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Univers

  • Le bouchon et l'aspirateur

    Voilà bien longtemps -des années et des années!- que vous n'aviez pas tenté une petite historiette, dans cette petite version fictive du quotidien qui vous avait longtemps accompagné. Vous ne savez pas trop pourquoi, mais aujourd'hui, vous avez eu soudain l'occasion de vous y replonger, l'espace de quelques mots.

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    Vous n'auriez jamais dû passer l'aspirateur. Pas aujourd'hui. Vous l'aviez senti. Si si, parfaitement. C'est une de ces fameuses journées. Où il va se passer quelque chose, de manière totalement inévitable. Tellement inévitable que finalement, vous n'auriez pas passé l'aspirateur, quelque chose d'autre serait arrivé. Les vitres auraient éclaté subitement sous le doux contact du chiffon, le lait aurait explosé à peine sorti du frigo, quelqu'un aurait sonné à la porte avec une sommation venue de nulle part comptant vous expulser d'ici la fin de la semaine avant de saisir votre chat. (1) Au fond, ce n'est pas plus mal qu'il ne s'agisse que de l'aspirateur. On peut vivre sans aspirateur. Avec assez de poussière, on pourrait sûrement se rouler dedans comme avec la neige. Évidemment, vous êtes allergique, donc vous seriez plutôt en train de vous rouler dans les restes palpitants de vos poumons expirés par le nez, mais il n'empêche que ça resterait possible.

     

    L'aspirateur, donc. Une de vos fonctions attitrées dans la répartition du planning. Entre les courses de la semaine, l'organisation de la paperasse et tout un lot des petites choses du quotidien. En terme de ménage, vous êtes capables de vous en sortir avec n'importe quoi pourvu qu'il ne s'agisse pas de repassage. Vous n'avez jamais repassé un seul de vos vêtement dans toutes vos décennies d'existence. Vous n'en êtes pas fier, mais vous ne le regrettez pas non plus. C'est un concept qui vous a toujours paru particulièrement étrange, cette manie de vouloir défroisser à tout prix des vêtements qui finiront chiffonnés d'ici la fin de la journée. Peut-être parce que vous avez tendance à ne porter que des t-shirt, et que si on rassemble quelques vêtements disparates, vous avez à peine un costume complet dans le lot. Et puis vous avez toujours peur d'être attaqué par le fer à repasser. Un objet beaucoup trop lourd et beaucoup trop chaud pour vous inspirer la moindre confiance. De plus, petit, vous vous étiez coincé une jambe dans la table pliante (vous vous êtes coincé au moins une jambe dans la plupart des accessoires pliants de la planète, à ce jour). Du coup vous êtes prêt à faire tout le reste, mais s'il y a quelque chose à repasser, vous passer la main. De préférence pour qu'elle ne finisse pas sous le métal brûlant parce que vous étiez trop occupé à penser à quelque chose de beaucoup plus intéressant que le repassage.

     

    Vous avez toujours assumé le reste de vos fonction avec l'acceptation tacite de quelqu'un qui reconnaît la valeur du compromis. Vous ne diriez pas exactement que vous le faite avec entrain (2), mais vous le faites naturellement. Ayant longtemps vécu seul, dans cette étrange période suivant le départ de vos parents et l'emménagement avec celle qui partage définitivement votre vie, c'était de toute façon votre prérogative. Vivre à deux n'y changeant rien, d'autant que vous êtes celui qui travaille à la maison, et qui peut se permettre le luxe de gérer son temps d'une manière optimisée (même si vous risquez de mettre deux heures pour changer une ampoule parce que les étapes sont aussi nombreuses que délicates, et que c'est fou le nombre d'autres tâches importantes et immédiates que l'on rencontre sur son chemin lorsqu'on a pourtant décidé de s'appliquer précisément à une autre). L'aspirateur fait simplement partie de votre part. Une fois par semaine, vous le sortez pour pour quelques instants de vrombissement furieux (et une semaine sur deux, vous y ajoutez un bon coup de panosse). Il y a le nettoyage de la salle de bain, aussi le même jour, mais cela demanderait une autre chronique à elle seule.

     

    L'aspirateur, donc, ne vous a jamais dérangé plus que ça. Le bruit couvre de manière bienheureuse vos vocalises approximatives (vous faites partie de ces gens-là qui prennent à cœur le « chantant en travaillant »), et vous vous laissez tirer par l'objet plus que vous ne le dirigez vraiment avec la plus redoutable des précision. Vous le laissez tressauter entre vos mains, entraîné dans son sillage comme dans celui d'un cochon à la recherche de sa précieuse truffe (vous n'avez encore jamais trouvé de truffe chez vous, hélas.). Il s'agite, vibre et se secoue parfois comme un grand-huit, mais vous finissez toujours par aller dans les moindre recoins, derrière les meubles, sous le canapé et partout là où il est nécessaire d'aller vrombir. Ce qui plaît très moyennement à petit chat qui, dès qu'il entend le redoutable appareil lancer sa première note, file se cacher quelque part, généralement au fond d'une pantoufle.

     

    Ce n'est pas une bête qui en demande beaucoup, l'aspirateur. Il suffit de changer son sac de temps en temps (la recherche du sac en question prenant à peine moins de temps que le changement d'une ampoule), de préférence avant qu'il n'implose, et d'éviter de se prendre les pieds dans l'appareil lorsqu'on est un tantinet distrait. Au jour d''aujourd'hui, votre canapé a essayé de vous tuer plus de fois que votre aspirateur, ce qui est plutôt une bonne chose. Vous avez confiance en votre aspirateur. Vous le connaissez, maintenant. Vous n'avez pas à vous en méfier comme l'un de ces petits aspirateurs automatiques, dont la rondeur bonhomme cache sans doute de sombre secrets et qui, s'il passait moins de temps à se cogner dans les murs comme une souris ivre, serait sans nul doute en train de planifier le soulèvement des machines.

     

    Mais rien n'est parfait, pas même votre fidèle aspirateur, et encore moins cette journée qui vous fait dire depuis le début que le monde entier aurait mieux fait de rester couché. Il suffit de peu de choses : cet innocent bouchon de bouteille d'eau en plastique, tombé derrière un meuble il y a probablement trois ou quatre couches géologiques de cela. Sa rencontre avec l'aspirateur. Le bruit effroyable et soudain de l'objet crissant à l'intérieur du tube en métal comme une poule effarée jetée dans une machine à laver (faisant manquer quelques battements à votre petit cœur surpris – et faisant sauter une pantoufle d'au moins un mètre au-dessus du sol vous renseignant sur la présence exacte de petit chat), le souffle soudain asthmatique de la bête (l'aspirateur, pas le petit chat), le manque flagrant d'aspiration... Et, après inspection, le triste constat du fameux bouchon logé solidement en plein cœur du tuyau, comme une pâte avalée trop vite lors d'un dîner mouvementé.

     

    Après avoir vainement secoué le tuyau dans tous les sens, vous réalisez avec un effroi palpable (au moins) que le sinistre morceau de plastique est bel et bien coincé. Et même muni des ustensiles les plus longs et fins (dont une astucieuse et inutile construction en baguette chinoises née des espoirs les plus fous d'un cerveau alors ravagé par le doute (3)), impossible de l'en déloger ! Découragé, sur le point d'abandonner pour l'instant, vous avez alors repéré un détail d'intérêt : une vis fixant le long tube en métal au reste, plus épais, du tube en plastique. Ce qui présentait une solution alors évidente, mais aussi compliquée par le fait suivant : si le ménage, globalement, ne représente pas pour vous une épreuve, le bricolage est à un tout autre niveau. Probablement celui de la Fosse des Mariannes, en ce qui vous concerne. Clouer deux planches de bois ensemble revient à éviter de justesse l'apocalypse quand c'est dans vos mains que reposent l'espoir d'accomplir une telle tâche. Malgré tout, refusant d'abandonner (vous auriez dû), vous avez plongé dans divers tiroir à la recherche d'un tournevis, attaché à un couteau suisse coincé dans au moins trois autres objets (bien sûr, il était dans LE tirroir de la cuisine. Celui où sont cachés tous les objets qu'on cherche sans arrêt, sans préoccupation de leur fonction première, le tout étant bien entendu emmêlé d'une manière grotesque, et bloquant le tiroir d'une manière telle qu'il vous faudrait au moins trois ans d'ingénierie pour réussir à vous en sortir sans que cela ne soit encore pire).

     

    C'est donc après moult efforts et un acharnement de plus en plus nerveux que vous êtes enfin parvenus à dévisser la chose...pour voir du plastique exploser soudain entre vos doigts une fois la tension relâchée (voilà, vous saviez bien que quelque chose allait finir par exploser aujourd'hui). Vous regardez, sans comprendre -mais aussi sans grande surprise, de cette façon résignée qu'on les gens de constater les dégâts- les petits bouts de plastique ayant ricoché ici et là dans la cuisine. Avec, entre les mains, un tuyau de métal certes débarrassé de son bouchon, mais aussi -et c'est là où ça devient un brin plus embêtant- du reste de l'aspirateur. Comment ? Vous n'en avez aucune idée. Est-ce que cette vis était le le dernier sceau empêchant la fin du monde, vous ayant ainsi fait relâcher les quatre cavalier de l'apocalypse et tout ce qui s'ensuit ? Dur à dire, par les temps qui court. Toujours est-il que vous vous retrouvez tristement en train de maintenir comme faire ce peut le tuyau dans le reste de la machine, réussissant machinalement à terminer la tâche de nettoyage, le dos voûté comme une petite vieille ployant sous les sacs de légumes (dont sort toujours une carotte avec son beau plumeau vert de feuille. Vous n'avez jamais vu de carotte comme ça quand vous allez au marché. Les petites vieilles doivent toutes les prendre avant vous). Votre esprit enfiévré imagine un instant de scotcher le tuyau à l'autre, avec un de ces gros scotchs qui réparent, on le sait, n'importe qui n'importe quand, mais la solution vous paraît temporaire, à la manière d'un sparadrap mental sur la blessure béante de votre psyché en détresse, destinée à vous réduire à l'état d'un trou noir aspirant (ah ah!) petit à petit chaque aspect de votre âme jusqu'à ne laisser de vous qu'une coquille vide sur le sol de la cuisine.

     

    Là, votre morceau d'aspirateur dans les mains, vous devez avoué que vous sentez non pas bête, mais soudainement affreusement triste. Comme lorsqu'un événement des plus mondains fait sauter quelque chose en vous qui s'était tranquillement amalgamé jusqu'à ce qu'il trouve la bonne raison de déborder. La noirceur, le vide, l'entropie attendant toute chose -et tous les gens- qui vous entourent. Quand votre tendre moitié finit par rentrer, vous êtes toujours là, pensif. Un peu cassé vous aussi. Peut-être avec toujours moins de vis. Petit chat ronronne sur vos genoux depuis tout à l'heure, et vous acceptez une main solide pour vous relever. Un échange de regard suffit, le contact de sa peau contre votre peau produit une étincelle. L'aspirateur attendra. Ça se répare, où ça se change. La ruine de votre esprit est toujours là, toujours pas loin de déborder, de prendre le dessus.

     

    Mais ce soir encore, vous n'êtes pas seul. Votre vie continue de se construire, fragile mais toujours nouvelle. Ce soir, le reste peut attendre.

     

    Au moins jusqu'à la semaine prochaine.

     

     

     

    1. La sonnerie de la porte, c'est toujours une mauvaise nouvelle. Ou plutôt, vous êtes constamment persuadé que cela ne peut être qu'une mauvaise nouvelle. Généralement sous la forme d'un monsieur inquiétant pourvu d'un costard noir et de lunette de soleil destiné à vous arracher votre chat pour toujours parce que vous avez payez une facture en retard il y a trois ans et six semaines. Vous êtes de ces gens qui vous sentez coupable par défaut. Peut-être que c'est vous qui avait fait ça, mais si, vous savez, ça !

    2. Vous vous méfiez terriblement des gens qui persistent à dire qu'iels aiment faire le ménage.

    3. Et le désespoir. Par le doute, et le désespoir.

  • Extrait Nano 2018 3

    15. Faible

     

     

    Le gros, qui n'était pas tout à fait gros, marchait d'un pas traînant sur le sol de terre battue. Au bord de la rivière, les arbres formaient une barrière presque naturelle, de plus en plus en dense au fur et à mesure que son compagnon et lui avançaient. Les premières feuilles mortes avaient commencé à tomber quelques jours plus tôt, et ils les piétinaient par tas entiers là où une brise capricieuse les avait réunies. Ils passaient à travers sans un regard en arrière, éventrant les amas d'automne comme on éventrait un château de sable sur la plage. Il y avait dans cette imagerie quelque chose qui rendait le gros -qui, franchement, n'était pas si gros que ça- profondément triste. Il n'avait jamais aimé les fins, et ce depuis tout petit, où le petit triton qu'il avait ramené de la mare s'était retrouvé le ventre en l'air à la surface de son bocal. Le premier d'une longue série, le défilé de petites morts typique d'une vie à la campagne. Le moindre cadavre de mulot sur le bord du chemin le mettait dans tous ses états, principalement parce que personne d'autre que lui n'avait pu en témoigner. A chaque fois, il avait fait en sorte de leur creuser une petite tombe, à mains nues dans la terre fraîche, parce qu'il aimait son contact et qu'il avait l'impression que c'était plus juste comme ça. Il n'avait qu'une vague idée de ce qui était juste, sinon il ne se serait pas retrouvé dans une bande de voyous et de malfrats, mais il n'en démordait pas. Ce n'était pas juste de mourir seul, abandonné de tous. Quelqu'un devait se rappeler de vous, sinon vous n'aviez pas vraiment existé. Il n'avait pas beaucoup d'idées non plus, mais il s'y attachait tout autant.

     

    Ce n'était pas qu'il était bête, de la même manière qu'il n'était pas gros, pas vraiment. Seulement, on ne lui avait jamais laissé le loisir d'avoir beaucoup d'idées ; il y avait toujours du travail à accomplir, des corvées à faire, des tâches à effectuer. Dans sa famille, ils préféraient emprunter les idées des autres, c'était plus facile comme ça. Les idées de la chantrie du village, où ils se rendaient les jours saints dans leurs plus beaux habits. Des beaux habits, pour eux, c'était surtout des habits dont on voyait moins les raccommodages et qui, surtout, avaient le luxe d'être propre. On se salissait pour un rien à la ferme, et on ne se donnait même pas la peine d'y remédier chaque jour, sinon on avançait jamais. Mais une seule tache sur le pantalon des beaux jours, et voilà que m'man vous tombait sur le coin de la pomme plus vite qu'une...qu'une...et bien, qu'une pomme vous tombait sur le coin de la figure. Sauf que le gros, enfin pas tant que ça, il aimait bien les pommes, mais moins ce type de tartes.

     

    Il n'était pas gros de ceux qui l'étaient à peine, voilà. Il se dégageait de lui une impression de grosseur plus qu'un débordement physique. Du genre à le voir gros en le croisant dans la rue, avant de réaliser si on faisait bien attention que c'était un peu exagérer. Il se déplaçait comme s'il était trop massif, à la manière d'un bronto dans un établi de céramique, on aurait dit qu'il avait toujours peur de casser quelque chose. Il était grand plus que large en fait, mais se tenait toujours un peu voûté, de peur de prendre trop de place. Sa m'man n'avait jamais aimé qu'il prenne trop de place, alors il avait toujours essayé de se faire tout petit. De se plier et de replier sur lui-même, lui dont les bras un peu trop longs se mettaient alors à traîner sur le sol. Des bras naturellement costauds, aussi bien de naissance que par le travail quotidien de la ferme. Des bras bien plus habitués à manier le râteau et la fourche qu'une arme de n'importe quel type. Des bras qu'on aurait cru faits pour cogner, et comme souvent avec les gens costauds par défaut, il avait toujours eu peur de s'en servir. Il se montrait instinctivement délicat, qu'il s'agisse de ramer sur sa barque ou de creuser le sol d'un bon coup de pelle. Il aurait pu vous dévisser la tête du coup sans trop d'efforts, mais il baissait les yeux quand vous confrontiez son regard. Il était doux, délicat, précieux.

     

    Faible.

     

    C'était ce que sa m'man lui avait toujours dit. Faible parce qu'il n'osait pas se défendre quand on s'en prenait à lui. Faible parce qu'il n'avait pas le cran de regarder mourir les vaches sans pleurer. Faible parce qu'il faisait tout ce qu'on demandait de lui sans jamais rechigner. Pour tout ça, et pour bien plus encore. Sa m'man n'était jamais à court de raisons. Surtout quand elle avait bu plus de gnôle que d'habitude. Souvent, elle disait qu'il était faible parce qu'il était comme son père, et que seule la faiblesse pouvait engendrer la faiblesse. Elle avait essayé de l'endurcir, pourtant. De le priver de nourriture quand il n'obéissait pas assez vite, d'eau quand il n'arrivait pas à exprimer, de lumière, aussi. Cela avait toujours été le pire : enfermé dans l'établi en pleine nuit, des planches sur les interstices pour que rien ne filtre à l'intérieur. Il était rapidement devenu trop grand pour correctement s'y asseoir. Trop gros, disait sa m'man. S'il n'était pas assez fort pour cogner sur les gens, c'était qu'il était gras et non musclé. Et puis seuls les enfants avaient peur du noir, et seulement qu'un temps. Mais quand on était faible comme lui, on restait un enfant toute sa vie et elle n'avait que faire d'un enfant.

     

    Et puis sa m'man avait fini par mourir, et il s'était retrouvé tout seul. Il avait travaillé ici et là comme aide de ferme, où il était heureux de se laisser exploiter parce que cela lui donnait quelque chose à faire. Il n'avait jamais eu besoin de grand chose. Un peu de paille pour dormir, de quoi manger. Pas trop pour lui, il ne fallait pas qu'il devienne plus gros, mais pour partager avec les bêtes. Les animaux et créatures de tout poil l'avaient toujours apprécié, et il le leur rendait bien. Il les trouvait plus facile à comprendre, ils ne se cachaient par derrière des mots compliqués et des tournures de phrases trompeuses. Dès qu'il pouvait s'occuper d'une bestiole, il était heureux. Dans la bande, c'était presque toujours lui qui nourrissait Précieuse quand elle ne le faisait pas elle-même, lui qui entretenait son enclos, lui qui lui brossait les écailles. C'était le monstre de la cheffe, mais c'était son amie. Et elle était morte, on l'avait brûlée, et l'autre ne l'avait même pas laissé lui creuser une tombe. Quand il y repensait, il sentait les larmes lui monter aux yeux, et s'essuyait la morve qui lui coulait au nez d'un air pataud. Tout en espérant que l'autre ne le voyait pas.

     

    L'autre lui faisait peur. Il lui avait toujours fait peur, depuis qu'il avait rejoint la bande, mais depuis qu'ils avaient trouvé les restes de la wyverne et et qu'ils s'étaient fait piquer la barque, la peur qu'il éprouvait à son égard avait changé. Elle était devenue viscérale, un réflexe quasi animal qui dressait ses poils sur ses bras rien que d'y penser. L'autre avait toujours été mauvais, moqueur, mais à la manière dont l'étaient bien des hommes. Et d'un coup, voilà qu'il était différent. Voilà qu'il affichait sa cruauté comme un masque, et qu'il ne se donnait même plus la peine de la cacher. Il n'avait plus que de la fureur sur le dos comme certains avait la peau sur les os : sèche, craquelée, presque à se fendre. Le gros en était effrayé, vraiment effrayé. Au point qu'il pensait de moins en moins à Précieuse, et presque plus à Champion, son petit bateau qu'on lui avait enlevé. Il avait l'impression que le moindre mot de travers pouvait faire exploser son condisciple. Un peu comme m'man quand elle avait ses humeurs, voilà ce que ça lui rappelait. L'autre, c'était le noir de l'établi devenu homme, on lui avait cloué toutes les planches.

     

    Il avançait d'un pas vif, nerveux, que le gros avait un peu de mal à suivre. Il n'avait pas envie de rester trop près, de toute façon, mais il faisait en sorte de ne pas trop se laisser distancer, il ne voulait pas que l'autre s'énerve. L'autre, qui s'était toujours déplacé avec l'assurance d'un prédateur, mais qui s'agitait maintenant par intermittence, secouant ses maigres bras dans le vide, ses doigts crochus se refermant sur l'air comme des serres. Maigre, sa peau avait maintenant l'air d'être trop tirée, comme si on avait tiré un bon coup sur ses cheveux pour la remonter au maximum. On pouvait presque voir ses os bouger sous la chair, tandis qu'il marmonnait entre ses dents quelque chose que le gros ne comprenait pas, et qu'il n'avait de toute façon aucune envie de comprendre. Mais le pire...le pire, c'était les yeux. L'autre avait les yeux tellement mauvais qu'on aurait pas dit des yeux, mais deux billes noires qui semblaient en permanence crever des pupilles jaunâtres. Deux vrilles, voilà ce qu'on aurait dit. Et derrière...

     

    Derrière, le gros ne voulait pas y penser. Il ne voulait plus jamais voir ces yeux s'il pouvait l'éviter. Il était faible, il le savait, sa m'man l'avait toujours dit. Mais il y avait des choses en ce monde dont même sa m'man aurait eu peur. Il le savait : il marchait en compagnie de l'une d'elles.

  • Nano 2018, deuxième extrait

    9. Précieuse

     

     

    Le bateau suivait paresseusement le courant de la rivière, de cette indolence propre aux embarcations une chaude journée d'été. Ou quelque chose dans ce genre-là, après tout on pouvait se montre indolent en toutes saisons. Et puis il ne s'agissait pas vraiment d'un bateau, le terme était beaucoup trop ronflant. C'était à peine une barque, quelques planches clouées ensemble dans la vague forme d'une coque, le tout accompagné d'une prière pour éviter de couler à la première vaguelette. Il s'en dégageait néanmoins cette impression de fierté des propriétaires, qui n'auraient acceptés une désignation moindre que « fier bâtiment ». Du genre marins du dimanche qui s'imaginaient capables de de flotter victorieusement contre vents et marées, qui appelaient le gros grain de toutes leurs forces dans l'espoir d'un envol quasi mystique au-dessus de la mer déchaînée. En grosses lettres à la peinture écaillées, on pouvait lire sur le flanc : « Champion ».

     

    « Puisque j'te dis qu'j'ai vu un saumon! » fit une voix qui rompit le silence nocturne comme une corde de violon qui cédait dans la nuit (1). La barque continua son avancée, dépourvue de réelle grâce, mais avec la détermination du rameur qui se voyait l'espace d'un simple voyage capitaine au long cours. Le type d'homme qui rêvait d'arpenter un pont dans ses plus belles bottes cirées, une casquette vissée sur la tête, une pipe dans la bouche et un animal exotique sur l'épaule. Peut-être même une jambe de bois, de préférence pas la sienne, il était un peu douillet.

     

    « Et moi j'te dis pour la centième fois que y a pas d'saumons dans c'te rivière, alors ferme-la et rame, bougre d'idiot ! »

     

    Une brève pause, quelques clapotis dans l'eau, comme si le propriétaire de la première voix s'efforçait de réfléchir très fort à la question tout en faisant tout son possible pour garder l'air détendu de l'idiot qui ne voulait pas être pris sur le fait. Puis : « Depuis quand...depuis quand tu sais compter jusqu'à cent ? C'est beaucoup ça, j'crois pas qu'j'ai vu autant d'saumons. Logiquement, logiquement t'vois, t'aurais dû m'dire ça une fois par saumon. Moi j'ai pas compté en tout cas, mais j'sais pas beaucoup compter, m'man disait toujours que c'était dangereux ces histoire de numéros. J'en était un drôle elle disait tout l'temps, ça suffisait. »

     

    Un profond soupir de la part de l'autre, le type de soupir qui indiquait en une exhalaison la teneur de la relation qui unissait les deux voix. Le type de soupir qu'on imaginait aussitôt suivi d'un bon massage des tempes, d'un haussement de sourcils, voire d'un savant roulement des yeux dans leurs orbites. «Rame, c'est tout, et essaie pas de compter, ça ne te réussit pas. Ta m'man avant raison. »

     

    Le soupirant ne voyait vraiment pas pourquoi c'était à lui de se coltiner l'abruti. Il avait fait des études, bon sang ! Dans un curieux souci d'honnêteté étant donné sa profession, il se reprit intérieurement : il avait commencé des études, ce qui n'était quand même pas rien. Ce n'était pas de sa faute s'il ne les avait pas terminées ! Tout ça parce qu'il n'avait pas attendu qu'on livre les cadavres pour regarder comment fonctionnaient les gens. Comment la médecine allait pouvoir progresser si on se contentait d'ouvrir les morts, hein ? Évidemment, les responsables du programme n'avaient pas vu ça d'un bon œil, alors il avait arraché celui d'un des professeurs avant de s'enfuir dans la nuit. Il l'avait gardé quelque temps dans une petite boîte. L’œil, pas la professeur. Après ça, il ne lui était pas resté beaucoup d'opportunités. De fil en aiguilles, plutôt que de recoudre les gens il en était arrivé à s'assurer grosso modo du contraire contre un paiement raisonnable. Et puis il y avait beaucoup de bandes qui ne crachaient pas sur ce qui se rapprochait de très loin et en fermant à demi les yeux d'un toubib. Déjà parce que ce n'était pas très hygiénique, il se tuait à leur dire.

     

    « Le saumon, c'est vach'ment bon ! »

     

    Et l'autre gros idiot qui recommençait. Il n'était pas vraiment gros, en réalité, mais il dégageait une impression de grosseur malgré tout. On s'attendait tellement à ce qu'il le soit que l'esprit rajoutait la différence. Peut-être à cause de sa façon de se déplacer, pas très sûr de lui, ou la manière dont il gonflait les joues quand cherchait quoi dire. Ce qui était sûr, c'était qu'il était idiot. Sur ce point, on ne pouvait pas se tromper. De l'idiotie utile, du genre qui se maniait efficacement pour peu qu'on sache sur quels boutons appuyer. Un outil plus qu'un homme, et cette seule comparaison en disait plus long sur la personnalité de son compagnon que tous les traités de psychologie du monde.

     

    « Tais toi un peu, et amarre-nous, on y est. »

     

    Le gros qui n'était pas vraiment gros sauta dans l'eau, et tira l'embarcation sur la berge. L'autre n'en sortit que lorsqu'il eu l'assurance de garder les pieds au sec. Ils jetèrent les rames dans la barque, et ne se donnèrent même pas la peine d'essayer de camoufler leur moyen de transport. Personne ne passait jamais dans le coin, et puis ça ne restait qu'une bête barque pas très reluisante, quoi qu'en pense le gros.

     

    « On aurait quand même du choper un des saumons. Précieuse elle aime bien ça, le saumon. »

     

    « Précieuse elle boufferait n'importe quoi, et toi avec. »

     

    « C'pas vrai de dire ça ! Elle m'aime bien Précieuse ! C'est ma copine ! »

     

    « Ouais, comme elle aime le saumon. »

     

    La pique n'était pas tout à fait méritée, l'autre le reconnut de mauvaise grâce. Le gros avait toujours su y faire avec les bêtes, c'était un fait. Elles devaient reconnaître chez lui la simplicité d'un esprit qui se rapprochait du leur. Alors que lui, elles ne l'avaient jamais aimé, d'un réflexe quasi instinctif. Alors rien que pour ça, il était plutôt content d'avoir le gros avec lui, même s'il ne l'aurait jamais avoué sous la plus vicieuse des tortures. Mais face à Précieuse, il valait mieux ne pas prendre le moindre risque. Précieuse... La cheffe en était fière, de sa Précieuse. « Neuf types sur dix se font boulotter dans le processus, mais moi, j'ai su tout de suite la mater, la Précieuse ! Depuis tout bébé que j'la dresse ! J'suis comme sa mère, une mère sévère mais juste, elle m'a même pas bouffé un doigt ! » Il y avait effectivement un véritable lien entre la cheffe et la bestiole. Elles partageaient le même type d'esprit purement prédateur, la même rage à peine maintenue par de la peau et des tendons. Et elle savait la tenir, elle ne mangeait personne sans sa permission. Elle était intelligente, à sa façon, et reconnaissait les membres de la bande. Ce qui ne rassurait guère ses membres, dont presque tous avaient malgré tout connu leur lot de morsures ou de brûlures. Sauf le gros, qui la traitait comme s'il s'agissait d'un gros chaton maladroit qui ne faisait pas exprès de faire ses griffes sur la jambe des copains. Le plus fous, c'est qu'avec lui elle se comportait comme tel ! Même la cheffe en était impressionnée, et il n'y avait pas grand chose qui l'impressionnait, c'était entre autre pour ça qu'elle était la cheffe.

     

    « Précieuse elle va être contente de nous voir, tu crois ? »

     

    Le gros posait toujours ses questions avec un soupçon de supplique, à la manière d'un enfant qui avait déjà les larmes aux yeux. Un gros enfant, voilà ce qu'il était. Les mains collantes, les oreilles sales, et les autres trucs qui faisaient des gosses des gosses. L'autre n'était pas un expert en la matière, les gamins n'étant pour lui que des pensées irritantes qui ne méritaient même pas qu'on les considère en tant que personnes. Il n'était pas vraiment fana des adultes non plus, mais il fallait bien faire avec. Quoi qu'il en soit, le contentement du monstre était le dernier de ses soucis. Ce n'était pas pour elle qu'ils se rendaient sur le site. C'était simplement leur tour de continuer l'excavation, ce qui expliquait la pelle et la pioche que trimbalait le gros sur ses épaules. Deux personnes travaillaient mieux sur le terrain qu'un groupe plus conséquent, et Précieuse restait dans le coin pour s'assurer qu'aucun curieux ne s'accapare la découverte. Personne ne passait jamais dans le coin, mais la cheffe préférait rester prudente. Comme la plupart des gens face à une wyverne, d'ailleurs, c'était l'idée.

     

    « La truite c'est pas mal aussi, ou la perche. Mais rien ne vaut un bon saumon. »

     

    Quand le gros avait une idée dans la tête, il ne lâchait plus. Sans doute parce qu'il n'en avait pas beaucoup qui finissaient par se balader dans le coin, se disait l'autre qui le suivait d'un air maussade. Il avait l'air maussade par nature, comme la plupart des gens qui n'aimaient pas la plupart des gens. Il y avait les gens et lui, à vrai dire. C'était ce type d'homme. Le genre qui composait avec son espèce en grinçant des dents, parce qu'elle avait besoin de ceux qui payaient bien, mais qui ne les considérait pas mieux pour autant. Il se laissa distancer, avançant du pas traînant de celui qui n'appréciait pas le travail manuel. A moins qu'il n'implique un scalpel bien aiguisé. Son compagnon s'était précipité en avant avec l'insouciance du bête, et il n'avait rien contre le laisser commencer. Et terminer, tant qu'à faire. Après tout il... Le hurlement du gros le fit sursauter hors de ses pensées. Il n'avait jamais entendu un cri pareil : c'était la vocalisation d'un cœur qui se brisait. Il accéléra le pas, contournant la colline en maugréant entre ses dents. Pour contempler le gros, tombé à genoux, qui pleurait abondamment devant la carcasse noircie de Précieuse la wyverne.

     

    « Ah ben merde. » fit l'autre. C'était le cas de le dire.

     

     

     

     

     

    (1) Il y avait certaines voix qu'aucune métaphore ne pouvait sauver.