    « Je me demande comment elle est arrivée là, pas toi ? » qu'il continuait, inconscient des troubles qui agitaient sa moitié. D'une série de petits bonds, elle se rapprochait, de mauvaise grâce. Elle se demandait s'il y avait un moyen de l'enfermer distraitement dehors avant de consentir à baisser les yeux sur l'objet qui accaparait toute l'attention de l'autre.

     

    Il s'agissait bien d'une chaussette. Violette et bordeaux à pois blancs, ça se voyait dans la lueur du lampadaire. Elle était tristement étendue sur le muret gris, et elle avait déjà commencé à geler. Si on essayait de la prendre, elle donnerait l'impression de pouvoir se briser entre les doigts. Non pas que qui que ce soit ait envie de se saisir d'une chaussette inconnue à passé trois heures du matin, même avec des gants. On pouvait peut-être la pousser d'un long bâton, pour voir ; c'était ce qui se faisait dans ces cas-là, non, se demandait-elle, l'esprit un peu confus.

     

    « Bah qu'est-ce que tu veux que j'en sache ? C'est une chaussette, c'est tout. »

     

    « Justement ! T'as souvent vu des chaussettes comme ça dans la rue, toi ? Qui ne sont pas déjà sur les pieds de quelqu'un, j'entends. »

     

    « Je regarde rarement les pieds des gens. A regarder les pieds des gens, on finit par se prendre un lampadaire. »

    « C'est un dicton ? » demanda-t-il, de l'intérêt dans la voix. Elle roula des yeux dans les orbites, une manœuvre dont on passait vite maîtresse quand on vivait avec un distrait.

     

    « Ouais, c'est un dicton, t'as deviné. J'suis très forte en dicton. »

     

    « Ah, ça, c'est du sarcasme. »

     

    « Chuis très forte aussi, en sarcasme. »

     

    « Mais en vrai, ça t'intrique pas, toi ? »

     

    Elle faillait lui répondre qu'il y avait beaucoup de choses qui l'intriguaient, mais que les chaussettes n'en faisaient pas partie. Puis elle réalisa que ce n'était pas tout-à-fait vrai. Elle se rappela d'une ex, sa copine du temps de l'université, qui ne quittait jamais ses chaussettes. Jamais. Ce qui rendait certains rapports compliqués, mais ce n'était rien à côté des douches. Et puis il y avait le coup des chaussettes qui disparaissaient dans les machines à laver. Ça arrivait à tout le monde, et ceux qui prétendaient le contraire mentaient effrontément pour se donner l'air intéressant, comme ceux qui prétendaient comprendre les équations au deuxième degré, parfaitement (elle n'avait jamais aimé les math). Et puis quoi, une chaussette, ça n'avait rien à faire sur un murer dans la nuit en plein hiver ! Ça se rangeait dans les tiroirs, un peu de bon sens, que diable ! Elle arrêta soudainement le flux de ses pensées, qui avaient démarré au quart de tour pour se lancer dans l'équivalent d'un triathlon mental à travers les incertitudes de la vie. C'était tout lui ça, il était contagieux, à sa manière ; quand il dérivait quelque part, on ne pouvait pas s'empêcher de le suivre. Souvent pour l'empêcher de se noyer, certes, mais ça rendait les balades intéressantes. Elle lui remettait de temps en temps les pieds sur terre, et il l'emmenait avec lui dans les airs. Ils se complétaient, quoi, et elle se sentit vaguement mièvre de penser ainsi. Mais c'était comme ça. Et puis il passait super bien l'aspirateur, c'était un détail qui avait son importance. Moins romantique, mais le romantisme ne faisait pas tout dans une relation. On aimait le type qui savait ranger les fleurs dans un vase au moins autant que celui qui se contentait de les apporte en attendant un merci. Si ce n'est plus. Bonus quand en plus il savait où étaient rangés les vases.

     

    « Elle s'est p't'être sauvée ! Faut bien que toutes les chaussettes qui disparaissent finissent quelque part. P't'être qu'elle a réussi son coup, qu'elle s'est jointe à toute une colonie migratoire de chaussettes, genre à la recherche du mythique parc naturel des chaussettes libres et épanouies. »

     

    « Comment elle a fait pour ouvrir la porte ? »

     

    « C'est toi qui me demande ça ? »

    « Un gant, encore, j'dis pas, à la limite, il a la forme pour, mais une chaussette... »

    « T'es sérieux mec ? »

    « Peut-être qu'elle a fait équipe avec un gant, des genres de Bonnie and Clyde vestimentaires ! »

    « T'es con ! »

     

    « Toujous, mais je suis sûr que c'est ce qui fait mon charme. »

    « Nan, c'est parce que tu sais où sont les vases. »

    « Hein ? »

     

    « Laisse tomber. Bon, maintenant qu'on a reconnu l'existence de ce que je nommerai à partir d'aujourd'hui le mémorial des chaussettes, et qu'on a reconnu la dernière victime tombée au champ d'honneur, on peut rentrer maintenant ? Pipi. »

     

    « Hein ? Oh, oui... » Enfin, il se retournait pour se remettre à marché, et elle s'empressa de suivre le mouvement, quand il s'arrêta après deux pas. Quoi encore ?

     

    « Quoi encore ? » formalisa-t-elle à haute voix, ce qui était quand même plus pratique que la télépathie, et pourtant elle avait essayé. Elle l'observa, avec son nez rougi par le froid, de même que ses oreilles (il refusait de porter un bonnet, ça le grattait, qu'il disait ; à force, il n'aurait plus rien à gratter du tout, ce qui reviendrait de toute façon au même et coûterait moins cher en laine), ses cheveux en désordre (ils étaient toujours en désordre, sa tignasse avait l'âme d'une anarchiste et la bonne disposition d'un raton-laveur peu jouasse), et ses grands yeux qui s'étonnaient d'un rien. Il avait l'air...triste. D'une énième série de petits sauts (hop hop hop hop), elle le rejoignit pour se coller contre lui.

     

    « Qu'est-ce qu'il y a ? »

    « Tu vas me trouver débile, mais... »

    « Ah ça y a des chances, oui, mais tu devrais avoir l'habitude depuis l'temps. »

    « Ben...C'est un peu triste, non ? »

     

    « Je suis sûr que celui ou celle qui l'a...perdue en a d'autres, des chaussettes. On bâtit rarement sa vie autour d'une seule chaussette. »

    « Non, c'est pour la chaussette que je suis un peu triste. »

    « Ah bon ? »

    « Elles vont toujours par deux normalement. Mais là, elle s'est retrouvée toute seule. Et elles se retrouveront jamais. »

    Allons bon, c'était tout lui, ça. Fallait bien reconnaître que c'était un brin attendrissant. Elle passa un bras autour de sa taille, et pris le risque de déposer un baiser sur sa joue, un tout léger, des fois que ses lèvres restent collées. On ne savait jamais.

    « Faut se dire que sa compagne y est arrivée, elle. » lança-t-elle.

    « Où ça ? »

     

    « Au parc naturel des chaussettes, voyons ! »

    « Ah oui ? »

    « Bien sûr ! S'il y en a au moins une qui s'en sort, quelque part, elles resteront toujours ensemble. Connectée à travers la grande chaussétitude. »

     

    « Ouais. Ouais, ce serait bien. » Il se mit à sourire. Il souriait toujours lentement, on avait l'impression de voir la lune s'élever doucement sur son visage. « Peut-être qu'elles se retrouveront. On a vu des histoires plus improbables. »

     

    « Exactement. Je ne t'ai pas encore étranglé alors que je rêve de rentrer me mettre au chaud, c'est quand même vachement improbable. »

     

    « C'est vachement bien, ouais. Avec toi, je veux dire. Le bon genre d'improbable. »

     

    « Je sais. » Elle ne put s'empêcher de sourire à son tour. Puis un moment passa et, main dans la main, ils reprirent leur route, ce qui n'était pas très facile quand l'une des deux personnes continuaient de sautiller. Pas besoin de deux mêmes chaussettes pour faire la paire, quand on y pensait bien. Quelque part, ça voulait dire que tout le monde avait une chance, non ?

     

    C'était une pensée réconfortante.