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Historiette - Page 5

  • Trois heures trente-deux

    Le retour des historiettes: ça faisait longtemps...

     


    podcast

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    "I am good, I am grounded
    Davy says that I look taller
    I can’t get my head around it
    I keep feeling smaller and smaller"

     

    Vous êtes assis sur une des chaises pliantes de votre petit balcon. Lui qui était toujours encombré-un meuble inutile refilé par une vieille tante, des cartons de déménagement encore plein, un sac poubelle troué rempli de bouteilles en plastique dont le fond avait pris le temps de se déverser jusqu'à former une petite plaque brunâtre figée sur le sol- voilà que vous avez finalement profité de ces derniers mois pour le débarrasser. Vous en profitez maintenant, dans votre vieux peignoir vert et pelucheux, un verre à la main. Vous jetez un œil distrait sur l'écran de votre téléphone ; il est presque trois heures et demi du matin, et le silence de la nuit n'est troublé que par la voiture occasionnelle qui passe sous votre fenêtre. Le quartier est calme, vous n'y aviez jamais prêté attention auparavant, occupé à vivre entre vos murs. Fasciné, vous contemplez les rares lumières des immeubles d'en-face, curieux de savoir ce qui retient debout vos compères noctambules. D'un geste théâtral qui ne sera pas vu, vous brandissez votre verre à l'intention de ces êtres si lointains, et pourtant si proches. Le goût du rhum pique votre palais, même si vous avez pris soin -comme toujours- de l'adoucir avec une bonne dose de boisson sucrée. Pendant longtemps, vous refusiez ce petit plaisir, craignant le mélange délicat avec vos médicaments. Mais votre psy bien aimé -que la question n'aura même pas fait sourciller (vous attendez encore de trouver le truc qui réussira à le surprendre)- vous aura rassuré en vous disant que tant qu'il s'agissait d'un simple petit verre, il n'y avait aucun risque. Et puis vous vous relâchez ; depuis quelques temps, vous avez décidé d'assouplir vos habitudes, et de ne plus vous souciez du moindre détail comme votre vie en dépendait. Peut-être que pour la première fois, vous avez l'étrange sentiment que cette dernière vous appartient vraiment. Ce qui est d'autant plus curieux, et qui n'en est pas moins malheureux. Votre regard s'attarde sur le cendrier en cuivre qui repose sur la table de jardin, et dans lequel repose le cadavre de votre dernière cigarette. Dix-sept jours que vous tenez bon, voilà qui est étonnant. Vous n'essayez même pas, pas vraiment : vous avez l'esprit trop ailleurs pour y songer, voilà tout.

     

    Vous étendez vos jambes sous la table, étirant le plus possible jusqu'au bout de vos doigts de pieds nus, en poussant un grognement. Il fait bon malgré l'heure avancée de la nuit, et il y avait longtemps que le temps ne s'était pas révélé aussi clément. Alors vous êtes sortis, vous êtes allé marcher, sans d'autre but que celui de la compagnie qui vous avait été offerte. Vos muscles, peu habitués à l'exercice, protestent. Mine de rien, cela faisait longtemps qu'un simple petit détail tel que celui-ci ne vous avait pas fait vous sentir aussi vivant. Pas mieux, pas vraiment, mais vivant. Vous avez recommencé à sortir ces dernières semaines, d'abord timidement puis avec l'avidité d'un homme cherchant à boire après sa traversée du désert. Vous ne devez pas oublier de vivre, c'est le conseil que vous vous êtes finalement décidé à écouter. Ce qui ravit Steve, qui ne manque pas une occasion de vous inviter dans son nouveau foyer : Anna et lui ont emménagé ensemble il y a bientôt quatre mois de cela, et vous ne pouvez vous départir d'un air étonné quand vous y songer. Décidément, les gens qui vous entourent n'ont pas fini de vous surprendre. Et puis il y a les soirées films, que certains de vos amis se sont mis en tête de programmer afin de palier à votre désastreuse culture cinématographique (vous continuez de confondre Martin Scorcese et Stanley Kubrick) et, vous vous en êtes rendu compte rapidement, surtout pour contribuer à vous changer les idées. Et si ces dernières s'agitent encore sous votre crâne, toujours les mêmes, vous avez au moins réussi à les regarder de loin, comme sous une autre perspective. Et puis cela fait du bien d'être entouré.

     

    Vous repensez à votre marche du jour, le long des parcs -vous avez une formidable envie de vert ces temps-ci, pour lequel vous avez développé un appétit insatiable, comme si tous les arbres, toutes les fleurs, toutes les plantes du monde ne suffisaient plus à vos yeux- en bonne compagnie. Une vieille connaissance plusieurs fois perdue de vue, plusieurs fois retrouvée. Une femme charmante issue des mêmes jeunes années que les vôtres, et que vous avez eu du plaisir à revoir. Vous en avez d'ailleurs été le premier étonné, et vous sentez partagé entre un étonnement ravi et un vif sentiment de culpabilité. Vous n'auriez pas cru ça de vous, et vous étiez loin d'imaginer la rappeler ; ou, plutôt, de lui écrire un message, voir un mail. Après tous, les mots écrits restent votre fort... Ce n'est pas le premier de vos bons jours, dernièrement. Depuis que vous en guettez l'apparition plutôt que de les ignorer, replié dans l'ombre de votre malheur, il semblent arrivés avec une bienvenue régularité. Vous avez un peu l'impression de redécouvrir le monde autour de vous. Vous vous êtes d'ailleurs remis à écrire, et les encouragements de votre éditeur vous font chaud au cœur, tandis que vous louez une fois de plus sa patience. Sa femme et lui ont également été là pour vous, comme un couple de vieux parents soucieux de leur petit protégé. Et vos véritables parents ne sont pas en reste non plus, du même que le reste de votre famille, depuis que vous avez enfin cessé de vous renfermer sur vous-même. Vous êtes sans-cesse stupéfait de voir ainsi votre neveu grandir devant vos yeux. Et s'il y en a un qui ne grandit pas, c'est bien petit chat : la bestiole vient de se glisser sur le balcon, sans-doute curieux de voir son humain debout dehors à cette heure (même s'il doit être habitué à mes horaires irréguliers) et certainement à la recherche d'un peu de nourriture, des fois que vous vous baladeriez avec des morceaux de sardines dans les poches de votre peignoir. Voyant que ce n'est pas le cas, il pousse un de ses fameux miaulements plaintif et étrangement disproportionnés par rapport à sa taille minuscule et repart à l'intérieur. Vous aviez depuis longtemps trouvé l'être qui ne vous laissera jamais tomber ; qu'il passe une grande partie de son temps à se lécher le derrière n'est d'aucune conséquence.

     

    Vous inspirez profondément, songeant tour à tour au prochain passage de votre roman, à votre visite de prévue le lendemain chez Steve, à votre agréable balade du jour sous un ciel bleu, une belle femme à vos côtés. La vie continue, aussi sûrement que se déroule un théorème. C'est ainsi, vous n'y pouvez rien. C'est même tout d'abord contre votre gré que vous avez commencé à vous sentir un peu mieux. Et pourtant... Et pourtant il y a votre souffle court qui vous réveille au milieu de la nuit et vous pousse à venir respirer sur le balcon. Une vieille connaissance qui ne vous a jamais vraiment quitté et qui sait encore vous nouer la gorge, vous tordre le ventre et vous faire battre le cœur bien trop fort dans la poitrine tandis que vos angoisses éclatent comme un feu d'artifice depuis bien trop longtemps contenu. Et maintenant, quand vous roulez dans votre lit trop grand en tendant la main, personne ne la saisit, personne n'éteint le feu. Il ne s'agissait même pas de l'éteindre, pas vraiment ; c'était plutôt comme réussir à diminuer son importance face à la lumière qui irradiait autour de vous, entre vous deux. Et même alors que vous passez du bon temps avec quelqu'un d'autre, avec cette femme qui vous ressemble tant et que vous avez toujours plaisir à revoir, vous luttez pour trouver les bons mots en sa présence même lorsque vous avez des choses à vous dire. Et vos silences ne sont pas partagés comme la plus passionnante des conversations, intime et complète ; il ne s'agit que de silences, et vous avez peur de ne plus jamais trouver quoi dire, ni à qui.

     

    Vous avé recommencé à vivre, mais encore une fois cela ne veut pas vraiment dire que vous allez bien, que vous allez mieux. Vous avancez, parce que vous n'avez pas le choix, et que vous avez la chance d'avoir tous ces gens autour de vous. Les anciennes comme les nouvelles rencontres, qui peuplent vos journées tandis que vos mots noircissent à nouveau vos pages, tandis que vous avez enfin pris le temps de débarrasser le balcon, maintenant que ses affaires ne sont plus là, maintenant qu'il est temps de faire peau neuve. Mais malgré le changement, malgré le soulagement, malgré l'évolution, tout rangement ne finit finalement par exposer que ce qui vous ronge depuis, et avec lequel vous avez dû appris à revivre : un grand vide. Et vous n'arrivez toujours pas à le combler, parce que sa forme est si spécifique que vous ne l'aviez jamais remarqué avant qu'il ne soit comblé, puis brutalement réapparu à nouveau, il y a plusieurs mois de cela. Unique, et à jamais inscrit en vous, que vous le combliez ou non un jour avec d'autres formes, d'autres émotions, d'autres souvenirs. Rien n'est plus pareil, et si le temps passe et fait son effet, il y a des choses qui ne changent pas.

     

    Et celles qui ne seront jamais plus. Vous regardez l'heure à nouveau : trois heures trente-deux. Vous vous souvenez d'une nuit parfaite, il y a ce qui vous semble tout à coup une éternité ; et pourtant, entre ces deux nuits il aurait aussi bien pu se passer uniquement les deux minutes qui viennent de s'écouler. Il n'y a plus que vous, sur le vide de votre balcon, sous un ciel étoilé, face aux lumières tardives de vos voisins. Il est trois heures trente-deux du matin, et ça ne change rien.

     

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    Chanson: I Need My Girl - The National (sur leur très beau nouvel album "Trouble Will Find Me"

  • Intermède: L'ennemi hebdomadaire

    Une mini pause dans "Lucie", parce que j'ai eu l'inspiration d'une p'tite historiette, et comme ça fait bien longtemps que je n'en avais pas écrite, j'ai profité de l'occasion!^^ Bon, ce n'est pas la meilleure, mais c'était chouette de retrouver ces personnages et d'écrire un peu différemment entre deux pages de "Lucie". Comme toutes les autres historiettes, vous la trouverez ici: http://troisheurestrente.over-blog.com/article-l-ennemi-hebdomaire-111272144.html

  • Ca va toujours mieux quand il pleut

    Hop, une nouvelle historiette! C'est fou, avec cette saga des historiettes, j'ai quand même l'impression de passer pas mal de temps à écrire une des vies que j'aurais bien aimé avoir... Oui, parce que vous le précisez une fois de plus, hein: les historiettes (de la catégorie du même nom sur le blog) ne sont pas autobiographique. Vous n'êtes pas en couple, vous n'écrivez pas de bouquin, vous n'avez pas de chat mais un chien, et... bref, vous aurez compris. Bon, par contre, chaque historiette ou presque part d'une ambiance, d'une réflexion, d'une petite ou d'une grande chose qui m'est arrivée un jour ou un autre mais, au final, il ne s'agit ni plus ni moins qu'une vie romancée que je pourrais m'imaginer vouloir vivre. Du coup, c'est un peu bizarre, comme exercice. Cathartique en un sens, mais pas toujours confortable. Peut-être que je devrais plus me donner les moyens de vivre une vraie vie, plutôt que d'en écrire les mots. Mais en même temps, je pense que j'arrive encore à considérer ces historiettes comme une bête oeuvre de fiction. Bon, je réfléchis trop, je crois... Mais, sans trop savoir pourquoi, j'avais envie de clarifier tout ça, ne serait-ce que de le mettre par écrit pour moi. Voilà, c'était la minute bloggique du jour; maintenant, place à la nouvelle historiette (et non, ce n'est parce qu'elle se termine bien que tout va magiquement bien dans ma vie à moi; j'avais juste envie d'imaginer ce que l'on pourrait ressentir à ce moment là!^^):

     

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    "Vous tapotez nerveusement l’accoudoir de votre fauteuil gris habituel, véritable piège tellement il est confortable. Vous aimeriez bien croire que vous lui êtes unique, et qu’il n’y a que les courbes de votre corps qu’il épouse avec autant de talent, mais vous savez pertinemment qu’il s’agit d’un fauteuil facile qui n’hésite pas à faire de même avec chacun de ses occupants tout en les faisant se sentir unique. Après tout, vous n’êtes pour lui qu’une paire de fesses parmi tant d’autres. Cela froisse un peu votre égo postérieur, mais vous avez fini par accepter la vérité. Et puis, à bien y réfléchir, c’est sans doute ce qu’on attend là d’un bon fauteuil de psychiatre. Enfin, de patient de psychiatre; votre thérapeute, lui, est installé sur une chaise de bureau à roulettes flambant neuve dont les roues se lancent joyeusement dans une mélopée pour souris asthmatiques castrées à chaque fois qu’il change de position. Vous en êtes d’ailleurs à vous demander comment diable castrer une souris quand les deux syllabes que vous redouter le plus sortent de la bouche de psy :

    « Hon hon. »

    Instinctivement, vous vous redressez sur votre siège et tournez la tête pour regarder dehors, ce que vous regrettez aussitôt quand le soleil fait fondre vos yeux. Vous grimacez, autant sous l’effet de l’éblouissement que de l’abime de perplexité dans lequel psy arrive à chaque fois à vous plonger avec deux syllabes qui ne forment même pas un mot reconnu par la langue française, ni celle d’une autre planète d’ailleurs. D’autant que les rayons qui tapent à travers la vitre vous font cuir dans cette chaleur atroce qui se répand depuis le milieu de la matinée. Vous n’êtes pas dans les premiers jours du printemps, vous êtes sur la surface du soleil… Vous n’avez jamais aimé la chaleur. Enfant déjà, où pour vos petits camarades l’été signifiait les joies des jeux en plein air, vous préfériez rester à l’ombre en permanence, quémandant la moindre sensation de fraicheur. La chaleur a tendance à ralentir votre esprit, à vous faire somnoler, et vous n’avez jamais autant d’énergie que les jours blancs et froids de l’hiver. Au printemps, en été, il n’y a que les jours d’orage, de vent et de pluie, où le ciel se part de cette curieuse mais stimulante couleur gris-électrique, où vous vous sentez à votre affaire. Où vous vous sentez revivre après de trop longues journées accablées d’une chaleur écrasante. Oui, que ne donneriez-vous pas en cet instant pour un voile de nuage et un coup de tonnerre, signe avant-coureur du bienvenu changement de température qui remettra votre esprit en route. Vous réfléchissez mieux que jamais par temps frais et couvert, et plus d’une page blanche a été noircie en même temps que les cieux. Mais là tout de suite, le soleil vous nargue, et vous avez la très nette impression que le dos de votre t-shirt est en train de fusionner avec le dos de votre fauteuil favori.

    « Hon hon ? » Cette fois, psy accompagne sa voix d’un curieux haussement de sourcils par-dessus ses lunettes en demi-lune. Vous avez horreur de ça ; des « hon hon » et des haussements de sourcils, parce que les lunettes en demi-lune, vous trouvez ça plutôt chouette. Psy doit être la seule personne que vous connaissez à en porter, de celle qui sont en plus retenue autour du cou par une petite cordelette noire. Avec ses vieux pullovers élimés, sa veste de cuir marron aux coudes renforcés et ses baskets rouges donnant l’impression d’avoir précédé l’invention des, et bien, des baskets elles-mêmes, autant dire que psy a un air des plus particulier. Lors de votre premier rendez-vous, vous en étiez resté bouche bée tant il représentait fidèlement l’image du psychiatre type que vous aviez en tête. La pipe dans la bouche en moins ; à votre grand désespoir, vous ne l’avez vu fumer ainsi. Mais vous ne désespérez pas. Non, ce que vous désespère, on l’a dit, c’est la manière qu’il a d’attendre de vous que vous continuiez la conversation alors que vous n’avez absolument aucune idée de ce que vous pourriez bien avouer, là, tout de suite. Au début, cela vous agaçait profondément parce que vous aviez la fâcheuse impression de devoir faire vous-même le travail de psy à sa place. Maintenant que vous avez appris à comprendre ce processus, cela vous agace profondément parce que vous finissez toujours par dire n’importe quoi dans l’espoir fou de combler ce silence qui vous rend fou, mais un n’importe quoi qui, une fois rigoureusement disséqué par psy, se trouve être la manifestation farfelue d’une de vos angoisses les plus profondes.

    Pourtant, aujourd’hui, rien ne vous vient. Vous avez beau vous creuser la tête avec l’équivalent mental de tractopelles freudiennes, aucune peur irraisonnée ne remonte à la surface tumultueuse de votre psyché, aucun souvenir traumatisant, pas même le moindre petit regret enrobé de culpabilité. Vous accusez à demi-voix la chaleur dans un grommellement que psy s’empresse de coucher sur son calepin avec le « scritch scritch » habituel de son crayon à papier dont il ronge l’extrémité entre deux prises de notes. Tout ceci est des plus étrange : d’habitude, le moindre « hon hon » finit par vous emporter sur des torrents de frustrations passées, d’angoisses présentes et de fantasmes inavoués et futurs. Ou alors, il vous pose des questions sur vos bouquins en route et, plus souvent encore, sur votre couple qui le passionne. Il y voit une sorte de dynamique fantasque mais tout à fait fascinante selon lui, et il ne se lasse pas de vous écouter narrez les aventures simili-conjugales du quotidien. Mais là aussi, vous ne trouvez rien à redire. Vous doutez fortement que même psy trouve de l’intérêt à la désagréable habitude de la femme de votre vie à poser systématiquement sa brosse à dent dans le gobelet vert alors que le sien est le bleu, nom d’une pipe, vous le lui avez déjà dit mille fois (au moins). Les disputes sont rares ces derniers temps, d’autant que vous vous prenez rarement tous les deux la tête sur des sujets sérieux ; concernant ces derniers, vous êtes généralement accordés. D’habitude, le ton monte lorsque vous êtes  incapables de vous mettre d’accord si les hérissons sont morts écrasés avant ou après que les bébés souris soient emportés par un rapace dans « Les Animaux du Bois de Quat’Sous », ce dessin animé qui aura traumatisé une génération entière d’enfants apeurés dans toute l’Europe (ce dessin-animé ayant un décompte de morts à l’écran au moins deux fois plus élevé que celui de « Rambo »). La dernière fois, vous étiez retourné deux jours chez sa mère après avoir claqué la porte. Un détail qui avait fortement intéressé psy : il faut savoir que vos parents à vous, depuis qu’ils sont à la retraite, ont non pas un emploi du temps de ministre mais de trois de ses collègues et passent leur temps à voyager, aussi ce sont vos beaux-parents qui ont décidé de vous recueillir lors de vos tempêtes ménagères. Notamment parce que votre bien aimée et sa mère sont incapables de rester dans la même pièce plus de dix minutes sans rejouer la bataille de Waterloo au bruit de bouches, et que la belle-maman en question prend donc systématiquement votre parti. De toute façon, lors d’une dispute, celle avec qui vous partagez votre vie refuse catégoriquement d’être celle tournant les talons, en profitant pour vous rappeler perfidement qu’elle participe un poil plus au loyer que vous. Alors vous retournez chez sa mère un jour ou deux, où vous dévorez de bons petits plats tandis que votre compagne s’ébat joyeusement dans un appartement vide et peut enfin se passer de faire son tour de vaisselle (vous êtes maniaque ; pas elle). Et puis vous finissez rapidement par revenir avec une moitié de gâteau au chocolat maternel, un des rares dons de sa génitrice qu’elle ne prend pas en grippe par pur principe d’opposition. De tels écueils mis à part, votre vie à deux se déroule des plus agréablement, emplie d’un romantisme bien particulier propre à elle et vous, où le summum d’une soirée romantique consiste à passer une soirée l’un contre l’autre sur le canapé devant les séries du jour, ou chacun un livre sur les genoux. Lors de votre dernière Saint-Valentin, vous aviez accepté de succomber à la pression populaire de cette fête des amoureux en achetant chacun un l’autre un roman, que vous dévoriez avec entrain le soir même, de même qu’un bon petit plat simple ne nécessitant pas plus de deux mouvements culinaires (mélanger la salade et découper le jambon, par exemple). Et puis, soudainement, une nuit vous vous retrouverez tous deux, insomniaques, dans la cuisine en train de chercher le lait pour se faire un bon lait-grenadine, et vous vous retrouvez alors à parler de tout et de rien jusqu’à l’aube, comme si vous ne vous étiez encore jamais rencontré avant.

     

    Quant à votre travail, il se déroule sans accrocs depuis pas mal de temps maintenant également. La chaleur tempère quelque peu l’ardeur de votre inspiration, mais les pages se suivent, votre éditeur est content (vous le sentez à ses propres « Hon hon », dont il est également fort friand), et vous avez trouvé un rythme qui vous convient. Vous ne vous réveillez presque plus la nuit la poitrine compressée par l’étau d’une angoisse invisible, et petit chat se décide enfin à ne plus venir se coucher dans votre pantoufle droite trente-cinq secondes avant que vous ne décidiez d’y mettre le pied droit (les matins, eux, restent des moments difficiles). Psy peut bien faire se succéder les « Hon hon », vous n’avez rien à lui opposer. Ce qui vous parait des plus étrange. Vous avez d’abord pensé être mal à l’aise, mais il s’agit d’autre chose, d’une sensation que vous n’avez pas connue depuis, pfou, au moins votre dernière année de collège. Comme le souvenir lointain d’une belle journée d’été se terminant par un soir d’orage salvateur. Quelque chose sur lequel vous n’arrivez pas à mettre le doigt. Alors, soudainement, comme pris d’une impulsion et parce que le silence entre deux « Hon hon » vous rend fous, vous vous écriez soudain que vous n’avez rien à dire. Et les commissures des lèvres de psy s’étirer en un de ses si doux sourires, et cet homme que vous avez appris à respecter après la longue période qu’il avait mise à apprivoiser votre caractère difficile, de dire :

    « Et bien, ce n’est peut-être pas très psy de ma part de vous dire ça, mais je crois bien que c’est ce que je voulais entendre. »

    Tandis que vous essayez de décrypter cette phrase énigmatique, vous sentez soudainement un poids quitter votre poitrine. Ou, plutôt, vous réaliser que cela fait quelques temps maintenant qu’il se faisait plus léger, qu’il s’était envolé. Alors, lentement, vous souriez à votre tour et, incapable de vous en empêcher, vous lâcher à votre tour votre plus beau « Hon hon » en vous tapotant l’aile du nez d’un doigt léger.

    Quand vous sortez du cabinet dans la rue, quelques minutes plus tard, vous levez les yeux vers le ciel quand une goutte tombe sur votre nez. Un coup de tonnerre retentit, et vous souriez à nouveau. Dehors, il se met à pleuvoir."