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Blog

  • De Tinder

    Les relations sentimentales vous ont toujours un peu échappé, principalement parce que vous n'avez jamais trop su comment les attraper. Pendant longtemps, vous considériez que c'était quelque chose qui n'arrivait qu'aux autres, comme les blessures de guerre ou les enfants. Et puis, le temps et une expérience toute relative aidant, vous avez fini par vous en faire une idée plus précise. De ce que vous en attendiez, ou non. Quoi qu'il en soit, l'élément le plus problématique vous a toujours paru celui de rencontrer les gens. Vous n'avez pas de boulot, vous sortez rarement dans les bars et encore moins dans les boîtes de nuit (qui représentent pour vous un autre type de mystère à part entière). Ensuite, vous vous voyez mal aborder qui que ce soit que vous n'avez pas eu l'occasion d'apprendre à connaître avant. Or, vous n'êtes pas toujours doué pour forger de nouvelles relations, même amicales. Souvent, c'est l'écrit qui vous y aura aidé, vous sentant généralement plus à l'aise avec un clavier entre les mains qu'entre quatre yeux. Ce qui explique aussi pourquoi vous avez souvent tendance à vous sentir mal à l'aise en tête à tête plutôt qu'en groupe, et ce y compris d'un point de vue entièrement platonique.

     

    Du coup, Tinder semblait être un processus logique, en cette ère fascinante concernant la manière de communiquer avec son prochain et sa prochaine. Et pourtant, il vous aura fallu longtemps pour y songer. Dans votre esprit, tout ce qui s'apparentait de près ou de loin à un site de rencontre évoquait des rencontres furtives et étranges dans des couloirs sombres, sans doute parce que vous avez dû absorber trop de poncifs de narrations utilisés dans les films et séries de la vieille époque, le tout mâtiné d'une culture populaire amalgamée de divers racontars et une imagination facilement influençable (vous avez franchement de la peine à vous retrouver dans votre propre esprit ; quand vous y ouvrez une porte, c'est généralement pour retomber par une fenêtre de l'autre côté dans une suggestion mentale aussi imprévisible qu'inattendue)- Et puis, finalement, en voyant des gens s'en servir et en voyant ce médium popularisé aussi bien dans les conversations que dans les fictions, cela vous a rendu curieux. Pourquoi pas ? Cela n'engage à rien, et surtout pas à se retrouve devant une inconnue, l'air d'un lapin paniqué pris dans les phares.

     

    La première étape, outre choisir les photos de votre profil (un processus qui vous a paru des plus étranges et singuliers dans un tel contexte, comme si vous aviez dû grimper dans une vitrine), fut d'écrire un bref profil, une expérience plus compliquée pour vous qu'une dissertation le jour du bac. Vous auriez pu opter pour la simplicité, comme le font grand nombre de gens sur Tinder : à savoir signaler nom et âge, et se contenter de ça. Mais l'idée de se lancer ainsi vous paraissait plus terrifiante que de laisser au moins une vague impression maladroite de qui vous pouvez bien être. Histoire que tout le monde puisse se faire une sorte d'idée, bien que vous ne soyez pas particulièrement convaincu du résultat (la plupart du temps vous ne savez pas vraiment qui vous êtes, alors sur Tinder...).

     

    Et puis, très vite, vous avez développé une sorte d'intérêt principalement sociologique pour la plate forme. Profil après profil, vous étiez de plus en plus fasciné par la manière dont autant d'inconnues décidaient de se révéler au monde dans le but de faire de nouvelles rencontres. Petit à petit, vous en êtes venus à y repérer un grand nombre de paramètres, ce qui ne lasse pas de vous intriguer. Faire de nouvelles rencontres devenait finalement secondaire à cette curieuse contemplation de tous ces êtres réunis ici plus ou moins pour le même but (en supposant qu'on y trouve peu d'assassins psychopathes à la hache et d'IA astucieuses s'entraînant à leur future conquête du monde). Voici donc quelques observations en vrac sur tous ces profils (féminins) que vous avez pu rencontrer :

     

    -un assez grand nombre de femmes mentionnent leur taille exacte, au centimètre près. C'est même parfois la seule information outre nom, métier et photo. Ce qui ne manque pas de vous interpeller. Est-ce devenu un critère de séduction indispensable dans l'évolution des parades amoureuses ? La majorité des hommes ont-ils besoin de savoir si leur partenaire éventuelle aura les moyens de les regard de haut ou s'ils pourront continuer de les toiser en toute impunité ? Y-a-t-il un fétichisme des centimètres dont on ne vous aurait pas parlé ? Vous, vous vous sentez profondément confus aussi bien face à Linda, 1m64 qu'à Patricia, 1m78. S'agit-il d'un code pour quelque chose qui vous aura échappé ? Pourquoi cette fascination sur la taille, surtout lorsque c'est la seule information offerte ? D'autant qu'à ce que vous avez pu en voir, c'est quelque chose que les hommes ne mentionnent pas plus que cela sur le profils à eux. Il en faut définitivement peu pour que vous vous posiez d'insondables questions. Est-ce que c'est pour que l'homme sache s'il doit ou nom se munir de semelles compensées (ou d'un escabeau pour les moins chics) avant un rendez-vous ?

     

    -poser avec un animal est asse populaire. Il y a les inévitables chiens et chats, bien sûr, mais ils ne sont pas forcément les plus nombreux. Souvent, il s'agit de se montrer en compagnie d'un animal exotique. Et, fait intéressant, il semblerait qu'il y ait des tendances selon la période pendant laquelle vous passez du temps sur l'application. A vos débuts, les tigres avaient la côte. Dernièrement, vous avez vu passer pas mal de koalas. Peut-être est-ce pour signaler que le profil en question a vu de près un animal redoutable et survécu (d'autant qu'il paraît que les koalas sont en réalité de sales petites bêtes vicieuses). Ou alors, c'est surtout pour illustrer ce qui apparaît grosso modo dans trois profils sur quatre, à savoir...

     

    -l'amour du voyage. Sur Tinder -du moins concernant les gens qui remplissent la partie description du profil- c'est probablement la caractéristique qui revient le plus souvent. Tout le monde ou presque aime voyager, a envie de voyager, ou passe tellement de temps à voyager qu'on se demande comment ils ont pu trouver le temps d'écrire trois lignes. Vous n'avez rien contre les voyages, au contraire (c'est généralement votre porte-monnaie qui n'est pas d'accord, mais il s'agit d'un rabat-joie notoire), mais c'est quelque chose qui vous paraît plus ou moins aller de soi. Un peu comme si vous vous mettiez à préciser que vous trouviez plutôt pas mal de respirer et que tiens, ce serait chouette de le faire à deux.

     

    -les descriptions uniquement constituées de smilies, qui vous donne l'impression d'être un égyptologue en pleine description de hiéroglyphes. Particulièrement lorsque vous vous retrouvez face à trois lignes (minimum) de symboles différents.

     

    -l'absence totale de description, qui a plus que tout tendance à vous bloquer ; avec uniquement un nom et une photo en face de vous, vous avez tendance à paniquer, comme s'il vous fallait au moins un minimum de mots pour vous donnez l'illusion de ne serait-ce que vaguement faire connaissance avec la personne derrière (ce qui vous rappelle étangement le fait de déchiffrer les ingrédients avant d'acheter ou non un produit)

     

    -là où des amies vous ont raconté que pas mal d'hommes aimaient poser en compagnie de leurs voitures, vous n'avez encore jamais vu de femme avec la sienne. Pour la simple bonne raison que celles qui se présentent avec leur véhicule privilégient la moto. Y compris les quelques profils dont la seule photo était celle d'une moto. Uniquement d'une moto. Peut-être existe-t-il quelque part des motos ayant atteint le stade de la conscience, anxieuses à l'idée de rencontrer la bonne route pour la poursuite de leur existence.

     

    -les skieuses. Un nombre incommensurable de skieuses, posant en parka sur fond de neige et de ciel bleu, un bonnet vissé sur les oreilles, des lunettes de ski sur les yeux. Une nuit, vous allez sans doute faire un rêve bizarre où une Suisse post-apocalyptique aura été envahie par une armée de skieuses à bonnet (ou de snowboardeuses, ne soyons pas sectaire). Vous n'avez encore vu personne poser à côté d'un caquelon à fondue.

     

    -à la place, un grand nombre de sportives accomplies. Qui apprécient de faire du cheval après une descente en ski, parce que c'est plus sympa pour aller à la piscine avant la partie de squash. Le simple fait de lire ce genre de profil vous épuise comme si vous veniez de courir un marathon (et vous indique clairement que vous serez probablement incapable de suivre le rythme plus d'une demi-journée, d'autant que la dernière fois que vous avez skié, vous êtes resté coincé une demi-heure dans un fossé)

     

    -boire du vin est une activité populaire. La bière aussi, mais le vin apparaît plus souvent. Good wine, of course (parce qu'un grand nombre de profil -voire la majorité- sont écrits en anglais, le vôtre y compris). Vous avez toujours de la peine à boire ne serait-ce qu'une gorgée de vin rouge sans grimacer. Vous commanderez une grenadine.

     

    -sans êtres les plus nombreuses, on y trouve tout de même un nombre relativement de maillots de bains, de décolletés plongeants et de positions suggestives, parfois les trois à la fois (mais jamais avec un koala, il doit être difficile de poser de manière suggestive en compagnie d'un koala). Ce qui a le mérite d'être plus ou moins clair, vous imaginez.

     

    -un détail que vous aimez bien : il est possible de choisir sa chanson fétiche, et l'on peut voir les préférences spotify des gens qui l'utilisent. Vous avez souvent l'impression qu'une playlist peut en dire beaucoup sur quelqu'un que le reste ; on devrait s'échanger les smartphones et autres lecteurs mp3 lors d'une première rencontre, histoire de consulter les titres les plus écoutés. Si ça se trouve, ça simplifierait bien des choses

     

    -il y a aussi les gens qui, en tant que description, se content de mettre une citation. Souvent sans en signaler l'auteur, peut-être pour s'assurer d'attirer plus aisément l’œil d'un connaisseur. Ou alors, on se retrouve face à une référence obscure, un peu à la manière du pêcheur qui aura balancé à l'eau son appât le plus spécialement adapté à un seul type de poisson ; ce qui n'est pas bête quand on a pas envie de pêcher en gros

     

    -une catégorie peu commune, mais survenant assez souvent pour être notée : les femmes mettant une photo d'homme comme seule information, outre un prénom. Une autre interrogation de plus. Ou de paysage. Peut-être que les montagnes aussi ont envie de sortir le samedi soir.

     

    Et ce ne sont là que quelques unes des observations communes ou curieuses que vous avez pu faire au gré des swipes à gauche ou à droite. Qui sont pour vous une grande source d'angoisse (parfois, vous avez l'impression qu'il vous serait plus simple de déterminer ce qui n'est pas une source d'angoisse dans votre vie, vous qui pouvez passer cinq minutes plantés devant deux paquets de petits pois surgelés identiques en magasin parce que vous avez peur que l'autre se sent délaissé), parce que vous avez facilement tendance à swiper du mauvais côté sans faire exprès. Par maladresse, alors que vous essayiez d'accéder à une autre information, la plupart du temps. Ou par réflexe où, à force de swiper à gauche, vous faites de même pour le profil de cette fille qui annonçait être fan de Star Wars, de jeux vidéos et de bouquins. Et puis il y a votre grand ennemi, à savoir le super-like, que vous vous retrouvez à envoyer sans en avoir l'attention parce que votre gros doigt maladroit et les écrans tactiles ne font pas toujours bon ménage. D'autant que vous ne savez toujours pas à quoi correspond vraiment un super like. Mais ce type d'erreur vous stresse tellement que vous avez l'impression de vous retrouver dans la foule après avoir avoir par erreur déchargé l'arme que vous aviez à la main.

     

    Mais tout ceci n'est rien en comparaison de votre plus grande crainte : le match. Encore aujourd'hui, vous ne savez pas ce que vous attendez de Tinder, ni même si vous en attendez réellement quelque chose. C'est plus devenu une manière épisodique de passer le temps dans les transports en commun, généralement plus motivée par la curiosité et la découverte de tous les moyens qu'ont les gens de remplir leur profil qu'une véritable recherche de l'âme sœur. D'autant que depuis quelque temps, l'application semble trouver de nouveaux moyens pervers d'augmenter vos angoisses naturelles, en vous signalant que quelqu'un, quelque part, a liké votre profil. Ce qui vous poussez à envisager chaque futur swip comme une décision tactique avant une guerre nucléaire, ou à culpabiliser terriblement parce qu'il s'agit sans doute d'un de vos maudits super like envoyés par erreur. Ou alors, il s'agit comme vous de personnes maladroites en proie aux mêmes crises existentielles concernant les moyens de rencontre électroniques. Vous vous êtes toujours dit que vous auriez avoir un match, vous ne sauriez pas quoi en faire, un peu à la manière du chat qui a miaulé vingt minutes pour qu'on lui remplisse sa gamelle et qui, une fois devant, se retrouve à la contempler d'un air hébété. En fait, vous avez eu votre premier match l'autre jour, et votre premier réflexe a été l'envie de filer vous cacher sous une couverture. Visiblement, vous avez tout autant de peine à l'idée d'entamer une conversation avec quelqu'un que vous ne connaissez pas sur Tinder comme n'importe où ailleurs. Et la seule idée que cela puisse mener à une rencontre dans la vie réelle, soit à un premier rendez-vous, vous paraît parfaitement saugrenue. Finalement, vous doutez que ce soit un outil qui puisse réellement vous permettre de rencontrer qui que ce soit, même s'il reste étrangement fascinant à observer, du moins à une certaine distance. Un peu comme les mines antipersonnel. Quelle que soit la manière de faire, l'idée de rencontrer qui que ce soit continue de vous paraître profondément étrange. Mais, au fond, peut-être que c'est une caractéristiques inévitables du processus.

    Ou alors, c'est qu'il vous faut simplement trouver un koala pour la photo.

     

     

  • Cafards

    Vous avez le cafard. Pas un cafard en particulier, ceci dit. Déjà, parce qu'il y en a plusieurs, et puis parce que vous n'allez quand même pas leur donner des noms. Cela ne se fait pas d'écraser quelqu'un qu'on a nommé. Cela ne se fait pas d'écraser qui que ce soit, d'ailleurs. Enfin, vous savez de toute façon que vous n'allez pas tenter de les écraser, qu'ils s'appellent Kevin, Barbara ou restent anonymes. L'idée de mettre directement fin à une vie vous répugne plus que toute créature, bien que vous n'ayez guère de scrupules à dévorer le steak dans votre assiette. Une des grandes caractéristiques de l'humanité résumée en une phrase, mais vous n'avez jamais prétendu en être un exemplaire particulièrement réussi. Donc, des cafards. Cela a commencé il y a quelques mois, peut-être cet été, vous n'avez jamais été très doué pour vous situer dans le temps (et paniquez dès qu'on vous demande quel peut bien être votre plus ancien souvenir, le premier film que vous avez vu au cinéma ou votre meilleur souvenir ; bon, ce serait pareil si on vous demandait ce que vous aviez mangé à midi il y a cinq jours, seulement personne ne demande jamais vraiment ça. Ou alors ils sont un peu bizarres et s'intéressent curieusement à vous ; ou il s'agit d'un ou d'une nutritionniste, ce qui revient un peu au même). Le premier, vous l'avez retrouvé mort sur le carrelage de la cuisine, et sur l'échelle des trucs qu'on ne veut pas retrouver mort sur le carrelage de sa cuisine, c'est encore loin d'être le pire. Déjà, c'est mort, et tout seul comme grand. On l'envelopper prudemment dans trois épaisseurs (au moins) de papier ménage et zou, dans les toilettes !

     

    C'est quand on en trouve un autre, quelques jours plus tard, qu'on commence réellement à se poser des questions. Du moins, où vous vous êtes posé des questions. La première ayant dû être quelque chose du genre : « Vais-je mourir dévoré par une nuée de cafards rampant sous ma peau ? », avant de vous souvenir que ce genre de malédiction égyptienne antique concerne plutôt les scarabées (qui sont finalement bien plus gros et intimidants que les cafards, mais on pardonne plus facilement à quelque chose qui a une jolie couleur ou qui, disons, a déjà le triste destin de se balader en pousser ses excrément roulés en boule). Bon, pas de panique. Un ou deux cafards morts, ce n'est pas la mer à boire (vous vous demandez bien d'où vient cette expression, comme la plupart des expression d'ailleurs. Pour chacune d'entre elle, il a bien fallu qu'un type ou une nana se lance en premier et s retrouve l'air un peu couillon le temps que les autres commencent à comprendre et que ça devient une mode. Peut-être que la personne que vous entendrez s'écrier « C'est comme remise des algues dans ma chemise ! » se verra plus tard illustré par l'histoire du langage. On ferait mieux de ne pas se moquer.). Puis vous avez alors nettoyé votre cuisine de fond en comble, en vidant tous vos tiroirs en prime pour vérifier qu'aucune armée insectoïde ne nichait dans un paquet de céréales (dieu sait ce qu'ils pourraient accomplir boostés à l'ovomaltine, nous avons tous vu la pub!). Rien. Même pas sous l'évier. Bon, ça...arrive ? Alors vous disposez, et vous oubliez.

     

    Et puis quelques jours plus tard, rebelote. C'est le début d'un curieux cycle : vous allez retrouver un ou deux cafards (toujours morts) sur le sol de la cuisine, dans un placard sous l'évier ou dans les environs du salon pour les spécimens les plus courageux (dont un qui aura fini noyé dans un verre de sirop oublié). Avec une régularité étrange, des petits cadavres de cafards refont dont surface chez vous ; puis vous être tranquille entre cinq et sept jours, et immanquablement, quand vous vous dites enfin « Ah ben tiens, ça fait au moins une semaine que j'en ai pas vu ! », vous tombez dessus. Ce qui ne vous plaît que moyennement, d'autant que vous ne savez pas d'où ils viennent, ni pourquoi ils tiennent tant à se laisser mourir dans le coin. Bon, vous l'avouez tout de suite, l'ordre et vous n'ont jamais fait bon ménage. Vous entassez des objets ici et là, vous n'êtes pas particulièrement soigneux, et il arrive que la moitié de votre canapé disparaisse sous tous les objets que vous ne saviez pas où mettre ailleurs pour l'instant. Mais vous n'êtes pas sales. Enfin, vous n'en avez pas l'impression. Vous aspirez et passez la serpillière tous les lundis dans tout l'appartement, en plus de nettoyer lavabo et toilettes. C'est une de vos règles cardinales, parce que si vous ne vous y tenez pas, vous ne le ferez pas. Alors qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il neige : rien ne vous arrêtera dans votre ouvrage chaque lundi matin (en grande partie parce que le temps à l'extérieur n'a pas vraiment de raison de bouleverser votre quotidien ménager). Le jour où vous ne le ferez pas au moins deux semaines de suite, ce sera soit qu'on vous à kidnapper pour vous voler un rein ou un truc plus exotique, soit que la déprime aura frappé tellement fort qu'il faudra sans doute vous tirer de force à la lumière du jour (et jusqu'à ce jour, AUCUN dépression n'a enrayé ce rituel ; vous vous y accrochez avec force, parce que c'est sans doute le meilleur baromètre de votre état globale. Les jours où vous manquez presque de ne pas vous y adonner, c'est le moment d'avouer qu'il y a vraiment un souci). Vous ne laissez pas traîner de la nourriture partout, vous aérez quotidiennement (vous êtes incapable de vivre sans au moins une fenêtre entrouverte, même pendant la plus froide des nuits d'hiver)... Bref, vous vivez plus ou moins dans le désordre (d'un regard extérieur du moins, surtout celui de vos parents, par exemple), mais pas dans un bouge. Ou du moins, vous le croyiez. Auriez-vous manqué quelque chose ?

     

    Bon, si ça se trouve, il y a simplement des cafards qui se baladent dans l'immeuble. Sans être antédiluvien, il n'est pas neuf non plus, il paraît que ça arrive. Vous n'avez encore osé demandé au concierge s'il sait quelque chose sur la question, parce que vous avez l'impression qu'admettre avoir des cafards, c'est un peu comme admettre qu'on a une maladie honteuse ou qu'on ne vote pas du bon côté; ça ne se fait pas, et on n'a plus envie de vous adresser la parole. Et puis ces derniers temps, les interactions sociales avec des gens que vous ne connaissez guère -comme votre concierge, pourtant sympathique et abordable- vous est incroyablement difficile. Téléphoner devient pire encore, parce que vous êtes capable de raccrocher par réflexe dès que la personne au bout du fil a le malheur de décrocher (véridique, cela vous est déjà arrivé. Peu de choses mêlent pour vous autant l'espoir, la peur et la haine, que le téléphone. L'espoir de régler enfin ce pour quoi on appelle, la pur panique d'entendre une voix de l'autre côté du combiné, et la haine aussi bien de celles et ceux qui répondent que celles et ceux qui ne répondent pas).

     

    Le fait que vous imaginez vous être habitué à retrouver de temps un temps quelques cafards décédés. En grande partie parce qu'il vous paraît préférable de cohabiter avec des cafards décédés qu'avec des cafards qui grouillent joyeusement le long de vos murs. Même si...même si, d'une certaine manière, vous ne pouvez pas vous en empêcher de voir dans cette histoire une représentation symptomatique et bien à propos de votre état dégradant de ces derniers mois. A un point où vous vous demandez presque s'il n'y a pas des fois où ces fichues bestioles sortent de votre imagination. Au point de résister à l'envie d'en enfermer une dans un verre et d'aller sonner chez le premier voisin venu (et étonné) pour le lui brandir sous le nez. Heureusement que la seule idée de devoir taper la causette avec n'importe quel voisin dans l'ascenseur vous fiche déjà assez la frousse. Mais la comparaison avec votre mental est assez frappante, du moins pour vous. Comme les cafards, l'anxiété ou la dépression finissent toujours par revenir, et ce au moment où on commence enfin à ne plus s'y attendre. C'est comme si cela grouillait en vous en permanence et que, petit à petit, cela vous rongeait de l'intérieur, ne laissant qu'une façade fonctionnelle jusqu'au jour où celle-ci s'écroulera à nouveau le temps d'une bonne crise. Le truc, c'est que cette année, vous vous sentez de plus en plus chancelant. Quand ce ne sont pas les angoisses qui ont le dessus, c'est la déprime que se ramène, un peu comme si ces deux-là jouaient aux vases communicants. Ce qui, d'une certaine manière, vous permet de traverser des périodes d'équilibre relatif, où on ne peut pas dire que tout baigne, mais où rien ne vous emporte non plus. Seulement là, ça commence à craquer. Et plus le temps passe, plus vous trouvez de cafard, et plus vous l'avez, le Cafard (celui dont on entend la majuscule même à l'écrit). Vous ne savez pas pourquoi, il n'y a pas de raison. Là, c'est la déprime qui pointe le bout de son nez. Vous le savez, vous avez de plus en plus de peine à faire votre ménage le lundi. C'est ce vide en vous, cette impression d'être dévoré de l'intérieur par l'inexistence qui vous pousse parfois à hurler vos larmes étouffées dans un oreille avant d'espérer enfin vous endormir de fatigue. Une fatigue qui vous ronge également, et qui se nourrit des accents de dépression comme un glouton de l'apéritif.

     

    Et parce que la vie adore ce genre de coïncidences -ou ce genre de similitude née d'un esprit en vrac- c'est toujours quand vous commencez enfin à vous sentir à peu mieux, à vous dire que la grosse crise ne va pas éclater, que vous retrouvez un cafard mort ou deux. Ce qui vous inquiète, maintenant que vous y réfléchissez ; ces saletés sont plus ou moins increvables, alors vous n'êtes pas sûr d'être très à l'aise dans un environnement qui les supprime. En fait, vous ne vous sentez plus très bien chez vous, mais vous ne vous sentez plus très bien nulle part. Seul, le vide est toujours là, avec des gens...vous êtes en retrait, vous n'arrivez de nouveau plus à communiquer comme vous le souhaitez, à faire l'effort nécessaire. Vous êtes...crevé. Trop crevé. Crevé d'être crevé. Vidé d'être vide. Mais vous continuez, parce que de nouveau, pendant plusieurs jours, parfois une semaine, vous ne voyez plus de cafard. Vous vous dites que ça va aller, que tout peut reprendre, vous recommencez à vous sentir à l'abri entre vos propres murs. Puis, fatalement, ça reprend. Et ce soir, vous venez de rentrer, pour découvrir un cafard vivant trottinant sur un mur du salon. Puis un second sur un mur de la cuisine, un troisième sur la table du salon. Vous en piégez deux dans un verre pour les balancer du balcon, vous ne savez pas où a disparu le troisième.

     

    Autant dire que ça ne va pas très fort. C'est l'image même d'une situation sous contrôle -qu'on pensait pouvoir gérer, en faire une habitude qu'on pouvait porter à bout de bras- qui s'écroule, victime de fondations de plus en plus négligées. Et évidemment, vous avez l'impression que votre environnement est devenu le miroir de votre état global, car vous pouvez sentir la vague écrasante que vous avez de plus en plus de peine à contenir. Le vide étouffant, menaçant de prendre le contrôle, de faire de vous une coquille vide à peine capable d'interagir avec la vie de tous les jours. La solitude, qui revient comme un poids écrasant même au milieu des gens. Les larmes qui coulent sans que vous ne soyez foutus d'en remonter la source. Franchement, vous ne savez pas comment vous allez dormir ce soir, au milieu des cafards (bien entendu, vous ne pouvez imaginer autre chose qu'une armée de ces saloperies grouillant dans tous les recoins, derrière tous les meubles, et la moindre sensation de mouvement du coin de l’œil vous fait sursauter), mais quelque part ce n'est pas nouveau. Vous n'avez jamais vraiment trop su comment dormir, pas depuis plus de dix ans au moins.

     

    Vous ne pouvez plus le nier : vous avez des cafards chez vous. Et vous en avez aussi dans la tête. Seulement, eux, ils n'ont jamais su comment sortir.

  • Tergiversations terrassières

    Parce que ça faisait longtemps, qu'il fait chaud, et qu'il faut parfois évacuer un peu.

     

     

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    Ce qu'il y a de bien avec l'été, c'est la réouverture des terrasses, où les gens reprennent leurs habitudes afin de s'y retrouver en bonne compagnie, un bon verre de quelque chose à la main, à refaire le monde jusqu'à pas d'heure, voire à renverser un peu de bière sur son voisin au fil d'une discussion animée sur un point ô combien important dont tout le monde ne se rappellera par la suite qu'aux moments les plus embarrassants. Vous entretenez avec les terrasses un rapport particulier, entre l'amour et la méfiance, la paix et l'attente ; d'aucun diront qu'il s'agit là des éléments d'une saine religion. A bien y réfléchir, vous y trouvez sans peine un attrait ritualiste, du genre qu'on est bien en peine d'expliquer avec des mots. Le mot qui prime, dans tout ça, c'est attrait. En fait, les terrasses exercent sur vous une attraction incongrue mais souvent irrésistible, un peu comme un trou noir si les trou noirs avaient la décence de tirer quelques tables, des chaises, et de quoi boire le temps d'observer un peu l'univers. Il vous arrive souvent de vous y arrêter un peu par hasard, sans vraiment savoir pourquoi, à la manière du papillon voletant autour de la flamme. Peut-être est-ce le bruit, l'animation, le spectacle vivant d'une multitude de personnes regroupées en îlots de discussions frénétiques. Ce n'est en tout cas pas la bière, ce breuvage que vous trouvez toujours aussi ignoble quelle que soit la cuvée d'exception qu'on vous promet. Vous avez souvent entendu dire dire qu'on ne trouve finalement pas toujours ça si bon que ça, mais qu'on finit par s'y habituer et qu'à force, on lui découvre une richesse qu'on aurait jamais soupçonnée, ne serait-ce que pour ne plus trop penser à son goût et à ses effets de base. Ce qui vous a toujours laissé perplexe, tout en disant long sur la nature humaine.

     

    Parfois, alors que vous êtes tranquillement installé chez vous, vous ressentez le besoin impérieux de sortir, de franchir les portes de l'immeuble pour rejoindre le monde, de préférence à l'ombre sous un parasol avec dans la main quelque chose dans lequel on attend de voir une ombrelle. Un peu comme le gnou assoiffé ressentant l'appel ancestral du point d'eau, et ce même après qu'on lui ait installé l'eau courante. Même le gnou solitaire ne peut toujours lutter contre l'instinct grégaire, du moment qu'on ne l'oblige pas à adresser la parole avec son voisin de droite. Au fond c'est peut-être ça, qui vous attire tant : la possibilité de vous retrouver au milieu des gens sans avoir l'obligation d'interagir avec eux autrement que pour dire que non, il n'y a pas de problème, cette chaise est libre, prenez-là donc. C'est un sentiment terriblement paradoxal qui a souvent tendance à vous plonger dans des abysses de perplexité. On dit que les introvertis (dont vous faites partie) on généralement tendance à craindre la foule et ses inconnus, qui draient très vite leur énergie ; de votre côté, vous avez l'impression d'y trouver un moyen de vous ressourcer en terme d'humanité. Et vous parlez là de sa présence physique, diverse, sonore (et, il faut l'avouer, parfois curieusement odorante).

     

    Le truc, c'est que vous ne savez jamais vraiment comment le vivre. Ce qui n'est pas vraiment un truc, mais plutôt son contraire. Une absence de truc. Comme si en vous, il y avait un gros trou en forme de truc lorsqu'il s'agissait d'une partie de la communication. Vous ne savez pas trop qu'en faire, de tout ça. Parfois, vous êtes simplement satisfait de profiter d'une terrasse en soirée, là où il fait plus frais, et d'un bon livre, le tout bercé du brouhaha ambiant des gens occupés à vivre là où vous avez surtout l'impression de traverser la vie sans vraiment réussir vous arrêter devant ce qui semble vraiment la rendre intéressante. D'autres fois, c'est simplement un moyen de se sentir seul, mais en compagnie : après tout, ce ne sont principalement que des inconnus, pas de quoi se sentir gêné d'exister en leur compagnie. Et enfin, il y a les fois où cela vous renvoie douloureusement à la figure cette solitude que vous ressentez en permanence même entouré d'une myriade de corps, connus ou non. Elle vous confirme dans cette place du spectateur qui arrive toujours un peu en retard, et qui n'ose pas trop demander ce qui s'est déjà passé de peur de déranger (et en plus, il n'y a même plus de pop-corn). Il y a en vous cette envie dévorante de participer, d'interagir, de découvrir, de rencontrer, qui se retrouve à chaque fois entravée par la timidité, la pure panique et l'anxiété sociale qui vous donne des airs de lapins hagards bondissant entre les voitures. C'est cet appel muet que vous lancez vers l'autre, qui revient à vouloir pêcher à la ligne sans ligne, à savoir pas très bien et avec l'impression de se sentir vaguement ridicule. C'est cette envie d'aller vers l'autre, de tisser des liens nouveaux, de simplement faire des rencontres, qui se heurt à un mur d'incompréhension et la pure panique d'être totalement à côté de la plaque. Alors vous vous retrouvez simplement à observer, à vous demander qui peuvent bien être ces autres gens, à essayer d'imaginer ce qui peut les pousser dans une direction ou une autre, à les voir se rassembler ainsi jusqu'au bout de la nuit. Comme lorsque vous contemplez depuis votre balcon les lumières nocturnes des derniers appartements environnants, imaginant d'autres vies.

     

    Ce qu'il y a de moins bien avec l'été, c'est la chaleur assommante qui n'encourage en rien votre énergie sociale déjà distordue. Et qui n'aide en aucun cas la fatigue chronique, depuis bien longtemps transformé en épuisement, mais que vous persistez à appeler fatigue comme si cela pouvait vous permettre d'en garder un vague contrôle. Peut-être vous réfugiez-vous en terrasse, un livre (ou non) à la main pour le simple fait de fuir la solitude de votre chez-vous, où vos angoisses ont tout le loisir de s'épanouir dans la moiteur ambiante. Seul chez vous à affronter l'angoisse de vos propres pensées en écho dans la bille de votre esprit, ou seul au milieu des gens, souhaitant désespérément un contact qui vous terrifie. Angoisse qui n'est pas aidée par le courrier de l'assurance invalidité que vous avez reçu cette semaine. Car c'est de nouveau la réévaluation des rentes, ce qui vous plonge à chaque fois dans une terreur inouïe. Une terreur s'accompagnant inévitablement de la culpabilité à l'idée d'avoir peur, vous plongeant dans un cercle vicieux qui se mange non seulement la queue mais qui ne laisse finalement pas grand chose échapper d'entre ses mâchoires. De plus, cette fois-ci, le courrier s'accompagne d'un questionnaire, chose nouvelle ayant paraît-le but de mieux cerner les attentes et les besoins de chacun. Une question en particulier vous paralyse : si votre état de santé le permettait, quel carrière ou quel projet aimeriez-vous réaliser ? Pour vous, c'est un peu comme demander à un pilot d'avion en chute libre ce qu'il aimerait bien faire de sa vie des fois que l'avion ne serait pas en chute libre. Comment réussir à y penser alors qu'on tombe encore ? Bon, pour être parfaitement honnête, vous ne tombez plus vraiment, ce qui est un progrès. Par contre, la majeure partie de votre énergie est utilisée pour la tâche délicate de maintenir l'équilibre entre l'abîme de la dépression d'un côté, et le puits de l'anxiété de l'autre. Du moment que vous les maintenant vaguement à même niveau, elles ont tendance à se stabiliser mutuellement, un peu à la manière de deux états pourvus de l'arme nucléaire en pleine guerre froide. C'est pas idéal, mais ça pourrait clairement être pire ; par contre, qu'on ne vienne pas vous demander ce que vous avez prévu après quand vous êtes encore occupé à ne pas bêtement trébucher sur une ogive à chaque pas que vous faites.

     

    Et puis, ce qui vous bloque encore plus, c'est tout simplement que vous n'en avez pas la moindre idée. Vous avez beau y réfléchir, vous n'avez pas de plan déjà prêt, pas d'envie particulière, pas de souhait à réaliser en ce qui concerne une vie professionnel. C'est comme un grand vide, une page blanche. Non seulement vous avez l'ambition d'un tabouret, mais en plus, vous n'avez pas de but. Aucun métier qui vous passionne, aucune carrière dans laquelle vous imaginez vous épanouir, aucun rêve d'enfance ou même d'après à réaliser de ce point de vue-là. Franchement, votre but, c'est simplement de continuer à avancer dans la vie sans vous casser la figure, et essayer de s'assurer qu'il y ait toujours un lendemain à aujourd'hui. Réussir à vivre en équilibre avec vous-même, voilà qui vous satisferait déjà pleinement et qui demande grosso modo des efforts à temps plein. Vous seriez pétant de santé que vous n'auriez pas de meilleure idée. Et visiblement, ça ne se fait pas. Du coup, à l'angoisse s'ajoute la honte de ne pas avoir de rêve à réaliser, ni même de ressentir le besoin impérieux d'en avoir un. Comme si ce n'était vraiment pas normal, contribuant à vous éloigner un peu plus de ces normes que vous n'avez jamais vraiment réussi à approcher. Encore une fois, vous avez l'impression que c'est quelque chose que vous devriez réussir à achever non pour vous, mais pour les autres. Pour qu'ils vous donne une valeur, ou pour que vous soyez digne d'eux. Pour ne pas être un poids simplement parce que vous essayez de vous contenter de votre vie actuelle et de son fragile équilibre plutôt que de chercher toujours plus. C'est n'est pas que vous ne voulez pas changer ; c'est ce que même si vous en aviez soudain la possibilité, vous ne sauriez pas en quoi. Ce que vous savez, c'est que vous n'êtes clairement pas prêt à vous replonger dans le monde du travail. Vous n'êtes déjà pas sûr d'arriver à assumer le monde tel que vous le vivez maintenant au moins un jour sur deux dans la semaine

     

    Alors vous sortez boire un verre en terrasse, vous regardez les gens de loin, vous demandant comment les approcher, mais ne vous en sentant finalement pas digne, pas vraiment. Vous vous demandez comment ils font, tout en sachant pertinemment que si c'est effectivement plus facile pour certaines personne que d'autres, ce n'est d'un point de vue global pas facile pour personne. Et si vous souhaitez le partager, vous ne savez pas comment y arriver. C'est tout simplement mieux d'être dehors que dedans, parfois, même si cela peut être plus douloureux. Ce qui vous donne au moins l'impression de vivre quelque chose

     

    Franchement, il y a quand même des jours où vous aimeriez bien vous dire qu'il est temps de se mettre à la bière. Mais rien qu'à l'idée du goût, vous préférez toujours commander un sirop. Et si possible, avec une ombrelle. Sinon, franchement, à quoi bon ?