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Plume de Renard - Page 4

  • Trou noir

    C'est comme un gouffre. Enfin, non. Le gouffre implique la chute, et aussi étrange que soit la sensation, elle n'implique pas de tomber. Ou est-ce qu'on peut tomber sans bouger, comme si le monde se précipitait à votre rencontre pour mieux vous passer à travers, vous laissant avec l'équivalent métaphysiques de trois couches géologiques dans les gencives (ce qui n'est pas très bon pour le budget brosses à dents) ? C'est plutôt...et bien, comme un trou noir. Un trou noir qui grandit petit à petit dans le creux de votre poitrine, et dont les vrilles s'infiltrent jusqu'au plus profond de votre être. Parfois il se stabilise, et pendant un temps, l'alignement des planètes vous semble non pas forcément favorable mais...adéquat, comme si vous aviez enfin trouvez votre place dans l'univers, à la façon d'un horoscope dans le quotidien gratuit du jour (sagittaires aujourd'hui : mangez sain, vivez heureux, travaillez bien, et pour le reste prenez un biscuit chinois, on manque d'idées). Et puis voilà que l'entropie reprend son cours, que tout votre être se tord sans que vous ayez l'impression du moindre mouvement. Une étoile pressée, comme en formation...ou sur le point d'éprouver son point de rupture.

     

    Ce n'est pas tant une question de destruction, mais plutôt d'usure. D'une fatigue incommensurable qui vous ronge comme le castor neurasthénique les barreaux de sa cage, désespéré à l'idée d'y trouver un semblant de liberté, et peut-être un bon tas de bois pour y construire un barrage quelque part. Sauf que votre barrage à vous est en train ce céder, et si ce n'est pas la première fois, il n'y a tout simplement rien qui coule. Le trou noir se nourrit de vos émotions, qu'il attire à lui avec la force inébranlable de la gravité. Comme si le manque d'énergie, de repos, vous empêchait de ressentir vraiment. S'en suit une sorte d'apathie que vous essayez de combler dès que vous le pouvez, trouvant un semblant de vie en bonne compagnie. Du moins quand vous en avez la force. Car toujours sortir devient difficile, prendre contact compliqué, et maintenir un lien éprouvant. La solitude vous terrifie, mais la compagnie vous épuise. Une équation que vous avez bien de la peine à balancer en ce moment.

     

    Vos émotions, vous ne savez pas ce qu'elles deviennent. Vous avez l'impression de les sentir vaguement, ou du moins de conserver l'idée que vous êtes censé en faire. Mais le trou noir les arrache, les emmagasine quelque part tout au fond de vous, où vous pouvez les voir mais pas les toucher. N'attendant peut-être qu'une occasion pour toutes ressortir d'un coup, vous submerger à travers une gigantesque vague émotionnelle et chaotique avant de vous laisser lessivé sur le sable (ce qui vous enthousiasme moyen, parce que le sable, c'est pénible, on en a partout, même dans les oreilles, et c'est un peu comme les paillettes : trois jours et douze douches plus tard, on en trouve toujours un peu dans les coins). Les mauvaises comme les bonnes nouvelles n'ont plus guère d'impact, et vous restez silencieux plutôt que de mimer à outrance joie ou désarroi. Ni l'un ni l'autre ne vous semble approprié, c'est bien là le problème.

     

    Lorsqu'on vous demander comment ça, vous avez l'impression de passer votre temps à dire que vous êtes fatigué. En fait, vous avez l'impression d'avoir épuisé tous les sujets de conversation quant à votre vie quotidienne. Ce n'est même pas que vous vous sentez mal, vous ne savez pas comment vous vous sentez. Vide, comme si vous vous observiez de l'extérieur, et que ce qui vous arrivait ne vous arrivait pas vraiment, ne suscitant chez vous qu'un intérêt poli, un peu comme celui que l'on réserve à certains membres de sa famille éloignée lors d'un repas de fête et que hocher le tête au rang d'art devient un élément de survie essentiel. Oh, c'est vous ! Ils vous arrive...des trucs. Ou pas. Aux autres aussi. Vous êtes mieux à l'intérieur, merci bien.

     

    Ces derniers jours, vous avez fait du rangement. Comme vous n'en avez pas fait depuis un bon moment. Pas beaucoup de choses débarrassées, mais de l'ordre fait, et un bon coup de ménage (enfin, rien de vraiment débarrassé...à part les deux sachets de médicaments périmés retrouvés dans votre pharmacie. D'ailleurs, vous êtes à peu près persuadé qu'une loi ineffable du multivers implique que toutes les pharmacies de particuliers sont remplies au trois quarts de médicaments périmés dont leurs propriétaires ne se rappellent même pas l'usage initial. Le dernier quart est généralement constitué d'un fond de bouteille de carmol, de sparadraps éparpillés et d'un tube de pommade.). Mais finalement, vous avez déjà l'impression que ce n'est qu'un appel de plus au désordre à revenir. Ce n'est pas le vide que vous recherchiez. Un vide à l'allure de trou noir, qui tempête parfois chez vous en un redoutable sentiment de colère, de rage pure à qui vous ne trouvez aucune cible, si ce ne sont vos maladresses et autres petits tracas du quotidiens qui menacent de vous faire à hurler à vous en arracher la voix.

     

    Sinon, rien. Juste cette ouverture en vous que vous n'arrivez à combler, et cette absence d'émotions, ou du moins leur mise en sourdine qui vous pousse à trouver refuge dans celles que vous éprouvez encore plongé dans un bon livre, un jeu vidéo ou une bonne série. Mais même là, la fatigue vous y arrache parfois. Là où vous pouviez lires des livres d'une traite sans faiblir, une cinquantaine de pages d'un coup vous fatigue aujourd'hui, votre concentration s'éparpillant. C'est comme avoir en permanence une brume stagnant dans les méandres de votre cerveau, et un voile devant la manière dont vous expérimentez la vie. C'est la volonté qui faiblit, votre faiblesse qui prend le pas, votre trou noir qui s'étend ou se comprime comme un accordéon qu'on aurait jeté dans un escalier (à la manière d'une bande-son de certains films d'art et d'essai). C'est la sensation de n'avancer dans rien, et de se retrouver submergé par une quantité de choses, cette danse à deux doigts du burnout pour une vie qui ne devrait pas en connaître un seul. Et vous ne savez plus quoi à dire à ceux qui vous entourent.

     

    C'est comme un gouffre qui grandit. Enfin, non. Le gouffre implique la chute, et vous n'êtes pas en train de tomber. C'est plutôt comme un trou noir à l'intérieur de vous. Pas destructeur, pas trop ; pas la fin, pas vraiment. Juste présent.

     

  • Good dreams are the worst

     

    What's Wrong with Me - Julia Stone (musique, maestro!)

     

    Vous sentez la fatigue, qui vous tire en arrière comme un monstre marin enserrant ses griffes autour de votre gorge ; plus loin, toujours plus profondément dans les abysses, si bien que chaque respiration vous donne l'impression de vous réveiller en sursaut. Vous la subissez depuis tellement de temps maintenant qu'il pourrait aussi bien s'agir de votre ombre, drainant petit à petit votre énergie en vous laissant juste de quoi fonctionner, voire de vous adonner à un éclair d'espoir, le temps de vous retrouver à nouveau enchaîné. C'est comme une course sans fond, sans but, sans ligne d'arrivée, où la fatigue vous tire en arrière sans que vous ne cessiez jamais de remuer les jambes de toutes vous forces pour ne serait-ce que gagner quelques centimètres d'avance. Cette fatigue, c'est l'impression de se balader en permanence avec un poids sur les épaules, lové autour de votre torse, tordant vos bras, un esprit prisonnier d'une tare qu'il se sent incapable de vaincre. Ou peut-être que la seule victoire consiste à continuer malgré tout plutôt que de s'écrouler, où l'épreuve devient les meilleurs jours une habitude. Pas de petit chat aujourd'hui, pas de compagne, pas de pantoufles, pas d'édition, pas d'historiette avec lesquelles vous affrontiez votre quotidien : juste vous.

     

    Et vous êtes épuisé.

     

    Vous avez beau tout essayer, rien n'y fait. Varier les temps de sommeil : dormir plus, dormir moins, sur de longues périodes, trouver un rythme. C'est comme courir après l'espoir illusoire d'une seule bonne nuit de sommeil. Les insomnies ne sont qu'un écueil dérisoire en comparaison de cette quête éreintante, car même lorsque vous passez vos nuits à dormir, cela n'a aucune importance. Le réveil vous trouve toujours lessivé, et tellement au bout du rouleau que vous avez dû en changer au moins trois fois pendant la nuit. C'est un démon intérieur à la source inconnue qui vous ronge toujours un peu plus, jusqu'à ce que vous n'en pouviez plus ; il vous laisse alors récupérer de maigres forces, et la lutte reprend de plus belle. Un cycle qui se partage avec vos craintes et vos angoisses, face à votre esprit qui n'a jamais été très fort. C'est l'envie de disparaître, de partir, de dormir un jour entier, une semaine, un mois, un an, en espérant qu'au réveil, il y aura eu un changement miraculeux. Jamais l'envie d'en finir, au moins ; la corde est usée, mais elle a été toujours bien attachée.

     

    C'est la solitude qui vous dévore, qui vous donne l'impression d'être plus loin que jamais de tous ceux dont vous êtes proches. L'impression de ne jamais arriver à être vraiment là, de se sentir connecté, comme si vous vous observiez avancer de loin. Avec ce vide en vous que vous ne savez comment combler, et qui vous fait l'impression d'un trou noir que vous ne contenez qu'avec peine et un soupçon de moralité. C'est l'impression d'être un tas de verre brisé, qui avance malgré tout, vaguement mis en forme par les habits qu'il porte et le tout tenu par un sourie balancé à la face de l'adversité : « Tout va bien. » Car au fond, qu'est-ce qui va vraiment mal ? Si ce n'est cette souffrance que vous vous maudissez de ressentir, vous qui vous sentez tellement isolé alors que vous êtes si bien entouré. C'est se raccrocher à chaque petite chose, à chaque petit plaisir, en se laissant guider de l'un à l'autre, se raccrochant aux gens, à tout ce que vous aimez, des fois que cela vous permette de prendre forme et de garder pied.

     

    C'est l'usure, devenue une vieille compagne qui vous empêche de réellement savoir à vous en êtes, toujours piégé entre le creux de la vague, la remontée bienvenue et l'inévitable redescente. C'est l'usure des bonheurs, ou ce que vous aimez est votre carburant, bien que souvent terni par le voile de la fatigue. La fatigue qui vous empêche de lire comme vous lisiez avant ; la lecture, à travers laquelle vous vous définissiez, la lecture, qui était votre truc. Et si vous n'êtes plus ce lecteur-là, qui êtes-vous ? La fatigue, qui transforme l'écriture autrefois si indissociable de votre existence en une épreuve mentale qui vous épuise comme jamais après une page ou deux. Les forums d'écriture que vous aimez tellement deviennent autant d'épreuves qui vous paraissent parfois insurmontable, tandis que la moindre notion d'un projet personnel vous draine de toutes vos forces avant même d'en poser quelques mots. Avant, vous aviez toujours des histoires en cours, des projets ; vous les finissiez rarement, mais vous écriviez. Aujourd'hui, il n'y a plus que l'obligation d'écrire trop souvent submergée par la fatigue qui l'accompagne.

     

    Alors vous luttez pour vous reprendre, vous luttez pour sourire, vous luttez pour profiter de chaque chose qui vaille la peine, et vous continuer à croire qu'il y en a plus que jamais, même si elles doivent vous échapper du bout des doigts. Vous êtes fonctionnel à l'extérieur, où le rire devient une raison d'avancer, ou chaque interaction devient une raison de vivre aussi bien qu'une activité si épuisante qu'elle vous empêche d'en profiter vraiment. Vous rêvez de partir loin, ou de partir près ; de partir, tout simplement, pour un temps. De vous retirer, de laisser le monde continuer un peu sans vous, mais la peur, la fatigue et les moyens ne vous en laissent guère l'occasion. Vous combattez cette tristesse profonde et insondable qui vous déchire les entrailles et révèle en vous un vide dans lequel vous avez une trouille bleue de vous perdre. Les larmes vous montent aux yeux à la moindre contrariété, à la moindre maladresse (et dieu sait que cela ne vous rend pas la vie facile, lorsqu'on connaît votre maladresse, justement ; pas plus tard qu'il y a quelques heures, vous avez failli fondre en larme parce que vous aviez fait tomber le bouchon d'une bouteille. Vous n'avez pas très envie de savoir de quelle métaphore il s'agit). C'est l'envie de hurler dans un coussin qui vous reprend jusqu'à ce que cette foutue fatigue finisse par vous museler et que vous arriviez, enfin, à vous endormir. Ce que vous finissez par craindre presque plus que vous n'en avez besoin. Par crainte des rêves.

     

    Car ce ne sont pas les cauchemars qui vous font peur, ça non ; vous pouvez les gérer, les cauchemars. Lorsqu'on se réveille, ils se dissipent. Non, ce sont les rêves dont vous avez le plus peur, les bons rêves. Ceux où vous vous sentez bien, ceux où tout va bien. Pour vous, il n'y a rien de plus cruel que d'y être arraché par le réveil. Ce ne sont pas les cauchemars récurrents qui vous réveillent en sursaut, mais les bons rêves récurrents. Celui où vous avez trouvé LA personne, celle avec qui vous vous sentez réellement bien. La bonne, comme on dit. Vous ne vous rappelez jamais de son visage, peut-être n'est-il jamais le même ; de toute façon, c'est ce qu'elle représente qui compte. Et qui vous est arraché chaque matin. C'est aussi celui où vous avez trouvé l'équilibre, où la vie n'est certainement pas parfaite mais...juste, où vous accédez enfin à un sentiment de plénitude. Pour le voir voler en éclat des que vous ouvrez les yeux. C'est ce rêve -unique, pour l'instant- où vous étiez père, pour vous réveiller avec la soudaine impression que vous ne le serez sans doute jamais. Et même si vous ne savez pas vraiment si c'est là quelque chose que vous souhaitez un jour, ce qui vous frappe et qui fait mal, c'est cette certitude de se dire que c'est mieux ainsi, pour eux plutôt que pour vous. Oui, rien ne vous terrifie plus que ces rêves qui reviennent souvent hanter vous nuits, au point de vous faire franchement regretter le cauchemars où vous finissiez décapité par la plus terrifiante des sorcière sous les arbres morts, malgré l'aide désespérée et héroïque de Morgan Freeman.

     

    Ce sont ces rêves qui vous font craindre autant le sommeil. Sommeil que vous recherchez pourtant le matin, vous réfugiant sous les draps, repoussant sans cesse l'heure du lever dans une succession de demi-sommeils. Tout, plutôt que d'affronter une nouvelle journée, et vous sentez déjà vos horaires en prendre un coup tandis que vous retrouvez cette vieille habitude. Ce qui vous inquiète, car chez vous ce n'est jamais bon signe. Mais vous finissez par vous levez, vous traversez la journée, vous arrivez même à en profiter, parfois. Mais jamais sans cette fatigue, sans cette solitude, sans cette tristesse. Vous vous efforcez de tenir bon, car à quoi bon, sinon ? Un sourire, un rire, de quoi faire avancer le tas de verre brisé dans son sac.

     

    « Tout va bien. Ça pourrait être pire. »

     

     

     

  • Conversation II, ou la Dialectique de la Crêpe

    Second exercice de dialogue improvisé. A éventuellement été basé sur une histoire de crêpes véritables. x)

     

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    -Tiens, tu ne réponds plus à ta porte ? J'ai passé deux minutes à trouver les clefs.

    -Trop de clefs ?

    -Trop de porte-clefs.

    -Logique.

    -Dis, qu'est-ce que ça fouette dans ton ascenseur ! C'est indescriptible.

    -Encore ?

    -On dirait que quelqu'un a suer l'équivalent de trois bouteilles de vin avant de se frotter sur chaque centimètre carré de la cabine. J'avais peur de toucher aux boutons.

    -Je croyais que c'était indescriptible.

    -Je ne sais pas ce que font tes voisins, mais ils y mettent beaucoup de cœur.

    -L'autre jour, j'ai eu droit à bouquet assez improbable qui évoquait le mariage de la cacahuète avec le détergent.

    -Quelle sorte de détergent ?

    -Disons qu'il ne sentait pas le sapin.

    -C'est à se demander comment ils en sont arrivés là.

    -On m'a dit un jour que derrière chaque mauvaise odeur il y avait une histoire.

    -Du moment qu'on en fait pas un film. En parlant d'odeur, ça sent...

    -Bon ?

    -Je ne dirais pas ça, mais ça ne pue pas non plus. Ça sent une odeur intéressante, chez toi.

    -J'ai fait des crêpes.

    -Tu as fait des crêpes ?

    -Ton air d'incrédulité me blesserait presque.

    -Tu as fait des crêpes ?

    -J'ai essayé de faire des crêpes.

    -Ça me paraît déjà plus logique. Malgré ton aversion pour tout ce qui touche de près ou de loin à la pâtisserie ?

    -Je n'irai pas jusque là...

    -Tu n'as aucune patience, et la précision d'un joueur de boules bourrés au pastis.

    -J'avais envie de crêpes.

    -Je me doutais bien de la genèse.

    -J'en ai rêvé cette nuit.

    -Ça explique tout. La nuit d'avant, j'ai rêvé de Patrick Bruel, mais je ne l'ai pas cuisiné.

    -Tu rêves de Patrick Bruel ?

    -Sans doute un complexe d’œdipe.

    -Du coup, j'ai dû sortir acheter des œufs.

    -Ma parole !

    -Si.

    -Au magasin au bas de chez toi ?

    -Attends, il a fallu que je m'habille. Que je trouve mon porte-monnaie. Que je sorte dans le couloir. Que je retourne chez moi parce que si j'avais trouvé mon porte-monnaie, je ne l'avais pas pris pour autant. Et puis il fait froid dehors. Au moins, l'ascenseur était relativement neutre.

    -Veinard. Et ?

    -Et ?

    -Ces œufs ? Tu les as trouvés ?

    -Comment j'aurais fait mes crêpes, sinon ?

    -Ahah.

    -J'ai tourné dix minutes dans le plus petit centre commercial du monde, mais j'ai fini par les trouver.

    -Indiana Jones serait fier.

    -Il y a toujours une ambiance particulière, dans un grand magasin, quand c'est le soir et que c'est proche de la fermeture.

    -Surtout en hiver.

    -Les néons qui prennent une teinte étrange, presque personne, un employé qui passe le balai en marmonnant tout seul.

    -Je comprends mieux pour les œufs.

    -Je n'ai pas osé le déranger ; pour ce que j'en sais, il invoquait Satan.

    -Tu aurais pu lui demander où étaient les œufs.

    -Bref, je suis rentré...

    -Avec Satan ?

    -Avec les œufs.

    -Ça aurait pu expliquer l'ascenseur.

    -Sauf que là, je réalise qu'il faut que je pèse deux cent cinquante grammes de farines, et que je n'ai pas de balance.

    -Classique.

    -Alors bon, je fouille un peu partout dans les placards, et je trouve un doseur vert fluo qui dose en cups. Jusqu'à une cup et demi.

    -Ça fait quoi déjà ça ? Trois cent, trois cent cinquante grammes de farine ?

    -Sur internet, je trouve quatre cent dix grammes de farine pour trois cups. Je n'ai pas regardé plus loin, personne n'est jamais d'accord. Alors je fais des maths, j'abandonne les maths, et je me dis qu'une cupe et demi fera l'affaire.

    -A dieu va !

    -Après évidemment, il a fallu cassé les œufs...

    -Tu disposes d'un talent naturel pour ce genre de chose.

    -Pas quand il faut faire exprès. Mais ça s'est bien passé. Alors je les ajoute au reste, avec la farine, le sucre, le lait, le beurre fondu que j'ai bien sûr réussi à brunir, et je mélange.

    -Palpitant.

    -Et là : des grumeaux ! Des grumeaux partout !

    -Partout ?

    -Partout, je te dis !

    -Tu n'est as obligé de me secouer comme si tu revivais un flashback du Vietnam.

    -Pardon. Ce sont les grumeaux, ça me rend tout chose. Bref, je fais de mon mieux, je travaille mon poignet...

    -Tu...

    -Je t'arrête tout de suite, c'est déjà bien assez douloureux comme ça !

    -... !

    -Okay, dis comme ça, réalise que ça ne sort pas comme j'avais voulu.

    -. . . .

    -Tais toi.

    -Ah mais moi j'ai rien dit, c'est toi qui sors des trucs !

    -Bref, la pâte est vaguement homogène, si on excepte le brun du beurre qui ressort, et je me dis qu'il est temps de passer au vif du sujet. Et de la poêle.

    -Je peux revenir demain, hein.

    -J'allume la plaque. Rien ne se passe. Je finis par réaliser que c'est la mauvaise plaque, je recommence. Une louche et hop, première victime !

    -Ah mince.

    -Si j'avais été vétérinaire et qu'on me l'aurait apportée, je serais allé chercher le fusil pour l'abattre sur place.

    -En même temps, si t'es vétérinaire et qu'on t'amène une crêpe, je ne sais plus qui il faut abattre.

    -C'était les crêpes les moins rondes que j'ai jamais vues.

    -Elle ne tourne pas rond, ton histoire.

    -...

    -Pardon, j'ai eu une longue journée.

    -Alors j'en fait une autre, et encore une autre, et encore une autre, tandis que les empile sur une assiette. Et au bout d'un moment, je commence à me dire que c'est pas possible, il a pas de fin ce saladier !

    -Comme les théières allongées dans les restaurants asiatiques.

    -De quoi ?

    -Elles sont insondables. Elles ont l'air minuscules, et pourtant t'en es encore à te remplir des tasses au dessert. J'ai jamais compris.

    -Voilà. Et je réalise que la recette que j'ai prise était pour quatre personnes.

    -Ah ouais quand même.

    -Alors les crêpes, tout ça, je me suis dit que c'était un peu une métaphore de ma vie.

    -Houla.

    -Je veux trop en faire, je ne sais pas comment m'y prendre, tout déborde, et ça m'angoisse.

    -Ça t'angoisse ?

    -Les grumeaux m'angoissent. J'ai beau fouetter, ça s'amoncelle. Ma vie est pleine de grumeaux.

    -Hey !

    -Tu sais ce que je veux dire.

    -Non, pas vraiment. J'ai horreur de cette expression, pourquoi est-ce qu'on...

    -On ne va pas repartir là-dessus.

    -Donc, des grumeaux ?

    -J'ai beau me débattre, bouger, je tourne en rond. Et je deviens comme de la pâte, qui se laisse couler. Et après, je n'arrive plus à la mettre en forme.

    -Peut-être qu'il te manque un ingrédient.

    -Si c'était aussi simple...

    -Tu sais, parfois il suffit de peu de choses. Et puis même si c'est moche, c'est pas forcément mauvais !

    -Euh... Merci ? Je crois...

    -Ce que je voulais dire, c'est : elles étaient bonnes, ces crêpes ?

    -Hein ? Ah, oui. Enfin, elles avaient un goût de crêpes. Un peu farineuse, j'ai dû me gourer dans cette histoire de cups.

    -C'est ce que Maria a dit quand elle s'est acheté son dernier soutien-gorge.

    -Comment elle va, d'ailleurs ?

    -Aucune idée, on ne se parle plus trop depuis hier. C'est pour ça que je suis passé.

    -Ah mince... Qu'est-ce qui se passe ?

    -Aucune idée. Et je crois qu'elle ne sait pas trop non plus. Ce sont peut-être des grumeaux qui s'accumulent.

    -Vous faut peut-être un coup de fouet ?

    -Ahah. Enfin, tu plaisantes, mais on a essayé.

    -Le fouet ?

    -Oui, enfin non. Ce que je veux dire, c'est qu'on a essayé de bouger un peu, mais... J'sais pas.

    -Il reste des crêpes, si tu veux. Elles sont froides, par contre.

    -Et ça aussi, c'est une métaphore de la vie ?

    -Pour quatre personnes, bon sang !

    -Ce serait une vie trop agitée pour moi. Et tu n'as même pas tout mangé ?

    -J'ai des limites.

    -Et y a quoi pour mettre dessus ?

    -Ben, j'ai acheté du Nutella.

    -Parfait !

    -Je n'achète jamais de Nutella, d'habitude. J'aime pas trop ça. Sauf sur les crêpes, je réalise. Du coup, je vais me retrouver avec un pot de Nutella à peine entamé, et je ne saurai pas quoi en faire.

    -Le drame.

    -C'est tout moi ça : il suffit que je m'intéresse à une histoire de crêpe, et je m'emballe avec le Nutella.

    -On parle toujours des crêpes, ou on est repassé aux métaphores de la vie ? Dis, elle a un goût bizarre, cette crêpe...

    -Oh, c'est normal. De temps en temps, pendant qu'elles cuisaient, je faisais un peu de vaisselle. J'ai horreur de laisser traîner la vaisselle sale, ça m'angoisse.

    -Est-ce qu'il y a des choses qui ne t'angoissent pas ?

    -On ne plaisante pas avec l’œuf crû.

    -J'ai toujours remarqué qu'ils n'avaient pas beaucoup d'humour. Et donc ?

    -Alors parfois, je devais me précipiter pour retourner une crêpe. J'ai du projeter un peu de liquide vaisselle.

    -Charmant. Et ces petits bouts bruns ?

    -Le beurre, je t'ai dit.

    -Tu sais, parfois je suis époustouflé de voir que tu as survécu jusqu'à aujourd'hui.

    -Et encore, tu n'as pas vu la cuisine.

    -Je croyais que tu avais fait la vaisselle ?

    -Non, c'est qu'après, j'ai voulu me faire un chocolat, et j'ai éternué en ouvrant le pot de cacao.

    -Je ne sais pas si tes métaphores de la vie sont justes, mais elles ne manquent pas d'un certain humour potache.

    -Moque toi.

    -Absolument. Thé ?

    -Thé. Et après, tu me raconteras.

    -C'est pas comme une crêpe : quand tu retournes le tout, ça ne va pas forcément mieux...

    -Une métaphore de la vie, j'te dis.