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Plume de Renard

  • Rivella

    Aujourd'hui, vous êtes sortis de chez vous après trois jours (et non pas trois ours, comme me l'a corrigé mon facétieux traitement de texte) d'hibernation dans le seul but d'aller vous acheter une bouteille de Rivella (du rouge, pour celle et ceux qui apprécient les détails). Vous convenez volontiers qu'il ne s'agit pas de quelque chose de très intéressant, et que comme accroche, on a vu mieux. Seulement, alors que vous dégustiez votre première gorgée sur le chemin du retour, quelque chose vous a frappé. Et pour une fois il ne s'agissait pas d'une borne incendie profitant de votre distraction légendaire. Le fait que vous n'aimez pas spécialement ça, le Rivella. Vous ne trouvez pas ça mauvais non plus hein, ça se boit. Le truc avec le Rivella, cette curieuse envie qui vous prend bien rarement, c'est que ça change. C'est autre chose que du coca ou du thé froid, et s'il y en a sur la table, pourquoi pas. Le rivella est une boisson qui se choisit à la manière d'un corps céleste à la dérive : peu importe où on va.

     

    Vous ne savez pas vraiment où vous en êtes. Ce qui n'est pas nouveau, vous ne l'avez jamais vraiment su. A part, peut-être, l'espace de deux ou trois ans de votre enfance où vous étiez persuadés que vous deviendrez paléontologue. Jusqu'à ce que vous appreniez que cela nécessite de connaître ses maths et de passer beaucoup de temps à genoux dans la poussière. Depuis, vous avez toujours été un peu à la dérive, suivant le courant de votre vie à la manière d'un ballon de baudruche jeté à l'eau (ce qui n'est pas très écologique de votre part). Peut-être parce que vous n'avez jamais vraiment su qui vous étiez à aucun moment de votre vie, et encore moins maintenant. Votre première crise existentielle a eu lieu au collège, vous deviez avoir onze à tout casser, et vous aviez passé une semaine hors de l'école, totalement tétanisé par la certitude de la mort et la peur qui allait avec. Ce qui n'a pas vraiment changer, même si vous le cachez derrière un monceau d'intérêts dont le seul but est de vous en distraire.

     

    Peut-être que vous ne savez pas parce que vous n'avez aucune ambition, si ce n'est celle d'arriver à vivre relativement heureux. Ce qui ne marche pas tout le temps, mais ça vous a toujours paru pas mal. Tant pis pour votre manque d'ambition professionnelle, qui au fond ne vous manque pas. C'est ce qu'en pense la société qui est plus problématique à gérer, mais vous avez finir par vous y faire, notamment en croisant les bonnes personnes, de ces amis qui ne vont pas se soucier de vous faire entrer dans une case. Mine de rien, ça aide. Mais alors, pourquoi, malgré ce formidable groupe d'amis que vous aimez à un point tel que vous avez l'impression de ne jamais savoir réussir à le leur exprimer correctement, vous vous sentez aussi seul, toujours aussi dévoré par le vide ? Un trou noir au milieu du systèmes de planètes où vous gravitez, avec la trouille bleue de les aspirer avec voux.

     

    Il faut dire que les ennuis s'accumulent, depuis quelques mois. Des ennuis sur lesquels vous n'avez aucune emprise directe, ce qui les rend d'autant plus compliqués à gérer...et à accepter. D'épée, c'est plutôt un bazooka de Damoclès qui vous pend au-dessus de la tête, avec cette histoire de résiliation de bail forcée à tous les locataires de votre immeuble par la régie parce que « elle veut faire des rénovations ». Tout le monde dehors d'ici un an, et démerdez-vous, comme le dirait un colonel (vous n'avez personnellement jamais croisé de colonel, mais quelque chose vous dit qu'ils doivent s'exprimer un peu comme ça, et souvent avec un accent suisse-allemand en prime). Déjà que l'immeuble (de treize étages) doit être composé au moins à soixante pour-cents de petits vieux qui y vivent depuis trente ans, bonjour l'ambiance. C'est à se demander si la gérance n'a pas passé un fructueux marché avec une maison de retraite voisine. Quoi qu'il en soit, vous vous retrouvez un peu dans l'appartement de Schrödinger : ce n'est déjà plus le vôtre, mais vous y vivez encore. Une petite partie de vous continue à croire que si vous ne dites rien, ils vous oublieront et se contenteront de faire les travaux tout autour de vous. Déjà que déménager quand on en a envie, c'est compliqué, alors quand on n'a pas le choix et qu'on se sentait si bien dans son petit appartement au point qu'on s'imaginait encore facilement y vivre trente ans avec Pamela (la plante verte), et bien c'est...c'est encore plus nul. Voilà. Vous êtes à court d'explétif, c'est sûrement la fatigue.

     

    La fatigue... Rien ne change, et vous vous résignez petit à petit à ce que rien ne change jamais. Cela doit faire plus de dix que vous ne vous êtes pas réveillé un matin en vous sentant reposé. Que vous dormiez quatre, huit ou douze heures, que le rythme soit régulier plusieurs semaines ou varie, avec ou sans sport, rien n'y fait. Vous vous levez complètement épuisé. Ce qui n'est pas particulièrement pratiquement d'un point de vue créatif. Jusqu'à il y a encore quelques années, vous étiez toujours en train d'écrire quelque chose. Une histoire, un début de roman, un univers de jeu de rôles, ce genre de choses. Vous ne les finissiez jamais, mais ce n'était pas l'important : l'important, c'était que vous étiez toujours à coucher sur le papier les idées que vous aviez plein la tête. Aujourd'hui, il y a toujours plein d'idées qui arrivent, mais vous n'arrivez plus à vous y mettre. C'est la paralysie, la fatigue du boulot ressentie par acompte, et avec les intérêts. Le vide.

     

    Votre mère ne va pas mieux, ce qui n'aide pas non plus. Voilà des mois que sa catatonie règne et s'aggrave. Elle ne parle plus, ne mange plus, ne boit plus et dépérit à vue d’œil, petit chose maigre et fragile que vous ne reconnaissez presque plus, dans un lit d'hôpital trop grand pour elle. Votre tante -qui s'occupe de gérer le tout avec une force incroyable- reste convaincue que votre mère reconnaît notre présence même si elle n'exprime plus, même si elle n'ouvre plus les yeux. Vous, vous en êtes de moins en moins sûr. Lors de votre dernière visite, vous n'avez pas réussi à ressentir sa présence. Où qu'elle se soit retirée dans son esprit, elle n'était pas avec vous. Au point ou tout autour d'elle, les gens commencent à se demander si elle se laisse aller, si elle n'a plus envie de vivre victime des caprices de son esprit. Récemment, vous avez fait un rêve qui vous a marqué : vous receviez sur votre téléphone un message de votre tante, vous apprenant que votre mère était morte dans son sommeil. Dans le monde réel, ses reins commencent à souffrir du manque d'hydratation, elle a été mise sous perfusion permanente, aussi bien pour les liquides que les nutriments. Votre mère, prisonnière de son esprit, elle qui l'a toujours si vif, si ouvert, si curieux malgré sa schizophrénie. Elle avec qui vous pouviez partager et échanger sur plein de choses, que ce soit votre amour commun des bandes-dessinées, des livres, de la science-fiction, de la fantasy, des films, des séries et des histoires en général. Même la manière profondément agaçant qu'elle avait de vous demander avant la fin de chaque épisode de Game of Thrones ou Doctor Who comment ça allait se terminer vous manque. Et vous ne savez pas si vous aurez l'occasion de lui montrer la seconde moitié de la saison deux de Westworld un jour.

     

    Et puis il y a le contrecoup des fêtes de fins d'années, une période que vous aimez beaucoup et qui s'est particulièrement bien passée cette année, entouré d'amis et de famille. Alors du coup, vous retrouver seul à végéter chez vous, et bien ça vous fiche un peu un coup. Vous n'arrivez à rien, tout vous lasse. Vous avez de la peine à vous concentrer, à lire plus de quelques pages d'un livre, regarder plus d'un épisode de série, jouer plus d'une heure à un jeu vidéo. Vous multipliez les débuts de parties, vous rabattant sur les classiques qui ne vous ont jusqu'ici jamais lassé, mais en vin. Seul, ça n'a plus d'importance. Vous vous souveniez des journées, des week-ends passés avec l'un ou l'autre ami, où vous faisiez des jeux d'aventures, des rpgs, des jeux narratifs, à commenter ensemble le processus, à juste regarder une autre personne jouer. Une activité que vous adorez mais que vous n'avez plus vraiment l'occasion de faire. Un peu comme la cuisine, finalement : vous qui avez toujours adoré manger, vous nourrir au quotidien devient fonctionnel. A quoi bon faire des petits plats, à quoi bon les manger en si peu de temps, à quoi bon faire la vaisselle ? Et puis il restera toujours les pâtes.

     

    Il y a dans cette solitude quelque chose d'autre qui vous manque, aussi. Vous repensez souvent à votre ex, en ce moment. Non pas parce qu'elle vous manque (dieu merci!), mais parce qu'elle représente les souvenirs du couple, son concept. Et parce que vous avez appris qu'elle était tombée enceinte, puis qu'elle avait accouché, et qu'elle vivait avec le même type depuis finalement peu de temps après votre rupture définitive. Aussi trivial et pathétique que cela puisse paraître, il y a là-dedans quelque chose qui vous paraît profondément injuste. Que la personne toxique s'en sorte, qu'elle trouve la bonne personne, et qu'elle ne réalise sans doute jamais à quel point elle a pu mal se comporter. (Très perfidement, dans les recoins les plus mesquins de votre esprit, vous espérez tomber sur elle en ville un jour, en train de promener sa poussette. Là, tel Maléfique, vous vous pencheriez au-dessus du bébé en lui glissant un fort sincère « I'm so sorry. » Si sa mère n'a pas changé, il -ou elle- en aura bien besoin). Pendant plusieurs années, la solitude en rapport avec l'idée de couple ne vous a pas dérangé, mais de plus en plus, il arrive qu'il y ait quelque chose qui vous manque. L'idée de partager votre vie de cette manière avec une autre personne, cette liaison si particulière, et résonnent encore à vos oreilles une des choses que votre ex vous aura dit : « Tu pourras jamais assumer une relation ou une famille. Et vous réalisez que ça a continué de faire son chemin, comme le ver dans la pomme. D'accord, vous n'avez pas vraiment l'intention de fonder un jour une famille, du moins en ce qui concerne les enfants (et puis vous avez appris récemment que vous ne pourriez peut-être pas concevoir même si vous le vouliez, une histoire de varices.), il y a quelque chose qui vous a profondément ébranlé. Et puis ce n'est pas comme si vous rencontriez facilement de nouvelles personnes, encore moins qui ne se heurteraient pas à toutes vos particularités... Mais il y a ce contact qui vous manque, aussi bien de l'âme que le contact physique, et vous ne parlez pas que du sexe (même si c'est sympa aussi, mais c'est une autre histoire et vous ferez sans doute à jamais partie de cette catégorie de gens bien trop gênés pour s'exprimer réellement sur la question), vous parlez surtout de ce contact qui démontre la profonde acceptation de l'autre, l'acceptation pleine et entière. A travers une main serrée dans celle de l'autre, à travers de doigts dans les cheveux, à travers un corps contre le vôtre, un tête sur votre épaule. Et vous ne pouvez vous empêchez de vous dire que tout ça, vous l'avez connu une fois, et que ça ne reviendra pas. C'est quand même ballot que ce soit tombé sur l'autre, qui vous a un jour dit qu'elle enchaînait ses relations comme des tickets de lotos en espérant tombant sur le bon.

     

    Tout ça pour dire... Vous ne savez pas trop quoi. La même chose que d'habitude, sans doute, ou peut-être un peu plus. Pour essayer de trouver un sens, une vague idée de qui vous êtes, pour vous confrontez à vos sentiments. Pour essayer de vous retrouver alors que vous vous sentez si perdus, si loin de tout. Parce que parfois, dans la vie, on ne sait pas pourquoi, mais on a juste envie de boire un rivella.

  • Extrait Nano 2018 3

    15. Faible

     

     

    Le gros, qui n'était pas tout à fait gros, marchait d'un pas traînant sur le sol de terre battue. Au bord de la rivière, les arbres formaient une barrière presque naturelle, de plus en plus en dense au fur et à mesure que son compagnon et lui avançaient. Les premières feuilles mortes avaient commencé à tomber quelques jours plus tôt, et ils les piétinaient par tas entiers là où une brise capricieuse les avait réunies. Ils passaient à travers sans un regard en arrière, éventrant les amas d'automne comme on éventrait un château de sable sur la plage. Il y avait dans cette imagerie quelque chose qui rendait le gros -qui, franchement, n'était pas si gros que ça- profondément triste. Il n'avait jamais aimé les fins, et ce depuis tout petit, où le petit triton qu'il avait ramené de la mare s'était retrouvé le ventre en l'air à la surface de son bocal. Le premier d'une longue série, le défilé de petites morts typique d'une vie à la campagne. Le moindre cadavre de mulot sur le bord du chemin le mettait dans tous ses états, principalement parce que personne d'autre que lui n'avait pu en témoigner. A chaque fois, il avait fait en sorte de leur creuser une petite tombe, à mains nues dans la terre fraîche, parce qu'il aimait son contact et qu'il avait l'impression que c'était plus juste comme ça. Il n'avait qu'une vague idée de ce qui était juste, sinon il ne se serait pas retrouvé dans une bande de voyous et de malfrats, mais il n'en démordait pas. Ce n'était pas juste de mourir seul, abandonné de tous. Quelqu'un devait se rappeler de vous, sinon vous n'aviez pas vraiment existé. Il n'avait pas beaucoup d'idées non plus, mais il s'y attachait tout autant.

     

    Ce n'était pas qu'il était bête, de la même manière qu'il n'était pas gros, pas vraiment. Seulement, on ne lui avait jamais laissé le loisir d'avoir beaucoup d'idées ; il y avait toujours du travail à accomplir, des corvées à faire, des tâches à effectuer. Dans sa famille, ils préféraient emprunter les idées des autres, c'était plus facile comme ça. Les idées de la chantrie du village, où ils se rendaient les jours saints dans leurs plus beaux habits. Des beaux habits, pour eux, c'était surtout des habits dont on voyait moins les raccommodages et qui, surtout, avaient le luxe d'être propre. On se salissait pour un rien à la ferme, et on ne se donnait même pas la peine d'y remédier chaque jour, sinon on avançait jamais. Mais une seule tache sur le pantalon des beaux jours, et voilà que m'man vous tombait sur le coin de la pomme plus vite qu'une...qu'une...et bien, qu'une pomme vous tombait sur le coin de la figure. Sauf que le gros, enfin pas tant que ça, il aimait bien les pommes, mais moins ce type de tartes.

     

    Il n'était pas gros de ceux qui l'étaient à peine, voilà. Il se dégageait de lui une impression de grosseur plus qu'un débordement physique. Du genre à le voir gros en le croisant dans la rue, avant de réaliser si on faisait bien attention que c'était un peu exagérer. Il se déplaçait comme s'il était trop massif, à la manière d'un bronto dans un établi de céramique, on aurait dit qu'il avait toujours peur de casser quelque chose. Il était grand plus que large en fait, mais se tenait toujours un peu voûté, de peur de prendre trop de place. Sa m'man n'avait jamais aimé qu'il prenne trop de place, alors il avait toujours essayé de se faire tout petit. De se plier et de replier sur lui-même, lui dont les bras un peu trop longs se mettaient alors à traîner sur le sol. Des bras naturellement costauds, aussi bien de naissance que par le travail quotidien de la ferme. Des bras bien plus habitués à manier le râteau et la fourche qu'une arme de n'importe quel type. Des bras qu'on aurait cru faits pour cogner, et comme souvent avec les gens costauds par défaut, il avait toujours eu peur de s'en servir. Il se montrait instinctivement délicat, qu'il s'agisse de ramer sur sa barque ou de creuser le sol d'un bon coup de pelle. Il aurait pu vous dévisser la tête du coup sans trop d'efforts, mais il baissait les yeux quand vous confrontiez son regard. Il était doux, délicat, précieux.

     

    Faible.

     

    C'était ce que sa m'man lui avait toujours dit. Faible parce qu'il n'osait pas se défendre quand on s'en prenait à lui. Faible parce qu'il n'avait pas le cran de regarder mourir les vaches sans pleurer. Faible parce qu'il faisait tout ce qu'on demandait de lui sans jamais rechigner. Pour tout ça, et pour bien plus encore. Sa m'man n'était jamais à court de raisons. Surtout quand elle avait bu plus de gnôle que d'habitude. Souvent, elle disait qu'il était faible parce qu'il était comme son père, et que seule la faiblesse pouvait engendrer la faiblesse. Elle avait essayé de l'endurcir, pourtant. De le priver de nourriture quand il n'obéissait pas assez vite, d'eau quand il n'arrivait pas à exprimer, de lumière, aussi. Cela avait toujours été le pire : enfermé dans l'établi en pleine nuit, des planches sur les interstices pour que rien ne filtre à l'intérieur. Il était rapidement devenu trop grand pour correctement s'y asseoir. Trop gros, disait sa m'man. S'il n'était pas assez fort pour cogner sur les gens, c'était qu'il était gras et non musclé. Et puis seuls les enfants avaient peur du noir, et seulement qu'un temps. Mais quand on était faible comme lui, on restait un enfant toute sa vie et elle n'avait que faire d'un enfant.

     

    Et puis sa m'man avait fini par mourir, et il s'était retrouvé tout seul. Il avait travaillé ici et là comme aide de ferme, où il était heureux de se laisser exploiter parce que cela lui donnait quelque chose à faire. Il n'avait jamais eu besoin de grand chose. Un peu de paille pour dormir, de quoi manger. Pas trop pour lui, il ne fallait pas qu'il devienne plus gros, mais pour partager avec les bêtes. Les animaux et créatures de tout poil l'avaient toujours apprécié, et il le leur rendait bien. Il les trouvait plus facile à comprendre, ils ne se cachaient par derrière des mots compliqués et des tournures de phrases trompeuses. Dès qu'il pouvait s'occuper d'une bestiole, il était heureux. Dans la bande, c'était presque toujours lui qui nourrissait Précieuse quand elle ne le faisait pas elle-même, lui qui entretenait son enclos, lui qui lui brossait les écailles. C'était le monstre de la cheffe, mais c'était son amie. Et elle était morte, on l'avait brûlée, et l'autre ne l'avait même pas laissé lui creuser une tombe. Quand il y repensait, il sentait les larmes lui monter aux yeux, et s'essuyait la morve qui lui coulait au nez d'un air pataud. Tout en espérant que l'autre ne le voyait pas.

     

    L'autre lui faisait peur. Il lui avait toujours fait peur, depuis qu'il avait rejoint la bande, mais depuis qu'ils avaient trouvé les restes de la wyverne et et qu'ils s'étaient fait piquer la barque, la peur qu'il éprouvait à son égard avait changé. Elle était devenue viscérale, un réflexe quasi animal qui dressait ses poils sur ses bras rien que d'y penser. L'autre avait toujours été mauvais, moqueur, mais à la manière dont l'étaient bien des hommes. Et d'un coup, voilà qu'il était différent. Voilà qu'il affichait sa cruauté comme un masque, et qu'il ne se donnait même plus la peine de la cacher. Il n'avait plus que de la fureur sur le dos comme certains avait la peau sur les os : sèche, craquelée, presque à se fendre. Le gros en était effrayé, vraiment effrayé. Au point qu'il pensait de moins en moins à Précieuse, et presque plus à Champion, son petit bateau qu'on lui avait enlevé. Il avait l'impression que le moindre mot de travers pouvait faire exploser son condisciple. Un peu comme m'man quand elle avait ses humeurs, voilà ce que ça lui rappelait. L'autre, c'était le noir de l'établi devenu homme, on lui avait cloué toutes les planches.

     

    Il avançait d'un pas vif, nerveux, que le gros avait un peu de mal à suivre. Il n'avait pas envie de rester trop près, de toute façon, mais il faisait en sorte de ne pas trop se laisser distancer, il ne voulait pas que l'autre s'énerve. L'autre, qui s'était toujours déplacé avec l'assurance d'un prédateur, mais qui s'agitait maintenant par intermittence, secouant ses maigres bras dans le vide, ses doigts crochus se refermant sur l'air comme des serres. Maigre, sa peau avait maintenant l'air d'être trop tirée, comme si on avait tiré un bon coup sur ses cheveux pour la remonter au maximum. On pouvait presque voir ses os bouger sous la chair, tandis qu'il marmonnait entre ses dents quelque chose que le gros ne comprenait pas, et qu'il n'avait de toute façon aucune envie de comprendre. Mais le pire...le pire, c'était les yeux. L'autre avait les yeux tellement mauvais qu'on aurait pas dit des yeux, mais deux billes noires qui semblaient en permanence crever des pupilles jaunâtres. Deux vrilles, voilà ce qu'on aurait dit. Et derrière...

     

    Derrière, le gros ne voulait pas y penser. Il ne voulait plus jamais voir ces yeux s'il pouvait l'éviter. Il était faible, il le savait, sa m'man l'avait toujours dit. Mais il y avait des choses en ce monde dont même sa m'man aurait eu peur. Il le savait : il marchait en compagnie de l'une d'elles.

  • Nano 2018, deuxième extrait

    9. Précieuse

     

     

    Le bateau suivait paresseusement le courant de la rivière, de cette indolence propre aux embarcations une chaude journée d'été. Ou quelque chose dans ce genre-là, après tout on pouvait se montre indolent en toutes saisons. Et puis il ne s'agissait pas vraiment d'un bateau, le terme était beaucoup trop ronflant. C'était à peine une barque, quelques planches clouées ensemble dans la vague forme d'une coque, le tout accompagné d'une prière pour éviter de couler à la première vaguelette. Il s'en dégageait néanmoins cette impression de fierté des propriétaires, qui n'auraient acceptés une désignation moindre que « fier bâtiment ». Du genre marins du dimanche qui s'imaginaient capables de de flotter victorieusement contre vents et marées, qui appelaient le gros grain de toutes leurs forces dans l'espoir d'un envol quasi mystique au-dessus de la mer déchaînée. En grosses lettres à la peinture écaillées, on pouvait lire sur le flanc : « Champion ».

     

    « Puisque j'te dis qu'j'ai vu un saumon! » fit une voix qui rompit le silence nocturne comme une corde de violon qui cédait dans la nuit (1). La barque continua son avancée, dépourvue de réelle grâce, mais avec la détermination du rameur qui se voyait l'espace d'un simple voyage capitaine au long cours. Le type d'homme qui rêvait d'arpenter un pont dans ses plus belles bottes cirées, une casquette vissée sur la tête, une pipe dans la bouche et un animal exotique sur l'épaule. Peut-être même une jambe de bois, de préférence pas la sienne, il était un peu douillet.

     

    « Et moi j'te dis pour la centième fois que y a pas d'saumons dans c'te rivière, alors ferme-la et rame, bougre d'idiot ! »

     

    Une brève pause, quelques clapotis dans l'eau, comme si le propriétaire de la première voix s'efforçait de réfléchir très fort à la question tout en faisant tout son possible pour garder l'air détendu de l'idiot qui ne voulait pas être pris sur le fait. Puis : « Depuis quand...depuis quand tu sais compter jusqu'à cent ? C'est beaucoup ça, j'crois pas qu'j'ai vu autant d'saumons. Logiquement, logiquement t'vois, t'aurais dû m'dire ça une fois par saumon. Moi j'ai pas compté en tout cas, mais j'sais pas beaucoup compter, m'man disait toujours que c'était dangereux ces histoire de numéros. J'en était un drôle elle disait tout l'temps, ça suffisait. »

     

    Un profond soupir de la part de l'autre, le type de soupir qui indiquait en une exhalaison la teneur de la relation qui unissait les deux voix. Le type de soupir qu'on imaginait aussitôt suivi d'un bon massage des tempes, d'un haussement de sourcils, voire d'un savant roulement des yeux dans leurs orbites. «Rame, c'est tout, et essaie pas de compter, ça ne te réussit pas. Ta m'man avant raison. »

     

    Le soupirant ne voyait vraiment pas pourquoi c'était à lui de se coltiner l'abruti. Il avait fait des études, bon sang ! Dans un curieux souci d'honnêteté étant donné sa profession, il se reprit intérieurement : il avait commencé des études, ce qui n'était quand même pas rien. Ce n'était pas de sa faute s'il ne les avait pas terminées ! Tout ça parce qu'il n'avait pas attendu qu'on livre les cadavres pour regarder comment fonctionnaient les gens. Comment la médecine allait pouvoir progresser si on se contentait d'ouvrir les morts, hein ? Évidemment, les responsables du programme n'avaient pas vu ça d'un bon œil, alors il avait arraché celui d'un des professeurs avant de s'enfuir dans la nuit. Il l'avait gardé quelque temps dans une petite boîte. L’œil, pas la professeur. Après ça, il ne lui était pas resté beaucoup d'opportunités. De fil en aiguilles, plutôt que de recoudre les gens il en était arrivé à s'assurer grosso modo du contraire contre un paiement raisonnable. Et puis il y avait beaucoup de bandes qui ne crachaient pas sur ce qui se rapprochait de très loin et en fermant à demi les yeux d'un toubib. Déjà parce que ce n'était pas très hygiénique, il se tuait à leur dire.

     

    « Le saumon, c'est vach'ment bon ! »

     

    Et l'autre gros idiot qui recommençait. Il n'était pas vraiment gros, en réalité, mais il dégageait une impression de grosseur malgré tout. On s'attendait tellement à ce qu'il le soit que l'esprit rajoutait la différence. Peut-être à cause de sa façon de se déplacer, pas très sûr de lui, ou la manière dont il gonflait les joues quand cherchait quoi dire. Ce qui était sûr, c'était qu'il était idiot. Sur ce point, on ne pouvait pas se tromper. De l'idiotie utile, du genre qui se maniait efficacement pour peu qu'on sache sur quels boutons appuyer. Un outil plus qu'un homme, et cette seule comparaison en disait plus long sur la personnalité de son compagnon que tous les traités de psychologie du monde.

     

    « Tais toi un peu, et amarre-nous, on y est. »

     

    Le gros qui n'était pas vraiment gros sauta dans l'eau, et tira l'embarcation sur la berge. L'autre n'en sortit que lorsqu'il eu l'assurance de garder les pieds au sec. Ils jetèrent les rames dans la barque, et ne se donnèrent même pas la peine d'essayer de camoufler leur moyen de transport. Personne ne passait jamais dans le coin, et puis ça ne restait qu'une bête barque pas très reluisante, quoi qu'en pense le gros.

     

    « On aurait quand même du choper un des saumons. Précieuse elle aime bien ça, le saumon. »

     

    « Précieuse elle boufferait n'importe quoi, et toi avec. »

     

    « C'pas vrai de dire ça ! Elle m'aime bien Précieuse ! C'est ma copine ! »

     

    « Ouais, comme elle aime le saumon. »

     

    La pique n'était pas tout à fait méritée, l'autre le reconnut de mauvaise grâce. Le gros avait toujours su y faire avec les bêtes, c'était un fait. Elles devaient reconnaître chez lui la simplicité d'un esprit qui se rapprochait du leur. Alors que lui, elles ne l'avaient jamais aimé, d'un réflexe quasi instinctif. Alors rien que pour ça, il était plutôt content d'avoir le gros avec lui, même s'il ne l'aurait jamais avoué sous la plus vicieuse des tortures. Mais face à Précieuse, il valait mieux ne pas prendre le moindre risque. Précieuse... La cheffe en était fière, de sa Précieuse. « Neuf types sur dix se font boulotter dans le processus, mais moi, j'ai su tout de suite la mater, la Précieuse ! Depuis tout bébé que j'la dresse ! J'suis comme sa mère, une mère sévère mais juste, elle m'a même pas bouffé un doigt ! » Il y avait effectivement un véritable lien entre la cheffe et la bestiole. Elles partageaient le même type d'esprit purement prédateur, la même rage à peine maintenue par de la peau et des tendons. Et elle savait la tenir, elle ne mangeait personne sans sa permission. Elle était intelligente, à sa façon, et reconnaissait les membres de la bande. Ce qui ne rassurait guère ses membres, dont presque tous avaient malgré tout connu leur lot de morsures ou de brûlures. Sauf le gros, qui la traitait comme s'il s'agissait d'un gros chaton maladroit qui ne faisait pas exprès de faire ses griffes sur la jambe des copains. Le plus fous, c'est qu'avec lui elle se comportait comme tel ! Même la cheffe en était impressionnée, et il n'y avait pas grand chose qui l'impressionnait, c'était entre autre pour ça qu'elle était la cheffe.

     

    « Précieuse elle va être contente de nous voir, tu crois ? »

     

    Le gros posait toujours ses questions avec un soupçon de supplique, à la manière d'un enfant qui avait déjà les larmes aux yeux. Un gros enfant, voilà ce qu'il était. Les mains collantes, les oreilles sales, et les autres trucs qui faisaient des gosses des gosses. L'autre n'était pas un expert en la matière, les gamins n'étant pour lui que des pensées irritantes qui ne méritaient même pas qu'on les considère en tant que personnes. Il n'était pas vraiment fana des adultes non plus, mais il fallait bien faire avec. Quoi qu'il en soit, le contentement du monstre était le dernier de ses soucis. Ce n'était pas pour elle qu'ils se rendaient sur le site. C'était simplement leur tour de continuer l'excavation, ce qui expliquait la pelle et la pioche que trimbalait le gros sur ses épaules. Deux personnes travaillaient mieux sur le terrain qu'un groupe plus conséquent, et Précieuse restait dans le coin pour s'assurer qu'aucun curieux ne s'accapare la découverte. Personne ne passait jamais dans le coin, mais la cheffe préférait rester prudente. Comme la plupart des gens face à une wyverne, d'ailleurs, c'était l'idée.

     

    « La truite c'est pas mal aussi, ou la perche. Mais rien ne vaut un bon saumon. »

     

    Quand le gros avait une idée dans la tête, il ne lâchait plus. Sans doute parce qu'il n'en avait pas beaucoup qui finissaient par se balader dans le coin, se disait l'autre qui le suivait d'un air maussade. Il avait l'air maussade par nature, comme la plupart des gens qui n'aimaient pas la plupart des gens. Il y avait les gens et lui, à vrai dire. C'était ce type d'homme. Le genre qui composait avec son espèce en grinçant des dents, parce qu'elle avait besoin de ceux qui payaient bien, mais qui ne les considérait pas mieux pour autant. Il se laissa distancer, avançant du pas traînant de celui qui n'appréciait pas le travail manuel. A moins qu'il n'implique un scalpel bien aiguisé. Son compagnon s'était précipité en avant avec l'insouciance du bête, et il n'avait rien contre le laisser commencer. Et terminer, tant qu'à faire. Après tout il... Le hurlement du gros le fit sursauter hors de ses pensées. Il n'avait jamais entendu un cri pareil : c'était la vocalisation d'un cœur qui se brisait. Il accéléra le pas, contournant la colline en maugréant entre ses dents. Pour contempler le gros, tombé à genoux, qui pleurait abondamment devant la carcasse noircie de Précieuse la wyverne.

     

    « Ah ben merde. » fit l'autre. C'était le cas de le dire.

     

     

     

     

     

    (1) Il y avait certaines voix qu'aucune métaphore ne pouvait sauver.