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Plume de Renard - Page 5

  • What's up doc?

    Cette fois-ci, pas d'historiette, et j'abandonne la forme en vous le temps d'un texte en je. Parce qu'il fallait que j'essaie. De trouver les bons mots, d'expliquer, de comprendre.

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    « Mais finalement, qu'est-ce qui n'va pas chez toi ? Pourquoi tu ne fais rien, pourquoi être en assurance invalidité ?» est une question à laquelle je me confronte tous les jours. Bon, on ne me l'a jamais posée de cette manière-là, même si ça s'en est déjà approché. La plupart du temps, on danse sur des œufs comme si on ne savait pas comment me poser la question, et la plupart du temps, ça m'arrange bien parce que je ne sais pas comment répondre. Au fond, je suis sans doute celui qui me pose le plus la question, dans un éternel dialogue intérieur qui me laisse plus souvent à court de mots qu'autre chose. J'ai beau savoir, je sais rarement comment l'expliquer concrètement. Et ce n'est pas facile non seulement pour moi, mais plus encore dans mon rapport avec les autres.

     

    Car qu'est-ce que je suis censé leur dire ? Comment arriver à expliquer quelque chose d'aussi intime quand je ne suis moi-même pas sûr de le comprendre ? Et si j'ai atteint une sorte de paix -fragile certes, mais de paix quand même- avec mon état, il en va parfois autrement lorsque je dois le confronter au monde extérieur, et au regard des autres. Bon, avant toute chose, je tiens à préciser qu'en ce qui concerne mes proches, j'ai de la chance : j'ai des amis formidables et une bonne famille. La plupart comprennent, et les autres l'acceptent même quand ils n'arrivent pas vraiment à comprendre. Mais même avec tout ce petit monde, j'ai de la peine à communiquer, à être qui je suis vraiment, à exister sans crainte. J'ai toujours l'impression de recevoir plus que je ne donne, d'écouter plus que je ne parle, parce que...et bien, parce que je ne sais pas comment dire ce que j'ai envie de dire. Comment soutenir, comment réconforter, comment encourager. C'est un de mes soucis, la communication. Un gigantesque blocage dont je suis incapable de déterrer les fondations, dépourvu de pistes sur lesquelles creuser. Non seulement je ne sais pas m'adonner au bavardage avec les inconnus, mais je me retrouve souvent dans cette situation terrible où je suis incapable de formuler ce que j'aimerais dire à ceux qui me sont le plus proches. Même quand c'est des mots simples, même quand c'est pour réconforter, même quand cela n'a tout bonnement aucune chance d'être mal pris et que je le sais pertinemment. Mais j'en suis incapable presque à tous les coups, ou alors je n'y arrive que par écrit, et par la suite. Sur le moment, je bloque, je suis dévoré d'une peur profonde, d'une ineffable panique, qu'il s'agisse de présenter ma sympathie ou de demander la moindre chose. Un vide absolu, une crainte qui me remue les tripes, et dont les raisons me sont inconnues. J'aimerais pouvoir dire plus, j'aimerais pouvoir partager plus, j'aimerais pouvoir me découvrir plus pour ces gens qui comptent autant pour moi, mais le premier pas m'est souvent insurmontable. De même que le second, voire le troisième. Et y arriver une fois, ou deux, ou plus, ne change rien : à chaque fois, c'est le même combat, aussi bien pour les grandes choses que pour les plus insignifiantes.

     

    Mais ce n'est pas le cœur du problème, plutôt un symptôme qui en dérive. Non, le centre de tout ça est difficile à décrire parce qu'il n'y a pas de mot pour en désigner la condition. J'entends souvent dire que l'humain a un besoin trop grand de mettre dans des cases et que ce besoin s'avère réducteur, et sur le principe je suis d'accord. Mais dans le même temps, c'est très difficile quand on est incapable de décrire précisément ce qu'on traverse. J'ai beau le ressentir, j'ai beau le vivre, j'ai beau savoir ce que je sais, aux yeux de la société en général cela me donne une terrible impression d'invalidité (sans mauvais jeu de mots concernant notre chère AI, à savoir l'assurance invalidité en Suisse). Et comment leur donner tort ? Mes jambes fonctionnent, de même que mes autres membres et que le reste de mon corps physique. J'ai un cerveau en état de marche, je suis capable de prendre mes propres décisions, je ne suis pas confiné à une chambre d'hôpital, qu'il s'agisse d'un centre de soins physiques ou d'un asile.Aux yeux du monde, qu'est-ce qui peut justifier mon état ? De ne pas avoir d'étiquette, j'en deviens inclassable, ce que la société n'aime guère. Et pour ceux qui n'ont d'autre choix que de vivre leur vie à la dure « comme tout le monde », je deviens une énigme, voire une source de jalousie et de frustration. Si je suis capable de bouger, si je suis capable de réfléchir, si je suis capable de vivre comme je l'entends, pourquoi ce « traitement de faveur « ? Je dois sans doute faire semblant, ou à tout le moins forcer le trait, profiter du système. J'ai déjà entendu -généralement par échos, par personnes interposées- que si je montrais que je profitais de la vie, c'était que je n'avais aucune raison d'être à l'AI. Comme si je me devais d'être misérable en permanence pour le justifier, et que trouver le bonheur ou je peux est forcément incompatible. Je suis parfaitement conscient d'avoir beaucoup de chance : bons amis, bonne famille, bon environnement, bon cadre de vie, bonne santé physique. Et j'en suis d'autant plus conscient qu'il y a une quantité astronomique de gens qui souffrent bien plus que je ne souffrirai jamais de toute ma vie. Mais face à tout ça, qui suis-je ?

     

    Mon problème, c'est que je ne sais pas vraiment comment qualifier mon problème. C'est un peu de ci, un peu de ça, mais ce n'est pas vraiment ci, et pas vraiment ça non plus. Tout ce que je peux faire, c'est essayer de mettre à l'écrit des mots que je serais incapable de trouver à l'oral, et de l'expliquer comme je le peux. Mon problème, c'est que c'est comme si mon esprit était conditionné à la faiblesse. Qu'il était incapable de correctement tenir le coup au-delà d'une certaine pression, souvent bien moindre à celle de la plupart des gens. Je le ressens comme une sorte de prédisposition naturelle et involontaire au burnout. C'est ce qui m'a fait m'effondrer une fois avant la fin du collège, c'est ce qui m'a fait m'effondrer au gymnase (lycée pour les français), c'est ce qui m'a fait m'effondrer pour de bon après plusieurs mois d'apprentissage d'employé de commerce. Je n'arrive pas à gérer le quotidien et ses exigences lorsqu'il s'accompagne d'études, d'un boulot, de ces obligations de tous les jours. Et là où c'est encore pire, c'est que j'ai de la peine à gérer mon quotidien tout court, même sans ça, même « à ne rien faire ». Je peux m'effondrer parce que gérer mon emploi du temps, mes tâches de tous les jours, mes loisirs me paraît souvent trop compliqué, trop épuisant, trop angoissant. Je peux me faire un burnout à cause de mes loisirs, et c'est de le dire ainsi où je réalise tout le ridicule de la chose, et où je ressens de la honte. De la honte d'être aussi faible, quand tant de gens supportent bien plus. Même l'écriture, une partie de ma vie que j'adore et qui m'a toujours attiré, s'est révélée de plus en plus difficile au fil des années. Écrire une page ou deux m'épuisera tellement qu'il me faudra parfois le reste de la journée pour m'en remettre. Devoir choisir ce que je vais faire, ce que je vais lire, ce que je vais voir... Rien que ça, cela représente un processus qui me paraît parfois herculéen. Souvent, je ressens un véritable besoin de vacances alors que je n'ai pas à travailler. Comment expliquer ça ? Comment ne pas en avoir honte ? Comment l'accepter ? Et cela se ressent aussi bien dans ma vie quotidienne que mes interactions avec les gens, qui me deviennent parfois elles aussi bien trop gargantuesques et drainantes d'une énergie que j'ai toutes les peines du monde à reconstituer.

     

    Et je ne suis pas aidé par une fatigue chronique, dont le poids se fait ressentir de plus en plus au fil des années. Une fatigue dont personne n'arrive à trouver l'origine réelle. J'ai tout essayé : varier les horaires de sommeil, dormir peu, dormir beaucoup, être régulier, être irrégulier. Je peux arriver à m'imposer dans un rythme que je tiens, sans que la fatigue ne varie jamais d'un iota. J'ai perpétuellement l'impression d'avoir l'esprit dans une sorte de brouillard, et l'énergie d'une éponge. Je crois que le pire, c'est que quel que soit la qualité et la durée de mon sommeil, je ne me sens jamais reposé après une nuit. Jamais. Et je ne dis pas ça à la légère. La dernière fois que je me suis réveillé reposé, je m'en rappelle très précisément, moi qui ai toujours de la peine à me situer dans le passé. J'avais vingt ans, c'était pendant des vacances d'été au bord de la mer avec mes parents, et je me souviens très distinctement de ces derniers matins où je me sentais revigoré. Aujourd'hui, cela va faire dix ans que cela ne s'est jamais reproduit. Je ne sais plus ce que « reposé » veut dire, et ce quoi qu'il arrive. Alors ça m'use, petit à petit, de plus en plus.

     

    Je passerai sur les angoisses, qui sont multiples et souvent dépourvues du moindre sens. Au moins, les crises d'angoisse semblent enfin sous contrôle. Je passerai également sur les phases de déprime cyclique, qui reviennent quoi qu'il arrive. Sur ma peur de la mort qui prenait des proportions paralysantes au collège déjà, et qui m'a poussé jusqu'à mon âge de jeune adulte à forcer mes parents à me répondre « à demain » quand je leur disais bonne nuit et ce toutes les nuits pendant des années et des années dans un rituel insensé. Et aujourd'hui encore, souvent je me retrouve à répéter mentalement un mantra qui ne change pas : « Je veux vivre, je ne veux pas mourir, et ce n'est pas une blague, pas une blague. » Je passerai sur les tocs et les tics, heureusement bien plus sous contrôle maintenant que par le passé. Sur les sanglots incontrôlables sans aucune raison encore maintenant, sur les longues séances de hurlement dans un coussin pour essayer d'évacuer une peine creuse et profonde dont je suis incapable de découvrir l'origine. Ma vie a toujours été un peu compliquée, elle a toujours été atypique, mais elle n'a jamais été mauvaise : je n'ai pas souffert, je n'ai pas vécu de traumatisme, je n'ai pas perdu de proche, j'ai eu énormément de chance. Et pourtant, je ne vais pas bien. Et je me déteste rien que de l'écrire. Et je me demande ce que je réserve l'avenir. Ma mère est schizophrène (mais sous contrôle depuis longtemps maintenant), et je me demande si la relation parfois difficile que j'ai avec elle alors que nous sommes pourtant proches n'est pas une conséquence de ce reflet d'avenir possible que je vois en elle. Pourtant, je ne suis pas schizophrène, je ne rentre pas dans cette case, ni dans une autre, du moins de ce que j'en sais. La névrose et la psychose s'entremêlent, « s'embrouillaficotent » (à défaut de trouver les bons mots, autant les inventer), sans jamais véritablement prendre le dessus. J'ai là aussi de la chance, dans le sens où je n'ai jamais véritablement perdu mon lien avec la réalité. Même si mon imagination et mes angoisses ont longtemps eu sur ma vie de tous les jours une emprise particulière. Comme lorsque j'imaginais, enfant puis jeune ados, que deux créatures qui n'auraient pas dépareillé dans un vieux cartoon en voulaient à ma vie et cherchaient à m'empoisonner, me poussant à forcer pendant des années mes parents à goûter tous mes plats avant d'oser manger. Ou le caractère animiste que j'ai longtemps associé à des objets ; à seize ans, je traitais encore mes peluches comme des êtres vivants, et je mettais toujours mon couteau et ma fourchette dans le même casier du lave-vaisselle pour ne pas les séparer. Et cela explique pourquoi j'avais autant de peine à jeter quoi que ce soit, quand tout pouvait représenter une vie, et donc une finalité. Pourtant, je crois que je n'ai jamais cru à tout ça ; que je me servais de mon imagination pour donner une vie à mes peurs et mes angoisses, tout en sachant que ce n'était pas vrai. Et aujourd'hui encore, si je n'aime pas me débarrasser d'un objet cassé qui peut encore servir, c'est parce que j'ai horreur d'imaginer qu'on puisse jeter sans état d'âme quelque chose uniquement parce qu'il ne fonctionne plus comme on le voulait, ou qu'il ne ressemble plus à ce qu'on attendait de lui. Et je peux encore passer dix minutes dans un grand magasin, à hésiter entre deux boîtes de petits pois parce que j'ai trop peur de faire de la peine à celle qui ne sera pas choisie.

     

    Et pourtant, comme je l'ai dit plus haut, j'ai fait ma paix avec tout ça. Avec cette curieuse et puissante facette de mon existence. Je profite de ma vie au jour le jour, et j'en suis heureux. Du moins je le crois. Même si, une fois de plus, je ne sais pas comment l'expliquer aux autres, à la société, au monde. Comme si je n'en avais pas le droit. Et cela me fait peur ; non, sur certains points, ça me terrifie de plus en plus au fur et à mesure que les années passent. Comment me confronter à ce regard extérieur, comment continuer à avancer ? Tout en craignant les rechutes, les angoisses, les vagues de déprime noire qui reviennent en cycle, et tout en hésitant devant des putains de petits pois (pardon les petits pois). J'ai de la chance avec ma famille, avec les amis que j'ai, mais comment allez de l'avant quand ils avancent tous plus vite que moi ? Quand ils ont la force de vivre leur passion alors que j'en suis incapable ? Comment leur prouver que je veux rester là pour eux quoi qu'il arrive même si je ne sais pas comment le leur montrer, comment le leur dire ? Et puis, sur un autre registre, comment m'imaginer une vie sentimentale, ou une vie de famille ? Les amis, c'est une chose, mais comment imaginer trouver une partenaire capable d'assumer ce que je suis ? D'accepter le fait que je ne pourrai peut-être jamais travailler, jamais vivre « normalement », jamais avoir la possibilité de suivre une quelconque ambition ? Comment l'expliquer ? Vous m'imaginez essayez de le faire face à d'éventuels et hypothétiques beaux-parents, entre la salade et le poulet ? Avoir des enfants ? Comment pourrais-je assumer une telle chose, alors que j'ai autant de peine à m'assumer moi-même ? Vivre en couple, partager une vie, avancer à deux ? Sur la fin de notre relation, mon ex avait finir par me dire qu'elle m'imaginait incapable d'assumer une vie de couple, une vie de famille, des enfants. Et ce sont des mots qui sont restés avec moi, et qui le resteront sans doute toujours. De même que ce rêve que j'ai fait une nuit, où j'imaginais être père...pour me réveiller avec le sentiment catégorique que ce ne serait jamais possible.

     

    Alors j'avance, comme je peux. La plupart du temps, je donne le change, et je donne l'impression d'aller bien. Ce qui n'est pas complètement faux, mais qui ne sera sûrement jamais complètement vrai non plus. Je m'accepte -du moins j'en ai l'impression- mais je ne sais pas si je m'accepte sous le regard des autres. Je lutte contre la fatigue qui me ronge, contre mon esprit qui me prend en traître, contre ma faiblesse que je n'arrive pas à combler. Et je profite de la vie comme elle vient, des petits plaisirs, en paix avec le fait que je n'accomplirai pas de grandes choses, mais refusant de ne profiter de rien pour autant. Mais quand est-il des autres ? Peut-être que cela ne devrait pas me toucher. Peut-être que si. Tout ce que je sais, c'est que je ne sais pas grand chose, ou surtout, que je ne sais pas comment le dire. Je suis qui je suis, et j'essaie d'en tirer le meilleur quand je m'en sens la force. Pour le reste... et bien, ma fois, on verra. Jusqu'à mes vingt ans, j'étais intiment convaincu -réellement persuadé- que ma vie allait s'arrêter à cet âge-là, parce que j'allais alors mourir (une source d'angoisse née dans l'enfance qui aura rendu l'adolescence...intéressante). Cette année, je vais en avoir trente, je suis toujours vivant, j'ai mes amis, j'ai ma famille. Comme on dit, ça pourrait toujours être pire.

     

    Mais je sens qu'en ce moment, le cycle repasse en ma défaveur, et la période s'annonce à nouveau plus difficile après une assez longue période d'équilibre fragile. Alors j'essaie d'expliquer, j'essaie de mettre des mots sur tout ça, ce que je n'avais jamais réussi à ce point auparavant. Et si c'est loin d'être parfait...c'est une nouvelle étape. Mon psy me l'a conseillé, et c'est ainsi que je me repose une nouvelle fois de plus sur l'écrit, malgré l'épuisement nerveux que cela me procure.

     

    « Qu'est-ce qui ne va pas, au fond ? », me demande-t-on souvent même quand on ne le formule pas. Je ne sais pas si c'est une réponse satisfaisante, d'autant que je n'oublie pas ce qui va.

     

    Mais, ça aussi, c'est un début. Et encore une fois, car cela vaut la peine de ne pas être oublié : ça pourrait être pire.

     

  • Conversation

    Quand on improvise sur le thème de la conversation, voilà ce que ça donne. x)

     

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    -Je crois que mon problème, c'est que j'ai la nostalgie facile.

    -Ah bon ? Rien que ça ?

    -Tu dis ça comme si ce n'était pas vraiment un problème.

    -Tu me connais bien : ce n'est pas vraiment un problème. Enfin, pas un problème grave en soi. Ce n'est pas comme si tu étais en train de me dire que tu avais chopé la peste bubonique.

    -Où...où est-ce que j'aurais chopé la peste bubonique ?

    -J'en sais rien. Suffit de traîner dans des endroits bizarres et pas très propres, genre des égouts, ou...ou...un truc avec des rats, quoi.

    .Ou un village de l'âge sombre, me semble que c'est éradiqué dans le coin, non ? Et puis, est-ce que j'ai une tête à traîner dans les égouts ?

    -Ça dépend, c'est un égout nostalgique ?

    -C'est ça, moque toi de ma condition. Ce n'est pas toi qui dois vivre avec !

    -Et qui te dis que je ne suis pas nostalgique ?

    -Je crois que tu es totalement incapable d'éprouver de la nostalgie avec assez d'intensité pour que ça te dérange. Quand on se remémore des bons souvenirs avec les potes, c'est à peine si tu as l'air de te rappeler de quoi il s'agit.

    -Il y a des photos pour ça. Et puis je suis quelqu'un d'occupé, je vis dans le présent, voilà tout.

    -Tu ne peux donc pas comprendre les tourments de mon âme. Et si tu es sur le point de t'exclamer « Quelle âme ? », je t'envoie ce coussin à la tête.

    -Pas mon genre, voyons.

    -Tant mieux, j'aime bien ce coussin.

    -D'ailleurs, depuis quand t'as des coussins, toi ? Sur le canapé, j'entends.

    -Ils datent de machine. Elle trouvait que c'était important, sur un canapé.

    -Et t'as gardé les coussins ?

    -Ben, elle est jamais venue les récupérer, et puis on s'habitue.

    -Je suis étonné que tu ne les aies pas lardé de coups de couteaux.

    -Pourquoi je ferais ça ? Ce sont de très bons coussins, et ils n'ont rien fait.

    -Leur simple vision ne te replonge pas dans les tréfonds de ta nostalgie ?

    -Je serais plus nostalgique de la peste bubonique.

    -Oui, il paraît que ça laisse moins de traces.

    -Par contre, j'ai brûlé deux trois-souvenirs sur le balcon, c'était très cathartique.

    -C'est une des vertus d'un bon feu de joie. Je suis étonné que l'immeuble n'ait pas brûlé.

    -Je sais me servir d'une allumette !

    -Il t'en a fallu combien pour arriver à tout faire partie en fumée ?

    -Cinq. Mais c'est parce qu'elles étaient fragiles. Et puis on s'égare : je te parlais de mon très sérieux problème, celui qui est un poids sur les épaules de mon existence, et toi tu fais des quolibets.

    -Ah oui ? Ah oui. Bon, l'âme nostalgique, tu disais ?

    -Ouais, je réalise que quelles que soient les choses qui se passent dans ma vie, j'en reviens toujours à me lamenter sur quelque chose qui n'est plu.

    -Ça fait beaucoup de choses.

    -Ce que je veux dire, c'est que j'ai aucune raison que ça n'aille pas. Enfin, c'est pas comme si je vivais des trucs extraordinaires, mais j'ai pas à me plaindre non plus. J'ai un toit, de quoi manger, plein de trucs inutiles donc parfaitement indispensables, je suis pas malade, j'ai rien de cassé, et je n'irai certainement pas jusqu'à dire que je suis sain d'esprit, mais je suis capable de traverser la route tout seul, si tu vois ce que je veux dire.

    -Pas du tout, non.

    -C'est pas une expression, le truc de la route ?

    -Pas que je sache mais je t'en prie, continue, un jour j'en ferai un bouquin.

    -Tout ça pour dire que malgré tout, je passe mon temps à regretter le passé, où à espérer quelque chose que je n'ai pas. Et dès que je l'ai, je sais pas, j'ai l'impression...que ça ne m'intéresse plus.

    -Tu n'as donc plus besoin de cet ordinateur presque neuf ? J'avoue que le miens est un peu lent, et...

    -Nan, mais on se comprend, quoi...

    -J'aimerais que les gens arrêtent de dire ça.

    -De quoi ?

    -Qu'on se comprend sans rien y ajouter, comme si ça rendait aussitôt le truc universel. J'ai déjà de la peine à me comprendre moi-même, alors je suis loin d'avoir la compréhension innée d'autrui.

    -Je...vois ce que tu veux dire. C'est effectivement assez idiot, au fond.

    -Enfin bon, toi, je te comprends, mais c'est normal. Et, du coup, absolument terrifiant.

    -On remonte à loi, c'est pour ça.

    -Ah bon ? Je ne me souviens pas, il paraît que je suis incapable de me souvenir de ce genre de trucs.

    -C'est pas tout à fait ce que j'ai dit non plus.

    -Et bien on ne se comprend pas, finalement.

    -Tu vas continuer comme ça encore longtemps ?

    -Tu te sens toujours nostalgique ?

    -Je crois que le mot serait plutôt « irrité ».

    -Mais tu n'es plus nostalgique.

    -Je suis toujours nostalgique, j'ai...j'ai l'âme nostalgique, voilà ! Je poursuis des chimères, pour réaliser qu'elles ne sont pas ce qu'elles sont, et puis je regrette ce que j'avais avant. Ou alors, je ne vois que l'éphémère, je suis incapable de faire dans la durée.

    -C'est ce que je me dis à chaque fois que je te vois manger : on dirait que tu essaies de tout dévorer avant qu'on te prenne sur le fait.

    -Je mâche vite, c'est tout.

    -Parce que tu mâches ?

    -Au moins, ce n'est pas quand je me souviendrai de cette conversation que je me sentirai nostalgique. Pour en revenir à ça, c'est comme de naturellement préférer les chansons tristes, tu vois.

    -J'entends, plutôt.

    -Ou de vouloir s'éclaire à la bougie, histoire de rester un peu dans le noir plutôt que d'allumer la lumière. Comme si c'était plus rassurant comme ça : ce que tu ne vois pas te fait peur, mais au moins, tu peux te dire que ça peut être n'importe quoi. Tu ne sais pas à côté de quoi tu passes, ça rend les choses plus faciles.

    -C'est assez mélancolique, non ?

    -En fait, je crois qu'il n'y pas vraiment de bon mot. Ce n'est pas tout à fait de la nostalgie, ni de la mélancolie. Ou alors, ce sont les deux à la fois.

    -Une sorte de...mélancostalgie ?

    -Voilà !

    -Je savais que mes longues études finiraient par payer.

    -D'ailleurs, où tu en es, avec cette histoire de thèse ?

    -J'ai l'impression de vivre dedans et, au rythme où ça va, je vais probablement finir par y mourir. J'aurais dû finir boucher, comme mon père.

    -Ton père est assureur.

    -Je sais, mais ça fonctionne moins.

    -Mais tu t'en sors, ça va ?

    -Oh, je fais avec, ce serait plus juste de le dire comme ça. Je fais comme d'habitude : je gère au fur et à mesure.

    -Le fameux fait de vivre dans l'instant.

    -Ce qui est plutôt pénible avec l'instant, c'est qu'il est un peu toujours là, et que j'ai pas l'impression que le boulot diminue. Mais qu'il croit de manière exponentielle : plus je me rapproche de la fin, plus il y en a, alors que logiquement, ça devrait être l'inverse.

    -Si tu avais voulu faire dans la logique, tu n'aurais pas continué tes études de lettres.

    -Non, j'aurais fait dans la boucherie. C'est logique, la boucherie : tu découpes, tu tranches, tu sépares, tu...

    -...est à court de synonymes ?

    -Je n'ai pas tenu longtemps, c'est à pleurer. Mais sinon, je m'en sors. Je me dis que ça va aller, comme tout le monde.

    -Et ça marche ?

    -Demande à tout le monde.

    -Tu vas t'en sortir.

    -C'est marrant, parce que vous me dites tous ça, mais je suis loin d'avoir votre confiance.

    -T'as toujours su gérer, ça va pas s'arrêter maintenant.

    -Cet un air que je me donne. Je crois que je suis trop doué.

    -Et modeste, avec ça.

    -Toujours. Oh, rien à voir, mais je repense à cette histoire de coussin, et...

    -Quoi encore ? J'ai pas le droit d'avoir des coussins ? Si ça se trouve, je vais même finir par me prendre un plaid.

    -Je...ne sais pas quoi répondre à ça. Ce que je voulais dire, c'est... Personne d'autre n'a amené ses coussins ?

    -Hein ?

    -Depuis machine, je veux dire.

    -Oh. Ben, non. Tu le saurais, si c'était le cas.

    -On ne sait jamais, on peut parfois se sentir d'humeur cachottière.

    -Je n'ai rien à cacher, et c'est un peu ça le problème.

    -Le poids de la solitude ?

    -Je ne sais pas si c'est vraiment le poids de la solitude, ou juste l'envie de ne pas être seul.

    -Différence subtile, mais pertinente.

    -Honnêtement, la plupart du temps, ça va. Ou j'ai l'impression que ça va. Ma vie est bien remplie, j'ai de quoi faire, je ne suis pas défini par mon statut relationnel...

    -Tu es une créature moderne !

    -C'est bateau dit comme ça, je sais.

    -Pourquoi bateau ? C'est aussi une question que je me demande, à propos des expression. Qu'est-ce qu'il y a dans le bateau qui traduit aussi bien ce qu'on veut dire par là ? Pourquoi pas l'avion, ou...ou la brouette ?

    -J'avoue. Je dirais même que ça prête à réflexion. Enfin bref. Je me dis que ça va et puis tout à coup, ça va plus. Je me sens seul, ça devient terrible, et j'ai l'impression que je vais finir seul dévoré par mes plantes vertes.

    -Il faudra déjà qu'elles te trouvent sous tous les coussins. Et le plaid.

    -Un jour, je vois des gens se tenir la main ou s'embrasser dans la rue, ça va me faire sourire, genre la vie est belle, tant mieux pour eux, et celui d'après, je vais avoir envie de les saisir par l'arrière du crâne pour les cogner l'un contre l'autre, genre s'ils s'aiment tant, autant qu'ils se rapprochent un peu plus, quoi.

    -Ahlala, ces gens qui ont l'impudence de s'aimer devant les autres.

    -Je ne dis pas que je suis rationnel, hein.

    -Mon grand, je crois que dans ce cas, personne ne l'est jamais vraiment. Sinon, ce serait beaucoup plus simple.

    -La simplicité, voilà qui simplifierait bien les choses.

    -C'est beau quand tu parles.

    -Ta gueule.

    -Non, sérieusement, ces mots mis bout à bout, c'est...mon dieu, je sens des picotements rien que d'y penser...serait-ce...serait-ce déjà de la nostalgie, précoce je te l'accorde ?

    -Crétin. Non, quand je dis plus facile... Ce serait quand même pratique si on savait tout de suite si on plaisait à telle ou telle personne. Comme ça, pas de longue agonie à se demander si oui, si non, pas de mauvais interprétation des signaux, pas de quiproquo, pas d'humiliation...

    -Ce serait drôlement pratique, en effet. Faudrait un genre de signal.

    -Hein dis ?

    -Genre, une personne te plaît, tu vois, et si tu lui plais aussi...pouf, elle se met à clignoter en bleu ! Et si elle ne te kiffe pas, qu'il n'y a aucune chance, et que l'enfer gèlera avant qu'elle ne songe à toi de cette façon, hop, ça clignote rouge !

    -Je ne sais pas ce qui serait le plus déprimant, mais au moins on serait fixé.

    -Déprimant ? Dans quel sens ?

    -C'est... Tu vas encore me trouver débile, mais...

    -Toujours.

    -Connard. Non, mais je crois que l'idée de trouver quelqu'un qui me plaît, et la simple possibilité que ça aille dans les deux sens...ben, ça me terrifie encore plus que s'il n'y avait plus jamais rien.

    -J'avoue que tu m'as perdu. Tu restes débile, ça c'est sûr, mais si tu pouvais développer.

    -Imagine que t'aimes bien quelqu'un. Et bien si au final, c'est pas réciproque, ben tant pis. C'est pas agréable, mais tu sais à quoi t'en tenir, tu passes à autre chose.

    -Tu écoutes de la musique triste pendant trois jours enfermés dans le noir.

    -C'était une fois. Enfin bref, donc... Je disais quoi ? Ah oui ! Voilà ! Ben, si quelqu'un devait tout à coup me dire que oui, je lui plais aussi, je suis censé faire quoi, moi ?

    -Tu veux que je te fasses un dessin ?

    -Tu dessines comme un tabouret manchot. Non mais du coup, je suis bien embêté, parce que j'avais jamais prévu que ça irait jusque là. Et ça me fout la trouille. Une trouille bleue, même ! Je suis terrifié de vraiment trouver quelqu'un avec qui ça pourrait marcher, parce que j'aurais bien trop peur de tout gâcher ! Elle me plaît, je lui plais, c'est super, mais après ? On a plus seize ans, j'ai l'impression que passé un certain âge, on s'attend tout de suite à ce que ce soit sérieux.

    -Et...tu n'en as pas envie ?

    -Le problème, c'est que je n'en sais rien. Le problème, c'est que ça me fout la trouille parce que j'aurais l'impression de ne pas pouvoir en faire assez. Dans le fond, ça se résume à ça : qu'est-ce que je pourrais apporter à qui que ce soit ? Qu'est-ce que je pourrais offrir ?

    -Et bien déjà, tu viens avec tes propres coussins.

    -Je suis sérieux mec !

    -Moi aussi. Ce que je veux dire...c'est que tu te mets la pression avant même de te retrouver devant le fait accompli. Tu te fous les boules pour une histoire hypothétique.

    -Alors je suis bien parti pour une vraie, tiens...

    -Ne déforme pas ce que je veux dire non plus. Ça fait combien de temps, depuis l'autre, là ?

    -J'en sais rien. Trois, quatre ans ?

    -Okay. Mais ça ne veut rien dire. Et il faut que tu arrêtes de stresser pour ce que tu ne peux pas contrôler. Ce qui doit arriver arrivera.

    -C'est qu'on t'a appris à l'uni ?

    -Crois moi, on y apprend beaucoup plus de choses qu'on ne le croit, et pas toujours en cours. Ce que je veux dire, c'est...on s'en fout ! Ce que t'as à apporter ? Ben, attends de savoir quoi avant de t'avouer vaincu. Si quelqu'un finit par clignoter en bleu, c'est bien qu'il y a... Attends, je viens de réaliser. Trois ou quatre ans déjà ?

    -Yep.

    -Et trois ou quatre sans...carrément...on se comprend ?

    -Je croyais que tu n'aimais pas cette expression. Et ne remue pas le couteau dans la plaie.

    -Pardon, je vais le ranger dans le tiroir. Comme ton...

    -Ça suffit.

    -Non, mais t'as raison, je propose qu'on fasse comme on l'a toujours fait à ce sujet.

    -On évite d'en parler entre nous de quelque manière que ce soit parce que nous sommes des adultes parfaitement matures et responsables et que ça ne nous rend pas du tout inconfortables ?

    -Exactement.

    -Où en était, déjà ?

    -Que ce serait bien si les gens clignotaient de la bonne couleur, et on a inventé un nouveau mot.

    -Une conversation bien remplie, en somme.

    -Et qui ne manquera pas de m'évoquer une profonde mélancostalgie quand j'y repenserai plus tard.

    -T'es con.

    -J'espère bien, sinon, à quoi bon ?

    -Ah, je crois que les autres arrivent...

    -Oui, mais est-ce qu'ils ont amené leurs coussins ?

    -T'es vraiment con, en fait.

     

  • Trois heure trente redux

    Une nouvelle historiette, qui s'est retrouvée à faire écho à la première écrite (Trois heures trente) de cette petite saga! Comme quoi, une nouvelle historiette est toujours possible! x)

     

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    Vous réajustez votre position sur la chaise longue, enclenchez par mégarde le mécanisme abaissant le dossier, et basculez brutalement en position horizontale. Au-dessus de vous, les branches du vieux chêne donnent un instant l'impression qu'elle s'apprêtent à vous relever avant de se fendre d'un geste plutôt malpoli. Plus loin au-dessus, un ciel nocturne tacheté de grappes d'étoiles ici et là. Vous le redécouvrez à chaque fois que vous passez en compagne, loin des cieux bien plus saturés de lumières de la ville. A travers les fenêtres de votre petit appartement citadin, ce sont les lampadaires qui font office d'étoiles et, plus encore, les fenêtres éclairées des autres appartements dans leurs tours, autant de petits univers qui vous fascinent de par leur proximité comme leur éloignement. Quant aux vraies étoiles, celles incrustées dans le paysage céleste que vous contemplez à l'instant, elle vous paraissaient quelque part bien moins complexes mais certainement plus sereines. En fond, vous entendez les rires, les éclats de voix, la musique (1) qui émanent de la vieille maison en pierre. A l'intérieur, vos amis sont lancés dans une énième discussion à la trajectoire aussi curieuse que fascinante. Ou alors ils ont déjà commencé une nouvelle partie d'un de ces jeux de société tous simples à base de cartes où il s'agit de s'en sortir avec la maîtrise du bluff et un poil de stratégie. Comme vous avez la duplicité d'un concombre naïf et l'esprit tactique de son voisin de mer, vous avez mis bien du temps à vous y faire, et appréciez d'autant plus les parties où vous faites éliminer rapidement, profitant alors du reste du spectacle. En général, une bonne partie rappelle l'enfant illégitime du vaudeville et de la tragédie grecque.

     

    Vous les rejoindrez certainement d'ici quelques instants ; pour le moment, vous profitez un peu du calme de la nuit. Mais, contrairement à celui que vous étiez encore il y a peu, vous ne fuyez pas. Non, vous...c'est difficile à expliquer. Vous rechargez vos batteries, comme si une brève exposition au silence et à la solitude vous remettait d'aplomb pour vivre à nouveau des moments que vous ne laisseriez pas passer pour tout l'or du monde. Les interactions sociales vous ont toujours coûté une énergie folle mais aujourd'hui, plutôt que de vous sentir vidé, vous vous sentez exalté. Vous n'êtes pas encore très sûr de vous, et vous avez encore tendance à vous conduire maladroitement dans un cerce étendu, mais vous vous sentez à votre place. Et ça, c'est un sentiment dont vous ne vous seriez pas cru capable auparavant. Non pas que votre vie se soit avérée spécialement désagréable ces dernières années. Vous aviez finir par vous découvrir une propension à une vie plus remplie que prévue. L'emménagement en ville, l'écriture qui porte ses fruits, la rencontre avec celle qui partage votre fille, et celle de petit chat qui partage vos pantoufles (vous n'osez plus les enfiler sans y toquer avant d'entrer). Quant à votre géographie amicale, elle était principalement constituée des rares amis que vous vous étiez fait au fil des années, les même depuis bien longtemps, et que vos adorez. Mais étendre votre horizon à de nouvelles rencontres s'était toujours avéré problématique. Vous vous accrochiez aux gens qu venaient à vous, ne comprenant guère comment aller vous-même à votre rencontre. En général, les gens que vous ne connaissez pas vous font peur. La vendeuse de la libraire du coin vous fait le même effet que si vous croisiez votre star du cinéma favori à chaque fois que vous vous décidez finalement à vous approcher de la caisse, et le cantonnier qui vous salue au détour d'un trottoir pourrait aussi bien être le président incognito. Vous préférez engagez la conversation selon vos termes, et ils se révèlent aussi tortueux et compliqués qu'un addendum de l'addendum, celui en petits caractères.

     

    Mais voilà que ces dernières années, les choses se sont mises à changer. Petit à petit, si bien que vous ne vous en êtes rendus compte que bien plus tard, comme victime d'une salvatrice épiphanie sournoise. Vous avez rencontré les bonnes personnes au bon moment, c'est aussi simple que ça. Comme le dirait psy bien aimé, la vie a enfin votre pointure, autant en profiter. Là où vous échapper l'espace d'un week-end dans une maison de campagne avec plus de dix personnes ne vous aurait paru possible que victime d'un culte, voilà que vous vous y livrez de bon cœur et avec un enthousiasme sincère. Tout n'est pas encore parfait, loin de là : vous naviguez encore entre trop parler et pas assez, et vous avez toujours très peur d'arriver une soupe dans les cheveux (c'est l'effet que ça vous fait). Avant, vous vous seriez retrouvé dehors pour reprendre votre souffle, et essayer désespérément de calmer votre nervosité sous-jacente. Ce soir, vous avez juste envie de prendre l'air. Pour un bref instant de tranquillité, mais aussi et surtout parce qu'il fait chaud. Et autant le dire tout de suite : la chaleur n'a jamais été votre amie. Fils de l'hiver, vous avez toujours préféré la possibilité d'enfiler des couches de vêtements supplémentaires en cas de grand froid plutôt que de devoir en enlever dans le cas inverse (au bout d'un moment, on se retrouve bien embêté ; à part se peler la peau avec un épluche-patates en désespoir de cause, on ne peut guère allez plus loin en société). Ces temps-ci, les température estivales qui sévissent durant la journée transforment votre cervelle en mélasse, et votre processus de pensée s'apparente à celui d'un commodore 64 sur lequel on aurait installé le nouveau Windows. De plus, votre créativité s'en ressent : pondre la moindre page devient un calvaire, surtout quand vous avez la désagréable impression que les touches de votre clavier vont se retrouvées collées sous vos doigts par la sueur. Vous buvez trois litres d'eau par jour et passez probablement au moins une heure aux toilettes si l'on met bout à bout toutes vos escapades aux cabinets (vos avez la vessie d'un vieillard dotée de la patience d'un gosse de cinq ans). Vous avez déjà enterré deux ventilateurs de poches dont les pales se sont prises dans vos cheveux, et avez fait l'acquisition d'un modèle géant qui fait un bruit d'enfer mais qui a le mérite de rendre votre appartement un peu plus viable. Et vous n'êtes pas le seul à en souffrir : en rentrant des courses l'autre jour, vous avez trouvé votre chère et tendre allongée sur le carrelage de la cuisine et petit chat perché au sommet du frigo. Vous vous êtes alors étendus à côté de votre compagne, contemplant en guise d'étoiles les tâches au plafond datant du jour funeste où vous aviez eu l'idée saugrenue de vous mettre aux omelettes aux épinards. Vous n'êtes tous deux sortis de la cuisine qu'à vingt-d'heures passées, parlant de vos journées respectives et du reste entre deux pieds de chaise, un sac en papier rempli de bouteilles de lait vides et ce que vous espériez très fort être un mouton de poussière plutôt qu'un truc avec bien trop de pattes pour être honnête. Mais sans vous toucher, parce que la simple idée d'entrer en contact avec ne serait-ce qu'un centimètre carré de peau vous semblait à l'un comme à l'autre tout bonnement inconcevable étant donné les circonstances. Malgré tout l'amour que vous vous portez l'un à l'autre, une fois au lit, vos mouvements s'apparente à la danse nuptiale de deux limaces pathétique glissant dans les draps sous l'effet suintant de la chaleur. Le moindre contacte fait alors spontanément venir en vous l'image d'un chat sphinx enduit d'huile qu'on aurait lancé contre un mur avant de le voir s'en décoller lamentablement. Vous refusez de porter autre chose que des shorts et des sandales depuis trois semaines, et la simple vue d'une manche dépassant le coude manque de vous faire défaillir.

     

    Mais ce n'était certainement pas la chaleur qui allait vous faire manquer un tel week-end. Vous pourrez écrire la semaine prochaine, en espérant que les orages annoncés stimuleront votre créativité (et combleront votre patient éditeur adoré). La température ne vous fera pas tourner de l’œil, et l'angoisse encore moins. Et si la fatigue chronique ne vous quitte jamais vraiment, si le nœud qui vit à l'état naturel dans votre estomac fait encore sentir sa présence diffuse, et si votre esprit continue de tourner à toute allure dans un recoin de votre tête...et bien rien de tout ça ne vous paralyse comme avant. Pas depuis que vous avez enfin l'impression d'avoir enfin trouvé qui vous étiez...ou, du moins, de vous en être plus approché que jamais. L'angoisse qui vous étreignait des nuit entières n'a plus qu'un contrôle moindre sur les méandres de votre existence, et vous savez la tordre plus qu'elle ne vous plie. Mieux, vous apprenez à l'étouffer dans l’œuf avant qu'elle s'installe sans fermer le frigo ni éteindre les lumières. Quand vous vous réveillez brusquement la nuit, c'est bien plus souvent parce que vous savez enfin comme vous allez terminer votre nouveau chapitrer du Souricier que parce vous avez l'impression que l'heure de votre mort à soudain sonné là, tout de suite. Si la présence de l'amour de votre vie à vos côtés vous rassure toujours autant, ce n'est plus le patch qui comble seul vos angoisses ; aucun partenaire ne devrait l'être. Non, maintenant, vous apprenez à vous suffire à vous-même, et vous choisissez avec plaisir de ne pas être seul plutôt que de crever de trouille à l'idée de l'être. Vous êtes entourés de gens qui vous acceptent tel que vous êtes, et vous réalisez avec une stupeur béate que vous les avez laissé rentrer dans votre vie sans avoir eu un seul instant besoin de vous forcer.

     

    Derrière vous, la porte de la maison s'ouvre et plusieurs convives s'égaient sur le perron. Deux fumeurs, et deux autres silhouettes qui vous repèrent et s'approchent aussitôt de vous. Votre chère et tendre se laisse tomber sur vos genoux avec la grâce d'une dinde de noël remplie de gélatine (c'est aussi pour ça que vous l'aimez), et votre vieil ami s'asseye sur le rebord de la fontaine, trempant aussitôt le pantalon rose moulant pour lequel il a opté ce soir (3).

     

    « Ça va mon pote ? » vous lance joyeusement Kevin, dont la mèche à la Tintin se dresse fièrement vers le cosmos. Il porte bien évidemment un petit pull sur les épaules, les manches nouées autour du cou. Heureusement que vous le connaissez assez pour savoir que sa personnalité ne s'accorde pas à ses goûts vestimentaires. « Houla, je crois que j'ai bu un verre de trop, je dois en avoir au moins... » Son front se plisse sous l'effort d'une réflexion intense. « ...cinq dans le nez.  Au moins. Ouais. Voilà. »

     

    Malgré sa volonté de faire de l'esbroufe, votre vieil ami tient aussi bien l'alcool qu'un poussin qu'on aurait laissé tombé dans un tonneau d'armagnac. Il tente de vous tapoter l'épaule, mais la manque d'un bon mètre. Se dandinant pour se couler à vos côtés sur l'étroite chaise-longue défoncée dans les ressorts vous rentrer dans la cuisse droite, la douceur de vos jours vient nicher sa tête sous votre cou. Vous l'enveloppez d'un bras, savourant l'instant. Les bruits de la maison vous attirent à nouveau, vous donnant envie de rentrer, vous donnant envie d'être vivant plutôt que de vous contenter de vivre. Un soir, une amie vous avait demandé quel était selon vous la place de l'homme dans l'univers ; vous n'aviez pas trop su quoi répondre, habile comme vous êtes lors d'une conversation sérieuse. Aujourd'hui, vous n'êtes toujours pas sûr de la place de l'homme dans l'univers, mais vous êtes enfin sûr de la vôtre : elle est là, à l'instant présent, sur cette chaise longue, entouré de tous vos amis.

     

    « Ça va ? » chuchote votre chère et tendre à vos oreilles, et sa voix comble elle aussi un vide ; elle s'inquiète toujours lorsqu'elle vous voit vous isoler, plus d'une fois témoin de vos crises d'angoisse et de vos accès de stupeur.

     

    « Oui. » répondez-vous enfin, avant de jeter un œil distrait à l'heure sur votre téléphone, comme mû par un instinct subit.

     

    Il est passé trois heures trente du matin, et tout va bien.

     

     

    1. Une loi du multivers veut que dans n'importe quelle soirée de ce type, l'un des convives va forcément se mettre à sortir un instrument de musique pour en jouer à merveille, comme si les notes s'accordaient à la pure béatitude de l'instant présent. Généralement une guitare, parfois piano et, dans un cas dont vous vous rappellerez toujours, un tuba. (2)

    2. Pour moins de béatitude, mais plus de coffre.

    3. Kevin qui, rappelons le, possède un sens de la mode particulier ; étrangement et d'une certaine manière, il semble même lui aller lorsqu'on ferme un œil, là où il aurait appelé à l'émeute pour cause de mauvais goût flagrant chez n'importe qui d'autre. La plupart du temps, Kevin donne l'impression d'avoir choisi ses vêtements du jour en s'étant recouvert de poix avant de courir les yeux bandés dans les rayons d'un magasin de vêtements. En ayant fait tous les étages, et pas forcément dans le bon ordre.