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Humeur

  • Cafards

    Vous avez le cafard. Pas un cafard en particulier, ceci dit. Déjà, parce qu'il y en a plusieurs, et puis parce que vous n'allez quand même pas leur donner des noms. Cela ne se fait pas d'écraser quelqu'un qu'on a nommé. Cela ne se fait pas d'écraser qui que ce soit, d'ailleurs. Enfin, vous savez de toute façon que vous n'allez pas tenter de les écraser, qu'ils s'appellent Kevin, Barbara ou restent anonymes. L'idée de mettre directement fin à une vie vous répugne plus que toute créature, bien que vous n'ayez guère de scrupules à dévorer le steak dans votre assiette. Une des grandes caractéristiques de l'humanité résumée en une phrase, mais vous n'avez jamais prétendu en être un exemplaire particulièrement réussi. Donc, des cafards. Cela a commencé il y a quelques mois, peut-être cet été, vous n'avez jamais été très doué pour vous situer dans le temps (et paniquez dès qu'on vous demande quel peut bien être votre plus ancien souvenir, le premier film que vous avez vu au cinéma ou votre meilleur souvenir ; bon, ce serait pareil si on vous demandait ce que vous aviez mangé à midi il y a cinq jours, seulement personne ne demande jamais vraiment ça. Ou alors ils sont un peu bizarres et s'intéressent curieusement à vous ; ou il s'agit d'un ou d'une nutritionniste, ce qui revient un peu au même). Le premier, vous l'avez retrouvé mort sur le carrelage de la cuisine, et sur l'échelle des trucs qu'on ne veut pas retrouver mort sur le carrelage de sa cuisine, c'est encore loin d'être le pire. Déjà, c'est mort, et tout seul comme grand. On l'envelopper prudemment dans trois épaisseurs (au moins) de papier ménage et zou, dans les toilettes !

     

    C'est quand on en trouve un autre, quelques jours plus tard, qu'on commence réellement à se poser des questions. Du moins, où vous vous êtes posé des questions. La première ayant dû être quelque chose du genre : « Vais-je mourir dévoré par une nuée de cafards rampant sous ma peau ? », avant de vous souvenir que ce genre de malédiction égyptienne antique concerne plutôt les scarabées (qui sont finalement bien plus gros et intimidants que les cafards, mais on pardonne plus facilement à quelque chose qui a une jolie couleur ou qui, disons, a déjà le triste destin de se balader en pousser ses excrément roulés en boule). Bon, pas de panique. Un ou deux cafards morts, ce n'est pas la mer à boire (vous vous demandez bien d'où vient cette expression, comme la plupart des expression d'ailleurs. Pour chacune d'entre elle, il a bien fallu qu'un type ou une nana se lance en premier et s retrouve l'air un peu couillon le temps que les autres commencent à comprendre et que ça devient une mode. Peut-être que la personne que vous entendrez s'écrier « C'est comme remise des algues dans ma chemise ! » se verra plus tard illustré par l'histoire du langage. On ferait mieux de ne pas se moquer.). Puis vous avez alors nettoyé votre cuisine de fond en comble, en vidant tous vos tiroirs en prime pour vérifier qu'aucune armée insectoïde ne nichait dans un paquet de céréales (dieu sait ce qu'ils pourraient accomplir boostés à l'ovomaltine, nous avons tous vu la pub!). Rien. Même pas sous l'évier. Bon, ça...arrive ? Alors vous disposez, et vous oubliez.

     

    Et puis quelques jours plus tard, rebelote. C'est le début d'un curieux cycle : vous allez retrouver un ou deux cafards (toujours morts) sur le sol de la cuisine, dans un placard sous l'évier ou dans les environs du salon pour les spécimens les plus courageux (dont un qui aura fini noyé dans un verre de sirop oublié). Avec une régularité étrange, des petits cadavres de cafards refont dont surface chez vous ; puis vous être tranquille entre cinq et sept jours, et immanquablement, quand vous vous dites enfin « Ah ben tiens, ça fait au moins une semaine que j'en ai pas vu ! », vous tombez dessus. Ce qui ne vous plaît que moyennement, d'autant que vous ne savez pas d'où ils viennent, ni pourquoi ils tiennent tant à se laisser mourir dans le coin. Bon, vous l'avouez tout de suite, l'ordre et vous n'ont jamais fait bon ménage. Vous entassez des objets ici et là, vous n'êtes pas particulièrement soigneux, et il arrive que la moitié de votre canapé disparaisse sous tous les objets que vous ne saviez pas où mettre ailleurs pour l'instant. Mais vous n'êtes pas sales. Enfin, vous n'en avez pas l'impression. Vous aspirez et passez la serpillière tous les lundis dans tout l'appartement, en plus de nettoyer lavabo et toilettes. C'est une de vos règles cardinales, parce que si vous ne vous y tenez pas, vous ne le ferez pas. Alors qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il neige : rien ne vous arrêtera dans votre ouvrage chaque lundi matin (en grande partie parce que le temps à l'extérieur n'a pas vraiment de raison de bouleverser votre quotidien ménager). Le jour où vous ne le ferez pas au moins deux semaines de suite, ce sera soit qu'on vous à kidnapper pour vous voler un rein ou un truc plus exotique, soit que la déprime aura frappé tellement fort qu'il faudra sans doute vous tirer de force à la lumière du jour (et jusqu'à ce jour, AUCUN dépression n'a enrayé ce rituel ; vous vous y accrochez avec force, parce que c'est sans doute le meilleur baromètre de votre état globale. Les jours où vous manquez presque de ne pas vous y adonner, c'est le moment d'avouer qu'il y a vraiment un souci). Vous ne laissez pas traîner de la nourriture partout, vous aérez quotidiennement (vous êtes incapable de vivre sans au moins une fenêtre entrouverte, même pendant la plus froide des nuits d'hiver)... Bref, vous vivez plus ou moins dans le désordre (d'un regard extérieur du moins, surtout celui de vos parents, par exemple), mais pas dans un bouge. Ou du moins, vous le croyiez. Auriez-vous manqué quelque chose ?

     

    Bon, si ça se trouve, il y a simplement des cafards qui se baladent dans l'immeuble. Sans être antédiluvien, il n'est pas neuf non plus, il paraît que ça arrive. Vous n'avez encore osé demandé au concierge s'il sait quelque chose sur la question, parce que vous avez l'impression qu'admettre avoir des cafards, c'est un peu comme admettre qu'on a une maladie honteuse ou qu'on ne vote pas du bon côté; ça ne se fait pas, et on n'a plus envie de vous adresser la parole. Et puis ces derniers temps, les interactions sociales avec des gens que vous ne connaissez guère -comme votre concierge, pourtant sympathique et abordable- vous est incroyablement difficile. Téléphoner devient pire encore, parce que vous êtes capable de raccrocher par réflexe dès que la personne au bout du fil a le malheur de décrocher (véridique, cela vous est déjà arrivé. Peu de choses mêlent pour vous autant l'espoir, la peur et la haine, que le téléphone. L'espoir de régler enfin ce pour quoi on appelle, la pur panique d'entendre une voix de l'autre côté du combiné, et la haine aussi bien de celles et ceux qui répondent que celles et ceux qui ne répondent pas).

     

    Le fait que vous imaginez vous être habitué à retrouver de temps un temps quelques cafards décédés. En grande partie parce qu'il vous paraît préférable de cohabiter avec des cafards décédés qu'avec des cafards qui grouillent joyeusement le long de vos murs. Même si...même si, d'une certaine manière, vous ne pouvez pas vous en empêcher de voir dans cette histoire une représentation symptomatique et bien à propos de votre état dégradant de ces derniers mois. A un point où vous vous demandez presque s'il n'y a pas des fois où ces fichues bestioles sortent de votre imagination. Au point de résister à l'envie d'en enfermer une dans un verre et d'aller sonner chez le premier voisin venu (et étonné) pour le lui brandir sous le nez. Heureusement que la seule idée de devoir taper la causette avec n'importe quel voisin dans l'ascenseur vous fiche déjà assez la frousse. Mais la comparaison avec votre mental est assez frappante, du moins pour vous. Comme les cafards, l'anxiété ou la dépression finissent toujours par revenir, et ce au moment où on commence enfin à ne plus s'y attendre. C'est comme si cela grouillait en vous en permanence et que, petit à petit, cela vous rongeait de l'intérieur, ne laissant qu'une façade fonctionnelle jusqu'au jour où celle-ci s'écroulera à nouveau le temps d'une bonne crise. Le truc, c'est que cette année, vous vous sentez de plus en plus chancelant. Quand ce ne sont pas les angoisses qui ont le dessus, c'est la déprime que se ramène, un peu comme si ces deux-là jouaient aux vases communicants. Ce qui, d'une certaine manière, vous permet de traverser des périodes d'équilibre relatif, où on ne peut pas dire que tout baigne, mais où rien ne vous emporte non plus. Seulement là, ça commence à craquer. Et plus le temps passe, plus vous trouvez de cafard, et plus vous l'avez, le Cafard (celui dont on entend la majuscule même à l'écrit). Vous ne savez pas pourquoi, il n'y a pas de raison. Là, c'est la déprime qui pointe le bout de son nez. Vous le savez, vous avez de plus en plus de peine à faire votre ménage le lundi. C'est ce vide en vous, cette impression d'être dévoré de l'intérieur par l'inexistence qui vous pousse parfois à hurler vos larmes étouffées dans un oreille avant d'espérer enfin vous endormir de fatigue. Une fatigue qui vous ronge également, et qui se nourrit des accents de dépression comme un glouton de l'apéritif.

     

    Et parce que la vie adore ce genre de coïncidences -ou ce genre de similitude née d'un esprit en vrac- c'est toujours quand vous commencez enfin à vous sentir à peu mieux, à vous dire que la grosse crise ne va pas éclater, que vous retrouvez un cafard mort ou deux. Ce qui vous inquiète, maintenant que vous y réfléchissez ; ces saletés sont plus ou moins increvables, alors vous n'êtes pas sûr d'être très à l'aise dans un environnement qui les supprime. En fait, vous ne vous sentez plus très bien chez vous, mais vous ne vous sentez plus très bien nulle part. Seul, le vide est toujours là, avec des gens...vous êtes en retrait, vous n'arrivez de nouveau plus à communiquer comme vous le souhaitez, à faire l'effort nécessaire. Vous êtes...crevé. Trop crevé. Crevé d'être crevé. Vidé d'être vide. Mais vous continuez, parce que de nouveau, pendant plusieurs jours, parfois une semaine, vous ne voyez plus de cafard. Vous vous dites que ça va aller, que tout peut reprendre, vous recommencez à vous sentir à l'abri entre vos propres murs. Puis, fatalement, ça reprend. Et ce soir, vous venez de rentrer, pour découvrir un cafard vivant trottinant sur un mur du salon. Puis un second sur un mur de la cuisine, un troisième sur la table du salon. Vous en piégez deux dans un verre pour les balancer du balcon, vous ne savez pas où a disparu le troisième.

     

    Autant dire que ça ne va pas très fort. C'est l'image même d'une situation sous contrôle -qu'on pensait pouvoir gérer, en faire une habitude qu'on pouvait porter à bout de bras- qui s'écroule, victime de fondations de plus en plus négligées. Et évidemment, vous avez l'impression que votre environnement est devenu le miroir de votre état global, car vous pouvez sentir la vague écrasante que vous avez de plus en plus de peine à contenir. Le vide étouffant, menaçant de prendre le contrôle, de faire de vous une coquille vide à peine capable d'interagir avec la vie de tous les jours. La solitude, qui revient comme un poids écrasant même au milieu des gens. Les larmes qui coulent sans que vous ne soyez foutus d'en remonter la source. Franchement, vous ne savez pas comment vous allez dormir ce soir, au milieu des cafards (bien entendu, vous ne pouvez imaginer autre chose qu'une armée de ces saloperies grouillant dans tous les recoins, derrière tous les meubles, et la moindre sensation de mouvement du coin de l’œil vous fait sursauter), mais quelque part ce n'est pas nouveau. Vous n'avez jamais vraiment trop su comment dormir, pas depuis plus de dix ans au moins.

     

    Vous ne pouvez plus le nier : vous avez des cafards chez vous. Et vous en avez aussi dans la tête. Seulement, eux, ils n'ont jamais su comment sortir.

  • Tergiversations terrassières

    Parce que ça faisait longtemps, qu'il fait chaud, et qu'il faut parfois évacuer un peu.

     

     

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    Ce qu'il y a de bien avec l'été, c'est la réouverture des terrasses, où les gens reprennent leurs habitudes afin de s'y retrouver en bonne compagnie, un bon verre de quelque chose à la main, à refaire le monde jusqu'à pas d'heure, voire à renverser un peu de bière sur son voisin au fil d'une discussion animée sur un point ô combien important dont tout le monde ne se rappellera par la suite qu'aux moments les plus embarrassants. Vous entretenez avec les terrasses un rapport particulier, entre l'amour et la méfiance, la paix et l'attente ; d'aucun diront qu'il s'agit là des éléments d'une saine religion. A bien y réfléchir, vous y trouvez sans peine un attrait ritualiste, du genre qu'on est bien en peine d'expliquer avec des mots. Le mot qui prime, dans tout ça, c'est attrait. En fait, les terrasses exercent sur vous une attraction incongrue mais souvent irrésistible, un peu comme un trou noir si les trou noirs avaient la décence de tirer quelques tables, des chaises, et de quoi boire le temps d'observer un peu l'univers. Il vous arrive souvent de vous y arrêter un peu par hasard, sans vraiment savoir pourquoi, à la manière du papillon voletant autour de la flamme. Peut-être est-ce le bruit, l'animation, le spectacle vivant d'une multitude de personnes regroupées en îlots de discussions frénétiques. Ce n'est en tout cas pas la bière, ce breuvage que vous trouvez toujours aussi ignoble quelle que soit la cuvée d'exception qu'on vous promet. Vous avez souvent entendu dire dire qu'on ne trouve finalement pas toujours ça si bon que ça, mais qu'on finit par s'y habituer et qu'à force, on lui découvre une richesse qu'on aurait jamais soupçonnée, ne serait-ce que pour ne plus trop penser à son goût et à ses effets de base. Ce qui vous a toujours laissé perplexe, tout en disant long sur la nature humaine.

     

    Parfois, alors que vous êtes tranquillement installé chez vous, vous ressentez le besoin impérieux de sortir, de franchir les portes de l'immeuble pour rejoindre le monde, de préférence à l'ombre sous un parasol avec dans la main quelque chose dans lequel on attend de voir une ombrelle. Un peu comme le gnou assoiffé ressentant l'appel ancestral du point d'eau, et ce même après qu'on lui ait installé l'eau courante. Même le gnou solitaire ne peut toujours lutter contre l'instinct grégaire, du moment qu'on ne l'oblige pas à adresser la parole avec son voisin de droite. Au fond c'est peut-être ça, qui vous attire tant : la possibilité de vous retrouver au milieu des gens sans avoir l'obligation d'interagir avec eux autrement que pour dire que non, il n'y a pas de problème, cette chaise est libre, prenez-là donc. C'est un sentiment terriblement paradoxal qui a souvent tendance à vous plonger dans des abysses de perplexité. On dit que les introvertis (dont vous faites partie) on généralement tendance à craindre la foule et ses inconnus, qui draient très vite leur énergie ; de votre côté, vous avez l'impression d'y trouver un moyen de vous ressourcer en terme d'humanité. Et vous parlez là de sa présence physique, diverse, sonore (et, il faut l'avouer, parfois curieusement odorante).

     

    Le truc, c'est que vous ne savez jamais vraiment comment le vivre. Ce qui n'est pas vraiment un truc, mais plutôt son contraire. Une absence de truc. Comme si en vous, il y avait un gros trou en forme de truc lorsqu'il s'agissait d'une partie de la communication. Vous ne savez pas trop qu'en faire, de tout ça. Parfois, vous êtes simplement satisfait de profiter d'une terrasse en soirée, là où il fait plus frais, et d'un bon livre, le tout bercé du brouhaha ambiant des gens occupés à vivre là où vous avez surtout l'impression de traverser la vie sans vraiment réussir vous arrêter devant ce qui semble vraiment la rendre intéressante. D'autres fois, c'est simplement un moyen de se sentir seul, mais en compagnie : après tout, ce ne sont principalement que des inconnus, pas de quoi se sentir gêné d'exister en leur compagnie. Et enfin, il y a les fois où cela vous renvoie douloureusement à la figure cette solitude que vous ressentez en permanence même entouré d'une myriade de corps, connus ou non. Elle vous confirme dans cette place du spectateur qui arrive toujours un peu en retard, et qui n'ose pas trop demander ce qui s'est déjà passé de peur de déranger (et en plus, il n'y a même plus de pop-corn). Il y a en vous cette envie dévorante de participer, d'interagir, de découvrir, de rencontrer, qui se retrouve à chaque fois entravée par la timidité, la pure panique et l'anxiété sociale qui vous donne des airs de lapins hagards bondissant entre les voitures. C'est cet appel muet que vous lancez vers l'autre, qui revient à vouloir pêcher à la ligne sans ligne, à savoir pas très bien et avec l'impression de se sentir vaguement ridicule. C'est cette envie d'aller vers l'autre, de tisser des liens nouveaux, de simplement faire des rencontres, qui se heurt à un mur d'incompréhension et la pure panique d'être totalement à côté de la plaque. Alors vous vous retrouvez simplement à observer, à vous demander qui peuvent bien être ces autres gens, à essayer d'imaginer ce qui peut les pousser dans une direction ou une autre, à les voir se rassembler ainsi jusqu'au bout de la nuit. Comme lorsque vous contemplez depuis votre balcon les lumières nocturnes des derniers appartements environnants, imaginant d'autres vies.

     

    Ce qu'il y a de moins bien avec l'été, c'est la chaleur assommante qui n'encourage en rien votre énergie sociale déjà distordue. Et qui n'aide en aucun cas la fatigue chronique, depuis bien longtemps transformé en épuisement, mais que vous persistez à appeler fatigue comme si cela pouvait vous permettre d'en garder un vague contrôle. Peut-être vous réfugiez-vous en terrasse, un livre (ou non) à la main pour le simple fait de fuir la solitude de votre chez-vous, où vos angoisses ont tout le loisir de s'épanouir dans la moiteur ambiante. Seul chez vous à affronter l'angoisse de vos propres pensées en écho dans la bille de votre esprit, ou seul au milieu des gens, souhaitant désespérément un contact qui vous terrifie. Angoisse qui n'est pas aidée par le courrier de l'assurance invalidité que vous avez reçu cette semaine. Car c'est de nouveau la réévaluation des rentes, ce qui vous plonge à chaque fois dans une terreur inouïe. Une terreur s'accompagnant inévitablement de la culpabilité à l'idée d'avoir peur, vous plongeant dans un cercle vicieux qui se mange non seulement la queue mais qui ne laisse finalement pas grand chose échapper d'entre ses mâchoires. De plus, cette fois-ci, le courrier s'accompagne d'un questionnaire, chose nouvelle ayant paraît-le but de mieux cerner les attentes et les besoins de chacun. Une question en particulier vous paralyse : si votre état de santé le permettait, quel carrière ou quel projet aimeriez-vous réaliser ? Pour vous, c'est un peu comme demander à un pilot d'avion en chute libre ce qu'il aimerait bien faire de sa vie des fois que l'avion ne serait pas en chute libre. Comment réussir à y penser alors qu'on tombe encore ? Bon, pour être parfaitement honnête, vous ne tombez plus vraiment, ce qui est un progrès. Par contre, la majeure partie de votre énergie est utilisée pour la tâche délicate de maintenir l'équilibre entre l'abîme de la dépression d'un côté, et le puits de l'anxiété de l'autre. Du moment que vous les maintenant vaguement à même niveau, elles ont tendance à se stabiliser mutuellement, un peu à la manière de deux états pourvus de l'arme nucléaire en pleine guerre froide. C'est pas idéal, mais ça pourrait clairement être pire ; par contre, qu'on ne vienne pas vous demander ce que vous avez prévu après quand vous êtes encore occupé à ne pas bêtement trébucher sur une ogive à chaque pas que vous faites.

     

    Et puis, ce qui vous bloque encore plus, c'est tout simplement que vous n'en avez pas la moindre idée. Vous avez beau y réfléchir, vous n'avez pas de plan déjà prêt, pas d'envie particulière, pas de souhait à réaliser en ce qui concerne une vie professionnel. C'est comme un grand vide, une page blanche. Non seulement vous avez l'ambition d'un tabouret, mais en plus, vous n'avez pas de but. Aucun métier qui vous passionne, aucune carrière dans laquelle vous imaginez vous épanouir, aucun rêve d'enfance ou même d'après à réaliser de ce point de vue-là. Franchement, votre but, c'est simplement de continuer à avancer dans la vie sans vous casser la figure, et essayer de s'assurer qu'il y ait toujours un lendemain à aujourd'hui. Réussir à vivre en équilibre avec vous-même, voilà qui vous satisferait déjà pleinement et qui demande grosso modo des efforts à temps plein. Vous seriez pétant de santé que vous n'auriez pas de meilleure idée. Et visiblement, ça ne se fait pas. Du coup, à l'angoisse s'ajoute la honte de ne pas avoir de rêve à réaliser, ni même de ressentir le besoin impérieux d'en avoir un. Comme si ce n'était vraiment pas normal, contribuant à vous éloigner un peu plus de ces normes que vous n'avez jamais vraiment réussi à approcher. Encore une fois, vous avez l'impression que c'est quelque chose que vous devriez réussir à achever non pour vous, mais pour les autres. Pour qu'ils vous donne une valeur, ou pour que vous soyez digne d'eux. Pour ne pas être un poids simplement parce que vous essayez de vous contenter de votre vie actuelle et de son fragile équilibre plutôt que de chercher toujours plus. C'est n'est pas que vous ne voulez pas changer ; c'est ce que même si vous en aviez soudain la possibilité, vous ne sauriez pas en quoi. Ce que vous savez, c'est que vous n'êtes clairement pas prêt à vous replonger dans le monde du travail. Vous n'êtes déjà pas sûr d'arriver à assumer le monde tel que vous le vivez maintenant au moins un jour sur deux dans la semaine

     

    Alors vous sortez boire un verre en terrasse, vous regardez les gens de loin, vous demandant comment les approcher, mais ne vous en sentant finalement pas digne, pas vraiment. Vous vous demandez comment ils font, tout en sachant pertinemment que si c'est effectivement plus facile pour certaines personne que d'autres, ce n'est d'un point de vue global pas facile pour personne. Et si vous souhaitez le partager, vous ne savez pas comment y arriver. C'est tout simplement mieux d'être dehors que dedans, parfois, même si cela peut être plus douloureux. Ce qui vous donne au moins l'impression de vivre quelque chose

     

    Franchement, il y a quand même des jours où vous aimeriez bien vous dire qu'il est temps de se mettre à la bière. Mais rien qu'à l'idée du goût, vous préférez toujours commander un sirop. Et si possible, avec une ombrelle. Sinon, franchement, à quoi bon ?

  • L'art du social link

    En ce moment, vous passez pas mal de temps à jouer au jeu vidéo « Persona 5 ». C'est un jeu de rôles typiquement japonais où, quand vous ne combattez pas des monstres mythiques dans des donjons issus de l'inconscient collectif, vous jouez le rôle d'un lycéen japonais typique à Tokyo. Du moins aussi typique qu'un lycéen capable d'acheter quantité d'armes blanches au marchand local sans le faire sourciller, et dont les activités extra-scolaires consistent aussi bien à servir de cobaye pour les traitements expérimentaux du médecins de quartier louche (il faut bien trouver un moyen de vous pourvoir en objets de soin, que diable) qu'à découvrir que sa prof principale travaille la nuit en tant que femme de ménage à domicilie. Sans oublier le chat parlant que vous trimballez dans votre sac à dos, et qui vous apprend à fabriquer des outils de crochetage (tout en vous rappelant bien trop souvent que vous êtes bien trop fatigué pour faire autre chose que d'aller vous coucher un soir dans le jeu, même ne serait-ce que lire trois pages d'Arsène Lupin). Si tout cela vous paraît étrange, c'est tout à fait normal dans un jeu de rôles japonais.

     

    Si vous en parlez là maintenant, c'est parce que l'une des principales activités du jeu consiste à tisser des liens avec un grand nombre de personnages, qu'il s'agisse de membres de votre équipe, d'amis du lycée ou de gens variés rencontrés ici et là dans la ville (allant de la journaliste du coin au politicien en disgrâce qui vous prend en affection). Plus vous passez de temps avec eux, plus votre relation s'améliore, plus ils se confient à vous, et plus vous devenez proches. Le jeu nomme cette pratique le « social link », un par personnage.

     

    Évidemment, y a des fois où vous aimeriez bien que cela soit comme ça dans la vie.

     

    Pour vous, les interactions sociales ont toujours été une mer étrange à naviguer. Vous avez le plus souvent soit l'impression de vous y noyer, soit de la regarder depuis le rivage, à vous demander par quel orteil commencer histoire de ne pas se prendre un trop grand choc. Vous vous sentez un peu comme un alien observant de loin, déchiffrant avec peine tous les codes du langage et du comportement. Au fil des années, vous avez péniblement rassemblé quelques bases, et vous vous êtes fait une idée plutôt correcte de la théorie. La théorie, vous la comprenez (grosso modo). C'est la pratique qui vous pose problème. Vous jetez à l'eau vous donne la même impression que de vous retrouver au volant, à contresens sur l'autoroute en guise de premier exercice. Ce qui vous pousse à adopter la technique du hérisson, sauf que vous n'allez pas jusqu'à vous mettre en boule : même s'il vous arrive souvent de rester figé, un sourire aux lèvres, incapable de combler le vide soudain intervenu dans la conversation.

     

    Avec le temps, vous avez réussi à dépasser certaines barrières...du moins dans un certain contexte. A savoir celui du groupe, où vous vous sentez bien plus à l'aise. Notamment parce que cela vous permet simplement d'écouter, de mieux saisir l'ensemble des gens présents, et que vous vous sentez alors encouragé à intervenir ici et là lorsque le moment vous semble venu. Et puis il y a les amis proches, bien sûr, avec qui vous vous sentez plus confortable...la plupart du temps. Car parfois, même avec vos amis de longues date ou ceux que vous considérez comme les plus proches, vous ne savez plus quoi dire. Cela peut vous prendre d'un coup, et durer une heure comme plusieurs mois. Le face à face vous terrifie. Alors quand vous vous retrouvez seul avec une connaissance généralement rencontrée dans le cadre d'un groupe, votre confiance en soi plonge dans le fleuve des boulets aux pieds, vous laissant bien emprunté. L'un des avantages du système de ce fameux « Persona 5 », c'est que les autres personnages ont tendance d'eux-mêmes à venir vers vous. Chose que dans la vie, vous avez bien trop souvent de la peine à faire ; le premier pas comme le dixième, c'est pour vous extrêmement difficile. Vous avez plutôt envie de courir très fort dans l'autre sens et de vous cacher sous un tas de pullovers. Mais on peut difficilement avancer dans la vie lorsqu'on se contente d'attendre que les gens viennent vers vous. Autant dire que cela ne vous facilite pas la tâche, car même avec vos amis les plus proches, encore une fois c'est un processus qui peut tout à coup vous paraître insurmontable. Alors quand il s'agit d'entrer en contact avec quelqu'un que vous connaissez moins... Ce qui est bien dommage : vous avez un peu tout le temps l'impression de passer à côté de belles amitiés juste parce que vous n'arrivez pas à vous mettre en avant, à faire l'effort de les côtoyer autrement que toujours au sein d'un groupe.

     

    Second avantage du jeu en question : lorsque vous interagissez avec les personnages, que ce soit en répondant à leurs questions, en les invitants dans un lieu spécifique ou en offrant ou recevant des cadeaux, le jeu vous avertit visuellement de l'effet de vos décisions sur l'autre via un systèmes de petites notes de musiques apparaissant au-dessus de leur tête à l'écran. Plus il y en a, plus vous avez tapé juste. Ce qui, là encore, vous serait bien pratique. Il devrait y avoir une application pour ça. On vous dira certainement que cela enlèverait beaucoup à la joie de tisser des relations avec ses semblables ; pour vous, cela vous permettrait au moins de vous y essayer sans avoir l'impression de danser la gigue au bord d'un volcan en éruption. Dans un jeu, vous avez le temps de peser vos décisions, de choisir la réponse appropriée, d'analyser les comportement. Dans la vie, vous avez la capacité d'observation et de décodage d'un tabouret lorsqu'il s'agit d'interactions sociales. Vous n'êtes jamais sûr des tons employés par vos interlocuteurs, et les vôtres varient parfois aléatoirement en l'espace de quelques phrases, comme si vous essayiez en permanence de vous adapter à l'autre sans arriver à vraiment être vous-même. Vous avez l'impression que ça vous donne sans arrêt l'air un peu gêné, et vous vous sentez vraiment en déphasage avec autrui la plupart du temps. Les fois où vous arrivez vraiment à vous sentir à l'aise sont rares, et vous avez alors tendance à parler beaucoup trop (ce qui est un autre problème). Les signaux verbaux comme visuels vous confondent : vous ne savez jamais vraiment ce qu'un geste veut dire. Sans parler du contact physique, qui est pour vous quelque chose de tellement intime que de simplement serrer dans vos bras un ou une amie vous donne l'impression d'être un canard un peu maladroit essayant vaguement de donner l'accolade à un cactus bourré. Et avec les gens que vous connaissez moins, vous êtes encore plus perdu : telle personne vous frôle, est-ce intentionnel, est-ce totalement involontaire, est-ce qu'elle va croire que vous envahissez soudain son espace vital alors que vous ne l'aviez même pas remarqué ?

     

    Autant dire que cela ne vous facilite guère la vie sur le plan sentimental. Si amicalement vous avez déjà de la peine à comprendre quoi il retourne, là on parle carrément d'essayer de comprendre ce qui se passe deux galaxies plus loin. Soit vous vous méprenez terriblement sur les signaux qui : n'existent pas, sont involontaires, ou témoignent d'autre chose...soit vous ne les voyez tout simplement pas lorsqu'ils ont une raison d'être. Quant à émettre les vôtres, vous passez tellement de temps à essayer vainement d'analyser le moindre regard, le moindre mouvement, le moindre frôlement que vous ne savez même pas lesquels envoyer en retour. Là encore, faire le premier pas vous paraît souvent insurmontable, et les rares fois où vous vous y êtes essayé n'ont guère porté leurs fruits (pour d'autres raisons que les simples perceptions sociales, mais on n'a pas toute la journée). Lorsque quelqu'un vous plaît, il vous faut déjà un certain temps pour vous en rendre compte, sans compter celui que vous allez passer à examiner le sentiment sous toutes les coutures pour vous assurer qu'il s'agisse bien d'un sentiment et non d'une passade, ou d'une simple idée de sentiment. Du coup, vous laissez passer bien des moments, et au bout d'un moment, ben...y a plus de moments. Ou alors, vous ne les voyez même pas, ce qui ne vous étonnerait guère. Parfois, vous vous demander ce qui aurait pu être si vous aviez ouvert les yeux, ou si vous aviez réussi à dépasser votre timidité maladive.

     

    Ce qui, en amour comme en amitié, ne vous est jamais facile. Parce que vous ne savez jamais comment vous y prendre. Parfois, proposer à de vieux amis d'aller au cinéma vous paralyse une journée, alors lorsqu'il s'agit de quelqu'un qui vous plaît, autant dire qu'on est pas sorti de l'auberge (déjà parce qu'il faudrait y entrer, et que si on attendait que vous trouviez le moyen d'y inviter qui que ce soit pour un thé ou un verre, elle aurait le temps de changer trois fois de propriétaire avant de devenir une boutique de souvenirs rigolos). Comment êtes-vous censé vous y prendre lorsque vous réalisez que oui, une personne vous plaît, et que la simple idée de vous retrouver en tête à tête vous rappelle l'image de l'homme arrêtant de bouger face au dinosaure de sa vie (car sa vision est basée sur le mouvement, comme on dit ; peut-être que si vous arrêtez de bouger, tout se passera bien. C'est rarement le cas). Et même si vous essayez simplement de faire progresser un lien amical, comment s'y prendre ? Vous aurez toujours l'impression que la moindre proposition sera déplacée, refusée, ou même pas entendue. Et parfois, c'est tout bêtement vous qui ratez complètement le coche lorsqu'une autre personne essaie de faire un effort.

     

    Heureusement, il y a l'écrit. L'avènement des téléphones portables et d'internet vous aura permis de communiquer plus librement que jamais. Lors d'un échange de mail ou de messagerie, vous vous sentez tout de suite plus à l'aise. Presque vous-mêmes. Là, vous pouvez vous laisser aller, et c'est souvent ce qui vous a réellement permis de tisser de belles amitiés. Même si parfois, vous avez de la peine à vous sentir confortables dès que vous croisez les gens en personne alors que vous leur écrivez pratiquement tous les jours. Et l'écrit n'est pas toujours évident non plus. Parce que vous avez vite tendance à un peu trop en faire ; quelqu'un vous écrit quelques lignes en messagerie, vous répondez avec trois paragraphes. Vous avez de la peine à vous arrêtez, vous cumulez les informations, et vous finissez par avoir l'impression de beaucoup trop en faire. Et puis l'enfer des messageries modernes, qui permettent de voir quand les contacts reçoivent, lisent et écrivent les messages est pour vous d'une pression phénoménale. Quelle que soit la nature de votre contact, vous pouvez agoniser sans pareil, analysant le moindre temps de réaction d'une manière totalement inappropriée à la situation et au contexte. En avez-vous trop dit, trop fait ? Pas assez ? Là encore, la moindre interaction peut vous paraître plus énigmatique qu'une équation au deuxième degré (et vous n'êtes vraiment pas bon en maths).

     

    Pour en revenir au tête-à-tête, vous êtes confus : vous les redoutez autant que vous les souhaitez. Lorsque vous avez envie d'apprendre à vraiment connaître quelqu'un, vous avez en même temps l'envie de fuir dès qu'on vous laisse seul avec qui que ce soit. Des rares fois où vous vous êtes retrouvé sur scène, et bien vous trouvez plus facile de vous produire devant une foule d'inconnue que de faire la conversation à une seule connaissance. Et plus la personne vous intrigue, vous apprécie ou vous plaît (et Toutatis vous garde s'il s'agit de quelqu'un qui vous plaît sur un plan sentimental), plus vous vous sentez incapable de fonctionner et décoder quoi que ce soit. Pas de notes de musique qui apparaissent, et vous finissez souvent par lire la partition de travers de toute façon. Ou alors vous l'avez lue juste, mais vous persuadez de l'avoir mal fait, un peu à la manière dont on se persuade qu'on enfilera toujours le port usb d'abord du mauvais côté quoi qu'il arrive.

     

    Un jeu vidéo, aussi réaliste soit-il (ce qui n'est clairement pas le cas de celui-ci, mais c'est aussi ce qui fait son charme), ne pourra jamais reproduire avec exactitude les comportements sociaux humains, ni la myriade de signaux qui en découlent. C'est peut-être pour ça qu'ils vous attirent autant, et que vous les trouvez même parfois reposant : tout est aussi simple qu'un social link, et que quelques notes de musiques. En réalité, chaque personne que vous rencontrez est une symphonie. Ce qui rend la vie beaucoup plus intéressante. Seulement, vous avez un peu l'impression d'être coincé en mode difficile. Et vous avez encore de la peine à naviguer dans les options. Peut-être même que vous avez grandement besoin de sous-titres.

     

    Toujours est-il que vous tenez une fois de plus à assurer vos amis, vos proche, votre famille que si vous ne savez pas trop comment le dire -et parfois même comment l'écrire- vous n'en pensez pas moins. Et pour les autres... Disons que vous avez encore du travail ; et qui sait, peut-être qu'un jour, vous arriverez enfin à voir les notes.