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Ecriture

  • A Game of Campings

    Des nuages noirs se massaient dans les cieux au-dessus de la Moule Gourmande, annonciateurs d'une tempête plus féroce encore. Dans les rues désertes du village de vacances, un sachet en plastique avançait au rythme d'une brise paresseuse et languide comme l'amante le lendemain de la nuit de noces. Ou quelque chose dans ce genre, et puis il n'y avait pas de foin. Il y avait par contre un vieux chat décharné, le poil noir et dru, une oreille en moins. Il bondissait prudemment d'une ombre à l'autre, les moustaches frémissantes. C'était un vieux chat, un chat rusé qui évitait les risques, mais il avait faim, et il n'y avait pas de cadavres à picorer dans le coin. Les odeurs rances qui émanaient du restaurant lui donnaient un peu d'espoir, l'encourageant à se montrer plus entreprenant. Il se glissa sous la carcasse d'une voiture qui avait depuis longtemps fini de brûler, et jaugea la distance qui lui restait à parcourir. Il y avait encore la route à traverser, sa large bande de terrain découvert chauffant aux derniers éclats de soleil. C'était jouable, se dit-il sans doute dans sa petite cervelle de félin. Rapide comme l'éclair, vif comme...comme...ben comme un éclair aussi, voilà. On n'y peut rien si les éclairs étaient rapides ET vifs. Il se détendit comme un ressort...et bondit pour la dernière fois. La grosse boule de métal l'atteignit en plein sur le crâne. On entendit un craquement sinistre : il n'eut pas le temps de souffrir. Pendant un long moment, il n'y eut plus que le silence, puis... « Et paf, en plein sur le museau ! J'vous l'avais dit qu'il fallait pointer ! » « Un coup de chance, moi j'dis. » « La chance n'a rien à voir là-dedans. Pointer, c'est toujours la solution, j'l'ai toujours dit, mais Robert, y veut jamais m'écouter ! » « C'est parce tout le monde sait que faut tirer si on veut réussir son coup. Alors c'était juste du bol. » « J'vais t'en montrer du bol, moi ! » « Vous allez la fermer oui?!? » Ser Marcel Dupignol, dit le Goéland, dit Marcho (pour sa vieille mère) fit claquer sa voix comme Zorro son fouet dans la campagne californienne. Ouais, il aimait bien ça, comme métaphore. Il était de ces hommes qui n'avaient pas besoin d'élever la voix pour se faire entendre, ni se faire obéir (autre chose qu'il tenait de sa vieille mère). Un talent utile quand il fallait maintenir l'ordre dans une troupe de zigotos pareils. Les éclaireurs de la troisièmes division des boules de l'Est étaient assez efficaces dans leur partie, mais ils manquaient de discipline. Il faut dire aussi que Robert en voulait toujours à André de l'avoir coiffé au poteau lors du dernier tournoi, avant la guerre. Mais ils n'avaient pas le choix : à l'est comme à l'ouest, les rangs s'étaient par trop clairsemés, il avait fallu nouer des alliances souvent fragiles mais toujours indispensables. Le Goéland portait les couleurs de La Plage, le plastique de son bracelet n'y trompait pas : des rayures or et rubis, deux de chaque, étaient ses armoires. Robert venait Des Galets (papier renforcé rose pâle, à l'attache collante), et André du camping de La Joyeuse (tissu vert foncé orné de zébrures oranges). La Joyeuse portait mal son nom : il avait été pris deux jours plutôt, les envahisseurs de l'ouest profitant d'une marée un peu plus haute pour lancer une attaque surprise palmes-tuba. André avait été l'un des rares survivants qui avaient pu s'enfuir à temps pour avertir leurs voisins. Nul doute que l'ouest se vengeait pour la percée à travers La Jolie Plage (auquel les campeurs de La Plage vouaient une haine ancestrale ; ces gens trop bien pour une simple plage et qui ressentaient le besoin d'un qualificatif ? On ne saurait tolérer un tel snobisme, pas à Champignole-sur-Mer!). « ...de la chance, j'le redis ! Et puis en plus, j'ai perdu juste parce que j'ai eu le soleil dans les yeux, mais Bebert l'a fait reluire sur sa boule, j'l'ai vu ! » « J'vais les faire reluire tes boules, t'vas voir mon gaillard ! » « Suffit! » lança le Goléand, agacé. Ses hommes continuèrent de marmonner, si bien qu'il s'adoucit un peu, ajoutant : « Beau coup avec le chat, quand même. Ramène le, ça fera à bouffer. » C'était qu'il ne restait guère à manger dans les rues. Les villageois qui n'avaient pas été pris entre deux feux avaient fui le combat, emportant leur savoir et leurs réserves sur le dos. Il n'y avait plus un seul boulanger sur des kilomètres à la ronde, et on avait pendu le dernier pizzaiolo pour avoir servir une pizza aux olives empoisonnées. Les dernières baguettes étaient tellement dures qu'on s'en servait comme javelots. Quant aux poulets frits, leurs os jonchaient les bords des trottoirs, si bien que les pas résonnaient parfois d'un « crunch crunch » inquiétant quand on n'y prenait pas garde. Dix milles poulets étaient cuits chaque année dans le village, mais dix mille poulets n'allaient jamais tenir toute une guerre, surtout une guerre imprévue. C'était malheureux, mais c'était comme ça, songea Marcel, qui était plus banal d'aphorismes que de métaphores. Il fit signe aux autres de se hâter, et ils enjambèrent les barricades de La Moule Gourmande après avoir hululé le signal. A l'intérieur, les seigneurs de l'alliance de l'est tenaient leur conseil de guerre, entouré de leurs fidèles guerrières et serviteurs. Le restaurant était leur place forte la plus avancée, non loin de l'avant-poste ennemi de La Moule en Fête. Mais d'un côté comme de l'autre, les moules avaient beau être gourmandes elles n'avaient plus rien à avaler, et elles avaient beau être en fête elles n'avaient plus de raisons de danser. Tout avait commencé quand les campings de l'ouest s'étaient rassemblés sous la bannière du camping quatre étoiles du Paradis, qui avait fini de monter son toboggan aquatique. Pour sa piscine, crachait les anciens de l'est. Qui avait besoin d'une piscine, quand on avait déjà un camping avec accès à la mer ? Ou du moins était-ce ainsi qu'on le racontait à l'est. Nul doute qu'en face, ils chantaient une autre chanson (ils avaient la dernière machine à karaoké du village). Mais peu importait qui avait commencé : ils n'avaient d'autre choix que de finir. « Rien à signaler dans la rue d'en face, votre grâce. » dit le Goéland à la femme au bronzage impressionnant et aux cheveux bleutés qui était penchée sur la carte dessinée sur un vieux set de table. Dans son maillot de plage aux mailles vertes, elle faisait l'effet d'une sirène surgie des eaux, et ses longs ongles n'avaient pas perdu de leur éclat malgré la pénurie de vernis. On racontait qu'elle utilisait le sang de leurs ennemis, et elle n'avait jamais cherché à démentir la rumeur. Elle portait les couleurs de La Plage, comme le Goéland, et on la connaissait sous le nom de Martine la Rouge. Elle s'était hissée à la tête de la coalition de l'est après la mort de son fils Jean-Baptiste, qui devait épousé une servante de l'ouest dans un dernier espoir de paix. Mais l'ouest les avait trahi en bafouant les lois les plus sacrées du village : ils avaient attaqué pendant l'apéro. Depuis, on nommait ce jour fatidique « Les Noces de la Sangria », en rapport à tout le sang qui avait coulé pour se mélanger aux fruits renversé du bol de punch. « Merci, ser Dupignol. Nul doute que ces trouillards se planquent encore ! Le Roi du Sable d'Or est fin tacticien, mais il ne serait même pas capable de s'étouffer avec son courage. » « Les rumeurs disent qu'ils se meurent : il aurait marché sur un coquillage, la plaie serait infectée. » « Pfouah ! Si on accordait de la foi à toutes les rumeurs... et ben on aurait bien l'air con ! Il me faut du concret, mon cher oiseau! » « Oui, votre grâce. » « ...fait super mal, de marcher sur un coquillage ! Une fois, j'ai... » « Il suffit ! » Le Goéland foudroya André du regard, qui eut le bon sens de prendre un air penaud. « Qu'en est-il de votre proposition d'envoi au camp des naturistes, votre grâce ? Ils ont toujours été neutres, mais il leur faudra bien choisir un camp ! » « Je compte y envoyer dame Lara, mais elle n'est guère enthousiaste... » « C'est que mon pépé est vacances là-bas. » fit dame Lara, qui n'avait effectivement pas l'air très enthousiaste. « Justement, il nous faut profiter des liens du sang pour l'appeler à notre cause ! Il est ancien là-bas, il vous écoutera, et les siens le feront aussi !» « On voit bien que vous ne l'avez surpris en train de bronzer dans le jardin en rentrant de l'école. Et puis il ne met jamais son sonotone quand il est au camp, il dit que sinon, c'est pas vraiment tout nu, que c'est de la triche.» « ...coupé carrément à travers la tong, ce putain de coquillagr ! » continuait ser André. « Une tongue toute neuve en plus, que j'avais payée six euros quatre-vingt-dix-neuf ! » « Suffit ! » aboya Martine la Rouge. « J'ordonne, et vous obéirez ! On n'est pas en vacances ! » « Ben si ! » « Gardes, escortez Ser André dans l'arrière-boutique. Merci. Mes amis, mes seigneurs, mes dames, ils nous faut agir ! Nous n'avons presque plus de crème solaire, et il y en a parmi nous qui ont la peau fragile ! Grégoire le Roux a perdu une main de la maladie du soleil pas plus tard que hier ! » « Un autre mariage, peut-être... » avança un des seigneurs du camping Des Trois Boules. « Avec les campings du centre, ils sauteraient sur une bonne allégeance. Mon petit cousin a... » « Nous n'allons pas nous mettre à marier des enfants, tout de même ! Ni à nous débarrasser des nôtres ainsi, que deviendrait notre honneur ? » « On voit bien que vous ne connaissez pas notre petit cousin... » « Je ne m'abaisserai pas à faire de la politique, pas en France ! » Martine frappa du poing sur la table, et leva dans les airs la pique à broche qui ne la quittait jamais. « C'est une percée héroïque qu'il nous faut, au son des accordéons ! A dos de vélos, la cavalerie des Rosalie brisera leurs rangs ! » « Hourra ! La Plage ! La Plage ! » « Vive la Rouge ! » « L'est ! L'est ! » « Ach ja ! » « De Winterfell ? » « Non, ch'étais chuste d'accord ! » répondit Gunther, le responsable de la délégation des touristes allemands. « Très bien ! » dit Martine la Rouge, contemplant son conseil de guerre. « Mesdames, messieurs : nous chargeons à l'aube ! »

  • Toujours le vide

    Jour après le jour, le vide est là. Il est toujours là. Vous n'iriez pas jusqu'à dire qu'il l'a toujours été, mais vous ne vous rappelez plus vraiment une vie sans, une vie complète, de la même manière que vous ne vous rappelez plus d'une vie sans fatigue. Une fatigue qui s'ancre au plus profond de vous et qui vous donne l'impression d'étendre votre âme jusqu'à la faire craquer. Quel que soit la qualité ou la durée de votre sommeil, rien n'y fait. Vous vous couchez épuisé, vous vous réveillez crevé, que ce soit après six, huit ou dix heures de repos. Vous avez cru vous y habituer, mais il y a toujours des moments où ce poids vous entraîner un plus profondément dans les marasmes de votre vide intérieur, à la manière d'un poids dans le cœur. Ou d'un trou noir, qui lentement et sûrement effectue son travail d'entropie intérieure. C'est bien la seule constante, comme un vieux compagnon auquel vous n'avez tout d'abord pas accordé d'intention, et que maintenant vous remarquez à peine tellement il fait partie de vous. Mais comment le vide peut-il fait partie de quoi -de qui- que ce soit ? Vous n'en savez rien, c'est comme ça. C'est l'absence qui vous définit plutôt que la présence. C'est ce manque insoluble que vous êtes incapable de définir.

     

    Vous aimeriez bien avoir une passion, un « calling » comme le disent les anglophones : quelque chose qui vous appelle, quelque chose qui vous motive, quelque chose qui vous pousse. Quoi qu'il arrive, même quand les temps sont durs. Quelque chose qui vaille la peine de se battre. Un rêve. Un besoin d'accomplir son œuvre, sa tâche, son but. Vous enviez les gens qui ont ce moteur : qu'il soit artistique, scientifique ou même ludique. Celles et ceux qui savent ce qu'ils veulent accomplir, qui en éprouvent le besoin. Parce que vous avez beau vous creuser la tête, vous ne trouvez rien. Écrire ? Vous aimez bien ça, mais cela vous épuise, et ce n'est pas un besoin impérieux. Vous n'écrivez pas pour vivre, vous pouvez vous en passer. Un métier de vos rêves, une passion inassouvie que vous accompliriez avec plaisir si vous en aviez l'occasion ? Non. Même pas. Même lorsque vous vous demandez qu'est-ce que vous feriez si vous aviez tous les moyens à dispositions, aussi bien mentaux que physique et financiers...et bien il n'y a rien. Des choses que vous aimez faire, mais aucune d'elles que vous avez besoin de faire, qui vous guident. Pas le moindre rêve le plus fou. Que le vide.

     

    Les journées se passent et se ressemblent, à un vitesse folle qui vous donne le tournis, sans que vous ayez pourtant la moindre impression d'avancer pour autant. Vous vous êtes mis au sport, deux fois par semaine, dans un rare élan de motivation. Vous vous y tenez depuis plusieurs mois, mais ce n'est déjà plus qu'une habitude plutôt qu'un plaisir ou un apport, parce qu'il faut bien bouger et que cela vous fatigue plus d'arrêter que de continuer. La répétition des tâches du quotidien vous mine : parfois, vous avez envie de pleurer à la seule idée de devoir vous rebrosser les dents une énième fois. Vous perdez de plus en plus le goût de vous faire réellement à manger, mitonnez de moins en moins de repas même classiques pour vous contenter de ce qui sera le plus simple, le plus rapide. Chaque lundi matin, vous faites votre ménage, comme toujours depuis des années. Un de vos rares points de repères, et ça aussi c'est de plus en plus dur. Vous n'avez pas d'idées noires, c'est une consolation à laquelle vous vous raccrochez : même vide, la vie vous importe trop.

     

    Vous n'avez jamais vraiment su qui vous êtes. Vous n'arrivez pas à le trouver. Que le vide qui s'agite en vous. Ou alors, c'est vous qui flottez au milieu du vide, et c'est le vide qui erre à travers chaque journée en portant votre peau comme un costume qui n'ira jamais tout à fait. Vous continuez de lire, de regardez des séries, de vous perdre dans les histoires. Vous vous réfugiez dans les jeux vidéos, familiers et vous permettant d'arpenter l'espace de quelques heures une autre vie. Même lorsque vous appréciez vos loisirs, le vide est à côté de vous tandis que vous tournez les pages ou que vous prenez la manette. Il prend plus de place sur le canapé qu'une famille de dinosaures.

     

    Quand vous étiez gamin, vous vouliez être paléontologue. Vous vouliez jouer du tambour. Avoir une moustache (aujourd'hui vous jurez que jamais on ne vous y reprendra avec juste une moustache, vous avez vos limites). Écrire des livres. Plus tard, jusqu'à il y a quelques années, vous aviez toujours des projets : quelque chose à écrire, qu'il s'agisse d'une histoire, de scénarios de jeux de rôles, de création d'univers... Vous ne finissiez jamais, mais ce n'était pas l'important : ce qui comptait, c'était de commencer, c'était de s'y mettre, c'était de créer, c'était de combler le vide. Sauf que le vide dévore, et qu'à le nourrir on ne sait plus quoi lui donner. Qu'est-ce qu'il vous reste ? Vous avez lu il y a peu le livre de jeu de rôles de Dragon Age, plein d'enthousiasme. Vous avez écrit trois paragraphes dans le but de commencer quelque chose, mais il n'y a déjà plus que le vide.

     

    Vous ne savez plus quoi dire, quand vous vous retrouvez seul avec quelqu'un. Vous n'avez plus rien à dire, en fait. Vous donnez le change en groupe, c'est plus facile. En tête à tête, l'effort vous demande de plus en plus. Qu'avez-vous à dire de plus, de nouveau, d'intéressant ? Et la fatigue, toujours présente, toujours écrasante. Même entouré, vous vous sentez parfois tellement seul que vous en avez honte ; honte car vous êtes plus que bien entouré et vous ne savez pas comment le rendre. Vous ne savez plus. Vous vous sentez comme un fantôme, un esprit décalé avec la réalité, dévoré d'une faim terrible pour cette dernière, pour en profiter, pour s'y attaquer à pleines dents. Sans vraiment réussi à trouver de prise.

     

    Vous ne savez plus trop quoi faire, vous vous contentez juste de continuer. Toujours un peu plus loin dans la vide.

  • Les choses qu'on laisse

    En hiver, il y a souvent des objets abandonnés: sur un muret, sur le trottoir, contre un mur... Et les plus communs, ce sont les gants, les écharpes et...les chaussettes? Sans trop savoir pourquoi, vous en avez photographiés quelques uns sur votre téléphone. Et puis ce soir, vous avez eu envie d'en prendre une, la première, et de lui trouver une histoire. Voici ce que ça donne.

    LES CHOSES QU'ON LAISSE: LA CHAUSSETTE

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    « Attends, vise moi ça ! »

    Il faisait plutôt froid. Du genre de froid insidieux qu'on ne remarquait pas tout de suite, et qui finissait par s'inviter chez vous avant de s'installer sur le canapé pour vider les dernières bières du frigo. Une fois qu'il était là, il n'avait pas l'intention de repartir. Il glaçait jusqu'aux os parce qu'il s'installait à domicile. Autant dire qu'elle n'avait pas spécialement envie d'attendre, et encore moins de viser quoi que ce soit, deux actions qui se prêtaient mal au fait de se mettre à sautiller sur place des fois que ça réchaufferait un peu le sang qui avait encore le courage de circuler.

     

    « Non mais c'est dingue ça, encore une ! »

     

    Et voilà qu'il continuait. C'est bien lui, ça. Au moment où s'y attend le moins, il faut qu'il remarque un détail incongru et qu'il se prenne la tête dessus. Et celle des autres par la même occasion. La différence entre un détail cocasse et un détail aux allures de conjugaisons latines tiens souvent à quelques degré et si on le découvre à trois heures de l'après-midi ou à trois heures du matin. Si on pouvait appeler matin une période qu'on avait le plus souvent envie de regarder de loin, et de préfère la tête sur l'oreiller. Il y avait bien des gens matinaux, il en fallait pour tout le monde ; personnellement, quand elle les voyait courir sous ses fenêtres dès six heures pour faire leur jogging, elle estimait plus juste de retourner se coucher, histoire d'équilibre leur sommeil. Elle le devait à l'univers, il fallait bien que quelqu'un fasse le sale boulot.

     

    « T'es sérieux ? » lui lançait-elle, ce qui en soit présentait un risque certain : celui de sentir ses lèvres éclater dans le froid. Est-ce qu'on pouvait se glacer la mâchoire ? Sans doute que oui. Pour réanimer totalement la sienne, il aurait fallu la réchauffer au chalumeau. Dans l'air nocturne, elle avait l'impression que la buée de sa respiration se transformait instantanément en un petit nuage de cristal. Parfaitement.

     

    « Bah oui ! C'est quand même fou ! Une chaussette, cette fois ! »

     

    « Une chaussette ? » Son cerveau devait être plus engourdi qu'elle ne le pensait. Qu'est-ce qu'une chaussette venait faire là-dedans ? En tout cas, il ne pouvait pas s'agir d'une des siennes. Elle en portait deux paires l'une sur l'autre, sous ses épaisses bottines d'hiver. Avec encore les collants thermiques, bien sûr. Elle aurait bien rajouté des couches, mais il aurait fallu la pousser dans une brouette pour qu'elle avance, faute de pouvoir bouger les jambes. Elle continuait de sautiller bêtement sur place, ses mains gantées enfoncées dans les manches opposées de son manteau rouge. L'espace d'un instant, elle s'était demandé s'il l'avait compris à travers l'écharpe qui lui couvrait le visage. Elle se demandait aussi si elle avait bien compris, à travers son épais bonnet enfoncé sur les oreilles. Il aurait aussi bien pu parler de pincettes.

     

    « Oui, une chaussette ! C'est fou quand même ! » Il se répétait, sans vraiment s'en rendre compte. C'était ainsi qu'il fonctionnait quand il avait une idée en tête. Il la retournait sous tous les angles de manière extrêmement consciencieuse, histoire de la voir sous son jour le favorable. Il avait un don pour voir un peu tout sous un jour favorable, ce qui pouvait se révéler aussi charmant qu'agaçant. Généralement les deux en même temps.

     

    « C'est vraiment important ? Non parce que je gèle, si je continue de sauter, j'ai peur que mes pieds restent collés par-terre, et je les aime bien mes pieds. Je m'en sers pour plein de trucs. »

     

    « Oui, aspirer toute ma chaleur corporelle la nuit, par exemple. »

     

    « Exactement. Et si on reste dehors encore longtemps avant de rentrer, je suis pas sûre que tu résistes au choc thermique, et tu l'auras bien cherché. En plus, faut que j'aille aux toilettes. »

     

    Encore un coup classique, ça : fallait à peine que la soirée se termine, qu'on sorte de l'ascenseur et fasse cent mètres dans la rue que l'envie se faisait ressentir. Pas dix minutes plus tôt, quand il y avait encore les toilettes de l'hôte à disposition, bien sûr que non. C'était une sorte de loi universelle, qui classait la vessie dans le genre des trolls parmi les organes. Autant essayer de raisonner avec un ballon de baudruche rempli d'eau : ça pouvait subir une certaine pression pendant un temps limité, et on risquait toujours d'en finir plein les mains. Ce curieux phénomène ne s'arrêtait pas là : plus on s'approchait de la maison, et plus l'envie se faisait présente, de manière inversement proportionnelle à la distance qui restait. Moins il y en avait...et bien, plus il y en avait. Le pire du pire, c'était la montée en ascenseur. Jusque dans le hall, ça allait encore, même si on ne s'arrêtait pas pour vérifier sa boîte aux lettres. Mais dès qu'on appuyait sur le bouton et qu'il fallait attendre l'engin, tout partait à vau-l'eau. Ce qui avait de moins de moins de chances à rester dans le domaine des métaphores au fur et à mesure que les étages défilaient. Rien de tel qu'un besoin pressant et un ascenseur pour expérimenter de plein fouet une dilatation temporelle : les secondes s'allongent pour devenir l'équivalent mental d'heures, et on a l'impression de monter au sommet de l'Empire State Building alors qu'on habite au quatrième. Pour terminer, il y la redoutable épreuve de la clef : les chercher avec l'énergie du désespoir, trouver la bonne en dernier, et tenter de l'introduire dans la serrure en se tortillant comme si on nous avait versé une nuée de scolopendres dans le dos. Ensuite, à la guerre comme à la guerre : on abandonnait dernière soi les effets qu'on pouvait se permettre d'ôter, qui formaient à notre suite une petite piste jusqu'au lieu le plus saint, où attendait la bénédiction de la délivrance.

     

    « Je me demande comment elle est arrivée là, pas toi ? » qu'il continuait, inconscient des troubles qui agitaient sa moitié. D'une série de petits bonds, elle se rapprochait, de mauvaise grâce. Elle se demandait s'il y avait un moyen de l'enfermer distraitement dehors avant de consentir à baisser les yeux sur l'objet qui accaparait toute l'attention de l'autre.

     

    Il s'agissait bien d'une chaussette. Violette et bordeaux à pois blancs, ça se voyait dans la lueur du lampadaire. Elle était tristement étendue sur le muret gris, et elle avait déjà commencé à geler. Si on essayait de la prendre, elle donnerait l'impression de pouvoir se briser entre les doigts. Non pas que qui que ce soit ait envie de se saisir d'une chaussette inconnue à passé trois heures du matin, même avec des gants. On pouvait peut-être la pousser d'un long bâton, pour voir ; c'était ce qui se faisait dans ces cas-là, non, se demandait-elle, l'esprit un peu confus.

     

    « Bah qu'est-ce que tu veux que j'en sache ? C'est une chaussette, c'est tout. »

     

    « Justement ! T'as souvent vu des chaussettes comme ça dans la rue, toi ? Qui ne sont pas déjà sur les pieds de quelqu'un, j'entends. »

     

    « Je regarde rarement les pieds des gens. A regarder les pieds des gens, on finit par se prendre un lampadaire. »

    « C'est un dicton ? » demanda-t-il, de l'intérêt dans la voix. Elle roula des yeux dans les orbites, une manœuvre dont on passait vite maîtresse quand on vivait avec un distrait.

     

    « Ouais, c'est un dicton, t'as deviné. J'suis très forte en dicton. »

     

    « Ah, ça, c'est du sarcasme. »

     

    « Chuis très forte aussi, en sarcasme. »

     

    « Mais en vrai, ça t'intrique pas, toi ? »

     

    Elle faillait lui répondre qu'il y avait beaucoup de choses qui l'intriguaient, mais que les chaussettes n'en faisaient pas partie. Puis elle réalisa que ce n'était pas tout-à-fait vrai. Elle se rappela d'une ex, sa copine du temps de l'université, qui ne quittait jamais ses chaussettes. Jamais. Ce qui rendait certains rapports compliqués, mais ce n'était rien à côté des douches. Et puis il y avait le coup des chaussettes qui disparaissaient dans les machines à laver. Ça arrivait à tout le monde, et ceux qui prétendaient le contraire mentaient effrontément pour se donner l'air intéressant, comme ceux qui prétendaient comprendre les équations au deuxième degré, parfaitement (elle n'avait jamais aimé les math). Et puis quoi, une chaussette, ça n'avait rien à faire sur un murer dans la nuit en plein hiver ! Ça se rangeait dans les tiroirs, un peu de bon sens, que diable ! Elle arrêta soudainement le flux de ses pensées, qui avaient démarré au quart de tour pour se lancer dans l'équivalent d'un triathlon mental à travers les incertitudes de la vie. C'était tout lui ça, il était contagieux, à sa manière ; quand il dérivait quelque part, on ne pouvait pas s'empêcher de le suivre. Souvent pour l'empêcher de se noyer, certes, mais ça rendait les balades intéressantes. Elle lui remettait de temps en temps les pieds sur terre, et il l'emmenait avec lui dans les airs. Ils se complétaient, quoi, et elle se sentit vaguement mièvre de penser ainsi. Mais c'était comme ça. Et puis il passait super bien l'aspirateur, c'était un détail qui avait son importance. Moins romantique, mais le romantisme ne faisait pas tout dans une relation. On aimait le type qui savait ranger les fleurs dans un vase au moins autant que celui qui se contentait de les apporte en attendant un merci. Si ce n'est plus. Bonus quand en plus il savait où étaient rangés les vases.

     

    « Elle s'est p't'être sauvée ! Faut bien que toutes les chaussettes qui disparaissent finissent quelque part. P't'être qu'elle a réussi son coup, qu'elle s'est jointe à toute une colonie migratoire de chaussettes, genre à la recherche du mythique parc naturel des chaussettes libres et épanouies. »

     

    « Comment elle a fait pour ouvrir la porte ? »

     

    « C'est toi qui me demande ça ? »

    « Un gant, encore, j'dis pas, à la limite, il a la forme pour, mais une chaussette... »

    « T'es sérieux mec ? »

    « Peut-être qu'elle a fait équipe avec un gant, des genres de Bonnie and Clyde vestimentaires ! »

    « T'es con ! »

     

    « Toujous, mais je suis sûr que c'est ce qui fait mon charme. »

    « Nan, c'est parce que tu sais où sont les vases. »

    « Hein ? »

     

    « Laisse tomber. Bon, maintenant qu'on a reconnu l'existence de ce que je nommerai à partir d'aujourd'hui le mémorial des chaussettes, et qu'on a reconnu la dernière victime tombée au champ d'honneur, on peut rentrer maintenant ? Pipi. »

     

    « Hein ? Oh, oui... » Enfin, il se retournait pour se remettre à marché, et elle s'empressa de suivre le mouvement, quand il s'arrêta après deux pas. Quoi encore ?

     

    « Quoi encore ? » formalisa-t-elle à haute voix, ce qui était quand même plus pratique que la télépathie, et pourtant elle avait essayé. Elle l'observa, avec son nez rougi par le froid, de même que ses oreilles (il refusait de porter un bonnet, ça le grattait, qu'il disait ; à force, il n'aurait plus rien à gratter du tout, ce qui reviendrait de toute façon au même et coûterait moins cher en laine), ses cheveux en désordre (ils étaient toujours en désordre, sa tignasse avait l'âme d'une anarchiste et la bonne disposition d'un raton-laveur peu jouasse), et ses grands yeux qui s'étonnaient d'un rien. Il avait l'air...triste. D'une énième série de petits sauts (hop hop hop hop), elle le rejoignit pour se coller contre lui.

     

    « Qu'est-ce qu'il y a ? »

    « Tu vas me trouver débile, mais... »

    « Ah ça y a des chances, oui, mais tu devrais avoir l'habitude depuis l'temps. »

    « Ben...C'est un peu triste, non ? »

     

    « Je suis sûr que celui ou celle qui l'a...perdue en a d'autres, des chaussettes. On bâtit rarement sa vie autour d'une seule chaussette. »

    « Non, c'est pour la chaussette que je suis un peu triste. »

    « Ah bon ? »

    « Elles vont toujours par deux normalement. Mais là, elle s'est retrouvée toute seule. Et elles se retrouveront jamais. »

    Allons bon, c'était tout lui, ça. Fallait bien reconnaître que c'était un brin attendrissant. Elle passa un bras autour de sa taille, et pris le risque de déposer un baiser sur sa joue, un tout léger, des fois que ses lèvres restent collées. On ne savait jamais.

    « Faut se dire que sa compagne y est arrivée, elle. » lança-t-elle.

    « Où ça ? »

     

    « Au parc naturel des chaussettes, voyons ! »

    « Ah oui ? »

    « Bien sûr ! S'il y en a au moins une qui s'en sort, quelque part, elles resteront toujours ensemble. Connectée à travers la grande chaussétitude. »

     

    « Ouais. Ouais, ce serait bien. » Il se mit à sourire. Il souriait toujours lentement, on avait l'impression de voir la lune s'élever doucement sur son visage. « Peut-être qu'elles se retrouveront. On a vu des histoires plus improbables. »

     

    « Exactement. Je ne t'ai pas encore étranglé alors que je rêve de rentrer me mettre au chaud, c'est quand même vachement improbable. »

     

    « C'est vachement bien, ouais. Avec toi, je veux dire. Le bon genre d'improbable. »

     

    « Je sais. » Elle ne put s'empêcher de sourire à son tour. Puis un moment passa et, main dans la main, ils reprirent leur route, ce qui n'était pas très facile quand l'une des deux personnes continuaient de sautiller. Pas besoin de deux mêmes chaussettes pour faire la paire, quand on y pensait bien. Quelque part, ça voulait dire que tout le monde avait une chance, non ?

     

    C'était une pensée réconfortante.