Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Historiette

  • War. War never ends.

    Cela faisait longtemps hein?

    ______________________________________________________________________________

     

    Les nerfs aux aguets, vous faites les cents pas dans la cabine d'ascenseur bringuebalante, ce qui n'est pas facile : vous passez votre temps à vous cogner l'épaule contre une cloison, et vous êtes gêné par le manche de la batte de base-ball accrochée à votre ceinture. Levant le nez, vous contrôlez le décompte : plus que deux étages maintenant. Votre reflet dans le miroir vous renvoie l'air d'un type qui s'attend à voir l'enfer mais qui sait que c'est nécessaire. Barbe et cheveux fraîchement raccourcis pour éviter les prises trop faciles -et puis ils auront le temps de repousser là en-bas-, lunettes renforcées par un scotch épais, casque de vélo et protections de rollers aux bras et aux genoux. Vous avez hésitez à descendre en chaussures de ski, mais la puissance n'aurait pas équilibré la perte de mobilité, cette dernière s'avérant cruciale. Et puis vous ne possédez pas de chaussures de ski, peu enthousiaste à l'idée de posséder un objet de plus capable de signer votre arrêt de mort à l'aide d'un sapin habilement placé sur la piste (1). Un bâton aurait pu servir ; bien aiguisé, le bout pointu peut faire des dégâts, et la dragonne rendrait plus difficile la possibilité d'un désarmement. Mais la batte de base-ball achetée aux puces fera l'affaire, faute de mieux. On ne peut pas dire que vous croulez sous les armes à la maison, pour la même raison qu'on n'y trouve pas de chaussures de ski.

     

    Ding, vous y êtes. Difficile d'aller plus bas, et vous avez laissé l'enfer quelques étages au-dessus. Bon sang, ce que vous pouvez détester ce jour fatidique... Toutes les deux semaines, voilà qu'il revient avec la pérennité implacable d'un contrôleur des impôts, la profonde humanité en moins. Déjà, quelque chose en l'air est différent lorsque les portes s'ouvrent sur un couloir sombre, chichement éclairé d'une ampoule rougeoyante qui clignote en grésillant. Et il ne s'agit pas de l'air si propre à la cave, entre le moisi léger, le vieux bois et la poussière, qui fait remonter en vous toutes les madeleines de Proust de l'enfance (2). Non, c'est l'air vicié de la mort, dans lequel stagne la terreur, qui s'infiltre dans vos narines comme si du wasabi décidait d'y forcer le passage pour remonter jusqu'à votre cerveau et faire se redresser sur votre tête chacun de vos cheveux dans un réflexe primal. Vos bras ont d'ailleurs doublés de volume sous l'effet de la chair de poule, et vous luttez contre une forte envie de vous déplacer accroupi en poussant des « Hou hou » à la recherche de quelque chose à épouiller. Vous étiez bien mieux en haut, à l'abri de votre appartement, où ce genre de choses n'arrive jamais (ce qui ne vous empêche pas de manquer y passer par maladresse au moins trois fois par semaine ; si vous deviez y passer un jour, voilà qui devrait donner l'apparence d'une étonnante scène de crime pour des policiers confondus).

     

    Les portes de l'ascenseur se referment presque, avant de repartir dans l'autre sens et de se mettre à ce petit mouvement perpétuel de la cabine en mauvaise état alors qu'elle avait très bien fonctionné pour les six étages précédents. Comme si quelque chose dans « la zone » perturbait tout outil technologique dépassant mille huit cents. Vous sortez votre téléphone, qui ne vous sera utile que pour sa lampe de poche -du moins si elle se décide à marcher- et sa musique, des fois que vous ayez envie d'une bande-son à propos. Mais le silence est votre ami, pour mieux y repérer les dangers ; on reconnaît souvent les débutants à leurs écouteurs, qu'on retrouve en train de se traîner hagards dans les couloirs des jours plus tard (3). Vous frissonnez comme la proie ancestrale dans la jungle millénaire, du genre de celle qui s'attend à voir débouler un prédateur plein de dents et plein de pattes de derrière le moindre rocher. Ce qui explique votre méfiance vis-à-vis des araignées : beaucoup trop de pattes pour être honnêtes. Mais vous préféreriez être plongé dans un terrarium de mygales plutôt que d'affronter ce rituel bimensuel. On qualifie les âges anciens de barbares, mais l'époque actuelle n'est pas sans son lot d'épreuves sanglantes dignes de figurer dans la dernière série de romans dystopiques pour jeunes lecteurs à la mode.

     

    Lentement, un pas après l'autre, votre nez frémissant comme celui d'une souris qui sait que la mort aux rats n'est pas loin, vous vous mettez à progresser. Vos mains suintent terriblement, mais vous avez pensé à mettre des gants, qui en ont plus l'avantage de ne pas laisser d'empreintes. Bien que la police ne se risque habituellement jamais ici ; il y a des querelles qui sont trop terribles pour être résolues autrement que par le peuple, et il en va ainsi des querelles de voisinage. On ne verrait pas un officier mettre les pieds ici, à moins que ce cela ne soit pour les mêmes raisons que tout le monde ; et dans ce cas, un badge ne lui servirait à rien, et un port d'arme ne serait qu'un léger avantage. Vous, vous avez confiance en la batte. Vous l'avez appelée Thérèse, parce que vous avez cru comprendre que les guerrières nommaient leurs outils de prédilection. On disait même qu'ils dormait avec, ce que vous ne trouviez guère pratique. Thérèse vous avait bien servi jusqu'ici, et vous espériez qu'elle continuerait de le faire encore longtemps. Il y avait encore la dent de madame Glauss plantée dans le bois : impossible de l'enlever.

     

    La première attaque vint du flanc. Attiré par une silhouette plus loin en avant, vous aviez ralenti votre allure pour mettre un genou à terre et sortir la sarbacane de votre poche, du genre de celles qu'on trouvait dans les bombes explosives à Nouvel An. Mais à la place des boules en papier, vous avez opté par des punaises trempées dans du curare. C'est risqué, les avaler par mégarde s'avérerait fatal, mais une bonne arme à distance peut faire la différence entre la vie et la mort lorsque l'effet de surprise est avec vous. Plissant un œil dans la moitié de jumelle scotché sur la sarbacane, vous prenez soigneusement le temps de mettre votre victime dans la ligne de mire. Pas de sommation : vous avez appris le premier jour que c'était inutile. Ici, c'était tué ou être tué : l'enjeu était trop précieux. Mais cela ne vous empêcha pas de manquer y passer : concentré sur ce que vous pensiez être une proie inconsciente de votre présence (sans doute une vieille séparée de son troupeau à joggings fluo, permanentes et bâtons de marches, ou un vieux qui avait égaré sa canne), vous n'avez pas vu venir la véritable menace, et madame Decker du cinquième se jeta sur vous en crachotant entre ses dents. Elle s'était caché eentre deux compteurs sur les côtés, et travaillait sans doute de concert avec l'autre ; de telles alliances avaient parfois lieu, lorsqu'il fallait trouver assez de viande pour survivre jusqu'à la semaine suivante.

     

    « Petit futée... » grommelez-vous entre vos lèvres Heureusement, ses dents se plantèrent dans votre protection de poignet, et une torsion suffit à lui arracher son dentier. Sans lui laisser le temps de se reprendre, vous abattez Thérèse une fois, puis deux, puis trois. Enfin, lorsque qu'il devient impossible de différencier son visage d'un dégâts des eaux usées sur le mur, vous arrêtez. Il est inutile de vous acharner, conserver ses forces est important. Vous avalez une rasade de la bouteille d'eau que vous apportez toujours dans ces expéditions, de même que des vivres pour au moins cinq jours et trois gros bouquins (qui peuvent servir de projectiles dans les cas les plus désespérés, voire servir à faire un feu pour se réchauffer la nuit dans un réduit isolé). Le ou la comparse de votre prédatrice manquée s'est enfui sans demander sans reste en poussant des hurlement de déments. Et tandis que vous tendez l'oreille, c'est tout le taudis qui résonne des grognements, des appels à l'aide étouffés, des gros mots et des dernières paroles ; parfois, il ne s'agit plus que du « scritch scritch » d'une mine sur un post-it, occupée à rédiger un dernier message haineux avec au moins deux fautes d'orthographe.

     

    C'est d'ailleurs ce qui vous a amené ici, aujourd'hui. Le petit mot dans l'ascenseur. Celui qui a tout commencé, une fois de plus. Monsieur Decker avait encore pris les clefs de madame Denis, ce qui bousculait tout le planning. Alors aujourd'hui, tout le monde se lançait dans la curée ; le lendemain, on se saluerait de nouveau devant les boîtes aux lettres, l'air de rien, en attendant que les nouveaux locataires emménagent. C'était le cruel cycle de la vie, nécessaire lorsqu'il s'agissait de faire peau neuve. Et vous ne pouviez pas attendre une phase de plus, pas avec le panier qui débordait chez vous au point que vous songiez à balancer ni vu ni connu une chaussette dans les toilettes de temps en temps. Non, on n'échappait pas à son destin. Il vous fallait ces clefs, coûte que coûte.

     

    C'était le jour de la lessive.

     

    ________________________________________________________________________________

     

    1) Beaucoup s'imaginent que le suisse standard naît avec des skis aux pieds, une montre au poignait et un goût certain pour la fondue, mais il n'en est rien. Vous arrivez systématiquement en avance, vous vous méfiez du fromage fondu et, du temps des camps de ski de votre enfance, les élèves étaient séparés en quatre groupes : celui des forts, celui des intermédiaires, celui des débutants et celui rien que pour vous avec un moniteur que l'étendue de vos talents finissait systématiquement par déprimer avant de le pousser à noyer sa souffrance dans une tasse de chocolat chaud (probablement accompagnée d'un petit remontant).

    2) Enfin, toutes celles qui concernaient la cave et ce qu'on vous y envoyait y chercher. Des patates de Proust, plutôt.

    3) Les écouteurs, pas les gens. On ne retrouvait jamais les gens.

     

  • La boîte à monstres

    Ma parole, une nouvelle historiette, cela faisait longtemps! J'en ponds rarement, mais j'aime bien quand ça arrive. C'est toujours chouette de se replonger dans cet univers. ^-^ (Petit rappel: ce qui est catégorisé comme historiette n'est pas ma vie, même si je m'en inspire.  Je ne ne suis pas auteur, je suis célibataire, et je n'ai pas de chat. MAIS il se peut que j'ai un peignoir vert. -->)
              ____________________________________________________________________________

    De toutes les tâches de votre (relativement) paisible vie quotidienne, peu vous confondent autant que celle qui consiste simplement à relever son courrier. Ce qui, chez vous, relève de la discipline olympique. Vous envisagez de vous doper histoire de récupérer votre courrier à temps, tellement cet acte anodin vous met dans tous vous états. Déjà, il vous faut mettre le nez hors de votre appartement ce qui, certains jours, n'est pas évident. Vous vous accrochez alors à votre manuscrit en cours/tasse de thé/brosse à dent comme une moule à son rocher (mais une moule avec des dents propres). Ce qui vous poussez à vous habiller les jours de bouclage, soit à passer votre vieux peignoir vert et à vous glisser dans les couloirs comme un fantôme pelucheux au mal de mer. En espérant que vous ne croiserez aucun voisin bien décidé à vous parler-du-temps-qu'il-fait alors que vous comptez bien ne pas vous exposer aux éléments de la journée. Et puis il y a l'ascenseur, dont la fréquence se montre plutôt aléatoire dans un immeuble de onze étages, mais qui a au moins le mérite de vous distraire(1). Une fois dans le hall, traînant des pieds comme un condamné aux galères, vous fouillez alors en marmonnant dans votre poche de peignoir, et réalisez une fois sur deux que vous avez oublié les clef. Puis il s'agit de trouver la bonne entre les porte-clefs (votre propension à collectionner les gadgets inutiles surpassant de loin celle, inexistante, que vous avez à collectionner les clefs, qui finissent par se sentir un peu seules). Et après tous ces efforts, vous voilà récompensé par deux factures, une pub pour la nouvelle pizzeria du quartier qui livre-à-des-tarifs-imbattables (il y a toujours une nouvelle pizzeria du quartier, au point que lorsque vous vous y promenez, vous êtes étonné de pouvoir faire plus de dix mètres sans tomber sur une pizzeria). La seule personne qui vous envoie des cartes postales, c'est votre mère (qui arriveront toujours après son retour, même lorsqu'elle s'évertue à les poster le premier jours de ses vacances en espérant défier les lois du multivers), et vous n'avez jamais reçu une seule lettre manuscrite, si on met de côté le roman épistolaire de treize (treize, bon sang!) pages qu'une ex avait cru bon de vous laisser dans votre boîte après non seulement avoir brisé votre cœur, mais couru encore sur les morceaux fumants avec la délicatesse d'un troupeau de buffles blindés d'amphétamines. Quand vous y repensez, vous auriez sûrement préféré sortir avec chaque buffle du troupeau.

     

    Les publicités balancées dans la poubelle du hall prévue à cet effet, les factures dans une main, déçu de ne pas avoir obtenu une nouvelle carte de visite d'un marabout local pour l'ajouter à votre collection (vous échangez un Mamadou Magnétiseur en parfaite condition contre un Maître Jean des Lumières première édition, quand il n'avait pas encore le petit dessin de Jésus aux yeux bavant), vous attendez que votre cœur impressionnable reprenne un rythme normal. Car vous êtes psychologiquement incapable d'attendre autre chose d'une courrier qu'une mauvaise nouvelle. C'est comme ça. Quelque chose qu'on envoie par la poste dans un monde informatisé ne peut être que Très Sérieux (tm), et donc abominablement apocalyptique. Pour vous, une lettre non identifiée, c'est un peu vous retrouver face au chat de Schrödinger, si le chat en question était potentiellement capable de saisir tous vos biens (y compris votre propre petit chat, qui s'accrocherait de toutes ses griffes à son fauteuil préféré avant d'être impitoyablement mis en fourrière, ou envoyé en chine afin d'être pressé jusqu'aux moustaches pour faire office de complément dans une pâte alimentaire), vous expulser, vous jeter à la rue, brûler tous vos livres et faire en sorte que votre nom devienne le synonyme d'une antique malédiction sur l'imprudence avant de venir cracher trois fois sur votre tombe (que vous n'aurez du coup même pas eu les moyens de payer ; vous tiendrez certainement compagnie à petit chat dans un tube). Toute votre vie défile (au moins trois fois, vous ne voua rappelez jamais très bien du début et avez la sensation désagréable de vous être endormis à des moments qui auraient dû être passionnants) devant vos yeux le temps de tourner la clef dans la boîte. Et puis il s'agit ensuite d'ouvrir la lettre, chose que vous avez rarement la patience d'attendre, quand il ne vous arrive tout simplement pas de balancer votre courrier héroïquement relevé dans le hall, comme si vous aviez sorti un dangereux crotale de votre casier. Alors vous vous retrouvez à quatre pattes et en peignoir, à ramasser toutes les missives dont celle qui va évidemment se glisser dans un coin difficile d'accès. Encore un point commun avec certains crotales, quoi que vous préféreriez presque les crotales ; avec eux au moins, on sait tout de suite à quoi s'en tenir. Il ne se cachent pas derrière un timbre et un peu de colle, quoi que cela vous amuserait d'imaginer quelqu'un coller un timbre sur un serpent avant de l'envoyer par la poste. L'avantage, c'est que les bestioles pourront difficilement saisir vos meubles.

     

    En parlant d'ouvrir ces maudits machins (les enveloppes, pas les crotales), vous n'avez jamais vraiment attrapé le coup de main. Dans un coin de votre esprit qui n'a pas encore succombé à la pure terreur primaire résultant d'un atavisme opposant le rongeur au tyrannosaure, vous croyez savoir qu'on est censé utiliser un ouvre-lettres, ou quelque chose s'approchant. Ce que vous avez toujours considéré comme un truc d'adulte responsable, ce que explique sans doute pourquoi vous y avez toujours résisté de manière inconsciente, de la même manière que vous résistez aux porte-manteaux et classeurs à trous. Vos doigts fébriles essaient de déchirer soigneusement le papier, et finissent immanquablement par déchiqueter un petit morceau de la lettre à l'intérieur, ce qui vous fait le même effet qu'un couteau de combat plongé dans vos tripes et remués trois fois pour la bonne mesure : et si, par cette petite déchirure, vous veniez de sceller à jamais votre destin ? Si vous veniez de détruire le seul morceau de la page dont l'intégrité était absolument nécessaire ? C'est tout simplement impossible, mais le savoir ne vous aide pas. C'est pire : il y a toujours une exception à la règle, alors pourquoi pas vous ? Vous vous retrouvez alors avec un papier froissé, potentiellement déchiré, qui donne l'impression d'avoir été apporté par poney express un soir d'orage plutôt qu'acheminé via les merveilles de la technologie moderne (qui restent tout de même capables de perdre des paquets plus efficacement qu'un poney aveugle). Mais au moins, même lorsqu'il s'agit d'une facture (COMBIEN pour cette consultation médicale!?), vous êtes soulagé de savoir que vous allez encore pouvoir profiter de votre chez-vous plutôt que d'en être froidement arraché par des huissiers à la carrure d'armoire à glace dépourvue de la moindre trace d'humanité et d'humour (parfois, vous avez une bien piètre vision de vos compatriotes, mais ceux qui se destinent à une telle carrière ont rarement mangé du clown ; ou alors, après l'avoir dépecé eux-mêmes dans leur cave).

     

    Après, il vous arrive aussi de recevoir la régulière enveloppe de vote, ce qui a le mérite de complexer d'une autre manière votre pauvre cerveau peu enclin à se faire à certaines normes essentielles d'une vie responsable. Plein de bonne volonté, vous vous jurez de lire attentivement chaque proposition de loi dans ses moindres détails, décidé à voter en votre âme et conscience pour on contre quelque chose que vous avez réellement compris. Puis votre esprit civique se réduit comme un méniniste face au bon sens tandis qu'apparaissent les premières explications abstraites concernant la réfection budgétaire des dispenses d'autoroutes conformément à l'alinéa A38 du code pénal. Vous votez avec la conviction chevrotante de celui qui arrive après la bataille, et vous oubliez systématiquement de retourner votre enveloppe jusqu'à deux heures avant la limite finale, ce qui vous pousse à courir en ville déposer directement le tout dans l'urne la plus proche (dont, une fois, la boîte aux lettres de la boucherie juste à côté de l'hôtel de ville, qui ont dû être bien étonnés). Quelle que soit sa forme, le courrier ne vous réussit décidément pas. Il en va de même pour les colis. Votre tendance à craindre le pire vous faire toujours assumer qu'il s'agit soit d'une vaste blague, soit d'une erreur, soit d'une bombe (les trois n'étant pas mutuellement exclusifs). Même lorsque vous attendez un colis précis, vous craignez l'erreur judiciaire, et sursautez au moindre coup de sonnette (d'autant que comme le stipule une autre loi du multivers, le facteur apportant votre colis ne passera que lorsque vous serez sortis juste cinq minutes pour aller acheter quelque chose au magasin du coin. L'ironie aidant, ce sera sans doute des timbres). De plus, les facteurs vous font signer sur leurs tablettes à l'aide de stylets voire, dans certains cas, de vos doigts. Et comme vous êtes déjà incapable de garder la même signature au stylo sur du papier (il ne doit pas y en avoir deux pareilles), vous stressez d'autant plus et finissez par barbouiller ce qui ne ressemble à votre nom que de loin et en plissant les yeux, tandis que vous imaginez déjà d'horribles circonstances juridiques vous tombant sur le coin de la pomme lorsqu'il sera décidé que ça-ne-peut-pas-être-sa-signature-regardez-moi-ça !

     

    Quant à envoyer du courrier, cela ne vous repose pas beaucoup plus. Encore aujourd'hui, il vous arrive de demander à votre moitié s'il faut coller le timbre à droite ou à gauche, ce qui ne manque jamais de lui faire écarquiller les yeux d'incrédulité. Vous avez au moins avalé des dizaines de timbres par mégarde, et votre écriture manuscrite pourrait faire tourner de l’œil un médecin, ce qui vous pousse à prendre jusqu'à dix minutes pour être sûr d'avoir écrit l'adresse lisiblement. Avant de réaliser, distrait comme vous êtes que vous l'avez écrite du mauvais côté, ou que vous vous êtes trompé dans une lettre ou un chiffre. Depuis, l'amour de votre vie se charge généralement de ce genre de formalité, même si cela ne change rien au fait qu'il n'y a plus un stylo de fonctionnel dans tout l'appartement lorsqu'il est urgent d'aller poster ce recommandé. Vous songez parfois à élever des pigeons voyageurs, ce qui a le mérite de vous semblé moins compliqué, et qui amuserait sûrement petit chat.

     

    Du coup, lorsque vous allez relever votre boîte aux lettres et que vous la découvrez vide, le soulagement est tel que vous vous retrouvez généralement à danser une gigue solitaire et impromptue, au grand étonnement de certains voisins. Les jours fériés, il vous arrive même d'ouvrir le casier en passant rien que pour profiter d'un tel sentiment de liberté. Pour vous, peu de choses sont aussi belles en ce monde qu'une boîte aux lettres vide. C'est un peu votre paradis, même si une fois vous y avez trouvé une araignée, ce qui vous a éloigné d'un tel dispositif pendant trois moins (et un certain nombre de rappels). Il va de soi que vous avez un sérieux problème, mais ce n'est pas nouveau. Vous vous y êtes fait, voilà tout. Vous n'avez pas vraiment eu le choix. Et voilà que vous n'y êtes pas encore allé aujourd'hui, que votre compagne ne rentrera pas avant demain, et que le sort de votre vie entière en dépend peut-être. Grommelant, vous attrapez votre peignoir, sous le regard intrigué de petit chat qui vous observe du fond de la pantoufle où il s'est réfugié. Vous vous traînez jusqu'à l'ascenseur, de plus en plus anxieux tandis que la cabine de fer vous rapproche de votre inexorable destin. Puis, enfin, la terrible boîte. Et ça ne manque pas.

     

    Vous avez encore oublié vos clefs.

     

    ________________________________________________________________________

     

    (1) Voilà bien une semaine que votre compagne et vous suivez avec passion ce que vous avez appelé pour les livres d'histoire « La Guerre des Paillassons ». Tout a commencé avec l'apparition d'un petit mot scotché dans la cabine, demandant la restitution d'un tapis de porte disparu. Le soir-même, un post-it avait été collé en-dessous, clamant qu'il ne s'agissait pas de la première victime. Puis quelqu'un crut bon de répondre en signalant que si les gens ne voulaient pas voir leurs paillassons vendus au cirque, il valait mieux éviter de les laisser traîner sans surveillance dans les couloirs, comme les enfants (vous suspectez le vieux voisin ronchon du dessus). Depuis, une à deux fois par jours, de nouvelles notes décorent les cloisons de l'ascenseur, formant petit à petit une véritable mosaïque de post-it colorés qui dénoncerait certainement de manière incompréhensible un défaut de la société dans un musée d'art moderne, mais qui a le mérite de vous faire beaucoup rire. Lorsque votre chère et tendre rentre de ses cours chaque soir, son premier réflexe est de se précipiter vous raconter que l'écriture ronde des post-it roses a répondu vertement à celle, toute serrée, des notes à carreaux, et que cela menaçait de dégénérer sur les pots de fleurs qui garnissaient certains balcons de manière inopportune. Quant à savoir ce qu'un pot de fleurs pouvait avoir d'inopportun, vous attendez la suite avec impatience.

     

     

  • Trois heure trente redux

    Une nouvelle historiette, qui s'est retrouvée à faire écho à la première écrite (Trois heures trente) de cette petite saga! Comme quoi, une nouvelle historiette est toujours possible! x)

     

    __________________________________________________________________________

     

    Vous réajustez votre position sur la chaise longue, enclenchez par mégarde le mécanisme abaissant le dossier, et basculez brutalement en position horizontale. Au-dessus de vous, les branches du vieux chêne donnent un instant l'impression qu'elle s'apprêtent à vous relever avant de se fendre d'un geste plutôt malpoli. Plus loin au-dessus, un ciel nocturne tacheté de grappes d'étoiles ici et là. Vous le redécouvrez à chaque fois que vous passez en compagne, loin des cieux bien plus saturés de lumières de la ville. A travers les fenêtres de votre petit appartement citadin, ce sont les lampadaires qui font office d'étoiles et, plus encore, les fenêtres éclairées des autres appartements dans leurs tours, autant de petits univers qui vous fascinent de par leur proximité comme leur éloignement. Quant aux vraies étoiles, celles incrustées dans le paysage céleste que vous contemplez à l'instant, elle vous paraissaient quelque part bien moins complexes mais certainement plus sereines. En fond, vous entendez les rires, les éclats de voix, la musique (1) qui émanent de la vieille maison en pierre. A l'intérieur, vos amis sont lancés dans une énième discussion à la trajectoire aussi curieuse que fascinante. Ou alors ils ont déjà commencé une nouvelle partie d'un de ces jeux de société tous simples à base de cartes où il s'agit de s'en sortir avec la maîtrise du bluff et un poil de stratégie. Comme vous avez la duplicité d'un concombre naïf et l'esprit tactique de son voisin de mer, vous avez mis bien du temps à vous y faire, et appréciez d'autant plus les parties où vous faites éliminer rapidement, profitant alors du reste du spectacle. En général, une bonne partie rappelle l'enfant illégitime du vaudeville et de la tragédie grecque.

     

    Vous les rejoindrez certainement d'ici quelques instants ; pour le moment, vous profitez un peu du calme de la nuit. Mais, contrairement à celui que vous étiez encore il y a peu, vous ne fuyez pas. Non, vous...c'est difficile à expliquer. Vous rechargez vos batteries, comme si une brève exposition au silence et à la solitude vous remettait d'aplomb pour vivre à nouveau des moments que vous ne laisseriez pas passer pour tout l'or du monde. Les interactions sociales vous ont toujours coûté une énergie folle mais aujourd'hui, plutôt que de vous sentir vidé, vous vous sentez exalté. Vous n'êtes pas encore très sûr de vous, et vous avez encore tendance à vous conduire maladroitement dans un cerce étendu, mais vous vous sentez à votre place. Et ça, c'est un sentiment dont vous ne vous seriez pas cru capable auparavant. Non pas que votre vie se soit avérée spécialement désagréable ces dernières années. Vous aviez finir par vous découvrir une propension à une vie plus remplie que prévue. L'emménagement en ville, l'écriture qui porte ses fruits, la rencontre avec celle qui partage votre fille, et celle de petit chat qui partage vos pantoufles (vous n'osez plus les enfiler sans y toquer avant d'entrer). Quant à votre géographie amicale, elle était principalement constituée des rares amis que vous vous étiez fait au fil des années, les même depuis bien longtemps, et que vos adorez. Mais étendre votre horizon à de nouvelles rencontres s'était toujours avéré problématique. Vous vous accrochiez aux gens qu venaient à vous, ne comprenant guère comment aller vous-même à votre rencontre. En général, les gens que vous ne connaissez pas vous font peur. La vendeuse de la libraire du coin vous fait le même effet que si vous croisiez votre star du cinéma favori à chaque fois que vous vous décidez finalement à vous approcher de la caisse, et le cantonnier qui vous salue au détour d'un trottoir pourrait aussi bien être le président incognito. Vous préférez engagez la conversation selon vos termes, et ils se révèlent aussi tortueux et compliqués qu'un addendum de l'addendum, celui en petits caractères.

     

    Mais voilà que ces dernières années, les choses se sont mises à changer. Petit à petit, si bien que vous ne vous en êtes rendus compte que bien plus tard, comme victime d'une salvatrice épiphanie sournoise. Vous avez rencontré les bonnes personnes au bon moment, c'est aussi simple que ça. Comme le dirait psy bien aimé, la vie a enfin votre pointure, autant en profiter. Là où vous échapper l'espace d'un week-end dans une maison de campagne avec plus de dix personnes ne vous aurait paru possible que victime d'un culte, voilà que vous vous y livrez de bon cœur et avec un enthousiasme sincère. Tout n'est pas encore parfait, loin de là : vous naviguez encore entre trop parler et pas assez, et vous avez toujours très peur d'arriver une soupe dans les cheveux (c'est l'effet que ça vous fait). Avant, vous vous seriez retrouvé dehors pour reprendre votre souffle, et essayer désespérément de calmer votre nervosité sous-jacente. Ce soir, vous avez juste envie de prendre l'air. Pour un bref instant de tranquillité, mais aussi et surtout parce qu'il fait chaud. Et autant le dire tout de suite : la chaleur n'a jamais été votre amie. Fils de l'hiver, vous avez toujours préféré la possibilité d'enfiler des couches de vêtements supplémentaires en cas de grand froid plutôt que de devoir en enlever dans le cas inverse (au bout d'un moment, on se retrouve bien embêté ; à part se peler la peau avec un épluche-patates en désespoir de cause, on ne peut guère allez plus loin en société). Ces temps-ci, les température estivales qui sévissent durant la journée transforment votre cervelle en mélasse, et votre processus de pensée s'apparente à celui d'un commodore 64 sur lequel on aurait installé le nouveau Windows. De plus, votre créativité s'en ressent : pondre la moindre page devient un calvaire, surtout quand vous avez la désagréable impression que les touches de votre clavier vont se retrouvées collées sous vos doigts par la sueur. Vous buvez trois litres d'eau par jour et passez probablement au moins une heure aux toilettes si l'on met bout à bout toutes vos escapades aux cabinets (vos avez la vessie d'un vieillard dotée de la patience d'un gosse de cinq ans). Vous avez déjà enterré deux ventilateurs de poches dont les pales se sont prises dans vos cheveux, et avez fait l'acquisition d'un modèle géant qui fait un bruit d'enfer mais qui a le mérite de rendre votre appartement un peu plus viable. Et vous n'êtes pas le seul à en souffrir : en rentrant des courses l'autre jour, vous avez trouvé votre chère et tendre allongée sur le carrelage de la cuisine et petit chat perché au sommet du frigo. Vous vous êtes alors étendus à côté de votre compagne, contemplant en guise d'étoiles les tâches au plafond datant du jour funeste où vous aviez eu l'idée saugrenue de vous mettre aux omelettes aux épinards. Vous n'êtes tous deux sortis de la cuisine qu'à vingt-d'heures passées, parlant de vos journées respectives et du reste entre deux pieds de chaise, un sac en papier rempli de bouteilles de lait vides et ce que vous espériez très fort être un mouton de poussière plutôt qu'un truc avec bien trop de pattes pour être honnête. Mais sans vous toucher, parce que la simple idée d'entrer en contact avec ne serait-ce qu'un centimètre carré de peau vous semblait à l'un comme à l'autre tout bonnement inconcevable étant donné les circonstances. Malgré tout l'amour que vous vous portez l'un à l'autre, une fois au lit, vos mouvements s'apparente à la danse nuptiale de deux limaces pathétique glissant dans les draps sous l'effet suintant de la chaleur. Le moindre contacte fait alors spontanément venir en vous l'image d'un chat sphinx enduit d'huile qu'on aurait lancé contre un mur avant de le voir s'en décoller lamentablement. Vous refusez de porter autre chose que des shorts et des sandales depuis trois semaines, et la simple vue d'une manche dépassant le coude manque de vous faire défaillir.

     

    Mais ce n'était certainement pas la chaleur qui allait vous faire manquer un tel week-end. Vous pourrez écrire la semaine prochaine, en espérant que les orages annoncés stimuleront votre créativité (et combleront votre patient éditeur adoré). La température ne vous fera pas tourner de l’œil, et l'angoisse encore moins. Et si la fatigue chronique ne vous quitte jamais vraiment, si le nœud qui vit à l'état naturel dans votre estomac fait encore sentir sa présence diffuse, et si votre esprit continue de tourner à toute allure dans un recoin de votre tête...et bien rien de tout ça ne vous paralyse comme avant. Pas depuis que vous avez enfin l'impression d'avoir enfin trouvé qui vous étiez...ou, du moins, de vous en être plus approché que jamais. L'angoisse qui vous étreignait des nuit entières n'a plus qu'un contrôle moindre sur les méandres de votre existence, et vous savez la tordre plus qu'elle ne vous plie. Mieux, vous apprenez à l'étouffer dans l’œuf avant qu'elle s'installe sans fermer le frigo ni éteindre les lumières. Quand vous vous réveillez brusquement la nuit, c'est bien plus souvent parce que vous savez enfin comme vous allez terminer votre nouveau chapitrer du Souricier que parce vous avez l'impression que l'heure de votre mort à soudain sonné là, tout de suite. Si la présence de l'amour de votre vie à vos côtés vous rassure toujours autant, ce n'est plus le patch qui comble seul vos angoisses ; aucun partenaire ne devrait l'être. Non, maintenant, vous apprenez à vous suffire à vous-même, et vous choisissez avec plaisir de ne pas être seul plutôt que de crever de trouille à l'idée de l'être. Vous êtes entourés de gens qui vous acceptent tel que vous êtes, et vous réalisez avec une stupeur béate que vous les avez laissé rentrer dans votre vie sans avoir eu un seul instant besoin de vous forcer.

     

    Derrière vous, la porte de la maison s'ouvre et plusieurs convives s'égaient sur le perron. Deux fumeurs, et deux autres silhouettes qui vous repèrent et s'approchent aussitôt de vous. Votre chère et tendre se laisse tomber sur vos genoux avec la grâce d'une dinde de noël remplie de gélatine (c'est aussi pour ça que vous l'aimez), et votre vieil ami s'asseye sur le rebord de la fontaine, trempant aussitôt le pantalon rose moulant pour lequel il a opté ce soir (3).

     

    « Ça va mon pote ? » vous lance joyeusement Kevin, dont la mèche à la Tintin se dresse fièrement vers le cosmos. Il porte bien évidemment un petit pull sur les épaules, les manches nouées autour du cou. Heureusement que vous le connaissez assez pour savoir que sa personnalité ne s'accorde pas à ses goûts vestimentaires. « Houla, je crois que j'ai bu un verre de trop, je dois en avoir au moins... » Son front se plisse sous l'effort d'une réflexion intense. « ...cinq dans le nez.  Au moins. Ouais. Voilà. »

     

    Malgré sa volonté de faire de l'esbroufe, votre vieil ami tient aussi bien l'alcool qu'un poussin qu'on aurait laissé tombé dans un tonneau d'armagnac. Il tente de vous tapoter l'épaule, mais la manque d'un bon mètre. Se dandinant pour se couler à vos côtés sur l'étroite chaise-longue défoncée dans les ressorts vous rentrer dans la cuisse droite, la douceur de vos jours vient nicher sa tête sous votre cou. Vous l'enveloppez d'un bras, savourant l'instant. Les bruits de la maison vous attirent à nouveau, vous donnant envie de rentrer, vous donnant envie d'être vivant plutôt que de vous contenter de vivre. Un soir, une amie vous avait demandé quel était selon vous la place de l'homme dans l'univers ; vous n'aviez pas trop su quoi répondre, habile comme vous êtes lors d'une conversation sérieuse. Aujourd'hui, vous n'êtes toujours pas sûr de la place de l'homme dans l'univers, mais vous êtes enfin sûr de la vôtre : elle est là, à l'instant présent, sur cette chaise longue, entouré de tous vos amis.

     

    « Ça va ? » chuchote votre chère et tendre à vos oreilles, et sa voix comble elle aussi un vide ; elle s'inquiète toujours lorsqu'elle vous voit vous isoler, plus d'une fois témoin de vos crises d'angoisse et de vos accès de stupeur.

     

    « Oui. » répondez-vous enfin, avant de jeter un œil distrait à l'heure sur votre téléphone, comme mû par un instinct subit.

     

    Il est passé trois heures trente du matin, et tout va bien.

     

     

    1. Une loi du multivers veut que dans n'importe quelle soirée de ce type, l'un des convives va forcément se mettre à sortir un instrument de musique pour en jouer à merveille, comme si les notes s'accordaient à la pure béatitude de l'instant présent. Généralement une guitare, parfois piano et, dans un cas dont vous vous rappellerez toujours, un tuba. (2)

    2. Pour moins de béatitude, mais plus de coffre.

    3. Kevin qui, rappelons le, possède un sens de la mode particulier ; étrangement et d'une certaine manière, il semble même lui aller lorsqu'on ferme un œil, là où il aurait appelé à l'émeute pour cause de mauvais goût flagrant chez n'importe qui d'autre. La plupart du temps, Kevin donne l'impression d'avoir choisi ses vêtements du jour en s'étant recouvert de poix avant de courir les yeux bandés dans les rayons d'un magasin de vêtements. En ayant fait tous les étages, et pas forcément dans le bon ordre.