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Plume de Renard

  • Star vs the Forces of Evil

    Un petit essai de présentation de série!

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    Ces dernières années, le monde de l'animation occidentale expérimente une sorte de renaissance. De « Avatar : Last Airbender/Legend of Korra » à « Gravity Falls » en passant par « Steven Universe », cette nouvelle vague fait la part belle aux imaginaires délurés, aux univers uniques et travaillés, et aux personnages réussis. Pourquoi un tel succès? Parce qu'ils n'hésitent pas à prendre leur public cible -les enfants- pour un public sérieux, et capable d'encaisser tout autant que les adultes, bien que présentés un peu différemment. Et c'est pour parler d'une de mes dernières découvertes dans les séries animées en cours que cette introduction plante le décors : « Star vs. The Forces of Evil ».

     

    Série américaine créée par Daron Nefcy en 2015, elle nous narre les péripéties de l'éponyme Star Butterfly, princesse du royaume de Mewni, monde parallèle au nôtre. Et c'est en premier lieu avec son héroïne que la série réussit à s'imposer. Star est une jeune fille pleine de vie, dont l'entrée dans l'adolescence ne se fait pas sans heurts. Dotée d'un positivisme absolu et d'une énergie sans limite, elle fait preuve de tout un assortiment de qualités, assumant aussi bien les plus « girly » que les plus « bourrines », sans qu'un jugement de valeurs ou une classification inutile ne soit jamais de rigueur. Elle se contente d'être, tout simplement. Aimant autant les cupcakes et les licornes que les épées et la chasse aux monstres, elle fonce toujours tête la première face au danger, et à bien de la peine à assumer toutes les responsabilités qu'on attend d'une future reine. C'est au fil des épisodes et des saisons qu'elle va gagner en maturité, apprenant à concilier ses intérêts et ses désirs sans jamais les renier, et en étant toujours fidèle à sa ligne de conduite.

     

    Afin de lui permettre d'en apprendre plus sur le vaste multivers -et pour avoir la paix- ses parents l'envoient en échange scolaire sur notre Terre, ce qui marque le début de la première saison. Elle y fera rapidement la connaissance du jeune terrien Marco, un garçon qui lui aussi mélange les traits de caractéristiques souvent genrés dans les séries animées (et même ailleurs) sans complexe. Sensible et un peu névrosé, il aime tout autant s'assurer que chaque chose est à sa place que de se lancer au combat, fort de ses leçons de karaté. L'amitié entre Star et lui est l'élément émotionnel central de la série. Regarder ces deux personnages naviguer les affres de leur adolescence naissante avec intelligence, franchise et une camaraderie inébranlable serait une raison suffisante pour donner une chance à cette série.

     

    Mais cela ne s'arrête pas là ! Non content de proposer son lot d'actions et de mondes merveilleux, uniques et parfois étranges, « Star vs The Forces of Evil » transcende son schéma de base, comme « Gravity Falls » ou « Steven Universe » avant elle. Au-delà d'une histoire de magical girl qui aurait pu se contenter de bien plus de simplicité et jouer la sécurité, la série se crée très vite une identité propre, et un ton bien à elle. L'humour y est rapide et bien pensé, aussi bien visuel que dans ses dialogues, et il y a souvent de quoi rire aux éclats devant les écrans, et ce quel que soit son âge. Le rythme est effréné, aidé en cela par des épisodes de dix minutes, mais ses scénaristes n'oublient pas de prendre le temps de poser les bases d'un univers qui ne cesse de s'étoffer et de se développer au fil des saisons. Qu'il s'agisse de leurs aventures sur Terre, à Mewni ou ailleurs, Star et Marco croiseront le chemin d'un grand nombre de persos récurrents et attachants, aussi bien parmi leurs alliés que leurs ennemis. Et plus les saisons avancent, plus l'histoire se concentre dans une narration suivie sur la durée, permettant des développements de plus en plus intéressants. Le spectateur est invité à faire attention au moindre détail, la plupart resservant par la suite dans un rôle parfois majeur, et l'on se plaît à tenter de reconstituer les mystères qui nous sont présentés.

     

    Qu'il s'agisse de creuser en profondeur l'amitié, les premiers crushs, les responsabilités et le clash parents-enfants sur ces dernières, la série n'oublie jamais d'être sincère et candide, offrant des moments vrais et touchants. Et si le titre indique une lutte entre le bien et le mal, les limites deviennent de plus en plus flue, au fur et à mesure que Star découvre que les monstres cachent parfois bien plus de profondeur qu'on ne le croirait, et que son royaume est loin d'être tout blanc. Cette approche de la moralité et de sa flexibilité agit comme une véritable bouffée d'air frais, présentant des dilemmes -puis des solutions- qui ont le mérite d'être souvent complexes et terriblement bien mis en scène. De plus, les acteurs qui se cachent derrière les voix des personnages sont talentueux et les font vivre à merveille, qu'il s'agisse d'Eden Sher dans le rôle de Star, ou d'Alan Tudyk dans plusieurs rôles, dont celui de Ludo, premier adversaire des héros qui va lui aussi connaître son lots de tribulations et évoluer pour devenir plus qu'un simple méchant.

     

    Bref, que vous aimiez les séries flashy et pleine d'énergie et de couleurs, les histoires et les personnages développées sur la durée, les enjeux plus subtils qu'on ne pourrait le croire de prime abord ou le tout à la fois, vous ne perdrez pas votre temps en donnant une chance à cette série ! Les premiers épisodes ne sont peut-être pas les plus impressionnants, prenant le temps de poser le décors et les personnages, mais ne manqueront pas de rapidement décoller ! La quatrième saison s'est terminée le 8 avril, et une quatrième est prévue pour courant 2018 et, franchement, il serait dommage de passer à côté sans s'y essayer !

  • Les choses qu'on laisse

    En hiver, il y a souvent des objets abandonnés: sur un muret, sur le trottoir, contre un mur... Et les plus communs, ce sont les gants, les écharpes et...les chaussettes? Sans trop savoir pourquoi, vous en avez photographiés quelques uns sur votre téléphone. Et puis ce soir, vous avez eu envie d'en prendre une, la première, et de lui trouver une histoire. Voici ce que ça donne.

    LES CHOSES QU'ON LAISSE: LA CHAUSSETTE

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    « Attends, vise moi ça ! »

    Il faisait plutôt froid. Du genre de froid insidieux qu'on ne remarquait pas tout de suite, et qui finissait par s'inviter chez vous avant de s'installer sur le canapé pour vider les dernières bières du frigo. Une fois qu'il était là, il n'avait pas l'intention de repartir. Il glaçait jusqu'aux os parce qu'il s'installait à domicile. Autant dire qu'elle n'avait pas spécialement envie d'attendre, et encore moins de viser quoi que ce soit, deux actions qui se prêtaient mal au fait de se mettre à sautiller sur place des fois que ça réchaufferait un peu le sang qui avait encore le courage de circuler.

     

    « Non mais c'est dingue ça, encore une ! »

     

    Et voilà qu'il continuait. C'est bien lui, ça. Au moment où s'y attend le moins, il faut qu'il remarque un détail incongru et qu'il se prenne la tête dessus. Et celle des autres par la même occasion. La différence entre un détail cocasse et un détail aux allures de conjugaisons latines tiens souvent à quelques degré et si on le découvre à trois heures de l'après-midi ou à trois heures du matin. Si on pouvait appeler matin une période qu'on avait le plus souvent envie de regarder de loin, et de préfère la tête sur l'oreiller. Il y avait bien des gens matinaux, il en fallait pour tout le monde ; personnellement, quand elle les voyait courir sous ses fenêtres dès six heures pour faire leur jogging, elle estimait plus juste de retourner se coucher, histoire d'équilibre leur sommeil. Elle le devait à l'univers, il fallait bien que quelqu'un fasse le sale boulot.

     

    « T'es sérieux ? » lui lançait-elle, ce qui en soit présentait un risque certain : celui de sentir ses lèvres éclater dans le froid. Est-ce qu'on pouvait se glacer la mâchoire ? Sans doute que oui. Pour réanimer totalement la sienne, il aurait fallu la réchauffer au chalumeau. Dans l'air nocturne, elle avait l'impression que la buée de sa respiration se transformait instantanément en un petit nuage de cristal. Parfaitement.

     

    « Bah oui ! C'est quand même fou ! Une chaussette, cette fois ! »

     

    « Une chaussette ? » Son cerveau devait être plus engourdi qu'elle ne le pensait. Qu'est-ce qu'une chaussette venait faire là-dedans ? En tout cas, il ne pouvait pas s'agir d'une des siennes. Elle en portait deux paires l'une sur l'autre, sous ses épaisses bottines d'hiver. Avec encore les collants thermiques, bien sûr. Elle aurait bien rajouté des couches, mais il aurait fallu la pousser dans une brouette pour qu'elle avance, faute de pouvoir bouger les jambes. Elle continuait de sautiller bêtement sur place, ses mains gantées enfoncées dans les manches opposées de son manteau rouge. L'espace d'un instant, elle s'était demandé s'il l'avait compris à travers l'écharpe qui lui couvrait le visage. Elle se demandait aussi si elle avait bien compris, à travers son épais bonnet enfoncé sur les oreilles. Il aurait aussi bien pu parler de pincettes.

     

    « Oui, une chaussette ! C'est fou quand même ! » Il se répétait, sans vraiment s'en rendre compte. C'était ainsi qu'il fonctionnait quand il avait une idée en tête. Il la retournait sous tous les angles de manière extrêmement consciencieuse, histoire de la voir sous son jour le favorable. Il avait un don pour voir un peu tout sous un jour favorable, ce qui pouvait se révéler aussi charmant qu'agaçant. Généralement les deux en même temps.

     

    « C'est vraiment important ? Non parce que je gèle, si je continue de sauter, j'ai peur que mes pieds restent collés par-terre, et je les aime bien mes pieds. Je m'en sers pour plein de trucs. »

     

    « Oui, aspirer toute ma chaleur corporelle la nuit, par exemple. »

     

    « Exactement. Et si on reste dehors encore longtemps avant de rentrer, je suis pas sûre que tu résistes au choc thermique, et tu l'auras bien cherché. En plus, faut que j'aille aux toilettes. »

     

    Encore un coup classique, ça : fallait à peine que la soirée se termine, qu'on sorte de l'ascenseur et fasse cent mètres dans la rue que l'envie se faisait ressentir. Pas dix minutes plus tôt, quand il y avait encore les toilettes de l'hôte à disposition, bien sûr que non. C'était une sorte de loi universelle, qui classait la vessie dans le genre des trolls parmi les organes. Autant essayer de raisonner avec un ballon de baudruche rempli d'eau : ça pouvait subir une certaine pression pendant un temps limité, et on risquait toujours d'en finir plein les mains. Ce curieux phénomène ne s'arrêtait pas là : plus on s'approchait de la maison, et plus l'envie se faisait présente, de manière inversement proportionnelle à la distance qui restait. Moins il y en avait...et bien, plus il y en avait. Le pire du pire, c'était la montée en ascenseur. Jusque dans le hall, ça allait encore, même si on ne s'arrêtait pas pour vérifier sa boîte aux lettres. Mais dès qu'on appuyait sur le bouton et qu'il fallait attendre l'engin, tout partait à vau-l'eau. Ce qui avait de moins de moins de chances à rester dans le domaine des métaphores au fur et à mesure que les étages défilaient. Rien de tel qu'un besoin pressant et un ascenseur pour expérimenter de plein fouet une dilatation temporelle : les secondes s'allongent pour devenir l'équivalent mental d'heures, et on a l'impression de monter au sommet de l'Empire State Building alors qu'on habite au quatrième. Pour terminer, il y la redoutable épreuve de la clef : les chercher avec l'énergie du désespoir, trouver la bonne en dernier, et tenter de l'introduire dans la serrure en se tortillant comme si on nous avait versé une nuée de scolopendres dans le dos. Ensuite, à la guerre comme à la guerre : on abandonnait dernière soi les effets qu'on pouvait se permettre d'ôter, qui formaient à notre suite une petite piste jusqu'au lieu le plus saint, où attendait la bénédiction de la délivrance.

     

    « Je me demande comment elle est arrivée là, pas toi ? » qu'il continuait, inconscient des troubles qui agitaient sa moitié. D'une série de petits bonds, elle se rapprochait, de mauvaise grâce. Elle se demandait s'il y avait un moyen de l'enfermer distraitement dehors avant de consentir à baisser les yeux sur l'objet qui accaparait toute l'attention de l'autre.

     

    Il s'agissait bien d'une chaussette. Violette et bordeaux à pois blancs, ça se voyait dans la lueur du lampadaire. Elle était tristement étendue sur le muret gris, et elle avait déjà commencé à geler. Si on essayait de la prendre, elle donnerait l'impression de pouvoir se briser entre les doigts. Non pas que qui que ce soit ait envie de se saisir d'une chaussette inconnue à passé trois heures du matin, même avec des gants. On pouvait peut-être la pousser d'un long bâton, pour voir ; c'était ce qui se faisait dans ces cas-là, non, se demandait-elle, l'esprit un peu confus.

     

    « Bah qu'est-ce que tu veux que j'en sache ? C'est une chaussette, c'est tout. »

     

    « Justement ! T'as souvent vu des chaussettes comme ça dans la rue, toi ? Qui ne sont pas déjà sur les pieds de quelqu'un, j'entends. »

     

    « Je regarde rarement les pieds des gens. A regarder les pieds des gens, on finit par se prendre un lampadaire. »

    « C'est un dicton ? » demanda-t-il, de l'intérêt dans la voix. Elle roula des yeux dans les orbites, une manœuvre dont on passait vite maîtresse quand on vivait avec un distrait.

     

    « Ouais, c'est un dicton, t'as deviné. J'suis très forte en dicton. »

     

    « Ah, ça, c'est du sarcasme. »

     

    « Chuis très forte aussi, en sarcasme. »

     

    « Mais en vrai, ça t'intrique pas, toi ? »

     

    Elle faillait lui répondre qu'il y avait beaucoup de choses qui l'intriguaient, mais que les chaussettes n'en faisaient pas partie. Puis elle réalisa que ce n'était pas tout-à-fait vrai. Elle se rappela d'une ex, sa copine du temps de l'université, qui ne quittait jamais ses chaussettes. Jamais. Ce qui rendait certains rapports compliqués, mais ce n'était rien à côté des douches. Et puis il y avait le coup des chaussettes qui disparaissaient dans les machines à laver. Ça arrivait à tout le monde, et ceux qui prétendaient le contraire mentaient effrontément pour se donner l'air intéressant, comme ceux qui prétendaient comprendre les équations au deuxième degré, parfaitement (elle n'avait jamais aimé les math). Et puis quoi, une chaussette, ça n'avait rien à faire sur un murer dans la nuit en plein hiver ! Ça se rangeait dans les tiroirs, un peu de bon sens, que diable ! Elle arrêta soudainement le flux de ses pensées, qui avaient démarré au quart de tour pour se lancer dans l'équivalent d'un triathlon mental à travers les incertitudes de la vie. C'était tout lui ça, il était contagieux, à sa manière ; quand il dérivait quelque part, on ne pouvait pas s'empêcher de le suivre. Souvent pour l'empêcher de se noyer, certes, mais ça rendait les balades intéressantes. Elle lui remettait de temps en temps les pieds sur terre, et il l'emmenait avec lui dans les airs. Ils se complétaient, quoi, et elle se sentit vaguement mièvre de penser ainsi. Mais c'était comme ça. Et puis il passait super bien l'aspirateur, c'était un détail qui avait son importance. Moins romantique, mais le romantisme ne faisait pas tout dans une relation. On aimait le type qui savait ranger les fleurs dans un vase au moins autant que celui qui se contentait de les apporte en attendant un merci. Si ce n'est plus. Bonus quand en plus il savait où étaient rangés les vases.

     

    « Elle s'est p't'être sauvée ! Faut bien que toutes les chaussettes qui disparaissent finissent quelque part. P't'être qu'elle a réussi son coup, qu'elle s'est jointe à toute une colonie migratoire de chaussettes, genre à la recherche du mythique parc naturel des chaussettes libres et épanouies. »

     

    « Comment elle a fait pour ouvrir la porte ? »

     

    « C'est toi qui me demande ça ? »

    « Un gant, encore, j'dis pas, à la limite, il a la forme pour, mais une chaussette... »

    « T'es sérieux mec ? »

    « Peut-être qu'elle a fait équipe avec un gant, des genres de Bonnie and Clyde vestimentaires ! »

    « T'es con ! »

     

    « Toujous, mais je suis sûr que c'est ce qui fait mon charme. »

    « Nan, c'est parce que tu sais où sont les vases. »

    « Hein ? »

     

    « Laisse tomber. Bon, maintenant qu'on a reconnu l'existence de ce que je nommerai à partir d'aujourd'hui le mémorial des chaussettes, et qu'on a reconnu la dernière victime tombée au champ d'honneur, on peut rentrer maintenant ? Pipi. »

     

    « Hein ? Oh, oui... » Enfin, il se retournait pour se remettre à marché, et elle s'empressa de suivre le mouvement, quand il s'arrêta après deux pas. Quoi encore ?

     

    « Quoi encore ? » formalisa-t-elle à haute voix, ce qui était quand même plus pratique que la télépathie, et pourtant elle avait essayé. Elle l'observa, avec son nez rougi par le froid, de même que ses oreilles (il refusait de porter un bonnet, ça le grattait, qu'il disait ; à force, il n'aurait plus rien à gratter du tout, ce qui reviendrait de toute façon au même et coûterait moins cher en laine), ses cheveux en désordre (ils étaient toujours en désordre, sa tignasse avait l'âme d'une anarchiste et la bonne disposition d'un raton-laveur peu jouasse), et ses grands yeux qui s'étonnaient d'un rien. Il avait l'air...triste. D'une énième série de petits sauts (hop hop hop hop), elle le rejoignit pour se coller contre lui.

     

    « Qu'est-ce qu'il y a ? »

    « Tu vas me trouver débile, mais... »

    « Ah ça y a des chances, oui, mais tu devrais avoir l'habitude depuis l'temps. »

    « Ben...C'est un peu triste, non ? »

     

    « Je suis sûr que celui ou celle qui l'a...perdue en a d'autres, des chaussettes. On bâtit rarement sa vie autour d'une seule chaussette. »

    « Non, c'est pour la chaussette que je suis un peu triste. »

    « Ah bon ? »

    « Elles vont toujours par deux normalement. Mais là, elle s'est retrouvée toute seule. Et elles se retrouveront jamais. »

    Allons bon, c'était tout lui, ça. Fallait bien reconnaître que c'était un brin attendrissant. Elle passa un bras autour de sa taille, et pris le risque de déposer un baiser sur sa joue, un tout léger, des fois que ses lèvres restent collées. On ne savait jamais.

    « Faut se dire que sa compagne y est arrivée, elle. » lança-t-elle.

    « Où ça ? »

     

    « Au parc naturel des chaussettes, voyons ! »

    « Ah oui ? »

    « Bien sûr ! S'il y en a au moins une qui s'en sort, quelque part, elles resteront toujours ensemble. Connectée à travers la grande chaussétitude. »

     

    « Ouais. Ouais, ce serait bien. » Il se mit à sourire. Il souriait toujours lentement, on avait l'impression de voir la lune s'élever doucement sur son visage. « Peut-être qu'elles se retrouveront. On a vu des histoires plus improbables. »

     

    « Exactement. Je ne t'ai pas encore étranglé alors que je rêve de rentrer me mettre au chaud, c'est quand même vachement improbable. »

     

    « C'est vachement bien, ouais. Avec toi, je veux dire. Le bon genre d'improbable. »

     

    « Je sais. » Elle ne put s'empêcher de sourire à son tour. Puis un moment passa et, main dans la main, ils reprirent leur route, ce qui n'était pas très facile quand l'une des deux personnes continuaient de sautiller. Pas besoin de deux mêmes chaussettes pour faire la paire, quand on y pensait bien. Quelque part, ça voulait dire que tout le monde avait une chance, non ?

     

    C'était une pensée réconfortante.

  • Le vide

    Quand vous vous réveillez le matin, vous n'êtes jamais seul. Et vous ne parler du malicieux farfadet invisible qui doit sans aucun doute éteindre votre réveil avant même que les notes ne parviennent jusqu'à votre cerveau endormir (1). Non, quand vous vous levez, le vide se lève avec vous. Il se déplace sans bruit dans votre sillage, ne réagit pas quand vous vous cognez inévitablement la cheville au coin du lit, et vous suis jusqu'à la salle de bain, où il vous regarder vous brosser les dents. Il fait ça très bien, le coup du regard perçant, surtout pour une entité fantasmagorique, qui ne sont pas réputées pour être dotées d'un système visuel. C'est un peu comme si c'était la peinture qui séchait qui vous regardait vous, mais en moins passionnant. Et pour vous, il y a peu de choses moins passionnantes que le brossage de dents. En-haut, en-bas, frotti, frotta, et rebelote, dans l'autre sens des fois que vos réflexes matinaux vous le permettent. C'est franchement déprimant en fait, le brossage de dents. Tâche répétitive de l'existence, comme passer la poussière sur le haut des meubles ou regarder le nouvel épisode de The Big Bang Theory. De toute façon, les dents finiront bien par tomber en rade, comme le reste de votre corps. C'est un truc typique du vide ça : après tout, s'il sait bien une chose, c'est qu'il n'y a que lui, et qu'on y reviendra toujours. Le reste, c'est du...pinaillage, comme arrive au cinéma cinq minutes après la fin du films et savoir qu'il n'y a pas de scène post-générique(2).

     

    Après, il faut bien s'habiller, parce qu'il est communément admis qu'on ne se déplace pas nu comme un ver toute la journée, surtout si l'on sort de chez soi. Alors vous enfilez des vêtements, et le vide...vous enfile, vous.(3) Vous avez l'impression d'être le costume coincé à la va-vite sur une forme aussi indéfinissable qu'indescriptibles (ce qui n'est pas forcément la même chose). Intérieurement, vous vous sentez dodeliner de la tête comme l'une de ces petites figurines qui inondent une partie de moins en moins négligeable de votre petit appartement. Parfois, vous arrivez à prendre sur vous, à expulser le vide, à réintroduire votre enveloppe corporelle. Mais le vide, lui, est toujours là. Vous l'imaginez sous la forme d'un ballon qui flotte derrière vous, votre main sur la ficelle, prise entre deux feus : le lâcher, et n'être plus rien sans ce qui définit le peu que vous savez de votre identité...ou vous envoler avec, et n'être plus rien aussi. La différence est minime, mais au moins, vous posez la question vous rappelle qu'au milieu de tout ça, il y a encore cette part de conscience qui n'est autre que vous, bien vivante.

     

    Un masque, que vous voyez dans votre miroir (enfin pas très bien, vous ne le nettoyez pas souvent, et puis vous n'avez jamais appris à le faire sans laisser de traces), que vous voyez sur les photos. Des photos où vous avez l'impression d'être un collage qu'on y aurait rajouté à la dernière minute, pour mieux correspondre avec ce décalage quasi permanent que vous vivez avec la réalité. Vous êtes là, mais vous n'êtes jamais vraiment...là. Comme en dédoublé, à observer le vide dans son déguisement d'humain, tandis que l'humain en question se retrouve déphasé d'un point de vue perspective. C'est comme se voir soi-même, tout en n'arrivant pas à se reconnaître, et ce parce qu'on n'arrive pas à savoir qu'il l'on est. Vous êtes un chat de Schrödinger perpétuel. C'est probablement quantique, on revient toujours au quantique, d'une manière ou d'une autre. Ce qui énerve souvent ceux qui ne comprennent pas grand chose au quantique, ou qui ont en simplement marre de voir se mot utilisé partout. Vous, vous ne comprenez pas forcément grand chose au quantique, mais cela ne vous ennuie pas. Après tout, quantique ou pas, il y a toujours le vide.

     

    En ce moment, vous pensez beaucoup à la signification de la vie. Avoir la moitié du temps l'impression que vous ne la pilotez pas vraiment laisse du temps pour y réfléchir, de manière parfaitement détachée. Certes, vous vivez, jour après jour, et il y a même des bons jours. Certes, il y a même des jours qui valent carrément la peine d'être vécus, qui vous permettent de regarder le vide dans les yeux (ou ce qui en tient lieu, cela revient un peu à faire un concours de regard avec un bouton de porte, du genre à faire plisser les yeux d'un air bête et faire couler des larmes enflammées)et de lui dire : pas aujourd'hui. Le vide hausse alors ses métaphoriques épaules, en profite pour aller faire un petit tour, et sait pertinemment que votre esprit agité finira bien par le retrouver avant même d'avoir commencé le chercher. Le vide est toujours là, le vide est en vous. Ce vide qui cherche désespérément à se nourrir : de chaleur humaine, de contact, de rires, de larmes, de donuts au caramel au beurre salé, de livres, de films, de jeux et de séries. De vous, qui doit bien se trouver quelque part au milieu de tout ça : la personne que vous rêvez d'être, mais non pas la personne idéalisée, juste...et bien, savoir qui vous êtes. Autre que le vide.

     

    Et puis vous vous méfiez des rêves. Vous préférez les cauchemars. En sait à quoi s'en tenir avec eux : à leur manière, ils sont directs, même si souvent tarabiscotés. Quand vous vous réveillez, vous savez que ce ne sont que des cauchemars. Qu'ils ne sont plus là. Qu'ils n'existent plus. Ce sont des rêves dont vous avez peur. Les plus beaux, ceux desquels c'est un supplice de se réveiller pour se confronter d'un coup sec à une réalité sans eux. Le rêve heureux d'avoir enfin trouvé la bonne personne, celle qui vous complète, le sentiment de plénitude. Le rêve où quelqu'un vous tend votre nouveau-né dans les mains, et où vous êtes saisi d'une émotion indescriptible parce qu'au réveil, vous savez que ça n'arrivera jamais. Le rêve où vous êtes vous, vraiment vous ; ou vous pouvez regarder le vide et ne plus avoir peur, parce qu'à la place du vide, vous voyez des étoiles, et une place dans l'univers, celui dont vous pourrez faire partie. Mais au réveil, il y a toujours le vide. Il se glisse sous la couette avec vous le soir, se lève avec vous le matin, vous accompagne tout au long de votre journée, et vous devenez le masque, vous donnez le change au mieux, et vous profitez des bons moments. Les meilleures jours, vous arrivez même à en profiter pour de vrai, à vous sentir vraiment là, connecté avec les gens que vous aimez plutôt que d'être continuellement déphasé. Avec le masque le plus pernicieux qui soit : le masque du sourire.

     

    Avant vous, il y avait le vide. Après vous, il y aura le vide. Enfin, il y avait le monde avant vous, et l'univers qui va avec, et ils ne vont techniquement pas disparaître à votre mort, mais pour votre égoïste existence, c'est tout comme. Parce que plus vous y pensez, plus pour vous, on vient du vide pour retourner au vide. Chaque instant peut être le dernier, et parfois, vous ne savez plus comment en profiter face à un tel destin. Le vide, vous le connaissez depuis le début de l'adolescence, il ne vous a jamais quitté vraiment depuis. C'est votre constante. Le vide au début, le vide à la fin...et au milieu, un bref rêve, un beau rêve, vous en convenez. Vous voulez l'aimer, ce rêve. Vous voulez y croire. Qu'il compte plus que tout. Parfois, vous ne savez pas si vous en êtes capables. Parfois, vous vous demandez si vous n'allez pas arpenter jusqu'au bout le rêve avec le vide dans le cœur.

     

    Parfois, pourtant, il se produite une étincelle. Vous ouvrez les yeux, vous êtes vraiment là, vous êtes vraiment vous, le sourire est vrai, et vous chérissez ceux qu'on vous renvoie en retour. Alors vous prenez la main du vide dans la vôtre, sans regarder en arrière, en essayant surtout de ne pas regarder en avant. Petit à petit, vous faites un pas après l'autre. Le vide est toujours là, et il le sera sans doute toujours, en ce qui vous concerne.

     

    Et au milieu, le rêve.

     

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    (1) Mais si, le fameux farfadet invisible ! Il y en a un au moins dans chaque maisonnée : il faut bien que quelqu'un éteigne le réveil, cache le dernier rouleau de papier toilette alors qu'on était persuadé qu'il en restait un, coince les pinces à spaghettis dans le tiroir et fasse disparaître une chaussettes de temps en temps.

    (2) Le tout avec un paquet de popcorns mous, sans aucun doute l'un des plus grands fléaux auquel l'humanité est confrontée.

    (3) Rien de sexuel là-dedans. (4)

    (4) D'autant qu'il tire à vide, de toute façon.