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Plume de Renard - Page 5

  • Le rythme

    Le retour des historiettes, le retour des humeurs, le retour des mots. Profitons-en tant que ça dure! o/

     

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    Allongé sur votre lit, les mains croisées sous votre tête, vous contemplez votre plafond comme si vous espériez y trouver tous les secrets de l'univers. A la place, des lueurs colorées dansent un étrange et fascinant ballet dont le rythme s'insinue sous la surface de votre esprit en vadrouille. Il y a la leur de l'écran de télévision, plus loin dans le salon, qui perce à travers votre bibliothèque. Votre ordinateur est branché à l'écran afin de profiter du son supérieur du téléviseur, étant donné que vous ne possédez aucun appareil audio. Le rouge de l'image en fond d'écran donne l'impression d'une sensation de chaleur dans laquelle crépitent tour à tour bienveillance et oppression. A côté de votre tête, sur la table de nuit, une veilleuse Ikea -achetée sur un coup de cœur parce toute mignonne- passe d'une succession de teintes de bleu au vert, et ses reflets se mêlent à ceux de l'écran, jetant les ombres du mobilier dans une lancinante et imprévisible frénésie. Les mouvements d'ombre et les fluctuations de lumière s'accordent à merveille avec la musique qui résonne dans le studio. Alors que le rythme du piano s'accélère et que les cordes se joignent à la fête, un coup d’œil sur la gauche vous permet de contempler un coin de ciel nocturne à travers la grande fenêtre du balcon. Au loin, vous apercevez de petits carrés de lumière découpés sur les silhouettes sombres des immeubles, autant de portes ouvertes sur des univers à la fois si proches et si différents du vôtre.

    La musique s'interrompt brièvement, avant de reprendre de plus belle. Vous laissez échapper un curieux soupir, comme un souffle d'air ancien que vos poumons trouvaient enfin l'occasion d'expulser. Vous resté là, immobile. Ni tout-à-fait triste, ni tout-à-fait satisfait. Un yogi couché sur son point d'équilibre, dont seule l'absence de mouvement empêchera le basculement d'un côté ou de l'autre. Un refuge entre deux états d'âme dont la complexité vous aura rarement apparue aussi marquée. Voilà longtemps que vous ne vous étiez pas accordé pareil moment hors du temps, emporté par une vie endiablée, d'activité en activité, de groupe en groupe, d'esprit à esprit sans plus vraiment prendre le temps de vous retrouver seul avec le vôtre. Peut-être est-ce là ce dont vous avez besoin, un fragment d'éternité entre deux secondes. Un temps infime qui pourtant change tout, et ce en permanence. Peut-être est-ce là ce qui soudain vous effraie. Rien n'est plus dangereux pour l'équilibriste que la force de l'habitude. Aussi essayez-vous de profiter de ce moment rare pour tenter de vous recentrer. De vous arrêter ne serait-ce qu'un bref instant dans le temps, entre un avant frénétique et un après incertain. Il est trop tard pour arrêter la chaîne des décisions, dont les ramifications remontent à bien avant que vous ayez eu conscience d'en prendre, et dont les résultats ne cesseront de ricocher jusqu'au bout de votre existence, que vous le réalisez ou non.

    Machinalement, vos doigts tapotent sur le bois du lit, essayant de suivre le rythme de la musique. Une activité qui vous calme, et à laquelle vous vous livrez presque systématiquement dès que vous entendez ne serait-ce que quelques notes. Il y a dans l'abandon au rythme quelque chose de primal, mais également de rassurant : vous faites alors partie de la musique, vous suivez la partition. Tout est écrit. Au moins le temps d'un morceau. La musique et la lumières se mêlent sur votre plafond et racontent une histoire. Ou, plutôt, une myriade d'histoires, racontées dans le désordre et dont les fragments vous échappent si vous faites l'erreur de trop vous concentrer dessus. Des idées, des récits, des personnages, des romans. Mais aussi des souvenirs, un patchwork de votre vie jusqu'ici, racontée dans un désordre qui a pourtant plus de sens en cet instant qu'une vie entière. Et puis des rêves, des espoirs, des craintes : toute un entrelacement de probabilités et de « et si » qui s'affichent à vos yeux comme une multitude d'écrans sur un mur, chacun faisant défiler une vie différente. Il y a les vies qui vous font sourire, il y a les vies qui vous rendent soudain bien tristes, il y a les vies qui oscillent entre les deux et où vous n'arrivez plus à démêler les flash-back des inventions. Il y a les peurs et les espérances, échangeant tour à tour leurs places, toujours bien plus proches qu'on ne le pense. Les bons rêves vous ont toujours bien plus effrayé que les cauchemars ; il est bien plus angoissant de s'en réveiller. Mais maintenant, en cet instant précis, tout ça n'a pas d'importance. Pendant la longueur infinie d'un moment unique, tout est possible. L'immense galerie qui s'élargit alors sous votre crâne manque de vous donner le vertige, même allongé, et vous vous collez instinctivement un peu plus contre votre matelas. Comme l'avion s'élevant juste assez haut pour offrir un bref moment d'apesanteur ; il ne tient qu'à vous de lâcher prise, tout en sachant qu'on finit toujours par retomber sur terre.

    Plus tard, peut-être vous draperez-vous de votre vieux peignoir vert élimé, de grosses chaussettes et de pantoufles pour aller vous tenir un moment sur votre balcon. Une tasse de thé fumant ou un bol de chocolat chaud entre les mains, vous contemplerez alors les lumières des immeubles, derrière lesquelles se cachent les autres gens. Vous aimeriez leur demander à quoi ils pensent, si eux aussi se réfugient hors du temps entre les ombres et les lueurs de leur plafond. Avec le rythme pour les emporter, mais aussi pour les ancrer. Et au-delà des immeubles, vous observerez la masse sombre de la forêt qui s'élève au-dessus de la ville, et la haute tour en bois qui en dépasse. La récompense d'un point d'observation unique après les efforts d'une longue montée. La promesse d'un peu de recul dans un monde immense et bruyant. Et au-delà de la forêt, le ciel noir dans lequel vous aurez la chance d'apercevoir quelques étoiles. Vous sentirez le froid vivifiant pénétrer vos os, et vous en tirerez l'immense plaisir de vous sentir simplement vivant. Vous avez toujours préféré le froid aux grandes chaleurs ; il est tellement plus agréable de se réchauffer... Oui, tout cela, vous le ferez peut-être plus tard. Pour le moment, vous restez allongé sur votre lit, les yeux braqués sur le plafond.

    Ce n'est pas l'angoisse qui vous paralyse, ni le bues du dimanche soir. Ce n'est pas la fatigue, ou la procrastination. C'est ce besoin d'arrêter le temps. De savourer un moment rien que pour vous, où rien n'a changé et où rien ne changera. Un instant d'éternité où tout est possible, et où vous trouvez votre équilibre. Vous ne sauriez pas vraiment dire si la sensation est agréable ou légèrement déstabilisante ; vous vous accordez le fait qu'elle est unique. Et ça, mine de rien, c'est déjà beaucoup. Qui sait de quoi demain sera fait ? Après tout, qu'il y ait un demain, voilà qui n'est déjà pas si mal. La musique change de rythme tandis qu'un nouveau morceau commence, et vos doigts s'y accrochent déjà. Sous votre crâne, de nouvelles images défilent et vous avez l'impression que vous êtes le projecteur de tous les possibles qui s'affichent au plafond. Une douce torpeur vos envahit, caractéristique de cet état précaire entre l'éveil et le sommeil, où vous puisez souvent plus de forces que dans un endormissement complet. Vous êtes alors le maître de votre propre histoire, pour un temps du moins. A prendre le risque de mettre en scène vos rêves et vos espoirs, somme toute modestes, mais pas moins cause d'un vertige certain. Une vie complète, bâtie sur les meilleurs souvenirs comme les pires erreurs. Vous avez presque l'impression de vous retrouvez face à vous-même, un sourire confiant sur les lèvres : ne t'inquiète pas va, l'histoire continue et les pages n'ont pas fini de se tourner.

    Vos pieds froids s'enfoncent sous le duvet, se creusant un terrier, à l'image du chien de vos parents lorsque vous le gardez à la maison (il vous arrive alors régulièrement de trouver pendant des jours les croquettes qu'il aura astucieusement cachées dans vos draps). Un frisson vous parcourt de haut en bas, et vous remontez un peu plus le duvet. Vous fuirez bientôt la chaleur, qui vient toujours trop vite à votre goût, mais vous recherchez le cocon. Laissé au salon, votre téléphone se met à vibrer sur la table basse, annonciateur d'un message quelconque. Vous avez peut-être arrêté votre temps, mais le temps ne s'est pas arrêté pour vous. Vous regarderez plus tard. Vote regard se baisse et se perd sur les livres qui remplissent votre bibliothèque, et vous ressentez un soupçon de plénitude à l'idée de contempler vos univers de poches, toujours fidèles au poste. Ce sont souvent les petites choses qui sont les plus grandes. Et puis la musique s'arrête soudain, l'album étant arrivé à son terme. Il n'y a plus que les lueurs au plafond, et le projecteur passe un film muet. Peut-être est-ce là le signe que le temps doit reprendre. Dès la prochaine minute, votre vie sera changée à jamais, que vous vous en rendiez compte ou pas. Mais c'est là le cas à chaque minute, à chaque seconde même. C'est effrayant, c'est exaltant, c'est...vivant.

    Avec un profond soupir, vous repoussez votre duvet avant de vous étirer longuement. Le bois du lit craque, et un souffle d'air frais envahit la pièce, passant à travers la fenêtre à demi-ouverte; vous n'avez jamais aimé les espaces complètement fermés, même au cœur de l'hiver. Il est temps de se lever, de faire chauffer l'eau ou le lait, de regarder dehors et peut-être même d'écrire quelques mots. La soirée ne fait que commencer. Tout ne fait que commencer. Vous n'avez jamais vraiment su où vous arrêtez, alors vous faites de votre mieux pour en profiter. Drapé dans un plaid, vous réussissez à ne vous cogner qu'une fois les orteils contre le canapé avant d'aller allumer la grande lumière. Vous plissez un instant les yeux, comme si découvriez un tout nouveau monde s'offrant à vous. Peut-être est-ce le cas. Qui peut vraiment savoir ? En tout cas pas vous. Vous ne vous rappelez même plus ce que je vous avez mangé hier à midi, alors ce que demain va vous apporter... Non, pour le moment, vous vous contenterez déjà de ce soir. Avec un peu de chance, il ne sera pas si mal ; après tout, ce n'est pas si difficile.

    Vous esquissez un sourire, tandis que vous vous occupez en premier lieu de relancer la musique. Déjà, vos doigts s'agitent dans les airs à la manière d'un chef d'orchestre maladroit tandis que vos pieds nus savourent la fraîcheur du parquet.

    Il ne vous reste qu'à suivre le rythme.

  • La guerre des légumes

    Diantrefosse, sac à papier, sabre de bois! Une historiette! Sur ce blog! Bon sang, j'ai un blog! Bref, que dire de plus si ce n'est... bonne lecture! o/

     

    Est-ce qu'il y avait de la continuité dans ces historiettes? Qui était encore dedans? Il s'était passé quoi déjà? Heu... Bon, ben si y en a, celle-ci est la nouvelle. Hop. x)

     

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    Vous entrouvrez la porte de la cuisine, y glissant un nez prudent ; des fois que quelque chose déciderait de s'en prendre à vous, autant ne sacrifier que votre organe olfactif. Il ne vous est plus bon à grand chose, de toute façon. Ce que vous devez aux patates : vous aviez distraitement oublié que vous étiez allergiques aux pelures de pommes de terre. Oh, pas le légumineux en soi, juste la peau. Parce que évidemment, votre système immunitaire ne pouvait pas opter pour quelque chose de plus classiques. Du coup, vos mains brûlent un peu aussi, mais ce n'est pas trop grave ; de toute façon, cela fait bientôt un quart d'heure que vous ne sentez plus votre pouce gauche. Ce qui vous embête un peu, vous l'aimiez bien, votre pouce gauche. Certains ont une meilleure oreille, d'autres un meilleur œil, vous, vous avez un meilleur pouce. Ce qui, en soi, n'en permet pas une utilité si formidable, mais qui peut s'avérer pratique une manette dans les mains. Bref, vous pouvez faire une croix sur les jeux vidéos les prochains jours. Malheureusement, vous ne tapez pas avec les pouces, vous n'aurez donc guère d'excuse pour ne pas bosser sur votre roman. La page blanche est impitoyable, et la noirceur de son âme n'a pas d'égale. Voyant que votre nez n'a rien, et enhardi par votre succès, vous vous engouffrez plus en avant dans la pièce, clignant des yeux face à la lumière de l'ampoule qui grésille. Et pas pour l'effet dramatique. Vos yeux se plissent à cause des oignons, et l'ampoule grésille à cause du bout de carotte qui vient de s'y consumer. Les restes des victimes gisent sur le champ de bataille, et vous devez à un miracle le fait qu'aucune de vos phalange ne gisent entre deux cœurs de poivrons. Vous avancez un pied, et un sinistre craquement se fait entendre dès que vous le reposer. Ce qui rappelle le bruit sec et sinistre de la nuque d'un soldat qui se brise sous le talon d'acier de son adversaire impitoyable n'est autre qu'une demi-carotte (et tout le monde sait qu'il y a peu de légumes plus impitoyables qu'une carotte aux abois). Entre vos jambes, Petit Chat se faufile et s'en va renifler une pelure à l'air bien trop innocente pour être honnête. Vous n'osez la ramasser, de peur de tomber sur une patate sournoise ayant décidé de faire la morte pour vous tromper. Autour de vous, le carnage est total, mais la victoire certaine.

    Tout ça, c'est à cause du chou. Alors que vous faisiez vos courses, quelques jours plus tôt, vous êtes soudain tombé nez-à-nez avec un formidable spécimen de son espèce. Blanc comme les cimes de l'Himalaya au soleil, sphérique à la perfection telle un planétarium d'antan, et bombé comme...ben, comme un truc bombé. A court de métaphores, voilà à quoi vous avait réduit cette rencontre tout droit sortie d'un rêve ! L'emprise du légume était totale, sa volonté implacable ; vous n'aviez aucune chance de remporter un tel duel. A votre défense, vous étiez fatigué, votre écharpe vous grattait le cou, et une fois lâché dans supermarché vous devenez aussi influençable qu'un tas de pâte à modeler impressionnable (même si vous ne sentez pas aussi bon ; sérieusement, vous investiriez la moitié de votre fortune dans un kickstarter proposant de créer des shampooing odeur play-doh). Un enfant devant tous ces cadeaux de Noël se montrerait plus raisonnable que vous devant le rayon fromages et produits laitiers. Du coup, votre frigo déborde la plupart de temps de plus de parfums de yoghourts différents qu'il y a d'éléments sur la table périodique, des fois que vous risqueriez de rater une nouvelle expérience saisissante sur la nature du goût. Mais revenons-en au divin légume ! Ah, si vous aviez su qu'en vous en saisissant, vous prendre le chou n'aurait jamais été si bien employé... Que de terribles batailles auraient-elle pu être évitées avec le don de prescience, et comme il est vain de s'appesantir sur des espoirs impossibles ! Bref, le chou, donc. Autant dire qu'il a aussitôt fini dans votre chariot. Vous aviez alors repris votre route entre les rayons, sifflotant gaiement avec la satisfaction d'une prise réussie. A bien y réfléchir, une chose aurait pourtant dû vous mettre la puce à l'oreille : le chou, vous n'en raffolez pas tant que ça. Oh, vous n'avez rien contre, de la même manière que vous n'avez rien contre, disons, les napperons en dentelle ou les lampadaires. Disons que s'il y en a dans votre assiette pour une raison ou pour une autre, vous en manger sans avoir la moindre raison de vous plaindre (le chou donc ; si vous trouviez de la dentelle ou un lampadaire dans votre assiette, même dans votre fuite éperdue du conflit il y aurait des chances pour que vous vous laissez aller à une petite pointe de discussion polie.). Alors pourquoi acheter soudain un chou entier, vous qui ne courrez pas après (ça roule vite ces machins-là) et qui, surtout, n'en avez jamais cuisiné un, entier ou en kit. Peut-être aviez-vous été saisi par cet instant rare où l'on aperçoit soudain un élément constitué de l'essence même de l'élément qu'il représente. Comme si ce chou avait été le chou suprême, l'idéale platonicien de ses frères légumes, l'Elvis Presley aux feuilles aussi veloutées que la voix d'un crooner ! C'était une lubie, tout simplement. De célèbres et sanglants conflits avaient été déclarés pour moins que ça (du moins vous le supposez ; vous ferez des recherches plus tard.).

    Le fait est que si vous aviez su... Fou que vous étiez, ivre du sentiment de supériorité d'une jeunesse (oui, parfaitement, vous avec encore des restes!) prêt à tout et déchue du moindre sentiment de responsabilités, vous avez ramené la carcasse de la bête vaincue dans votre antre. Avec la ferme intention de la mitonner comme jamais elle avait été mitonnée (vous l'espérez en tout cas ; vous appréciez rarement acheter des légumes déjà cuisinés une fois par quelqu'un d'autre). L'élue de vos jeunes jours vieillissants (s'il faut vraiment se coller à la réalité) n'étant pas censée rentrer d'un séminaire impromptu avant tard ce soir, vous aviez tout le temps de vous y atteler ! Plus de temps que pour figurer ce qu'était exactement un séminaire impromptu. Vous avez demandé, mais vous n'avez pas compris. Elle non plus, ce qui devait expliquer son air un peu paniqué lorsqu'elle avait franchi la porte de l'appartement. Quant à Petit Chat, les seuls trucs impromptus auxquels ils daignent s'intéresser sont ceux qui se déversent dans sa gamelle. Au moins, pensiez-vous, avec un chou, pas de risque d'impromptu. Les choux sont beaucoup de choses, mais impromptus, il y a peu de risques. Ce qui est vrai. En réalité, les choux sont uniquement des meurtriers psychopathes voués au mal le plus sombre pour le simple plaisir de voir le monde brûler. Le monde étant constitué de vos trois plaques dont la capacités de chauffage oscille entre les pieds froids d'un cadavre et la fournaise du magma en fusion. Trois plaques, parce qu'à la place de là où une quatrième aurait dû se trouver, il n'y a qu'un cercle en métal surélevé sur lequel repose un couvercle décoré de coquelicots saisissants de réalismes (de ceux dont les yeux vous suivent à travers la pièce lorsque vous vous déplacez). L'étrange appareillage était déjà là lors de votre emménagement, tel une étrange idole de temps plus anciens que vous n'avez jamais osé désacraliser. C'est très pratique pour poser les plats à spaghetti.

    Les dix premières minutes, vous les avez passées à contempler le chou, qui reposait silencieusement sur une planche à découper. Vous aviez la désagréable impression qu'ils vous narguait, et vous commenciez sérieusement à vous sentir mal à l'aise. Vous étiez sur le point de mettre de la musique pour essayer d'endormir ses sens lorsque vous êtes finalement décidé à commencer par les oignons. Oui parce que dans un élan d'optimisme et d'énergie, puisque vous aviez décidé de vous attaquer à un chou, autant ne pas épargner les autres légumes du coin ! Votre riche idée constituait donc à trancher vifs toutes vos victimes sans distinctions de goûts ou de couleurs pour les mélanger dans une autre casserole. Le tout arrosé d'une sauce ou une autre, vous aviez encore le temps d'improviser un truc. Depuis quelques temps, vous essayer régulièrement de vous passer de viande pendant quelques jours, ce qui vous pousse à logiquement compenser via des solutions très simples, comme : plus de légumes. Vous avez même poussé l'effort jusqu'à acheter d'exotiques patates douces, votre esprit confus par le manque de protéines étant arrivé à la conclusion que leur consistance serait sans doute la plus proche d'un épais morceau de bœuf. Seulement, à rêver au dit exotisme des douces patates, on en oublie de faire attention avec les oignons, et on se retrouve des larmes plein les yeux. Ce qui ne fut pas arrangé par toutes les fois où vous avez distraitement essayé de les essuyer de vous doigts embaumés (votre sens pratique possède la capacité d'apprentissage d'un poisson rouge sous acides). Vous soupçonnez le chou d'avoir organisé une farouche résistance, envoyant les oignons subalternes au casse-pipe pour retarder l'échéance et handicaper vos sens fragiles. Il avait sans doute besoin de plus de temps pour ourdir son plan diabolique. Vous avez donc repassé de longues minutes à le fixer de vos yeux larmoyants, réfléchissant soigneusement à la suite de votre plan à vous. Toujours décidé à agrémenter le champ de bataille d'une victorieuse bande sonore pour vous donner du courage, vous avez enclenché la musique, les hauts-parleurs à fond, avant de vous rabattre sur les carottes. Si elles pensaient que vous le aviez oubliées, elles se trompaient lourdement ; elles n'échapperaient pas non plus à l'hécatombe. Que dites-vous, au génocide ! Alors vous avez rincé, pelé, tranché (et pas, forcément dans cette ordre, compte tenu de votre distraction légendaire), le tout dans un rythme endiablé ! Seulement, le rock des années huitante ne faisait pas la meilleure musique de guerre ; la débâcle des flans au caramel du printemps dernier aurait pourtant dû vous servir de leçon. Vous avez donc passé beaucoup de temps à récolter des bouts de carottes un peu partout dans la cuisine, et on n'a pas combattu tant qu'on a n'a pas dû décoller un morceau orange d'un joint de cuisine. Petit à petit, vous efforts furent récompensés, les légumes ne faisant pas le poids face à votre abnégation coutumière (à savoir : essaie, et si ça ne marche pas, essaie encore jusqu'à que l'un ou l'autre parti cède ou se lasse). Les oignons étaient hachés malgré les larmes, les carottes étaient plus ou moins toutes rassemblées, les pommes de terre et leur peau de dragon étaient vaincues, les sparadraps avaient été appliqués, les poivrons vidés et découpés... Quant aux patates douces, elles n'avaient de doux que leur nom. Plus encore que leurs cousines locales, elles s'étaient révélées être un adversaire aussi trompeur que sournois. En essayant d'y trancher dans le vif, vous avez failli vous casser le poignet, inconscient de la résistance offerte par ces petites bêtes. Ce n'est qu'à la sueur de votre front et au travail acharné de vos petits muscles épars que vous avez réussi à les émincer. Toutes, sauf une, qui avait réussi à emporter dans la tombe l'un de vos plus fidèles compagnons : elle reposait maintenant dans un coin, la lame d'un couteau fichée en son centrer, le manche gisant tristement quelques centimètres plus loin. En regardant bien, vous aviez encore presque l'impression de voir le métal vibrer.

    Ne restait donc que votre ennemi, votre némésis, le général d'une armée vaincu qui n'avait alors plus rien à perdre tandis qu'il vous restait encore presque tous vous doigts ! C'était le dernier duel, la guerre qui allait mettre fin à toutes les guerres, l'apogée d'une longue soirée de souffrances et de traîtrises dans les tranchées de votre cuisine (le sol de votre appartement étant étrangement inégal). Bref, c'était lui ou vous. Et malgré tous vous efforts, vous n'étiez pas sûr de pouvoir remporter le combat. Le chou n'avait encore affronté personne, tandis que vous aviez épuisé toutes vos tactiques, l'essentiel de vos ressources, et presque tout le mercurochrome. Tel Rambo pris au piège dans la jungle ennemie, il ne vous restait qu'à vous jeter sur l'infâme oppresseur, un couteau entre les dents. Enfin, non, pas entre les dents. Disons, prudemment tenu à bout de bras. Vous auriez bien fait cercle autour de lui d'un air dramatique, allant jusqu'à marcher au ralenti, mais la cuisine étaient bien trop petite, et vous aviez déjà failli glisser sur un demi poivron (ce qui aurait mis une fin abrupte au conflit ; ce sont les vainqueurs qui écrivent les histoires, et ils étaient heureux que les légumes ne sachent pas le faire). Vous ne pouviez plus reculer, maintenant. Le moment était venu. Vous aviez saisi la sphère d'une main aussi ferme que possible, faisant tout pour éviter de croiser le regard plein de défi du chou (ce qui n'est pas difficile que ça au fond, d'éviter le regard d'un chou). Vous aviez alors abattu votre lame de bourreau, décidé à lui accorder la dignité d'une fin rapide tout en sachant pertinemment que l'horrible adversaire ne se serait pas privé de vous faire longuement souffrir dans les pires tourments de l'enfer. Mais le scélérat n'avait pas dit son dernier mot (ni même de premier d'ailleurs) : la pointe avait rebondi sur la courbe parfaite, ricochant le long des feuilles pour manquer se planter dans la paume de votre autre main, ébahie de se faire assaillie ainsi par sa sœur de toujours. Car ce n'était pas dans la cuisson, mais dans la coupe que se livrait l'âpre bataille, diraient plus tard les nombreux et pertinents -bien qu'un brin dramatiques- livres d'histoire écrits sur le sujet. Il vous fallait revoir votre stratégie, ce n'était pas une vulgaire pomme que vous alliez devoir tailler en pièce, mais un vieux roublard qui avait vu ses armées mourir et qui n'allait certainement pas reculer maintenant, pas sans périr dans un vaillant baroud d'honneur.

    La lutte fut épique. Tellement épique vous ne trouvez plus de mots pour la décrire. Aucun n'aurait pu fait honneur à une si homérique bataille, et il est des choses qui se doivent de rester dans les cauchemars des souvenirs les plus sombres, ceux que les vétérans n'échangent qu'entre eux et à demi-mots avant d'emporter le reste dans leur tombe. Il suffit de dire que le chou tomba. Littéralement. Au moins trois fois. En plus d'être résistante, la chose était glissante. Mais l'eau lavait toutes les salissures, et les feuilles hachées rejoignirent bientôt les autres légumes mourants dans la grande casserole de l'au-delà, où bouillonnait déjà la sauce fumante. Une sauce piquante coréenne ramenée par votre chère et tendre suite à son séjour au pays du matin calme. Sauce un brin périmée, ce qui ne vous faisait pas peur car vous partez du principe qu'une sauce piquante ne se gâte pas mais gagne en caractère comme du bon vin. Le résultat en sera le récit d'autres batailles, le lendemain, sur lesquelles l'histoire aura la décence de garder le silence. Pourtant, vous aviez adouci le tout avec du miel. Rien n'adoucit un plat comme du miel. Et rien ne colle comme du miel. Des heures plus tard, vous aurez encore le sentiment d'avoir les mains poisseuses après vous les être lavées au moins douze fois. Vous n'apprendrez-donc jamais.

    Et voilà pourquoi vous revenez maintenant sur le champ de bataille désert, pour jeter un œil prudent sur la mixture en train de gargoter joyeusement au fond de sa casserole. Voilà un bon moment que cela mijote. Une heure ? Un peu plus, un peu moins, vous avez perdu le compte. Vous humez le délicat fumet qui s'en échappe, ou plutôt son absence vu l'état de vos narines, sans doute à jamais éclopées par les horreur de la guerre. Alors vous tendez l'oreille, pour mieux saisir se fameux gargouillis. Ce fameux gargouillis, donc. Pourquoi n'y a-t-il rien qui gargouille dans votre cuisine ? Pourtant, quelque chose fume, c'est donc que cela cuit ! Et là, horreur : il y a bien quelque chose qui cuit, mais ce n'est pas la potée de légume. Il s'agit du manche en pastique du couteau brisé, qui commence à se souder à la plaque. La mauvaise plaque. Celle que vous avez allumée par erreur et que vous vous empressez d'éteindre dans un mouvement de panique, tandis que votre esprit affolé est persuadé d'entendre raisonner à vos oreilles le rire sépulcral issu de l'âme néfaste de tous ces légumes froids. Vous avez subitement envie de pleurer un chouïa, et plus à causes des oignons. Vous ne comptez plus le nombre d'années depuis que vous vivez dans cet appartement, et vous confondez toujours aussi bien les interrupteurs des plaques que les interrupteurs du salon. D'un œil morne et fatigué, un peu éteint, vous contemplez le plat froid et l'état désastreux de la cuisine. Votre ventre se décide à faire entendre les gargouilles qui manquaient, et votre désespoir n'a d'égal qu la déconvenue d'un Napoléon en exil. Vous songez à rendre les armes, découragé à l'idée de devoir attendre un temps fou avant de vous mettre à table, quand vous entendez tourner une clef dans la serrure.

    « Coucou ! » lance une voix aimée. « Alors, finalement, il s'avère qu'impromptu, ça a à voir avec... Qu'est-ce qui s'est passé ? »

    Elle vous fixe, interdite face à votre air misérable. Puis, soudain :

    « Pizza ? »

    Vous confirmez d'un air las. Petit Chat se met à ronronner : il adore les champignons, et vous n'aviez même pas eu le bon goût d'en prévoir pour la casserole. Les légumes attendront, ils ont bien mérité un peu de répit.

    Se décollant du plafond, une feuille de chou rescapée se met à tomber en tourbillonnant paresseusement ; en tendant bien l'oreille, on entend comme un frôlement de satsifaction.

  • Le vide

    Une nouvelle historiette. Cela faisait longtemps.

     

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    Vous la sentez arriver. La vague. Celle qui emporte tout sur son passage, et qui pourtant n'emporte rien. Comme si le vide vous passait au travers, ce qui ne paraît pas grand chose jusqu'à ce qu'il s'installe dans votre cœur, se propage dans votre estomac et remonte chacune de vos veines pour venir filer jusqu'au bout de vos doigts. C'est comme se retrouver un instant dans l'espace. Vous contemplez le monde comme vous l'avez toujours fait : de loin. Seulement, l'espace d'une seconde glaçante, vous réalisez que vous n'arriverez sans doute jamais à véritablement le toucher, qu'il reste hors de portée, et que même la meilleure technique de dos crawlé ne vous permettrait pas de vous en approcher. Dans l'espace, personne ne vous entend crier. Vous espérez que vos voisins non plus, même si le coussin dans lequel vous laissez s'échapper de longues plaintes déchirantes doit aider. Comme de l'air qui s'échappe d'une combinaison spatiale avant de rétablir la pression. Et puis il y a votre cœur qui bat la chamade dans votre poitrine pour vous ramener à la réalité. Ainsi que la sensation désagréable de vos yeux inondés de sécheresse, incapable de trouver des larmes à verser. Les larmes ne peuvent pas venir du vide. Rien n'y va, rien n'en repart. Il est juste...là. Il est là quand la vague de cette vaine tristesse irrépressible se retire pour vous laissez pantelant, allongé sur votre matelas, le visage dans l'oreiller. Le manque d'air, l'instant de panique, l'angoisse qui s'installe avant de repartir aussitôt sans même s'être essuyé les pieds sur le paillasson de l'entrée. Vos forces vous reviennes, les sensations aussi, bien que légèrement cotonneuses, comme si vous expérimentiez le monde à travers une douce couche de mousse. Ou le pied dans un autre univers, incapable de réellement faire partie de celui-ci.

     

    Cela faisait un certain temps que la marée n'avait pas tout envahi sur son passage. Mais elle revient toujours. Que ce soit après un mois ou trois fois dans la même semaine. C'est devenu pour vous une constante immanquable de votre petite vie, au même titre que les repas de midi, la chaleur écrasante qui règne depuis quelque temps, ou les publicités pour des marabouts dans votre boite aux lettres (dont vous songez à faire la collection. Vous échangez volontiers un « Toufik : fait revenir l'être aimé » contre au moins deux « Docteur Lumière, soins miracles » en bonne condition, voire peut-être un petit peu cornés). Vous reprenez lentement votre respiration, la vie continue. Ou peut-être pas. Disons que vous ne savez plus trop comment en mesurer le passage. Elle s'écoule autour de vous tandis que vous resté bloqué sur place. Ce n'est pas que rien ne se passe, c'est plutôt que vous n'avez pas vraiment le sentiment d'y participer. Comme si vous étiez en pilote automatique, votre conscience cantonnée au rôle de spectatrice sur la plage arrière tandis que votre corps se meut. Vous vous sentez perpétuellement décalé, comme une connexion vivotant sur un réseau lointain et imprévisible dont on aurait perdu le mot de passe (à la manière de tous les bouts de papier sur lesquels sont notés les mots de passes, qui disparaissaient dans les limbes environ deux jours après l'installation, allant sans doute rejoindre les chaussettes solitaires et les plectres dans un monde merveilleux où les différences n'ont plus la moindre importance).

     

    Décalé. Voilà, c'est le mot. Ou du moins, vous ne trouvez pas mieux. Vous vous sentez incapable de vraiment reprendre le fil de votre vie. Non pas que vous ayez déjà vraiment eu cette impression, à vous laisser ainsi porter sur le courant depuis aussi loin que vous vous en rappelez, mais vous aviez pourtant réussi à gagner un certain contrôle. Jusqu'à ce qu'il s'évanouisse à la manière d'une folle illusion ou du Père Noël après le fameux réveillon de vos sept ou huit ans. Vous voilà à nouveau en train de marmonner votre mantra entre vos lèvres quand personne ne peut vous entendre, espérant tenir à distance les mille morts définitives de la crise d'angoisse. Cette peur écrasante de disparaître un jour, qui ne vous avait pas tourmenté ainsi depuis des années, revient vous donner le tournis lorsque vous osez la contemplez trop longtemps. Des tics nerveux, une chanson cent fois ramenée au début jusqu'à obtenir la bonne sensation, et ce sans que vous soyez pour autant capable de la décrire. Et cet effarant sentiment de solitude qui manque de vous faire hurler dans le coussin, quand il ne fait pas subitement monter de gros sanglots gluants du fond de votre gorge alors que vous êtes tranquillement assis dans le bus. C'est l'effroyable constatation d'une solitude aussi crasse qu'inexplicable. Et c'est parce que vous êtes incapable de l'expliquer que vous n'en parlez pas ailleurs qu'en ces mots couchés douloureusement sur le clavier.

     

    Solitude inexplicable, et inexcusable. Car vous n'êtes pas seul. Vous avez des amis proches, de la famille, des gens qui comptent pour vous et pour qui vous savez compter. Même si vous n'êtes pas toujours très doué pour le montrer malgré vous efforts. Et pourtant, la solitude continue de vous étreindre, de s'emparer de vous et de vous arracher tous ce que vous croyiez avoir gagné de haute lutte après tant d'années compliquées. Il n'y a pas si longtemps, vous aviez même l'impression d'avoir enfin trouvé l'équilibre, d'avoir gagné un certain contrôle. D'avoir appris à vous ouvrir, à partager ce qui fait de vous ce que vous êtes. A être qui vous étiez, tout simplement. Ou du moins un début, vu que vous n'avez jamais vraiment été très sûr de savoir qui vous êtes. Mais vous appreniez. Vous vous laissez guider, vous suiviez l'exemple de ceux autour de vous, vous vous laissiez apprivoiser, et pour de bon. Et puis l'équilibre qui se rompt, encore une fois. Peut-être est-ce dû en partie au fait que vous l'ayez laissée partir, mais elle n'est pas la seule responsable. Peut-être est-ce un cycle, que vous avez désespérément essayé de briser. Ou peut-être est-ce simplement quelque chose en vous de différent, de brisé, de manquant. Qui fait que vous vous sentez à ce point incapable de vous connecter au gens à nouveau. De vraiment leur parler. D'être vous, d'être vrai, d'être à l'aise. Vous retenez des choses, vous vous sentez faux, vous vous sentez loin et perdu, et vous vous regardez agir ainsi de loin en hurlant, comme si vous étiez un reflet prisonnier du miroir en train de hurler sans se faire entendre pour vous empêcher d'agir ainsi.

     

    Vous ne savez pas ce qui ne va pas. Objectivement, on peut même dire que rien ne va pas, justement, et c'est bien là ce qui vous mine, vous bloque d'autant plus et vous empêche de vous confier, d'en parler autour de vous. A quoi cela mènerait ? Vous l'avez déjà fait. Vous connaissez le refrain. On vous demanderait ce qui ne va pas, vous répondriez « Rien. » On vous demanderait ce qu'on pourrait faire pour vous aider, pour vous comprendre, vous répondriez « Rien. » Vous ne savez pas expliquer le vide. Il n'y a rien, et pourtant il y a tout. Toute cette tristesse, cette solitude qui vous bouffe et vous cloue au mur. Comme ce personnage, dans le premier épisode d'une série que des amis vous font découvrir. Ce personnage qui se retrouve assis par terre chez lui, dos au mur, pleurant, criant sa solitude. Devant l'écran, vous êtes senti plus connecté que jamais en plusieurs mois. Vous essayez de comprendre d'où vient cette solitude, en vain.

     

    Est-elle sentimentale ? Est-ce simplement la conséquence d'un manque d'amour, d'une relation perdue ? La conséquence frustrée d'un manque de contact physique ? L'impression de ne plus être entier lorsqu'on est seul ? Vous n'y croyez pas. Et puis, ce serait trop simple. Cela va bien au-delà. Certes, tout cela vous manque, et vous avez l'impression qu'en réussissant enfin à vous sevré de celle qui est partie, vous vous êtes sevré pour de bon, incapable à jamais de replonger. Avec qui que ce soit. Vous y avez songé, vous y avez rêvé. Vous vous êtes imaginé rencontrer la bonne personne un soir, sur une terrasse ; vous auriez parlé pendant des heures, yeux dans les yeux. Fantasme éculé d'écrivain. Lorsque quelqu'un d'inconnu vous aborde sur une terrasse ou ailleurs, vous avez plutôt tendance à balbutier des mots guère capables de constituer plus qu'une vague phrase polie. Ce n'est pas le manque d'amis non plus. Personne ne vous a abandonné, vous savez que vous pouvez compter sur eux. Vous espérez qu'ils le savent aussi. Il en va de même pour votre famille, avec qui vous n'arrivez plus non plus à vous connecter comme avant.

     

    Parfois, vous avez envie de disparaître loin, où personne ne vous connaîtrait, où vous pourriez simplement être vous-même dans votre coin, sans ne rien dire à personne. La vieille pulsion de la cabane au fond des bois. Où la même solitude qui vous étreint en pleine ville bondée vous terrasserait à coup sûr. Mais au moins, vous n'auriez à décevoir personne en essayant vaguement de l'expliquer, ce dont vous êtes incapable. Vous repensez aux terrasse, à cette envie que vous avez de rejoindre tous ces gens en pleine conversations, assis ensemble à des tables ou sur des marches d'escaliers, des verres à la main. Une puissante envie de connexion vous envahit alors, un désir profond, presque primal, de rapprochement. D'être comme eux. Alors que même avec les gens dont vous êtes le plus proche, vous n'arrivez plus à être vraiment là. En phase. A vous sentir autrement que décalé. Et crevant de trouille à l'idée d'être incapable de vraiment les retrouver. Alors vous errez dans la ville, entre les bars, entre les cafés, comme un papillon de nuit attiré par toutes ces lumières, par toute cette chaleur humaine que vous n'arrivez plus à saisir.

     

    Vous n'écrivez plus, plus vraiment. Votre éditeur bien aimé commence à remplacer sa patience et sa compassion de toujours par une inquiétude sincère mais pressante. Petit chat s'en fout, même si sans le simple contact physique de vos mains dans sa fourrure, sans cette impression d'avoir au moins un être incapable de vous abandonner ou de vous juger, vous en mèneriez encore moins large. Vous vivez pourtant. Vous riez, vous découvrez, vous passez de bons moments. Mais la solitude ne se fait jamais aussi fort qu'au moment où vous quittez un groupe d'amis pour vous retrouvez seul, chez vous. Où vous vous retrouvez aussitôt paralysé, surchargé par une puissante envie de vivre, de vraiment vivre, sans avoir comment. Hypnotisé par les lumières des immeubles voisins, à vous imaginer la vie de tous ces gens anonymes. Une vie pleine de contacts, de chaleur, une vie sur Terre et non dans l'espace. Vous guettez les renards dans la rue en contrebas, comme à la recherche d'un signe à suivre. Vous prenez consciencieusement vos médicaments, que Psy bien aimé à décidé de légèrement diminuer, dans l'espoir de vous aider à reprendre un meilleur contact avec cette réalité qui vous échappe. Psy bien aimé à qui vous ne dites pas tout, mais vous ne dites plus grand chose à personne. Rien qui compte. Parce que vous ne savez pas quoi dire. Vous dormez mal, ou plutôt vous dormez bien ; c'est l'endormissement qui vous pose problème. Ces heures allongés sur le dos, seul, avec les lueurs de la ville filtrant à travers la fenêtre pour dessiner les contours d'une autre ville au plafond. Des éclats de rire, des cris venus de l'extérieur vous comble comme un fix vitement injecté dans une ruelle avant de vous laisser plus vide et désespéré que jamais.

     

    Une citation de Terry Pratchett vous vient en tête. Traduite, elle donnerait quelque chose comme ceci : « Le problème, c'est que les choses ne vont jamais mieux, elles restent les mêmes, seulement elles le restent encore plus. » Encore une fois, vous vous sentez perdu à l'idée de la disparition de celui qui avant tant aidé à vous construire. La perte d'un homme que vous n'avez jamais rencontrer vous dévaste plus qu'aucune mort dans un cercle proche ne l'aura jamais fait. Allez comprendre. Alors vous continuez à vivre, vous vous levez le main, vous arrivez jusqu'au bout de votre journée, vous passez de bons moments ici et là. Vous recommencez. Et entre deux sorties, entre deux amis, entre deux rires, vous sentez la vague qui revient, et cette solitude inavouable qui vous brise à nouveau avant de vous laissez vous reconstruire petit à petit. Sans jamais vraiment vous sentir entier. Plus maintenant, pas comme ça. Ce besoin de l'autre que vous n'arrivez pas à combler. Un vide oppressant, inavouable, à laisser s'échapper dans l'oreiller. On vous demande comment ça va, vous répondez « Bien. ». C'est parfois vrai. Au fond, rien ne va vraiment mal. Alors pourquoi vous sentez-vous aussi seul, aussi fragile, aussi perdu, aussi incapable d'être réellement là, présent, les deux pieds dans cette univers ? Comme si vous n'étiez qu'un dessin décalqué sur une feuille de papier. Sans la moindre trace de ce que vous n'avez jamais dit. A Psy bien aimé, à elle, ou à un autre. Des peurs et des manies, des complexes et des hontes. Une part de vous à jamais retenue à distance.

     

    Dehors, vous cheminez éternellement entre les lumières des terrasses. Parfois, vous trouvez un peu de réconfort à observer tous ces gens vivre. Souvent, vous en retirez un sursaut supplémentaire et idiot de solitude tandis que vous rentrez chez vous, incapable de simplement vous installer ici ou là. N'importe où. De vivre vraiment. Alors vous continuez votre chemin. Toujours dans ce vide aussi immense qu'intime, les pieds dans deux univers.

     

    Décalé.