17.06.2008
Riz au fromage
Et une historiette de plus! En espérant qu'elle vous plaira!
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"Lorsque vous ouvrez les yeux, c’est pour contempler le regard dur d’un garçon armé d’une épée de bonne taille qui semble courir sur un fond aux couleurs psychédéliques où vous croyez vaguement apercevoir ce qui doit être un château. Etouffant un grognement, vous fermez les yeux, vous cachez sous le duvet et attendez quelques secondes qui vous paraissent être autant de longues minutes, au cas où.
Peine perdue : quand vous rouvrez vos yeux fatigués, l’espèce de samouraï est toujours là, en deux dimensions sur votre mur. Dans un coin de votre tête en mode réveil, vous vous demandez pourquoi votre mère n’a pas décroché tous les posters de jeux vidéos et de films de votre adolescence une fois votre départ du nid familial étant donné qu’elle les avait en horreur. Vous reléguez cette question dans un recoin encore plus profond de votre esprit : vous avez depuis longtemps compris qu’une mère était un paradoxe ambulant qui vous étouffait contre son sein pour vous couvrir de baiser avant de lancer une remarque acide sur le retard de publication de votre dernier ouvrage ou sur votre tenue qui ne peut-être que débraillée.
Les cheveux hirsutes, des valises blindées –sans doute en fonte, au minimum- sous les yeux, vous repousser le duvet puis la couverture que votre chère maman a cru bon de venir jeter sur vos épaules alors que vous deviez déjà dormir comme une masse. Vous comprenez pourquoi vous avez rêvé être étouffé par une centaine de pulls en laine… Vous jetez un œil sur votre vieux radio-réveil couvert d’autocollants ; il est midi et lorsque vous sentez l’odeur qui filtre sous votre porte, vous vous demandez une fois de plus si venir passer le week-end dans la maison familiale était une bonne idée.
Assis sur le rebord de votre lit d’un bleu ciel couvert de nuages blancs du plus bel effet, vous grattez férocement votre peau irritée par la laine de la couverture (la fameuse, une toute verte avec de grosses coccinelles rouges et noires qui sourient), encore à moitié endormi. Votre tête vous fait tellement mal que vous avez l’impression d’avoir été piétiné une douzaine de fois par la fanfare municipales, trompettes comprises. Vous vous rappelez vaguement avoir bu quelques verres de scotch avec votre père hier au soir sur le patio, mais sinon, le trou noir.
Et voilà l’odeur qui revient, insidieuse, et qui achève de vous réveiller totalement ou presque. Une odeur dont vous n’arrivez pas à deviner correctement la saveur. Ce qui n’a aucune importance car il s’agit d’une de ces odeurs qui entrent par effraction dans la confortable chaumière de vos sinus, retourne tous les tiroirs, se sert de la salle de bains et va même jusqu’à mettre le bordel dans le grenier qui vous sert de cervelle.
Hoquetant, vous mettez une main devant votre bouche et vous précipitez hors de votre vieille chambre pour courir jusqu’à la salle de bain de l’étage où vous passez bien deux ou trois minutes penché au-dessus de la cuvette, vous demandant si le pire serait de rendre les verre de scotch ou de vous noyez accidentellement dans l’eau des toilettes. Au moins, vous ne sentiriez plus l’odeur…
Hagard, vous sortez un peu palot des cabinets pour descendre dans la cuisine en suivant l’escalier familier ; vous constatez avec un certain plaisir que la sixième marche en partant du haut grince toujours autant. Si vous aviez compté le nombre de fois où elle avait déclenché les jurons de votre sœur trahie par le vieux bois lorsque adolescente, elle se faufilait dans la maison bien après le couvre-feu. Bien évidemment, votre mère au sommeil aussi fragile qu’un service en cristal lui tombait dessus et, si les éclats de voix ne manquaient pas de vous réveiller, vous assistiez avec ravissement à un nouveau conflit familial.
Pour l’heure, le grincement trahit seulement votre aptitude à vous levez tard un dimanche matin. Pieds nus sur le carrelage –tellement froid qu’il vous donne envie de faire des claquettes- vous avancez prudemment dans l’encadrement de la cuisine familiale, méfiant.
« Bonjour mon chéri ! Ce n’est pas trop tôt,, tu émerges enfin ? »
Vous froncez les sourcils, la voix en grande forme de votre mère bien trop agressive pour vos neurones en pagaille. Vous baragouinez un vague « ‘jour m’man » ou quelque chose dans le genre et vous laissez lourdement tomber sur une chaise. Sur la table, les couverts sont dressés pour trois. Visiblement, le dimanche même ne suffit pas à votre mère pour abandonner l’idée d’un dîner correct. Dîner en fin de préparation dont l’odeur est encore plus forte ici, à la source.
« Tu as bien dormi mon coeur ? J’espère bien, avec tout le temps que tu as passé à flemmer ce matin ? »
Vous ne répondez pas, habitué aux mots doux suivis de remontrances. Vous vous attendez presque à ce qu’elle vienne vous tirer la joue comme lorsque vous étiez enfant, mais elle est trop occupée par ses casseroles. Courageusement, vous vous redressez pour voir ce qui dégage un tel fumet, et manquez défaillir.
« Ton père ne va pas tarder, il est au jardin. J’espère que tu as faim ! J’ai arrangé quelques restes qui traînaient dans le frigo. Ce n’est pas avec ce que toi et ta belle mangez dans votre studio que tu vas nous pondre de nouveaux chefs-d’œuvre… »
Vous laissez passer la critique sous-jacente de votre mode de vie pour rouler des yeux comme des soucoupes devant la mixture qui mijote dans la poêle. De son saint instinct de mère, la femme qui se tient près de vous a réussi à combiner deux des aliments qui vous répugnent le plus en un seul plat de riz gluant recouvert de fromage fondu. Vous osez une timide protestation, et n’êtes guère étonné de la réponse maternelle :
« C’est le problème avec toi ! Plus tu grandis, plus tu deviens pénible ! Je m’échine à cuisiner et toi tu n’aimes rien ! »
Vous ne prenez même pas la peine de lui expliquer une fois de plus qu’elle sait parfaitement que vous haïssez le riz gluant et que le fromage fondu vous donne envie de vomir. Vous adorez votre mère –une femme intelligente, ouverte et dynamique qui vous a beaucoup apporté dans votre vie- mais vous vous demandez parfois quel plaisir pervers les parents peuvent trouver à faire avaler à leurs enfants les mixtures les plus inavouables tout en sachant parfaitement qu’ils n’aiment rien de ce qui s’y trouve. Vous, vous pensez que c’est juste pour le plaisir de se lamenter et faire culpabiliser l’enfant chéri parti trop top et qui ne pense plus assez à ses parents qui vieillissent tout seul.
Vous vous contenez d’hausser mentalement les épaules et d’essayer de cesser de respirer le plus longtemps possible. Vous êtes plus qu’habitué à son étrange mélange de fierté de vous voir réussir hors du cocon familial, sa tristesse de vous avoir vu partir et sa jalousie jugulée pour la femme qui partage votre vie – elle l’adore, les deux s’entendent bien mais cela n’empêche jamais votre mère de vous lancez une remarque incisive censée vous amener à la conclusion qu’aucune femme ne sera jamais mieux que votre mère qui a souffert le martyr pour vous mettre au monde et qui s’est amoureusement sacrifiée jour après jour pendant des années pour votre bien être.
Ces crises maternelles ne vous ont jamais réellement inquiétées : c’était pareil avec votre grande sœur adorée. Sauf que maintenant, ladite grande sœur adorée à droit aux récriminations sur son éternel célibat et aux grands cris qui se lamentent de ne pas encore avoir de petits enfants.
« Ne mets pas tes coudes sur la table chéri ! Et va te débarbouiller ! »
Bizarrement, ces paroles vous arrachent un sourire. Ravi de pouvoir vous enfuir loin de la détestable odeur, vous vous levez pour embrasser votre mère et retournez dans le couloir où vous croisez votre père revenant du jardin. Vous le saluez et vous pincez le nez pour le prévenir. Lorsque vous êtes dans la salle de bain en train de chercher votre dentifrice, vous entendez leurs voix s’élever hors de la cuisine :
« Encore du riz au fromage ? Tu en as déjà fait vendredi ! »
« Le problème avec toi mon chéri, c’est que plus tu vieillis, plus tu deviens pénible ! Tu n’aimes rien ! »
Face au lavabo, vous ne pouvez vous empêchez de sourire."
15:08 Publié dans Historiette | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
12.06.2008
Bananes-carottes
Et oui, vous êtes encore en vie! Et avec une nouvelle historiette en sus! Une historiette qui peut se ranger aux côtés de "Trois heures trente" et "les Honneurs" bien qu'antérieur d'un point de vue chronologique si ces trois historiettes étaient réunies. Qui sait?
Sur ce, je vous laisse en compagnie de ces quelques mots...
"Et vous voilà une fois de plus perdu dans vos pensées, entre le rayon des produits laitiers et celui des articles de plage que les commerçant ont déjà sorti pour l’été qui approche à grands pas. Sans même y penser, vous vous écartez pour éviter un coup de pelle en plastique rose distrait qu’une dame en tailleur fuchsia trimballe sur son épaule en direction des caisses. Face à vous, des dizaines de yoghourts de toutes les tailles, de toutes les saveurs et de toutes les couleurs que vous contemplez d’un air légèrement ahuri, une boîte de petits pois –votre premier article arraché aux rayons aujourd’hui- entre les mains.
Entre les petits suisses multicolores et les coupes au chocolat dépourvu de matières grasses (à quoi bon manger du chocolat, alors ?), vous êtes attiré comme par un aimant par un pack de petits gobelets d’un jaune orangé où une mascotte ressemblant au résultat de l’expérience d’un généticien fou sur les fruits et légumes clame fièrement en grosse lettres « bananes-carottes ».
D’instinct, vous tournez plusieurs fois la tête pour regarder autour de vous, des fois que l’on vous aurait fait une mauvaise blague. Mais non, visiblement, les yoghourts bananes-carottes sont bien réels, rangés au-dessus des pommes-châtaignes. Vous levez un sourcil suspicieux face à l’étrange mélange. Vous qui étiez venus pour une boîte de petit pois et des yoghourts aux fruits histoire d’agrémenter votre morne quotidien alimentaire de célibataire, voilà que vous venez de passer cinq bonnes minutes à user vos petits yeux fatigués à la rechercher de mixtures homogènes. Vous mourriez d’ailleurs d’envie de manger un bon yoghourt à la banane. Et voilà que des fous ont décidé d’y rajouter des carottes.
L’air effaré, vous regardez autour de vous comme si vous espériez de l’aide. Vous n’osez plus demander à l’un ou l’une des garçons et filles de rayons s’il reste des yoghourts à la banane –seulement à la banane, parce que voyez-vous, mademoiselle, la couleur carotte-banane ne m’inspire pas réellement confiance- depuis que la dernière vous avait gratifié d’un regard snob à faire pâlir d’envie une reine mère en vous apprenant que l’article que vous recherchiez était en rupture de stock et que vous n’aviez qu’à le savoir avant de poser une question aussi bête.
C’est tout vous, ça : vous n’avez jamais eu le contact facile avec les gens, quels qu’ils soient. Vous êtes encore paralysé d’angoisse lorsqu’un inconnu engage la conversation avec vous. Parler de la pluie et du beau temps vous apparaît aussi complexe que de parler de politique. Et vous n’osez même pas penser au football…
Alors vous voilà, petit pois à la main, bananes et carottes plein les yeux, planté au milieu du chemin à vous poser de telles questions existentielles tandis que les autres consommateurs vous évitent ou vous frôlent en grommelant sur ces gens qui n’ont rien de mieux à faire que de rester dans le passage.
Le fait est que non, vous n’avez rien de mieux à faire. Personne ne vous attend dans votre studio en ville, vous n’avez toujours pas de nouvelles de l’éditeur que vous avez contacté et voilà plusieurs jours que l’angoisse de la page blanche paralyse vos doigts dès qu’ils se penchent au-dessus du clavier de votre ordinateur portable. Vous vous sentez vide, flasque comme le contenu des gobelets en plastiques alignés devant vous, et certainement moins frais. Vos rares amis sont occupés à un vrai travail, et vous vous tergiversez des heures devant le rayon des produits laitiers dans le simple but de vous occuper.
Enfin, avec un soupir, vous vous emparé sans conviction des bananes-carottes et vous vous dirigez vers les caisses à la suite de vos semblables pressés, de leurs enfants caractériels et de leurs aînés dont la vitesse de croisière atteint bien les deux pas minute. Sans réfléchir, vous vous placez dans la file de la caisse numéro huit ; vous aimez bien la caisse numéro huit, parce que la jeune vendeuse qui s’y trouve tous les matins vous fait toujours un joli sourire lorsqu’elle tipe vos éternels biscuits à la framboise ou les litres d’eau que vous avalez chaque semaine.
Aujourd’hui, elle est ravissante dans la chemise blanche légèrement échancrée que sa veste aux couleurs du magasin, ouverte, laisse apercevoir. Elle sourit au vieux monsieur qui se trouve devant vous en lui tendant un sac dans lequel il range une à une ses prises de la journée ; par réflexe, vous vous jetez en arrière lorsqu’il tourne brusquement la tête vers vous pour tousser comme une vieille locomotive. Enfin, il demande un paquet de cigarettes que la caissière lui donne en lui faisant gentiment la morale, paie et s’en va en clopinant tandis que ses poumons luttent pour aspirer la moindre bouffée de l’air climatisé du magasin.
C’est à vous, et sur le tapis de caisse défilent votre boîte de petits pois et vos yoghourts au mélange douteux ; toute votre journée qui défile devant vos yeux et les siens…
« Bananes-carottes ? Ils font vraiment des trucs comme ça ? Et ben… »
Vous bredouillez quelques monosyllabes, vous sentant coupables sans trop savoir pourquoi.
« Je crois que vous êtes la première personne que je vois en acheter. Doivent pas faire des masses de bénéfices sur ceux là… »
Elle sourit, et dégage d’une main fine la mèche de cheveux noirs qui lui barrait le front tandis que vous restez là, incapable de trouver quoi répondre, incapable d’avoir une conversation banale avec un autre être humain pratiquement inconnu.
Elle fronce les sourcils, comme inquiète :
« Vous, vous n’allez pas l’air bien aujourd’hui. »
Surpris, vous ouvrez à demi la bouche, mais elle ne vous laisse pas poser la question :
« Ca fait depuis le début de la semaine que je vous observe, et si vous en êtes aux euh… bananes-carottes, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. »
Terrorisé par cette affirmation on ne peut plus vraie, vous essayez désespérément de vous faire tout petit tandis que le monde derrière-vous s’impatiente. La caissière les foudroie du regard :
« Du calme, on peut bien papoter, non ? Vous n’êtes pas tous derrière une caisse toute la journée… »
« J’ai trois enfants ! » clame d’un air hautain la femme d’âge mûr qui se trouve juste derrière vous.
« C’est bien dommage pour eux. »
Et, avant que la femme ne puisse rétorquer, c’est devant son air outré que la caissière pose bruyamment la petite barre sur laquelle il est noté « fermé ». Puis, insensibles aux grommellements et aux cris d’indignation des clients forcés de changer de file, elle tipe vos articles et les enfourne dans un sac qu’elle vous fourre dans les mains après que vous ayez maladroitement sorti l’argent de la poche arrière de votre pantalon.
« Venez, on va parler, vous et moi. Vous en avez besoin.»
Vous restez là, interdit, serrant contre votre cœur petits pois et bananes-carottes comme si votre vie en dépendait.
« C’est l’heure de ma pause. Vous aimez le café ? »
Elle vous sourit à nouveau, s’extirpe gracieusement de sa caisse et jette nonchalamment sa veste du magasin sur son siège. Puis elle vous prend le bras et vous entraîne à suite.
Vous étiez venu chercher des petits pois et des yoghourts à la banane. Et comme il n’y avait plus que des bananes-carottes, c’est ainsi qu’elle entra dans votre vie.
Depuis, vous en achetez toutes les semaines."
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30.05.2008
Albert Smith
Et voici un chapitre premier d'une histoire sans fin (pour l'instant) débutée hier suite au petit texte du début et de la fin (soit l'article précédent) qui lui sert en fait de prologue.
Voici donc:
CHAPITRE PREMIER
Où l’on apprend qu’un début en vaut bien un autre et que l’on découvre Albert Smith
Albert Smith était un homme heureux. Oh, pas heureux comme ces hommes qui mènent une vie extraordinaire. Plutôt heureux de la petite joie satisfaite qu’éprouvent ceux qui sont réussi à devenir ordinaires et qui s’en content plus que bien, merci pour eux.
La joie de se coucher le soir dans un lit confortable tout en sachant que le matin serait –sauf impondérable exceptionnel- au rendez-vous. La joie de savoir que l’on aurait des corn-flakes au petit-déjeuner. Voir un petit-déjeuner tout court, ce qui n’était pas du luxe. La joie d’embrasser sa gentille femme le matin et de partir pour le travail –à l’heure- et d’y arriver entier et –surtout- à l’heure.
La joie d’être dans les temps.
Albert Smith aimait être dans les temps. Cela lui conférait un sentiment de sécurité inaltérable ; être dans les temps signifiait qu’aujourd’hui était pareil à hier, et qu’aucune monstruosité tentaculaire pleine de dents n’allait profiter d’un de vos retard pour vous faire une petit blague. Et Albert Smith ne pensait pas à Hortense, la plante carnivore qui trônait au fond du magasin de fleuriste où il travaillait avec une présence et une régularité exemplaire depuis quinze ans, jour pour jour.
Mais il arrivait à Albert Smith de penser à des étranges comme ces monstruosités précitées, et parfois plus bizarre encore. Il n’avait beau presque plus s’en formaliser, mais les vieilles habitudes avaient la vie dure…
Pour sa part, il préférait nettement les nouvelles, celles qui n’essayaient pas de lui dévorer la main lorsqu’il s’en servait (1). Il avait une affection toute particulière pour celle qui consistait à tourner la petit clef dorée dans la vieille serrure du magasin lorsqu’il l’ouvrait, tous les matins à septe heures trente. Sept heures trente tapante, parce que l’on ne savait jamais ce qui pouvait se produire. Une minute d’avance et on finissait renversé par une voiture que l’on aurait jamais croisée en étant à l’heure, et une minute de retard et on se retrouvait à remplir le constat de témoin pour l’accident, ce qui n’aidait pas les affaires de la boutique.
Rangeant la clef dans la petite poche de poitrine de son complet-veston, Albert Smith pénétra dans la boutique d’un pas de conquérant, humant les effluves de fleurs et d’engrais divers tel Cortès l’or des Incas. Il se sentait dans son élément, parmi les fleurs. Elles n’essayaient pas de le tuer, ni de lui demander sans cesse un service. Bien sûr, il fallait s’occuper d’elles et Hortense avait son caractère, mais elles ne faisaient rien d’autres que rester là à fleurir et s’épanouir. Pas de cris, pas de hurlements, ni de supplications. Ce qui convenait parfaitement à Albert Smith, qui appréciait énormément ce silence, qui n’était troublé que par le gling gling de la cloche lorsqu’un client entrait.
Et Albert Smith venait juste d’enfiler son tablier blanc, ses gants de travail et son chapeau de paille (2) quand le premier gling gling de la journée retentit. Albert Smith était fier de son gling gling : il était clair, doux et chantait aux oreilles. A l’entendre ainsi, on le voyait presque rutiler, comme la clochette qu’Albert Smith astiquait consciencieusement tous les jours.
« Bonjour madame Iriguelet, lança-t-il joyeusement tandis qu’il se mettait en place derrière le comptoir.
-Bonjour monsieur Smith. Ma commande est-elle prête ?
-Comme tous les jours depuis que vous nous la commander, madame Iriguelet. Emballée et prête à être livrée à son destinataire par la plus ravissante des messagères.
-Oooooh, monsieur Smith, vil flatteur ! Je peux le voir ?
-Bien sûr madame Iriguelet ! »
Albert Smith se pencha et disparut sous le comptoir pour se relever avec un paquet de papier froissé qu’il posa devant sa cliente, qui semblait ravie de l’ouvrage.
Madame Iriguelet était de ces vieilles dames dont les mots « ancienne institutrice » semblaient graver sur le front. Elle se tenait toujours droite et digne, et ne disait jamais un mot de plus qu’il n’était nécessaire. Et quand elle les prononçait, les mots, on entendait la différence entre un h aspiré et un h muet ; elle arrivait presque à prononcer la marque du pluriel des participes passés, et on sentait jusqu’aux tréfonds de son âme chaque exception orthographique comme si elle se découpait dans l’air. Et encore, on ne parlait pas des doubles consonnes !
Mais madame Iriguelet était une de ces institutrices que les élèves avaient aimées, aussi ne se déplaçait-elle pas comme si elle avait avalé un compas et possédait une bonne figure toute ronde qui contribuait à l’envie de lui donner du madame plutôt que du mademoiselle de manière instinctive.
Madame Iriguelet était aussi une des plus fidèles clientes de la boutique de fleuristes. Elle était veuve et, chaque matin depuis dix ans, venait pour l’ouverture chercher le bouquet qu’Albert Smith lui préparait quelques secondes à peine après avoir ouvert la porte de son magasin. Ensuite, elle allait le déposer, rue du cimetière, devant la tombe de son mari auquel elle racontait les derniers ragots du voisinage, notamment sur la dame Ragondin qui avait encore laissé son chien s’échapper dans le jardin de celui des voisins, mais si Henri, tu te rappelles d’eux, les Hugenots, voyons, ceux qui nous avaient invité pour une dinde au curry si dure que tu y avais laissé ton dentier… et ainsi de suite.
Albert Smith aimait bien madame Iriguelet parce qu’elle était ponctuelle, sans surprises et qu’elle ne lui avait jamais demandé d’aller combattre le monstre de la colline verdoyante. Bon, une fois elle lui avait demandé d’aller récupérer son chat coincé en haut d’un arbre dans la rue d’à côté, mais cela n’était tout de même pas pareil : le félin ne l’avait griffé qu’une fois, et ensuite il avait eu droit à des petits gâteaux. Il n’avait jamais eu droit à des petits gâteaux, pour l’affaire de la colline verdoyante.
« Ce sera tout madame Iriguelet ?
-Ce sera tout monsieur Smith. Merci infiniment, Henri sera ravi, comme toujours.
-Je vous ai gardé les plus beaux lys de côté, madame Iriguelet.
-Merci monsieur Smith, vous êtes un amour ! Comment va Hortense ?
-Elle va bien madame Iriguelet. Elle est un peu de mauvaise humeur ce matin parce qu’elle n’a pas encore eu ses mouches, mais…
-Je parlais de votre femme, monsieur Smith, reprit madame Iriguelet ; on sentait le ton de l’institutrice prendre le pas sur celui de la brave retraitée.
-Oh, oui, pardon. Elle va très bien, madame Iriguelet. A l’époque de l’acquisition d’Hortense –la plante- Albert Smith avait pensé que ce serait marrant de l’appeler comme sa femme, étant donné qu’elles avaient parfois le même caractère. Avec le temps, il eut vite l’impression que ni l’une ni l’autre n’avait goûté à la plaisanterie mais le nom était resté, à la plus grande satisfaction des clients amusés.
-Elle s’est remise de son lumbago ?
-Oui madame Iriguelet. Un peu de glace et un matelas dur, comme vous l’aviez dit madame Iriguelet.
-Tant mieux, la pauvre enfant ! Vous ne devriez pas la laisser faire autant d’effort dans son état monsieur Smith ! dit madame Iriguelet d’un ton de reproches.
-Je sais bien madame Iriguelet, mais elle n’en fait qu’à sa tête. Les hormones sans doute…
-Ahlala, les jeunes mamans ne font bien plus assez attention ! De mon temps, on savait se tenir quand on avait le ventre rond !
Albert Smith essaya d’imaginer une madame Iriguelet enceinte et s’empressa de changer de sujet :
-Et Mioumiou va bien ?
-Oh, la brave petite bête se porte comme un charme depuis que vous l’avez descendu de cette arbre. Il vous faudra repasser à la maison un de ces jours, je crois qu’il me reste des biscuits.
-Merci beaucoup madame Iriguelet. Les biscuits de madame Iriguelet, c’était un peu comme mordre dans le Paradis mais sans la barbe de Saint-Pierre pour vous chatouiller le palais.
-Ca vous fera vingt-cinq, madame Iriguelet.
-Comme d’habitude, monsieur Smith. Tenez, le compte tout rond, plus deux francs pour votre service.
-Merci madame Iriguelet. Madame Iriguelet était de ces vieilles femmes qui considéraient que le pourboire était le symbole même de la générosité humaine, que ce soit au bistrot du coin ou à la caisse du supermarché devant des vendeuses étonnées.
-Au revoir monsieur Smith.
-Au revoir madame Iriguelet. Mes amitiés à monsieur Henri.
-Je n’y manquerai pas, au revoir. »
Le gling gling signala la sortie de madame Iriguelet, et Albert Smith retourna aux préparatifs de l’ouverture complète de la boutique.
Il ne vit pas, dans son dos, l’épée apparaître brièvement dans les airs, clignoter comme si elle était destinée à permettre aux voitures de signaler qu’elles allaient tourner, et disparaître aussi vite qu’elle était apparue.
Sur son étagère, Hortense goba une mouche imprudente.
(1) Sauf Hortense ses jours de mauvaise humeur
(2) Qui n’était, lui, nullement indispensable, mais Albert Smith aimait à penser que donner l’image du fleuriste qu’en avait le client moyen le rassurait.
15:53 Publié dans Historiette | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
Barré
Un texte totalement barré que vous avez écrit hier, sans raison aucune que celle de vous occuper... ^^;
"Les histoires commencent toutes quelque part. Du moins ainsi le veut la tradition. Après tout, il est dur d’y avoir une continuité sans début auquel se raccrocher ; et on ne parle même pas d’une fin !
Pourtant, il reste parfois très difficile de déterminer où se situer le début. Dans l’imbroglio des évènements, le déchaînement des circonstances et l’avalanche de conséquences, il est même carrément impossible de remettre la main sur la première page de l’histoire, celle qu’on est pourtant sûr d’avoir tournée en premier.
Le fait est qu’un début n’est pas seulement celui auquel on s’attend, ni celui dont on se souvient. Parfois, il y a un début avant le début, et il ne s’agit pas du prologue. La plupart du temps, même, le début d’une histoire n’existe que grâce à la fin d’une histoire précédente. La fin deviendrait alors début et le début, une fin. Mais alors, comment commencer avec une fin ? Cela ne risque-t-il pas de provoquer une instabilité quantique dont l’univers a le secret ?
La question reste en suspend, sans début, ni fin (1) et il est fort peu probable qu’on trouve une réponse un jour. Et si tel était le cas, où serait l’intérêt ? Cela serait la fin de tout (2) et la fin du tout a un principe : elle n’a pas de début.
Et ne pas avoir de début, c’est embêtant. Prenons un schéma classique d’histoire qui implique un début pour ensuite cheminer vers son terme. Tiens, sauver le monde, par exemple, exemple classique s’il en est ! S’il n’y a pas de commencement, le héros ne peut continuer et arriver à la fin de l’histoire. Et sans fin, il n’y a…tout simplement rien. Ce serait comme marquer sur la couverture même que les méchants gagnaient à la fin(3).
Tout ceci soulève un autre débat intéressant : comment le héros sait-il qu’il lui revient de sauver le monde ? Oh, certains diront qu’ils ont droit à une annonce tout ce qu’il y a de plus honorable avec prophéties, voix divines et effets pyrotechniques du plus bel effet, mais cela compte-t-il vraiment ? Après tout, personne ne se réveille un beau matin avec l’idée de sauver le monde(4) !
Et pour que le monde ait besoin d’être sauvé, il faut bien qu’il y ait la résultante d’une conséquence ultérieure provoquant son besoin quasi maladif d’être sauvé. Et si l’on suit ce point de vue, où peut-on réellement placer le début de l’histoire ? Quand le héros réalise qu’il doit sauver le monde ? A la raison de ce sauvetage ? Ou doit-on remonter jusqu’à la création du monde lui-même, sans quoi il n’aurait jamais eu besoin d’être sauvé ?
Oui, trouver un début est difficile. Mais est-ce vraiment indispensable ? Les chroniqueurs vous répondront que oui. Mais les chroniqueurs doivent bien vivre. Aussi, en tant que début, se contentent-ils de trouver le bon moment. Pas celui qui déclenchera tout, pas forcément. Juste un moment parmi tant d’autres. L’important n’étant finalement pas le début de l’histoire, mais ce qu’il s’y passe.
Dans ce cas, un début en vaut un autre, non ?"
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(1) Et parfois sans queue ni tête.
(2) Y compris celle des haricots.
(3) Sauf qu’il n’y en avait pas.
(4) Sauf Norbert Claquenbois, qui avait un peu bu la veille et décidé que les tiroirs représentaient une infamie. Il n’aura certes pas sauvé le monde mais deux spatules coincées et un tire-bouchon. Même les ustensiles de cuisine ont leurs légendes.
Des fois, vous écrivez des trucs vraiment bizarres...
11:28 Publié dans Historiette | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
23.04.2008
Les honneurs
Comme promis, voici un second texte utilisant les même personnage que la nouvelle "Trois heures trente du matin". Ecrire sur eux vous plaît bien; peut-être parce que par ce biai vous pouvez glisser des éléments de votre vie tout en préservant le côté fictif du roman qui vous plaît tant. Si ça se trouve, vous allez régulièrement réutiliser ces personnages, du moins si l'inspiration est au rendez-vous.
Et vos lecteurs, qu'en pensent-ils?
Ah, et pour accompagner cette historiette, une chanson de Benabar que je trouve tout simplement magnifique:
http://www.deezer.com/track/537667
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Lorsque vous claquez la portière, vous voyez au nombre de voitures sur le parking que le gros du monde est déjà là. Derrière vous, votre moitié fouille dans son sac à main pour payer le chauffeur de taxi, qui ne tarde pas à s’en aller. Sans doute pour une course dans le périphérique et non pour un monde meilleur. Vous levez le nez, et plissez les yeux pour vous protéger du soleil ; le ciel est bleu, à peine un nuage à l’horizon. Ce n’est pas aujourd’hui que va avoir lieu la farandole des parapluies noirs. Tant pis pour le cliché.
En parlant de noir, vous les apercevez déjà, seuls ou en petits groupes en train de discuter sur le parvis du centre funéraire. Costumes et cravates noirs pour les hommes, tandis que leurs femmes s’accrochent à leur sac à main comme si il était la dernière chose qui les retenait à leur tailleur sombre en ce jour d’été. Ici et là, quelqu’un tranche dans la masse, avec son t-shirt certes noir mais pas spécialement chic ou sa robe grise que la vieille tante Georgia ne manquera sûrement pas de qualifier de trop légère pour un jour pareil. En voyant un des grands-pères suer dans son costume de circonstances, vous vous demandez bien pourquoi ; il fait presque trente degrés, et vous n’êtes pas sûr que la sueur n’aide à la dignité si chère à tante Georgia.
Personne ne vous a vu, aussi vous restez à l’écart encore un moment, guère pressé de céder aux éternelles embrassades familiales et à l’échange des formules de circonstances. Vous portez une simple chemise noire à manches courtes, votre veste sur le bras, et vous passez une main dans les épais cheveux que vous avez consentis à coiffer ce matin. Tant pis, ça ne vous allait pas, selon les dires de la personne qui vient doucement glisser son bras sous le vôtre :
« Je savais que tu finirais par faire ça. On y va, ou tu veux attendre encore un peu ? »
Vous demandez quel pourboire elle a laissé au chauffeur de taxi, et faites les gros yeux en entendant la réponse.
« Je n’avais plus de monnaie. Et puis c’est pas souvent qu’on prend un taxi, surtout pour un jour pareil. Et si monsieur n’avait pas la tête aussi dure, on aurait peut-être une voiture… »
D’aucun pourrait la trouver indélicate étant données les circonstances, mais vous la connaissez assez pour savoir que c’est sa manière à elle de se protéger, et de vous protéger vous par la même occasion. Vous préférez mille fois cette façon d’agir que de devoir supporter un énième « Oh, mon pauvre chéri, c’est si dur ! »…
« Oh, mon pauvre chéri, c’est si dur ! »
Vous n’avez même pas le temps de réfléchir à une réponse que vous voilà étouffé par les bras vénérables mais robustes de tante Georgia, qui vous avait repéré de loin de son œil d’aigle. Boule drapée de noir, elle vous paraît irréelle sous son chapeau à voilettes.
« Il était si jeune ! »
Vous aimeriez bien dire que quarante-neuf ans, c’est effectivement jeune pour mourir, surtout d’une crise cardiaque, mais elle est déjà occupée à plaquer trois baisers sonores sur les joues de votre moitié, qui ne perde pas pour autant son sourire de façade. Vous l’admirez. Tante Georgia déstabiliserait Droopy lui-même.
« C’est si gentil à vous d’être venue, ma chérie ! Cela fait si longtemps qu’on ne vous a vue ! »
La chérie ne répond pas, parce qu’elle sait que la tante ne l’écoutera pas ; d’ailleurs, cette dernière se précipite déjà avec des petits cris de compassions vers votre cousin William, qui vient d’arriver avec sa femme et leur petite fille, qui ferme déjà les eux, stoïque face à la déferlante de baisers mouillés qu’elle sent arriver.
La femme de vos rêves et vous en profitez pour vous éclipser et vous mêler au reste de la famille. Et que pleuvent les accolades, les poignées de mains, les baisers par trois sur les joues et les phrases toutes faites de ceux qui ne savent pas quoi dire un jour comme celui-ci. En vous voyant arriver, votre mère vous embrasse tendrement, et prend votre moitié dans ses bras, ce qu’elle n’avait encore jamais fait.
« Ton père est là-bas. » souffle votre mère en vous indiquant la rangée d’arbres qui bordent la cour. Laissant votre mère et sa « presque belle-fille » ensemble, vous marchez lentement dans les graviers, les mains dans les poches, le cœur vous ne savez trop où. Appuyé contre un tronc, votre géniteur semble plus petit que d’habitude dans sa jaquette noire. En voyant votre air surpris, il sourit faiblement :
« Tu connais ta mère… Elle adore me rendre chic quand elle le peut. »
Les yeux habituellement pétillants de cet homme que vous avez en face de vous ont beau être de la même couleur que le ciel, le temps y est à l’orage. Ses rares cheveux effilochés sur le crâne, votre père tire une dernière bouffée sur son cigarillo et le jette dans le cendrier prévu à cet effet. Emu, ne sachant trop quoi dire, vous bredouillez les questions habituelles et autres comment ça va, mais votre père se contente d’approcher et de venir vous serrer dans ses bras.
« Merci fils. Ne t’inquiète pas pour ton vieux père. Comment va ta jeune amie ? C’est gentil à elle d’être venue. »
Vous faites quelques pas ensemble, lui essuyant machinalement ses lunettes sur la manche de sa chemise, vous ne sachant trop que dire. Il vous propose un cigarillo que vous n’osez refuser ; vous le glisser dans votre poche tandis qu’il s’en allume un nouveau. Pour que votre père fume autant, c’est que plus rien ne sera jamais comme avant.
La cloche de l’église retentit, vous arrachant tous deux à vos rêveries, et il a une nouvelle fois un faible sourire :
« Les honneurs vont commencer. Allons-y. »
Dans la grande salle du centre funéraire, il fait plus frais qu’à l’extérieur, même si les grandes fenêtres intensifient les rayons du soleil. Tous les bancs ou presque sont pleins, et le pasteur monte sur l’estrade tandis que résonnent les notes du petit orgue installé dans le coin. Devant l’assemblée, le cercueil orné de fleurs, les gerbes et les photos du défunt cachent les vitraux que surplombe un Christ en bois clair qui vous semble moins sinistre que ses semblables vus partout ailleurs. Lorsque l’homme de Dieu commence l’éloge du mort en citant un passage de la Bible, vous vous demandez pourquoi une telle cérémonie quand il était de notoriété publique que votre oncle ne croyait nullement en toutes ces « bondieuseries », comme il le disait lui-même. Comme vous ne savez pas vous-même où vous en êtes avec ça, cela ne vous dérange pas, mais vous voyez votre sœur étouffer un soupir de révolte ; pour elle, la moindre référence religieuse est une insulte au défunt. Vous, vous supposez que si ça n’est peut-être pas ce qu’aurait voulu le corps étendu dans son cercueil, cela rassurera ses proches qui s’appuient sur la foi pour faire face à la douleur. En ce qui vous concerne, vous ne savez pas trop où vous appuyer, mais cela fait depuis toujours… Par contre, vous sentez la main de votre moitié se glisser dans la votre ; si vous ne savez où vous adosser, vous savez où vous retenir.
Après une vingtaine de minutes où le pasteur, un homme aux tempes grises et au sourire réconfortant, a fait l’éloge du plus jeune frère de votre père sans trop forcer sur les précitées « bondieuseries » -ce qui est tout à son honneur- vous commencez à nouveau à vous sentir…déplacé. Autour de vous, les gens prient, pleurent ou font face avec toute la dignité dont ils sont capables ; vous, vous ne savez pas comment faire. Ce n’est pas que vous ressentez rien, mais que vous n’avez aucune idée de comment l’exprimer.
Quand le pasteur décide malgré tout de citer un second passage de la Bible avant d’attaquer la conclusion des honneurs, vous n’y tenez plus : votre jambe s’agite toute seule, et vous avez l’impression d’étouffer, là sur votre banc au milieu de vos semblables si concernés. Comme toujours, votre chère et tendre remarque votre désarroi, et vous lisez dans son regard qu’elle vous couvrira.
Discrètement, vous vous levez, et comme vous êtes au premier rang sur les côtés, presque collé à la sortie, personne ne semble remarquer que vous vous levez pour sortir. Ce qui ne vous empêche pas d’imaginer le courant de rumeurs qui ne va pas tarder à se déclencher. Aucune importance : une fois à l’air libre, vous avez l’impression de respirer à nouveau. Défaisant les premiers boutons de votre chemise, vous faites quelques pas avant de vous asseoir sur le banc de pierre, à l’ombre d’un arbre.
« Toi aussi tu n’as pas tenu le coup ? »
Assise à côté de vous, une de vos cousines fume une cigarette. Elle a seize ans, et semble déplacée dans son ensemble noir. Elle en a d’ailleurs ôté le haut, révélant un de ces t-shirt bariolés que portent les adolescentes. La voir simplement elle-même vous semble bien plus de circonstances que tous ces gens qui s’astreignent à enfiler leurs plus beaux atours pour faire honneur au mort. En vous rappelant votre oncle en chemisette et salopette, vous esquissez un sourire.
« Tu fumes ? » demande l’adolescente en vous proposant son paquet. Vous déclinez l’offre, arguant que vous « avez ce qu’il vous faut ». Vous sortez de votre poche le cigarillo de votre père, qu’elle allume à son briquet. Soudain, la jeune fille rougit :
« Euh, tu ne le diras pas à mes parents, que je fume, hein ? Mon père s’en fout, mais ma mère piquerait une de ces crises… »
Vous la rassurez, parole de scout. Vous restez là un moment à tirer sur vos bâtons de mort respectifs, sans rien dire, profitant de l’ombre. Elle ne semble pas indifférente, à vrai dire elle semble très pensive et un peu triste, mais vous n’osez troubler le silence. De toute façon, c’est elle qui fait le premier pas :
« Je le connaissais pas beaucoup. Mais je l’aimais bien, il était sympa avec moi. »
Vous acquiescez, toujours sans rien dire ; il ronchonnait tout le temps, mais il était sympa avec tout le monde.
« De toute façon il était sympa avec tout le monde. » reprend-elle (tiens, vous l’aviez dit). « Mais je le connaissais pas assez. J’veux dire, je suis triste, mais quand je vois les autres, je me rends bien que je ne le suis sûrement pas autant que je le devrais. Que la vie continue déjà pour moi, que j’ai envie de retrouver mes amis ou de rentrer à la maison pour écouter de la bonne musique. Est-ce que c’est mal ? »
Vous ne savez pas trop quoi répondre, une fois de plus. Pour votre part, vous avez envie de retravailler un chapitre de votre livre qui vous paraît un peu léger par rapport aux autres, et de regarder le prochain épisode du coffret dvd qu’un ami vous a prêté. Finalement, c’est ce que vous lui dites. Après quelques secondes de réflexions, vous convenez tous deux que vous êtes bien tristes, mais pas comme les autres. Rassurés de ne pas être des monstres, vous échangez un sourire quand le reste de la famille sort en procession de la salle pour aller rejoindre le corbillard qui va conduire votre oncle dans sa dernière demeure.
Vous vous rappelez avoir serré votre sœur dans vos bras, échangé des paroles avec vos parents, repoussé la curieuse tante Georgia qui se demandait pourquoi « le pauvre petit avait quitté aussi précipitamment la cérémonie », serré des mains, embrassé des joues, écoutés des paroles de réconforts, en proférer vous-même par mimétisme, adressé un sourire d’encouragement à votre cousine qui se faisait tancer par sa mère pour une raison dont seules les mères connaissaient la cause… Ou vous croyez vous rappeler de tout ça.
Vous croyez aussi vous rappeler du traditionnel « thé de la mémoire » au restaurant du village, ou le brouhaha des conversations se mêlait aux trains qui passaient dans la gare toute proche. Vous croyez vous rappeler de votre père qui, sa petite-fille de cinq ans (la fille de votre frère) sur ses genoux, lui expliquait que si « papi avait l’air tout triste », c’était parce qu’il avait perdu son petit frère. Vous croyez vous rappeler avoir échangé quelques mots avec le pasteur, cordialement invité et se révélant être un homme d’une profonde humanité. Vous croyez vous rappeler de toutes ces choses que l’on vit à un enterrement.
Et vous vous rappelez de ses bras, à elle, qui viennent enlacer vos épaules, de son visage s’enfouissant dans votre cou et de ses cheveux qui vous chatouillent.
« Tu veux qu’on rentre ? Chez nous. »
Vous sentez sa main dans la vôtre, et si vous ne vous rappelez pas où vous être appuyé ce jour là, vous vous souviendrez toujours de celle qui vous retenait. Et, ses doigts mêlés aux vôtres, vous avez su –comme toujours- que vous étiez enfin vous-même, quelle que soit votre manière d’exprimer votre tristesse un jour pareil.
Alors, main dans la main, vous êtes rentrés chez vous.
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24.03.2008
Coeur de Neige
En fouillant ici et là, vous avez remis la main sur deux textes que vous aviez écrit il y a quelques temps et l’envie vous prend de les diffuser ici. Comme ça, sans raison. Vous êtes sur votre blog, vous faites ce que vous voulez. Même danser la gigue dans votre peignoir éponge vert si l’envie vous en prenait !
Heureusement pour le monde, l’envie ne vous en prend pas. Mais avant de mettre le premier des textes, il vous est nécessaire de faire un petit topo, car ces deux historiettes se passent dans l’univers d’un de vos jeux de rôles préférés (oui, vous aimez le jeu de rôles et vous le pratiquez ; vous l’aviez dit, vous êtes un être bourré de défauts !) et que sans aucune indication, les lecteurs qui ne connaissent pas et qui passeraient par ici ne comprendraient pas grand-chose.
Ce jdr (pour faire plus court), est sans doute le jdr français le plus connu : In Nomine Satanis/Magna Veritas. Pour faire court, cet excellent jdr propose aux joueurs d’incarner sur Terre et à notre époque des anges ou des démons dans un corps humain afin de secrètement s’affronter au nom du Grand Jeu instauré par Dieu. Outre le fait que ce jeu est à déconseiller aux croyants sans aucun humour, c’est un excellent univers bourré d’inventivité, d’humour et de références.
Dans ce jeu, outre Dieu (en retraite à la Bourboule) et Lucifer (qui déprime), anges et démons sont respectivement dirigés par un conseil d’Archanges et de Princes Démons. L’historiette que vous avez écrit ci-dessous utilise deux d’entre eux : Crocell, Prince Démon du Froid et Ange, Archange des Convertis.
Crocell est un Prince qui a chuté du Paradis…parce qu’il était influençable et qu’il s’ennuyait. Impulsif, c’est néanmoins un brave type, autant que faire ce peu pour un démon. Il aime assez les humains, le surf et la fondue savoyarde. Il aime aussi les bonnes blagues et fait preuve d’un caractère plutôt rebelle envers toute forme d’autorité. Comme son titre l’indique, il est chargé de faire le mal en ce monde en usant du froid, des avalanches, et tout ce genre de trucs.
Ange est un cas spécial. C’est la fille d’un ange et d’un démon, cas presque unique, qui a décidé de rejoindre le Paradis. Elle n’a même pas vingt ans mais pour un être supérieur, quelle importance ? Elle aime prendre l’apparence d’une séduisante jeune femme ou d’une petite fille à l’air innocent. Elle n’aime pas l’intégrisme dont font preuve certains de ses collègues archanges et son rôle est d’accorder la rédemption aux démons qui la demandent et qui en sont jugés dignes.
Si après ces quelques lignes vous ne passez pas pour un fou qui passe des heures dans les caves de ses amis à disséquer des chèvres, vous pouvez donc enfin laisser place à la petite nouvelle que vous aviez écrite il y a quelques temps…
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Cœur de Neige
Le vent fouettait son visage alors qu’il s’élevait dans les airs. Plus haut, toujours plus haut dans un ciel bleu empli d’une pureté qu’il avait depuis longtemps perdue. Mais tandis qu’il filait à toute vitesse dans les airs, dans cette étendue claire et limpide dépourvue de nuages, ils se sentait enfin libre.
Oh, l’espace d’un instant seulement ; le temps d’un frisson, il avait un aperçu de cette liberté qu’il ne pourrait jamais avoir. Etre libre… C’est ce qu’il leur avait promis quand ils l’avaient suivi. Et aujourd’hui…
Lorsque sa planche de snowboard reprit contact avec le sol dans une réception impeccable, Crocell, Prince Démon du Froid, se dit que décidemment ce n’était pas dans son habitude d’être aussi philosophe. Glissant avec grâce et maîtrise sur la neige au milieu de sportifs admiratifs, le seigneur des glaces se dit qu’il avait surtout besoin d’un bon chocolat.
N’empêche, cette liberté…
Crocell ne comprit pas comment cela put se produire : il n’y avait pourtant aucun obstacle l’instant d’avant, mais la petite fille qui se tenait, maladroite, sur de petits skis roses, lui coupait bine le passage.
Il est évident qu’en temps normal, en bon démon qu’il était, le Prince ne se serait guère soucié d’une telle situation. Sauf que ces temps il réfléchissait beaucoup, ce dont il n’avait guère l'habitude. En plus, ce n’était qu’une enfant. Donc un être innocent qui n’apporterait pas grand-chose aux forces du mal avec un grand « M ». Et puis zut, il n’était pas du genre à shooter une mioche de sang froid tout de même (si l’on peut dire) ! Pas comme l’autre débile qui s’échauffait pour un rien.
Tout à ses réflexions, Crocell décida de contourner le problème, c’est-à-dire l’obstacle. Pour un Prince Démon, autant dire que ça ne posait pas de grande difficulté. Même si en ce qui le concernait, ce genre de tergiversations cérébrales ne lui étaient pas coutumières…
Quoiqu’il en soit, dans un réflexe aussi fulgurant que maîtrisé (hé, c’était un Prince, tout de même !), il évita l’enfant apeurée. Qui n’était pas apeurée du tout d’ailleurs. Même pas inquiète. A vrai dire elle semblait bien ne pas avoir remarqué le bolide en snow qui lui était passé au raz du bonnet en un grand souffle d’air froid. Même qu’elle continua son petit bonhomme de chemin, l’air concentrée, flageolant sur ses petits skis de débutante.
S’arrêtant net, Crocell l’observa un moment dans sa descente en grommelant quelque chose à propos de sales mioches ingrats et qu’on ne l’y reprendrait plus parce que nom d’une pipe s’il ne pouvait même plus s’éclater sans se soucier de gamins abrutis où allait le monde! D’ailleurs, personne d’autre sur la piste n’avait fait mine de remarquer son action digne d’un des meilleurs films sur la glisse en montagne (meilleur en fait ; le Croc’ en aurait remontré à pas mal de ces cascadeurs du dimanche). Décidemment, il y avait quelque chose de bizarre… Remettant ses lunettes, Crocell se donna une impulsion et reprit sa descente en direction de la station.
Il avait vraiment besoin d’un chocolat…
• • •
Attablé dans le restaurant de la station, en tête à tête avec un chocolat tiède, le Prince du Froid cogitait sévère, encore une fois assailli par de sombres pensées. Bon, o.k, il avait pas à s’plaindre : il avait un boulot plutôt cool si on mettait de côté tout le bordel administratif et certains collègues dirigistes, surtout l’autre allumette là. Après tout il avait pas mal de pouvoir, des serviteurs aussi branchouilles que lui, il pouvait se lâcher, se bastonner avec des youyous de temps en temps, bouffer de la fondue, l’éclate quoi !
Enfin, l’éclate relative, surtout ces temps-ci. D’autant plus que la vie de Prince Démon c’était pas d’la tarte. D’autant plus depuis le coup de pute de l’enfoiré et de ses infiltrés et toute cette histoire de crise démoniaque. Non, Crocell n’avait pas la vie facile depuis peu. Et y a pas à dire, jouer le bourrin branché, au fil du temps ça devient plus réducteur que synonyme de liberté.
La liberté ; lui filant dans les airs, avec le ciel comme seule contrainte…
Crocell se fendit d’un soupir, réfrigérant son chocolat pour le coup. A ajouter à ses malheurs, on pouvait citer le charger de comm’ de Baalberith qui l’attendait en bas de la piste. Comme quoi le Conseil trouvait « que Crocell passait un peu trop de temps sur Terre à s’amuser et que, franchement, il pourrait se bouger un peu niveau projets démoniaques. Vous êtes un Prince des Enfers, pas seulement un rigolo que diable ! ». Le maître du froid avait pris bonne note avant de décapiter le bonhomme d’un coup de planche maudite (dans un endroit discret bien évidemment ; « mais si mon cher je vous assure, j’ai perdu mon bonnet entre ces arbres. Non ça ne me dérange pas si vous me délivrer votre message pendant que je cherche… »
. Sur le coup ça l’avait défoulé (Crocell, pas le Baalberith qui en était resté tout étêté avant de disparaître). Mais au final, ça l’embêtait plus qu’autre chose. Dézinguer ce pauvre diable n’allait pas arranger ses soucis. D’un autre côté, Crocell avait toujours été partant de l’impulsivité ; on se défoulait un bon coup quitte à vaguement s’expliquer plus tard s’il restait des survivants…
Nan, c’qu’il lui fallait maintenant, c’était une bonne fondue savoyarde. Il allait prendre commande lorsqu’il la vit entrer…
• • •
Jeune, pas plus de vingt ans, elle semblait déplacée dans sa doudoune noire qui ne cachait pas sa frêle stature. Révélateurs d’un manque d’habitude à l’exposition hivernale, des joues rosées et un petit nez rouge en trompette tranchaient avec sa peau sommes toutes assez pâle. De longs cheveux noirs encadraient un visage fin et délicat. Plus que son attitude, qui démontrait qu’elle n’était pas dans son milieu naturel, ce furent ses yeux qui frappèrent le Prince. Des yeux clairs, aussi limpides que le ciel qu’il fendait d’un saut et aussi purs que la neige, la froideur en moins. D’un pas hésitant, elle s’approcha de la table du démon et le dévisagea des pieds à la tête, avant de demander d’une voix douce et timide si la place était prise.
Deux choses surprirent Crocell.
Premièrement, il n’avait pas envie de lui sauter dessus sans consentement là tout de suite sur la table, ou du moins dans un endroit plus discret.
Deuxièmement, il se sentit gêné. Concept qui lui était totalement étranger. Il se retrouva à marmonner son assentiment et resta de glace tandis que la superbe créature s’installait tranquillement face à lui.
-Je vous remercie. Je suis arrivée aujourd’hui à la station et je ne connais personne. Et vous m’aviez l’air d’un charmant garçon…dit-elle, visiblement gênée elle aussi et déroutée de l’être réellement.
« Hein ? » pensa Crocell interdit. « Ca doit être le sourire… Ce dentifrice humain rend vraiment mes dents étincelantes. Houlà, est-c’que j’ai bonne haleine d’ailleurs ? Bon sang mais qu’est-ce que je raconte… »
S’accrochant à la théorie du charmant sourire, le Prince en décocha un des plus charmeurs qu’il avait en réserve :
-Euh… Je t’en prie… J’allais commander une fondue. Au fromage. Fondu je crois… Ca te dit ? « Merde. Comme entrée en matière y a mieux… ».
L’inconnue se fendit d’un sourire à son tour :
-De la fondue ? Vraiment ? J’en avais encore jamais mangée ! Avec plaisir !
Trois heures plus tard, ils discutaient toujours autour d’un caquelon désormais vide, leurs estomacs contentés et leurs yeux brillants. Le patron vous servait de ces petits alcools maisons… Incroyable ce qu’une humaine pouvait être attirante, se disait la partie de Crocell qui avait encore vaguement conscience de ses capacités cognitives. C’était pas arrivé depuis celle qu’avait foutu le bordel avec l’autre allume-cigare (Crocell ricana en songeant à son cher frère Belial, Prince du Feu). En temps normal, Crocell n’aurait jamais perdu de temps dans un processus de séduction aussi développé ; il se serait contenté d’emballer la fille et en aurait rapidement profité dans un endroit discret avant de passer à autre chose. Mais là, il y avait plus à en tirer, il le sentait.
Ils parlèrent de tout et de rien, de rien et de tout, bien que Crocell soit plus tard incapable de se remémorer quoi ; des trucs sans importances sans doute, le baratin habituel.
Toujours est-il que de fil en aiguille, de coup d’œil timide en frôlements de mains qui l’étaient tout autant (à ce stade, un soupçon de démon subsistait encore quelque part chez le Prince : il était en train de caresser la main d’une femme ? D’une simple humaine en plus ? Lui qui arrachait la tête des gens d’une pichenette ?!? Mais cette partie là de Crocell finit par céder devant des instincts plus ancestraux que n’importe quelle chute, majuscule ou pas…, ils se retrouvèrent devant la porte de la chambre que Crocell avait louée (occupée plutôt ; il n’allait pas payer non plus !), à se dévisager comme s’ils étaient les deux seuls bonhommes de neige existant sous le petit globe de plastique industriel (mais si, ceux qu’on renverse pour faire tomber les petits flocons synthétiques).
-Heu…commença Crocell, brillant.
-Chut ! Elle lui apposa un doigt sur les lèvres. Alors que la main de Crocell, dos à la porte, tournait la poignée, elle se serra contre lui. Sans un mot, ils s’engouffrèrent dans la pièce.
• • •
-Tu es le premier, lui chuchota-t-elle au creux de l’oreille alors qu’ils roulaient sur le lit défait.
-Je serai doux… Et il réalisa qu’il ne mentait pas.
• • •
-Mff… Crocell grogna et changea de position lorsqu’il lui sembla entendre un bruit de porte qu’on referme doucement. Il finit par ouvrir un œil aveuglé par le soleil matinal qui pénétrait dans la chambre et se mis sur le côté. Où, à sa grande surprise, il ne découvrit personne.
-Bordel ! s’exclama-t-il. La sale petite… Il sauta hors du lit, enfila un caleçon (on a beau être un démon, on en perd pas pour autant toute dignité ) et se précipita dans le couloir. Aucune trace d’elle. Apercevant un mouvement, il baissa la tête et toisa une petite fille qui trottinait dans le couloir.
-Hé toi ! Oui, tu n’aurais pas vu une jeune femme sortir de cette chambre ?
La gamine se concentra un instant, tirant légèrement la langue sous l’effort de la réflexion :
-Nan, z’ai pas vu de très jolie mademoiselle.
Lui jetant un regard noir, Crocell se précipita en direction des escaliers. Il n’avait pas reconnu la petite fille qu’il avait failli percuter la veille.
• • •
Quand Crocell revint dans la chambre, dépité et passablement de mauvaise humeur, son petit réveil de poche diffusait sa mélodie matinale habituelle : « Un chapeau gris, une écharpe rouge voici… ».
-Conneries ! Crocell envoya valdinguer l’appareil : « … nez rouge…xrtz..biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip… ». Le Prince le shoota dans un coin de la pièce; merde, et en plus c’était son préféré ! Celui avec ce vieux héros de dessin animé pour gosses. Il s’assit sur le lit (Crocell, pas le vieux héros), la tête entre les mains. Puis il passa l’une d’elle sur la place qu’elle avait occupée cette nuit, oui il en était sûr et non monsieur il n’était pas fou ! Elle était encore chaude, dégageant le souvenir d’une nuit en dehors du temps.
D’une nuit de liberté.
Soudain, Crocell éclata de rire. Il se releva et, cherchant dans un coin de la pièce, il retrouva le réveil. Se rasseyant, le Prince du froid, un seigneur des enfers craint et puissant empli de rage et de pouvoir, entreprit de réparer l’objet en sifflotant : « …voici Bouli et son petit nez rouge... ».
• • •
Eloignant sa tête de la porte à travers laquelle elle écoutait, la petite fille sourit avant de continuer sans chemin. Décidemment elle en avait apprises des choses en quelques heures. Pour un défi, c’était un défi. Le vieux ne lui avait pas confié n’importe qui… Mais bon, elle aimait les défis de toute façon. Et les défis, c’était plus ou moins son job… Et Dieu qu’elle aimait apprendre ! Décidemment, elle était loin d’avoir tout expérimenté. Elle sourit à nouveau : ça promettait d’être intéressant…
• • •
Quelques instants plus tard, une jeune femme vêtue de noire, aux longs cheveux de la même teinte et au regard songeur sortit de la station. Elle souriait toujours, du rose aux joues.
Et cette fois, ce n’était pas à cause du froid.
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21.03.2008
Trois heures trente, seconde partie
Voici la seconde et dernière partie de cette petite histoire improvisée, j'espère que ça vous aura plu! ^_^;
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"Fausse alerte. Le souffle de votre compagne redevient rapidement régulier. Sans trop savoir pourquoi, vous n’avez pas particulièrement envie qu’elle se réveille maintenant. Ca signifierait discuter, et vous n’en avez pas franchement envie. D’autant plus qu’elle critiquerait votre sale manie avant de vous piquer derechef une cigarette. Allez comprendre…
Toujours avec le moins de bruit possible, vous déposez votre bâton de la mort dans le cendrier et attrapez l’ordinateur portable qui traîne en permanence sous votre lit quand vous ne l’utilisez pas. Assis en tailleurs sur votre bord de lit, la machine qui démarre sur vos genoux, vous enfoncez vos fidèles écouteurs dans vos oreilles et clignez des yeux devant la lumière de l’écran. Votre premier réflexe est d’enclencher votre playlist, et la musique s’écoule dans votre tête, contribuant à vous calmer. Cela fait longtemps que vous n’avez pas eu besoin de recourir aux médicaments prescrits par votre psychiatre, et vous aimeriez bien que cela continue.
Perdu dans vos pensées, vous ne savez même pas pourquoi vous l’avez allumé, votre ordinateur. En fait, c’est devenu une sorte de réflexe moderne qui vous effraie. Vous ne savez pas quoi faire ? Zou, vous allumez le pc ! Alors que vous avez des bouquins à lire, des textes à écrire et tant d’autres choses à faire, vous vous retrouvez à errer bêtement sur le net, à relire les mêmes informations et à, avouons-le, perdre votre temps. C’est terrifiant. Cela dit, vous croyez voir que l’un de vos dessinateurs préférés à posté une nouvelle note (les auteurs de bds, comme les écrivains et les proxénètes, possèdent un rythme de vie plus ou moins irrégulier)…
Vous esquissez un sourire…et manquez vos étouffer sous la surprise lorsque deux bras viennent entourer vos épaules pour plaquer les mains froides qu’ils ont au bout contre votre torse (qui n’avait rien demandé à personne).
« Tu ne dors pas ? »
Parfois, la perspicacité de la créature de vos rêves vous étonne, tout comme les phrases toutes faites que les gens emploient. Vous ne dormez pas assis en tailleurs, que vous sachiez ! Vous préparez une remarque acide dont vous avez le secret, mais son souffle chaud dans votre cou vous radoucit (voilà où est passée toute la chaleur qu’elle vous a vampirisé !).
Décidée à vous agacez, la demoiselle vous débarrasse de vos précieux écouteurs et chuchote exagérément fort dans votre oreille :
« Houhou ? Qu’est-ce que tu fais ? »
Sans attendre de réponse –comme à son habitude- elle pose sa tête sur votre épaule, encercle votre ventre (moins d’athlète celui-là) de ses bras nus et lit par-dessus votre dos, ce que vous détestez. Elle sait que vous détestez. Vous savez qu’elle sait que vous détestez. Elle sait que vous savez qu’elle sait que vous détestez. C’est beau, la vie de couple.
« Ce type est marrant, même à trois heures… » Elle jette un bref coup d’œil sur le réveil. « …trois heures trente sept du matin. » Elle parle de la note de blog. Vous, vous êtes marrant tout le temps, tout le monde le sait ! « Tu vas rester assis comme ça encore longtemps ? »
Sans écouter la réponse que vous commencez à balbutiez, elle baille et fait le tour pour se lever.
« Du coup, j’ai soif. T’as fumé, toi ! »
Vous ne niez pas, occupé à la contemplez, vêtue d’une petite culotte blanche et d’un de vos vieux t-shirt (ça vous apprendra à lui offrir la somptueuse nuisette de ses rêves à son dernier anniversaire, tiens…). Sans cesser de bailler à s’en décrocher la mâchoire, elle se sert un verre d’eau à la cuisine ; vous entendez l’eau cogner contre le métal de l’évier. Lorsqu’elle revient, c’est pour s’emparer de la cigarette qui se consume dans votre cendrier et la coincer entre ses lèvres.
A vos protestations, elle réponde par le haussement de sourcil qui fait que vous damneriez pour elle sans hésiter une seule seconde :
« Pour moi c’est pas pareil. Tu sais très bien que ça te fait tousser ! »
Elle s’assied à vos côtés, l’une de ses longues jambes par-dessus l’autre.
« Qu’est-ce que tu as ? Je ne t’ai pas assez fatigué tout à l’heure ? » Elle glousse, de ce petit rire qui a fait chaviré votre cœur il y a trois ans.
Mais ce soir, les angoisses sont là, et vous ne savez pas comment les partager. Vous tentez de lui dire que vous voulez rester seul, pour vous apitoyer tranquillement sur votre sort et toutes ces choses que l’on fait lorsqu’on a l’impression que le monde entier vous en veut à vous, personnellement. Et cette histoire de livre vous trotte dans la tête. Votre éditeur n’est guère loquace, et vous ne savez toujours pas comment interpréter les « Hon hon » du bonhomme lorsqu’il feuilletait distraitement votre dernier chapitre.
Vous avez envie de parler, de déverser votre peur irraisonnée en la partageant avec votre cher amour, de vous laissez happer par la spirale infernale, de casser des assiettes et de repartir chez votre mère qui réussit, elle, très bien le gâteau au chocolat (votre compagne s’entend avec les fours comme vous avec les briquets). Malgré votre appartement, malgré la splendide et aimante –bien que taquine- créature qui partage votre vie, malgré votre chat qui dort dans une de vos vieilles pantoufles en ronflant, vous avez la furieuse envie de vous lever, de renverser quelques meubles (mais pas des gros meubles, vous avez le dos fragile) et de claquer la porte pour vous enfuir. Partir loin, comme vous faisiez avant lorsque quelque chose vous donnait la sensation d’étouffer. D’être emprisonné, de rester bloqué. Incompris.
Vous allez ouvrir la bouche, vous allez lâcher la bombe, persuadé que c’est la seule chose à faire…lorsque votre compagne ferme délicatement l’écran de votre ordinateur pour venir vous embrasser dans le cou.
« Et si on recommençait ce qu’on a fait tout à l’heure, mmhm ? »
Vous vous laissez entraînez sous les draps tandis que vos mains se glissent sous votre vieux t-shirt qu’elle porte et dont elle dit tant aimer la fragrance rassurante. Et soudain, vous n’avez plus peur. Vous vous sentez bien. Les angoisses ne sont pas parties, elles reviendront sans doute. Mais vous êtes enfin chez vous.
Il est passé trois heures trente du matin, et tout va bien."
22:07 Publié dans Historiette | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
Trois heures trente, première partie
Pour changer un peu, vous avez décidé de publier ici une historiette qui vous trotte dans la tête depuis quelques heures. Vous n'avez aucun plan; comme d'habitude, vous laissez les mots venir les uns après les autres, au gré de votre inspiration. Vous ne savez pas pourquoi vous avez eu envie d'écrire une telle histoire, mais le fait que quand l'inspiration toque à la porte, on ne la laisse pas poireauter sous le porche.
Une précision cependant: l'histoire qui suit est écrite à la forme du "vous", comme vous en avez l'habitude, mais aucun des personnages n'est réel (la preuve: vous ne fumez pas, vous). Du coup, le "vous/narrateur" n'est pas...vous, et la créature de ses rêves n'existe pas non plus. Vous dites ça pour qu'aucun de vos chers amis qui passent dans le coin ne se fassent des idées comme à leur habitude.
Sur ce, voici la première partie!
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"Votre main émerge à tâtons de la couverture pour agripper mollement le réveil matin qui lui faiblement sur votre petite table de nuit du dix-neuvième. Après votre main, c’est l’un de vos yeux –celui que vous sacrifiez à la lumière après de longues heures dans l’obscurité- qui suit pour se poser sur l’heure : trois heures trente du matin.
Ouais. Super. Vous n’avez pas besoin de faire un dessin pour expliquer la situation : vous n’arrivez pas à dormir. La créature qui dort à vos côtés monopolise le gros des draps et, comme d’habitude, a vampirisé toute la douce chaleur de votre corps d’athlète (bon, d’accord, un athlète sur le retour qui se laisserait aller un chouïa sur le chocolat devant le film du vendredi soir, mais un athlète quand même) en y collant des petits pieds aussi glacés que le regard de votre ancien professeur de mathématiques lorsque vous aviez oublié votre compas.
Bon, il est trois heures trente du matin et vous n’avez pas encore fermé l’œil. Ou en tout cas, vous n’avez pas dormi. Peut-être est-ce parce que les voisins du dessus ont encore laissé éclater leurs différents pour le grand ravissement de vos oreilles curieuses avant de se réconcilier tout aussi brillamment, ou parce que ces réconciliations là ont déteint sur l’humeur de la créature de vos rêves qui s’est soudainement sentie très câline. Ou alors vous n’auriez pas dû boire ces tasses de café avant de vous mettre au lit. Ou peut-être encore est-ce votre imagination débordante qui n’arrête pas de travailler sur votre prochain projet attendant tranquillement d’être présenté à un éditeur qui saura voir le génie visionnaire dont vous faites preuve. Si si, visionnaire, parfaitement !
Mais visionnaire ou pas, vous ne pouvez pas dormir. Silencieusement, avec autant de précaution qu’un lapin dans un terrier de renards, vous vous glissez totalement hors des draps. Votre chère et tendre, bien qu’endormie, saute sur l’occasion pour s’enrouler dans l’entier des draps. Tant pis, vous irez chercher une couverture plus tard dans l’armoire. Vous espérez simplement qu’il n’y aura pas que celle que tante Josiane vous a tricoté pour Noël dernier, la laine irrite votre peau de pêche (pêche d’athlète, comme on le sait).
Du coup, vous vous retrouvez en boxer assis sur la portion de matelas qui vous est allouée dans le deux pièces et demi que vous partagez avec la créature de rêve. Le coude sur la cuisse, le me


