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Plume de Renard - Page 5

  • Trois heure trente redux

    Une nouvelle historiette, qui s'est retrouvée à faire écho à la première écrite (Trois heures trente) de cette petite saga! Comme quoi, une nouvelle historiette est toujours possible! x)

     

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    Vous réajustez votre position sur la chaise longue, enclenchez par mégarde le mécanisme abaissant le dossier, et basculez brutalement en position horizontale. Au-dessus de vous, les branches du vieux chêne donnent un instant l'impression qu'elle s'apprêtent à vous relever avant de se fendre d'un geste plutôt malpoli. Plus loin au-dessus, un ciel nocturne tacheté de grappes d'étoiles ici et là. Vous le redécouvrez à chaque fois que vous passez en compagne, loin des cieux bien plus saturés de lumières de la ville. A travers les fenêtres de votre petit appartement citadin, ce sont les lampadaires qui font office d'étoiles et, plus encore, les fenêtres éclairées des autres appartements dans leurs tours, autant de petits univers qui vous fascinent de par leur proximité comme leur éloignement. Quant aux vraies étoiles, celles incrustées dans le paysage céleste que vous contemplez à l'instant, elle vous paraissaient quelque part bien moins complexes mais certainement plus sereines. En fond, vous entendez les rires, les éclats de voix, la musique (1) qui émanent de la vieille maison en pierre. A l'intérieur, vos amis sont lancés dans une énième discussion à la trajectoire aussi curieuse que fascinante. Ou alors ils ont déjà commencé une nouvelle partie d'un de ces jeux de société tous simples à base de cartes où il s'agit de s'en sortir avec la maîtrise du bluff et un poil de stratégie. Comme vous avez la duplicité d'un concombre naïf et l'esprit tactique de son voisin de mer, vous avez mis bien du temps à vous y faire, et appréciez d'autant plus les parties où vous faites éliminer rapidement, profitant alors du reste du spectacle. En général, une bonne partie rappelle l'enfant illégitime du vaudeville et de la tragédie grecque.

     

    Vous les rejoindrez certainement d'ici quelques instants ; pour le moment, vous profitez un peu du calme de la nuit. Mais, contrairement à celui que vous étiez encore il y a peu, vous ne fuyez pas. Non, vous...c'est difficile à expliquer. Vous rechargez vos batteries, comme si une brève exposition au silence et à la solitude vous remettait d'aplomb pour vivre à nouveau des moments que vous ne laisseriez pas passer pour tout l'or du monde. Les interactions sociales vous ont toujours coûté une énergie folle mais aujourd'hui, plutôt que de vous sentir vidé, vous vous sentez exalté. Vous n'êtes pas encore très sûr de vous, et vous avez encore tendance à vous conduire maladroitement dans un cerce étendu, mais vous vous sentez à votre place. Et ça, c'est un sentiment dont vous ne vous seriez pas cru capable auparavant. Non pas que votre vie se soit avérée spécialement désagréable ces dernières années. Vous aviez finir par vous découvrir une propension à une vie plus remplie que prévue. L'emménagement en ville, l'écriture qui porte ses fruits, la rencontre avec celle qui partage votre fille, et celle de petit chat qui partage vos pantoufles (vous n'osez plus les enfiler sans y toquer avant d'entrer). Quant à votre géographie amicale, elle était principalement constituée des rares amis que vous vous étiez fait au fil des années, les même depuis bien longtemps, et que vos adorez. Mais étendre votre horizon à de nouvelles rencontres s'était toujours avéré problématique. Vous vous accrochiez aux gens qu venaient à vous, ne comprenant guère comment aller vous-même à votre rencontre. En général, les gens que vous ne connaissez pas vous font peur. La vendeuse de la libraire du coin vous fait le même effet que si vous croisiez votre star du cinéma favori à chaque fois que vous vous décidez finalement à vous approcher de la caisse, et le cantonnier qui vous salue au détour d'un trottoir pourrait aussi bien être le président incognito. Vous préférez engagez la conversation selon vos termes, et ils se révèlent aussi tortueux et compliqués qu'un addendum de l'addendum, celui en petits caractères.

     

    Mais voilà que ces dernières années, les choses se sont mises à changer. Petit à petit, si bien que vous ne vous en êtes rendus compte que bien plus tard, comme victime d'une salvatrice épiphanie sournoise. Vous avez rencontré les bonnes personnes au bon moment, c'est aussi simple que ça. Comme le dirait psy bien aimé, la vie a enfin votre pointure, autant en profiter. Là où vous échapper l'espace d'un week-end dans une maison de campagne avec plus de dix personnes ne vous aurait paru possible que victime d'un culte, voilà que vous vous y livrez de bon cœur et avec un enthousiasme sincère. Tout n'est pas encore parfait, loin de là : vous naviguez encore entre trop parler et pas assez, et vous avez toujours très peur d'arriver une soupe dans les cheveux (c'est l'effet que ça vous fait). Avant, vous vous seriez retrouvé dehors pour reprendre votre souffle, et essayer désespérément de calmer votre nervosité sous-jacente. Ce soir, vous avez juste envie de prendre l'air. Pour un bref instant de tranquillité, mais aussi et surtout parce qu'il fait chaud. Et autant le dire tout de suite : la chaleur n'a jamais été votre amie. Fils de l'hiver, vous avez toujours préféré la possibilité d'enfiler des couches de vêtements supplémentaires en cas de grand froid plutôt que de devoir en enlever dans le cas inverse (au bout d'un moment, on se retrouve bien embêté ; à part se peler la peau avec un épluche-patates en désespoir de cause, on ne peut guère allez plus loin en société). Ces temps-ci, les température estivales qui sévissent durant la journée transforment votre cervelle en mélasse, et votre processus de pensée s'apparente à celui d'un commodore 64 sur lequel on aurait installé le nouveau Windows. De plus, votre créativité s'en ressent : pondre la moindre page devient un calvaire, surtout quand vous avez la désagréable impression que les touches de votre clavier vont se retrouvées collées sous vos doigts par la sueur. Vous buvez trois litres d'eau par jour et passez probablement au moins une heure aux toilettes si l'on met bout à bout toutes vos escapades aux cabinets (vos avez la vessie d'un vieillard dotée de la patience d'un gosse de cinq ans). Vous avez déjà enterré deux ventilateurs de poches dont les pales se sont prises dans vos cheveux, et avez fait l'acquisition d'un modèle géant qui fait un bruit d'enfer mais qui a le mérite de rendre votre appartement un peu plus viable. Et vous n'êtes pas le seul à en souffrir : en rentrant des courses l'autre jour, vous avez trouvé votre chère et tendre allongée sur le carrelage de la cuisine et petit chat perché au sommet du frigo. Vous vous êtes alors étendus à côté de votre compagne, contemplant en guise d'étoiles les tâches au plafond datant du jour funeste où vous aviez eu l'idée saugrenue de vous mettre aux omelettes aux épinards. Vous n'êtes tous deux sortis de la cuisine qu'à vingt-d'heures passées, parlant de vos journées respectives et du reste entre deux pieds de chaise, un sac en papier rempli de bouteilles de lait vides et ce que vous espériez très fort être un mouton de poussière plutôt qu'un truc avec bien trop de pattes pour être honnête. Mais sans vous toucher, parce que la simple idée d'entrer en contact avec ne serait-ce qu'un centimètre carré de peau vous semblait à l'un comme à l'autre tout bonnement inconcevable étant donné les circonstances. Malgré tout l'amour que vous vous portez l'un à l'autre, une fois au lit, vos mouvements s'apparente à la danse nuptiale de deux limaces pathétique glissant dans les draps sous l'effet suintant de la chaleur. Le moindre contacte fait alors spontanément venir en vous l'image d'un chat sphinx enduit d'huile qu'on aurait lancé contre un mur avant de le voir s'en décoller lamentablement. Vous refusez de porter autre chose que des shorts et des sandales depuis trois semaines, et la simple vue d'une manche dépassant le coude manque de vous faire défaillir.

     

    Mais ce n'était certainement pas la chaleur qui allait vous faire manquer un tel week-end. Vous pourrez écrire la semaine prochaine, en espérant que les orages annoncés stimuleront votre créativité (et combleront votre patient éditeur adoré). La température ne vous fera pas tourner de l’œil, et l'angoisse encore moins. Et si la fatigue chronique ne vous quitte jamais vraiment, si le nœud qui vit à l'état naturel dans votre estomac fait encore sentir sa présence diffuse, et si votre esprit continue de tourner à toute allure dans un recoin de votre tête...et bien rien de tout ça ne vous paralyse comme avant. Pas depuis que vous avez enfin l'impression d'avoir enfin trouvé qui vous étiez...ou, du moins, de vous en être plus approché que jamais. L'angoisse qui vous étreignait des nuit entières n'a plus qu'un contrôle moindre sur les méandres de votre existence, et vous savez la tordre plus qu'elle ne vous plie. Mieux, vous apprenez à l'étouffer dans l’œuf avant qu'elle s'installe sans fermer le frigo ni éteindre les lumières. Quand vous vous réveillez brusquement la nuit, c'est bien plus souvent parce que vous savez enfin comme vous allez terminer votre nouveau chapitrer du Souricier que parce vous avez l'impression que l'heure de votre mort à soudain sonné là, tout de suite. Si la présence de l'amour de votre vie à vos côtés vous rassure toujours autant, ce n'est plus le patch qui comble seul vos angoisses ; aucun partenaire ne devrait l'être. Non, maintenant, vous apprenez à vous suffire à vous-même, et vous choisissez avec plaisir de ne pas être seul plutôt que de crever de trouille à l'idée de l'être. Vous êtes entourés de gens qui vous acceptent tel que vous êtes, et vous réalisez avec une stupeur béate que vous les avez laissé rentrer dans votre vie sans avoir eu un seul instant besoin de vous forcer.

     

    Derrière vous, la porte de la maison s'ouvre et plusieurs convives s'égaient sur le perron. Deux fumeurs, et deux autres silhouettes qui vous repèrent et s'approchent aussitôt de vous. Votre chère et tendre se laisse tomber sur vos genoux avec la grâce d'une dinde de noël remplie de gélatine (c'est aussi pour ça que vous l'aimez), et votre vieil ami s'asseye sur le rebord de la fontaine, trempant aussitôt le pantalon rose moulant pour lequel il a opté ce soir (3).

     

    « Ça va mon pote ? » vous lance joyeusement Kevin, dont la mèche à la Tintin se dresse fièrement vers le cosmos. Il porte bien évidemment un petit pull sur les épaules, les manches nouées autour du cou. Heureusement que vous le connaissez assez pour savoir que sa personnalité ne s'accorde pas à ses goûts vestimentaires. « Houla, je crois que j'ai bu un verre de trop, je dois en avoir au moins... » Son front se plisse sous l'effort d'une réflexion intense. « ...cinq dans le nez.  Au moins. Ouais. Voilà. »

     

    Malgré sa volonté de faire de l'esbroufe, votre vieil ami tient aussi bien l'alcool qu'un poussin qu'on aurait laissé tombé dans un tonneau d'armagnac. Il tente de vous tapoter l'épaule, mais la manque d'un bon mètre. Se dandinant pour se couler à vos côtés sur l'étroite chaise-longue défoncée dans les ressorts vous rentrer dans la cuisse droite, la douceur de vos jours vient nicher sa tête sous votre cou. Vous l'enveloppez d'un bras, savourant l'instant. Les bruits de la maison vous attirent à nouveau, vous donnant envie de rentrer, vous donnant envie d'être vivant plutôt que de vous contenter de vivre. Un soir, une amie vous avait demandé quel était selon vous la place de l'homme dans l'univers ; vous n'aviez pas trop su quoi répondre, habile comme vous êtes lors d'une conversation sérieuse. Aujourd'hui, vous n'êtes toujours pas sûr de la place de l'homme dans l'univers, mais vous êtes enfin sûr de la vôtre : elle est là, à l'instant présent, sur cette chaise longue, entouré de tous vos amis.

     

    « Ça va ? » chuchote votre chère et tendre à vos oreilles, et sa voix comble elle aussi un vide ; elle s'inquiète toujours lorsqu'elle vous voit vous isoler, plus d'une fois témoin de vos crises d'angoisse et de vos accès de stupeur.

     

    « Oui. » répondez-vous enfin, avant de jeter un œil distrait à l'heure sur votre téléphone, comme mû par un instinct subit.

     

    Il est passé trois heures trente du matin, et tout va bien.

     

     

    1. Une loi du multivers veut que dans n'importe quelle soirée de ce type, l'un des convives va forcément se mettre à sortir un instrument de musique pour en jouer à merveille, comme si les notes s'accordaient à la pure béatitude de l'instant présent. Généralement une guitare, parfois piano et, dans un cas dont vous vous rappellerez toujours, un tuba. (2)

    2. Pour moins de béatitude, mais plus de coffre.

    3. Kevin qui, rappelons le, possède un sens de la mode particulier ; étrangement et d'une certaine manière, il semble même lui aller lorsqu'on ferme un œil, là où il aurait appelé à l'émeute pour cause de mauvais goût flagrant chez n'importe qui d'autre. La plupart du temps, Kevin donne l'impression d'avoir choisi ses vêtements du jour en s'étant recouvert de poix avant de courir les yeux bandés dans les rayons d'un magasin de vêtements. En ayant fait tous les étages, et pas forcément dans le bon ordre.

     

  • Retour au pays

    Il ne s'agit pas d'une nouvelle historiette, mais d'une petite tranche de vie. Vous êtes retourné à la bibliothèque aujourd'hui, et cela valait bien quelques mots. Il est bon d'être retour.

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    Vous êtes de retour à la maison. C'est la première pensée qui vous est venue lorsque vous avez franchi le seuil de votre bibliothèque municipale, et ce pour la première fois depuis au moins dix ans. A peine à l'intérieur, voilà que vous êtes frappé par un sentiment d'un grand confort ; cette curieuse sensation que vous éprouvez à chaque fois que vous pénétrez dans l'un de vos sanctuaires. Il y a bien des lieux saints qui vous laissent de marbre, mais une bibliothèque vaudra toujours pour vous toutes les églises du monde. Surtout celle-ci. Tandis que vous vous imprégnez de l'atmosphère familière, vous demandez une fois de plus pourquoi il vous a fallu autant de temps pour y retourner. Et, surtout, pourquoi vous aviez arrêter de vous y rendre. Ce qui était pour vous le lieu de visites coutumières, toujours mensuelles et souvent quasi hebdomadaires a fini par disparaître de votre vie. Vous n'avez même pas l'impression que le procédé fut progressif : un jour, vous n'y êtes simplement plus revenu. Peut-être que cela fait simplement partie de la vie qui change, où ce qui vous apparaissait depuis votre enfance comme des pierres d'achoppement inamovibles de votre existence se révélaient finalement tout aussi fragiles que d'autres. A la fin de votre adolescence, votre vie était plus que jamais en train de se modifier pou former les bases de ce qu'elle est aujourd'hui. Peut-être que les études en moins, dépourvu de raisons de vous pousser à aller à la bibliothèque pour les cours ou pour un élément professionnel de votre existence, y a contribué. Ce n'est pas que vous aimiez moins les livres, en tout cas. Tout ce que vous savez c'est qu'un jour, le dernier livre que vous aviez rendu s'est avéré être le dernier. Du moins jusqu'à aujourd'hui.

    Vous n'y aviez pas repensé plus que ça, ces dernières années. La vie étant ce qu'elle est, vos intérêts se sont diversifiés et votre amour des histoires s'est propagés sur un nombre de médiums toujours plus grands. Pendant longtemps, vous avez alors été affublé de cet étrange idée que vous profitiez mieux d'un livre qui vous appartenait, que vous pouviez ranger dans votre bibliothèque et reprendre absolument n'importe quand sans la moindre contrainte de temps ou précaution. Même les livres qu'on vous prêtait vous intéressait moins. Vous préfériez les acheter au risque d'être déçu. Maintenant que vous y pensez, toute cette manière de faire vous confond, comme si vous ne comprenez plus comment vous en êtes passé par là. Vous qui avez toujours aimé le partage des découvertes et des histoires, qu'il s'agisse des vôtre ou de celles d'autrui. Peut-être avez-vous cru enrichir votre jardin intérieur ; maintenant, vous avez plutôt l'impression d'avoir limité vos horizons. Et puis, il faut bien l'avouer, vous avez fini par moins lire. Vous qui dévoriez au moins un livre par semaine depuis votre enfance -souvent plus- vous avez fini par attribuer de moins en moins de temps à la lecture. D'autres intérêts gourmands en temps se sont greffés sur votre temps libre, et vous avez perdu des habitudes de lecture sans même le remarquer. Du moins pas tout de suite. Cela doit faire deux ans que vous réalisez pleinement à quel point. Votre vitesse de lecture a diminué, votre concentration aussi. Les romans qui vous happaient de la première à la dernière pages se faisaient plus rares. Non pas parce que vous n'en trouviez plus à votre goût, mais parce que vous ne leur laissiez plus vraiment cette option. Il y avait toujours quelque chose d'autre à faire, et la peur de manquer de temps vous a très longtemps paralysé au point de réduire vos activités plutôt que de vous pousser à mieux vous y consacrer. Et vous n'aimiez pas pas. Vous aviez l'impression de perdre, chaque année un peu plus, une part de ce qui faisait de vous...et bien, vous. Cela vous manquait terriblement. Et depuis que vous avez décidé d'y remédier, vous vous sentez un petit plus vous même au fil du temps. Cette année, vous avez décidé de vous replonger plus que jamais dans la lecture. De lui accorder le temps nécessaire sans se soucier d'en perdre. Car maintenant que vous y penser, comme peut-on considérer que le temps est perdu tant que l'on aime ce que l'on lit ?

    Le retour à la bibliothèque, c'est sans doute l'étape suivante la plus logique. Vous n'en doutez plus en tout cas, maintenant que vous faites la queue à l'accueil, observant avec un plaisir retrouvé la petite vie qui se glissait entre les rayonnages. Les gens de tous les âges et de tous les horizons qui viennent avec leur pile de documents -livres, cds, dvds- sous le bras, pour les emprunter ou les rapporter. Ceux qui consultent les rayons, qui étudient, qui lisent, qui partagent. C'est une sorte de communion des esprits qui ne connaît pas de frontières, et où les préjugés n'ont plus d'emprise. La connaissance, le plaisir, la recherche, le travail se mêlent sans jamais s'opposer. C'est un monde des possibles qui s'offre aussitôt à vous. Vous n'en revenez pas que la somme dérisoire qu'il vous ait coûté pour refaire une carte vous donne aussitôt accès à un univers aussi gigantesque. Ou, plutôt, à un véritable multivers où tout semble à portée. Il suffit de prendre un livre pour mettre le pied dans des mondes qui vous ont jusque là été étrangers. Autant de livres pour autant de portes. Autant de petites choses pour autant de potentielles grandes découvertes. Il faut parfois de peu pour changer une vie, et c'est dans ce genre d'endroit que vous le réalisez d'autant plus. Et plus que jamais, vous en comprenez l'importance. Et leur nécessité, quoi qu'on puisse en penser aujourd'hui. Même pas forcément pour vous, mais pour ceux qui ont fait d'un tel lieu un élément fondamental de leur vie. Une plate-forme aussi rassurante qu'inépuisable. Vous n'aviez pas réalisé à quel point cela vous manquait maintenant que vous y avez remis les pieds. Et maintenant que vous vous baladez avec votre carte flambant neuve dans votre porte-monnaie, c'est comme si vous aviez récupéré une petite partie de vous-même que vous ne saviez même pas avoir perdu. Vous vous sentez plus léger. C'est comme un retour au pays, où les racines nourrissent l'âme et lui redonnent de cet éclat qu'elle avait un peu oublié.

    Vous vous rappelez votre première bibliothèque, celle du village où vous avez passé plus des vingt premières années de votre vie. Elle n'était pas très grande, mais elle avait décuplé votre monde comme jamais. Il y avait les livres dont vous êtes le héros, que vous consommiez avec un vif plaisir, et qui vous mèneront plus tard aux jeux de rôles. Et dont vous adoriez voir les écrits de précédents lecteurs sur les fiches de personnages, ou au détour d'un paragraphe. Un livre de bibliothèque, c'est un livre qui a vécu. Qui est passé entre des dizaines, des centaines, des milliers de mains. Qui a une histoire ajoutée qui vient bien au-delà des mots. C'est une histoire qui a été lue, transmise, et vous avez le privilège de la partager avec des inconnus qui vous paraissent l'être un peu moins. Vous vous souvenez à quel point vous vous sentiez faire partie d'un monde plus grand, un livre de bibliothèque entre les mains. Vous qui vous êtes toujours senti un peu à part du reste du monde, nouant difficilement des liens, n'osant pas toujours aller vers l'autre, maladroit avec vos paroles comme avec vos sentiments, vous n'étiez plus seul avec un de ces livres. Vous étiez le nouveau maillon d'une grande chaîne, et vous aviez la chance de partager ce que tant d'anonymes avaient partagé avant vous. Vous vous rappelez de votre première grande bibliothèque, la bibliothèque jeunesse de la grande ville, où votre mère vous avez amené vous inscrire. Les rayonnage de bds, une grande passion de votre mère qui vous a toujours permis de vous connecter l'un à l'autre malgré les difficultés d'une relation atypique et compliquée. Et puis les romans, bien sûr. Vous n'auriez pas cru qu'il pouvait en exister autant, de toutes les tailles et de toutes les formes. Et vous pouviez à tous leur donner une chance. Sans aucune limite, sans aucune peur de perdre du temps ou de l'argent sur une lecture déçue. D'ailleurs, aucune lecture n'était décevante : même lorsque le livre ne vous plaisait pas, c'était une occasion de découvrir un peu plus qui vous étiez, à travers vos goûts, vous affinités et vos sensibilités pour tous les types d'histoires.

    Vous vous rappelez de votre inscription à la bibliothèque municipale en elle-même, passant de leurs locaux jeunesse à celui, mystérieux et un peu effrayant, du monde des grands. Vous pensiez que le multivers ne pouvait pas être plus grand, et vous vous trompiez. Il était infini, avec des ramifications qui vous échappent encore aujourd'hui. Cela doit avoir quelque chose à voir avec le quantique ; dans le doute, tout vous paraît toujours quantique. Et c'est dans cette bibliothèque que vous avez eu accès au quantique bien avant qu'il ne soit mentionné en passant au détours d'un de vos cours de gymnase. Car c'est pendant votre adolescence qu'un ami vous avait découvrir l'auteur qui changerait à jamais votre vie : Terry Pratchett. Et c'est dans cette bibliothèque que vous avez frénétiquement emprunté volume après volume de sa fourmillante série du Disque-Monde. Et c'est dans leurs pages que vous avez appris ce qu'était le quantique ou, du moins, l'utilisation qu'on pouvait en faire dans une histoire pour en exploiter tout le potentiel comique, mais aussi et surtout tout le potentiel humain. Car c'est grâce à Pratchett que vous avez appris à mieux comprendre l'humain, et sans bibliothèque, vous n'auriez sans doute pas pu vous y consacrer autant à un moment aussi charnière de votre existence. Aujourd'hui, vous profitez de votre retour dans ce sanctuaire pour retrouver sa place sur les rayons. Vos pas vous guident automatiquement, le chemin maintes fois parcours vous revenant naturellement sans même y penser. Mais vous êtes parti longtemps, et l'agencement des lieux à changer. Alors vous redécouvrez la place des rayonnages, autant d'occasion pour s'étonner d'un titre ou d'une couverture qui n'aurait jamais attiré votre regard autrement. Vous soulevez plus d'un livre, ouvrez plus d'un recueil, parcourez brièvement plus d'une page. Et puis vous trouvez la nouvelle place accordées au romans de fantasy et de science-fiction, avec leurs vieux comparses les policiers. Et si l'endroit à changer, le reste est le même. Vous suivez des doigts les reliures des romans du Disque-Monde, plus nombreux que jamais. Vous croyez même vous souvenir de plusieurs d'entre elles, et vous vous rappelez l'impact que chacun de ses livres avait eu sur vous bien avant que vous ne mettiez les moyens pour les avoir dans votre propre bibliothèque. Vous vous rappelez aussi des longues vacances d'été, où il était possible d'emprunter encore plus de livre que d'habitude, et pour une période plus longue. De la fin de l'enfance à la fin de votre adolescence, vous alliez en vacances avec vos parents avec le gros sac qui contenait les vingt, trente livres qui allaient vous accompagner en France, au bord de mère comme sur les terrasses des cafés ou le soir, couché sur votre lit ou dans la capucine du camping-car, penché sur une nouvelle histoire. Vous transformant à chaque page un peu plus en la personne que vous êtes aujourd'hui, comme tous ceux qui s'étaient penchés avant vous sur tous ces récits.

    Aujourd'hui, vous retrouvez tout ça, et même plus. Votre carte dans une main, un livre dans l'autre, vous faites à nouveau la queue après avoir récupéré votre carte. Car vous ne pouviez partir sans un nouveau trésor sous le bras. Voilà qui aurait été tout bonnement impensable. Vous retenant de prendre tout ce qui vous passait sous la main, vous avez jugé plus judicieux de vous contenter d'un seul ouvrage pour commencer. Car vous avez encore plein de livres qui vous attendent à la maison, et vous préférez vous montrer raisonnable pour mieux profiter de tous ces mondes qui s'offrent à vous. Vous avez opté pour un gros morceau ceci dit, un gigantesque roman de Thomas Pynchon qui vous intrigue depuis que vous avez découvert l'auteur l'an passé, avec le film « Inherent Vice » (devenu aussitôt un de vos films cultes) dont vous aviez vite fait en sorte de lire le roman. Et là, vous vous retrouvez avec « Contre-Jour », dont le résumé vous intrigue depuis que vous vous êtes penché sur la bibliographie de Pynchon. Et que vous n'avez jamais réussi à trouver en librairie. Et voilà que pour les trente prochains jours, vous pourrez vous plonger dans cet univers qui semble aussi qu'éclectique que passionnant. Il y est visiblement question d'expositions universelles, de luttes anarchistes dans l'ouest américain, de la Venise du début du siècle, de la révolution mexicaine et des mystères de l'Orient. Vous y trouverez, selon le quatrième de couverture, aussi bien des espions fourbes que des savants fous, des prestidigitateurs et des aéronautes. Car il y est aussi question d'aéronefs, et vous êtes partial lorsqu'il s'agit d'aéronefs. C'est tout un monde passé de mains en mains qui se retrouve dans les vôtres.

    Alors que votre tour approche à l'accueil, deux bibliothécaire réalisent que l'odeur persistante de marijuana qui embaumait tout une partie de la bibliothèque depuis un moment venait en fait d'une pile de livres rendus plus tout, imprégnés de l'odeur. Dans la file à côté de vous, une jeune mère tient la poussette d'une main, et sous son autre bras repose aussi bien des livres que des dvds de séries. Un vieil homme discute tranquillement avec un autre membre du personnel, et des étudiants viennent poser des questions pour leurs recherches. Un jeune homme, arrivé avec une pils de cds -des livres audios- se fait gentiment expliquer qu'il en a bien trop pris, n'ayant pas réalisé que plusieurs boîtes contenaient deux ouvrages qui comptaient séparément. Il se lance alors dans la difficile entreprise de laisser de côté certaines de ses découvertes ; du moins pour un temps. Ce qui vous rappelle vos propres délibérations, chaque vacances d'été, où il s'agissait alors de prendre avec vous les meilleurs ouvrages. Tout autour de vous, la bibliothèque vit de ses mille vies, toutes nées d'horizons différents. Sur le comptoir, vous prenez un marque-page sur la pile offerte, sur lequel est imprimé le petit coup de cœur d'un bibliothécaire. Cette fois, il s'agit d'un des derniers romans du Disque-Monde : vous décidez de voir cela comme un signe. D'autant que dans le Disque-Monde, les bibliothèques et autres libraires ont toujours eu une place de choix. “A good bookshop is just a genteel Black Hole that knows how to read.” disait-il dans son roman “Guard! Guards!”. Au fond, voilà qui s'applique aussi à toute bibliohèque, selon vous.

    Il est bon d'être retour.

  • Le rythme

    Le retour des historiettes, le retour des humeurs, le retour des mots. Profitons-en tant que ça dure! o/

     

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    Allongé sur votre lit, les mains croisées sous votre tête, vous contemplez votre plafond comme si vous espériez y trouver tous les secrets de l'univers. A la place, des lueurs colorées dansent un étrange et fascinant ballet dont le rythme s'insinue sous la surface de votre esprit en vadrouille. Il y a la leur de l'écran de télévision, plus loin dans le salon, qui perce à travers votre bibliothèque. Votre ordinateur est branché à l'écran afin de profiter du son supérieur du téléviseur, étant donné que vous ne possédez aucun appareil audio. Le rouge de l'image en fond d'écran donne l'impression d'une sensation de chaleur dans laquelle crépitent tour à tour bienveillance et oppression. A côté de votre tête, sur la table de nuit, une veilleuse Ikea -achetée sur un coup de cœur parce toute mignonne- passe d'une succession de teintes de bleu au vert, et ses reflets se mêlent à ceux de l'écran, jetant les ombres du mobilier dans une lancinante et imprévisible frénésie. Les mouvements d'ombre et les fluctuations de lumière s'accordent à merveille avec la musique qui résonne dans le studio. Alors que le rythme du piano s'accélère et que les cordes se joignent à la fête, un coup d’œil sur la gauche vous permet de contempler un coin de ciel nocturne à travers la grande fenêtre du balcon. Au loin, vous apercevez de petits carrés de lumière découpés sur les silhouettes sombres des immeubles, autant de portes ouvertes sur des univers à la fois si proches et si différents du vôtre.

    La musique s'interrompt brièvement, avant de reprendre de plus belle. Vous laissez échapper un curieux soupir, comme un souffle d'air ancien que vos poumons trouvaient enfin l'occasion d'expulser. Vous resté là, immobile. Ni tout-à-fait triste, ni tout-à-fait satisfait. Un yogi couché sur son point d'équilibre, dont seule l'absence de mouvement empêchera le basculement d'un côté ou de l'autre. Un refuge entre deux états d'âme dont la complexité vous aura rarement apparue aussi marquée. Voilà longtemps que vous ne vous étiez pas accordé pareil moment hors du temps, emporté par une vie endiablée, d'activité en activité, de groupe en groupe, d'esprit à esprit sans plus vraiment prendre le temps de vous retrouver seul avec le vôtre. Peut-être est-ce là ce dont vous avez besoin, un fragment d'éternité entre deux secondes. Un temps infime qui pourtant change tout, et ce en permanence. Peut-être est-ce là ce qui soudain vous effraie. Rien n'est plus dangereux pour l'équilibriste que la force de l'habitude. Aussi essayez-vous de profiter de ce moment rare pour tenter de vous recentrer. De vous arrêter ne serait-ce qu'un bref instant dans le temps, entre un avant frénétique et un après incertain. Il est trop tard pour arrêter la chaîne des décisions, dont les ramifications remontent à bien avant que vous ayez eu conscience d'en prendre, et dont les résultats ne cesseront de ricocher jusqu'au bout de votre existence, que vous le réalisez ou non.

    Machinalement, vos doigts tapotent sur le bois du lit, essayant de suivre le rythme de la musique. Une activité qui vous calme, et à laquelle vous vous livrez presque systématiquement dès que vous entendez ne serait-ce que quelques notes. Il y a dans l'abandon au rythme quelque chose de primal, mais également de rassurant : vous faites alors partie de la musique, vous suivez la partition. Tout est écrit. Au moins le temps d'un morceau. La musique et la lumières se mêlent sur votre plafond et racontent une histoire. Ou, plutôt, une myriade d'histoires, racontées dans le désordre et dont les fragments vous échappent si vous faites l'erreur de trop vous concentrer dessus. Des idées, des récits, des personnages, des romans. Mais aussi des souvenirs, un patchwork de votre vie jusqu'ici, racontée dans un désordre qui a pourtant plus de sens en cet instant qu'une vie entière. Et puis des rêves, des espoirs, des craintes : toute un entrelacement de probabilités et de « et si » qui s'affichent à vos yeux comme une multitude d'écrans sur un mur, chacun faisant défiler une vie différente. Il y a les vies qui vous font sourire, il y a les vies qui vous rendent soudain bien tristes, il y a les vies qui oscillent entre les deux et où vous n'arrivez plus à démêler les flash-back des inventions. Il y a les peurs et les espérances, échangeant tour à tour leurs places, toujours bien plus proches qu'on ne le pense. Les bons rêves vous ont toujours bien plus effrayé que les cauchemars ; il est bien plus angoissant de s'en réveiller. Mais maintenant, en cet instant précis, tout ça n'a pas d'importance. Pendant la longueur infinie d'un moment unique, tout est possible. L'immense galerie qui s'élargit alors sous votre crâne manque de vous donner le vertige, même allongé, et vous vous collez instinctivement un peu plus contre votre matelas. Comme l'avion s'élevant juste assez haut pour offrir un bref moment d'apesanteur ; il ne tient qu'à vous de lâcher prise, tout en sachant qu'on finit toujours par retomber sur terre.

    Plus tard, peut-être vous draperez-vous de votre vieux peignoir vert élimé, de grosses chaussettes et de pantoufles pour aller vous tenir un moment sur votre balcon. Une tasse de thé fumant ou un bol de chocolat chaud entre les mains, vous contemplerez alors les lumières des immeubles, derrière lesquelles se cachent les autres gens. Vous aimeriez leur demander à quoi ils pensent, si eux aussi se réfugient hors du temps entre les ombres et les lueurs de leur plafond. Avec le rythme pour les emporter, mais aussi pour les ancrer. Et au-delà des immeubles, vous observerez la masse sombre de la forêt qui s'élève au-dessus de la ville, et la haute tour en bois qui en dépasse. La récompense d'un point d'observation unique après les efforts d'une longue montée. La promesse d'un peu de recul dans un monde immense et bruyant. Et au-delà de la forêt, le ciel noir dans lequel vous aurez la chance d'apercevoir quelques étoiles. Vous sentirez le froid vivifiant pénétrer vos os, et vous en tirerez l'immense plaisir de vous sentir simplement vivant. Vous avez toujours préféré le froid aux grandes chaleurs ; il est tellement plus agréable de se réchauffer... Oui, tout cela, vous le ferez peut-être plus tard. Pour le moment, vous restez allongé sur votre lit, les yeux braqués sur le plafond.

    Ce n'est pas l'angoisse qui vous paralyse, ni le bues du dimanche soir. Ce n'est pas la fatigue, ou la procrastination. C'est ce besoin d'arrêter le temps. De savourer un moment rien que pour vous, où rien n'a changé et où rien ne changera. Un instant d'éternité où tout est possible, et où vous trouvez votre équilibre. Vous ne sauriez pas vraiment dire si la sensation est agréable ou légèrement déstabilisante ; vous vous accordez le fait qu'elle est unique. Et ça, mine de rien, c'est déjà beaucoup. Qui sait de quoi demain sera fait ? Après tout, qu'il y ait un demain, voilà qui n'est déjà pas si mal. La musique change de rythme tandis qu'un nouveau morceau commence, et vos doigts s'y accrochent déjà. Sous votre crâne, de nouvelles images défilent et vous avez l'impression que vous êtes le projecteur de tous les possibles qui s'affichent au plafond. Une douce torpeur vos envahit, caractéristique de cet état précaire entre l'éveil et le sommeil, où vous puisez souvent plus de forces que dans un endormissement complet. Vous êtes alors le maître de votre propre histoire, pour un temps du moins. A prendre le risque de mettre en scène vos rêves et vos espoirs, somme toute modestes, mais pas moins cause d'un vertige certain. Une vie complète, bâtie sur les meilleurs souvenirs comme les pires erreurs. Vous avez presque l'impression de vous retrouvez face à vous-même, un sourire confiant sur les lèvres : ne t'inquiète pas va, l'histoire continue et les pages n'ont pas fini de se tourner.

    Vos pieds froids s'enfoncent sous le duvet, se creusant un terrier, à l'image du chien de vos parents lorsque vous le gardez à la maison (il vous arrive alors régulièrement de trouver pendant des jours les croquettes qu'il aura astucieusement cachées dans vos draps). Un frisson vous parcourt de haut en bas, et vous remontez un peu plus le duvet. Vous fuirez bientôt la chaleur, qui vient toujours trop vite à votre goût, mais vous recherchez le cocon. Laissé au salon, votre téléphone se met à vibrer sur la table basse, annonciateur d'un message quelconque. Vous avez peut-être arrêté votre temps, mais le temps ne s'est pas arrêté pour vous. Vous regarderez plus tard. Vote regard se baisse et se perd sur les livres qui remplissent votre bibliothèque, et vous ressentez un soupçon de plénitude à l'idée de contempler vos univers de poches, toujours fidèles au poste. Ce sont souvent les petites choses qui sont les plus grandes. Et puis la musique s'arrête soudain, l'album étant arrivé à son terme. Il n'y a plus que les lueurs au plafond, et le projecteur passe un film muet. Peut-être est-ce là le signe que le temps doit reprendre. Dès la prochaine minute, votre vie sera changée à jamais, que vous vous en rendiez compte ou pas. Mais c'est là le cas à chaque minute, à chaque seconde même. C'est effrayant, c'est exaltant, c'est...vivant.

    Avec un profond soupir, vous repoussez votre duvet avant de vous étirer longuement. Le bois du lit craque, et un souffle d'air frais envahit la pièce, passant à travers la fenêtre à demi-ouverte; vous n'avez jamais aimé les espaces complètement fermés, même au cœur de l'hiver. Il est temps de se lever, de faire chauffer l'eau ou le lait, de regarder dehors et peut-être même d'écrire quelques mots. La soirée ne fait que commencer. Tout ne fait que commencer. Vous n'avez jamais vraiment su où vous arrêtez, alors vous faites de votre mieux pour en profiter. Drapé dans un plaid, vous réussissez à ne vous cogner qu'une fois les orteils contre le canapé avant d'aller allumer la grande lumière. Vous plissez un instant les yeux, comme si découvriez un tout nouveau monde s'offrant à vous. Peut-être est-ce le cas. Qui peut vraiment savoir ? En tout cas pas vous. Vous ne vous rappelez même plus ce que je vous avez mangé hier à midi, alors ce que demain va vous apporter... Non, pour le moment, vous vous contenterez déjà de ce soir. Avec un peu de chance, il ne sera pas si mal ; après tout, ce n'est pas si difficile.

    Vous esquissez un sourire, tandis que vous vous occupez en premier lieu de relancer la musique. Déjà, vos doigts s'agitent dans les airs à la manière d'un chef d'orchestre maladroit tandis que vos pieds nus savourent la fraîcheur du parquet.

    Il ne vous reste qu'à suivre le rythme.