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Plume de Renard - Page 7

  • La guerre des légumes

    Diantrefosse, sac à papier, sabre de bois! Une historiette! Sur ce blog! Bon sang, j'ai un blog! Bref, que dire de plus si ce n'est... bonne lecture! o/

     

    Est-ce qu'il y avait de la continuité dans ces historiettes? Qui était encore dedans? Il s'était passé quoi déjà? Heu... Bon, ben si y en a, celle-ci est la nouvelle. Hop. x)

     

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    Vous entrouvrez la porte de la cuisine, y glissant un nez prudent ; des fois que quelque chose déciderait de s'en prendre à vous, autant ne sacrifier que votre organe olfactif. Il ne vous est plus bon à grand chose, de toute façon. Ce que vous devez aux patates : vous aviez distraitement oublié que vous étiez allergiques aux pelures de pommes de terre. Oh, pas le légumineux en soi, juste la peau. Parce que évidemment, votre système immunitaire ne pouvait pas opter pour quelque chose de plus classiques. Du coup, vos mains brûlent un peu aussi, mais ce n'est pas trop grave ; de toute façon, cela fait bientôt un quart d'heure que vous ne sentez plus votre pouce gauche. Ce qui vous embête un peu, vous l'aimiez bien, votre pouce gauche. Certains ont une meilleure oreille, d'autres un meilleur œil, vous, vous avez un meilleur pouce. Ce qui, en soi, n'en permet pas une utilité si formidable, mais qui peut s'avérer pratique une manette dans les mains. Bref, vous pouvez faire une croix sur les jeux vidéos les prochains jours. Malheureusement, vous ne tapez pas avec les pouces, vous n'aurez donc guère d'excuse pour ne pas bosser sur votre roman. La page blanche est impitoyable, et la noirceur de son âme n'a pas d'égale. Voyant que votre nez n'a rien, et enhardi par votre succès, vous vous engouffrez plus en avant dans la pièce, clignant des yeux face à la lumière de l'ampoule qui grésille. Et pas pour l'effet dramatique. Vos yeux se plissent à cause des oignons, et l'ampoule grésille à cause du bout de carotte qui vient de s'y consumer. Les restes des victimes gisent sur le champ de bataille, et vous devez à un miracle le fait qu'aucune de vos phalange ne gisent entre deux cœurs de poivrons. Vous avancez un pied, et un sinistre craquement se fait entendre dès que vous le reposer. Ce qui rappelle le bruit sec et sinistre de la nuque d'un soldat qui se brise sous le talon d'acier de son adversaire impitoyable n'est autre qu'une demi-carotte (et tout le monde sait qu'il y a peu de légumes plus impitoyables qu'une carotte aux abois). Entre vos jambes, Petit Chat se faufile et s'en va renifler une pelure à l'air bien trop innocente pour être honnête. Vous n'osez la ramasser, de peur de tomber sur une patate sournoise ayant décidé de faire la morte pour vous tromper. Autour de vous, le carnage est total, mais la victoire certaine.

    Tout ça, c'est à cause du chou. Alors que vous faisiez vos courses, quelques jours plus tôt, vous êtes soudain tombé nez-à-nez avec un formidable spécimen de son espèce. Blanc comme les cimes de l'Himalaya au soleil, sphérique à la perfection telle un planétarium d'antan, et bombé comme...ben, comme un truc bombé. A court de métaphores, voilà à quoi vous avait réduit cette rencontre tout droit sortie d'un rêve ! L'emprise du légume était totale, sa volonté implacable ; vous n'aviez aucune chance de remporter un tel duel. A votre défense, vous étiez fatigué, votre écharpe vous grattait le cou, et une fois lâché dans supermarché vous devenez aussi influençable qu'un tas de pâte à modeler impressionnable (même si vous ne sentez pas aussi bon ; sérieusement, vous investiriez la moitié de votre fortune dans un kickstarter proposant de créer des shampooing odeur play-doh). Un enfant devant tous ces cadeaux de Noël se montrerait plus raisonnable que vous devant le rayon fromages et produits laitiers. Du coup, votre frigo déborde la plupart de temps de plus de parfums de yoghourts différents qu'il y a d'éléments sur la table périodique, des fois que vous risqueriez de rater une nouvelle expérience saisissante sur la nature du goût. Mais revenons-en au divin légume ! Ah, si vous aviez su qu'en vous en saisissant, vous prendre le chou n'aurait jamais été si bien employé... Que de terribles batailles auraient-elle pu être évitées avec le don de prescience, et comme il est vain de s'appesantir sur des espoirs impossibles ! Bref, le chou, donc. Autant dire qu'il a aussitôt fini dans votre chariot. Vous aviez alors repris votre route entre les rayons, sifflotant gaiement avec la satisfaction d'une prise réussie. A bien y réfléchir, une chose aurait pourtant dû vous mettre la puce à l'oreille : le chou, vous n'en raffolez pas tant que ça. Oh, vous n'avez rien contre, de la même manière que vous n'avez rien contre, disons, les napperons en dentelle ou les lampadaires. Disons que s'il y en a dans votre assiette pour une raison ou pour une autre, vous en manger sans avoir la moindre raison de vous plaindre (le chou donc ; si vous trouviez de la dentelle ou un lampadaire dans votre assiette, même dans votre fuite éperdue du conflit il y aurait des chances pour que vous vous laissez aller à une petite pointe de discussion polie.). Alors pourquoi acheter soudain un chou entier, vous qui ne courrez pas après (ça roule vite ces machins-là) et qui, surtout, n'en avez jamais cuisiné un, entier ou en kit. Peut-être aviez-vous été saisi par cet instant rare où l'on aperçoit soudain un élément constitué de l'essence même de l'élément qu'il représente. Comme si ce chou avait été le chou suprême, l'idéale platonicien de ses frères légumes, l'Elvis Presley aux feuilles aussi veloutées que la voix d'un crooner ! C'était une lubie, tout simplement. De célèbres et sanglants conflits avaient été déclarés pour moins que ça (du moins vous le supposez ; vous ferez des recherches plus tard.).

    Le fait est que si vous aviez su... Fou que vous étiez, ivre du sentiment de supériorité d'une jeunesse (oui, parfaitement, vous avec encore des restes!) prêt à tout et déchue du moindre sentiment de responsabilités, vous avez ramené la carcasse de la bête vaincue dans votre antre. Avec la ferme intention de la mitonner comme jamais elle avait été mitonnée (vous l'espérez en tout cas ; vous appréciez rarement acheter des légumes déjà cuisinés une fois par quelqu'un d'autre). L'élue de vos jeunes jours vieillissants (s'il faut vraiment se coller à la réalité) n'étant pas censée rentrer d'un séminaire impromptu avant tard ce soir, vous aviez tout le temps de vous y atteler ! Plus de temps que pour figurer ce qu'était exactement un séminaire impromptu. Vous avez demandé, mais vous n'avez pas compris. Elle non plus, ce qui devait expliquer son air un peu paniqué lorsqu'elle avait franchi la porte de l'appartement. Quant à Petit Chat, les seuls trucs impromptus auxquels ils daignent s'intéresser sont ceux qui se déversent dans sa gamelle. Au moins, pensiez-vous, avec un chou, pas de risque d'impromptu. Les choux sont beaucoup de choses, mais impromptus, il y a peu de risques. Ce qui est vrai. En réalité, les choux sont uniquement des meurtriers psychopathes voués au mal le plus sombre pour le simple plaisir de voir le monde brûler. Le monde étant constitué de vos trois plaques dont la capacités de chauffage oscille entre les pieds froids d'un cadavre et la fournaise du magma en fusion. Trois plaques, parce qu'à la place de là où une quatrième aurait dû se trouver, il n'y a qu'un cercle en métal surélevé sur lequel repose un couvercle décoré de coquelicots saisissants de réalismes (de ceux dont les yeux vous suivent à travers la pièce lorsque vous vous déplacez). L'étrange appareillage était déjà là lors de votre emménagement, tel une étrange idole de temps plus anciens que vous n'avez jamais osé désacraliser. C'est très pratique pour poser les plats à spaghetti.

    Les dix premières minutes, vous les avez passées à contempler le chou, qui reposait silencieusement sur une planche à découper. Vous aviez la désagréable impression qu'ils vous narguait, et vous commenciez sérieusement à vous sentir mal à l'aise. Vous étiez sur le point de mettre de la musique pour essayer d'endormir ses sens lorsque vous êtes finalement décidé à commencer par les oignons. Oui parce que dans un élan d'optimisme et d'énergie, puisque vous aviez décidé de vous attaquer à un chou, autant ne pas épargner les autres légumes du coin ! Votre riche idée constituait donc à trancher vifs toutes vos victimes sans distinctions de goûts ou de couleurs pour les mélanger dans une autre casserole. Le tout arrosé d'une sauce ou une autre, vous aviez encore le temps d'improviser un truc. Depuis quelques temps, vous essayer régulièrement de vous passer de viande pendant quelques jours, ce qui vous pousse à logiquement compenser via des solutions très simples, comme : plus de légumes. Vous avez même poussé l'effort jusqu'à acheter d'exotiques patates douces, votre esprit confus par le manque de protéines étant arrivé à la conclusion que leur consistance serait sans doute la plus proche d'un épais morceau de bœuf. Seulement, à rêver au dit exotisme des douces patates, on en oublie de faire attention avec les oignons, et on se retrouve des larmes plein les yeux. Ce qui ne fut pas arrangé par toutes les fois où vous avez distraitement essayé de les essuyer de vous doigts embaumés (votre sens pratique possède la capacité d'apprentissage d'un poisson rouge sous acides). Vous soupçonnez le chou d'avoir organisé une farouche résistance, envoyant les oignons subalternes au casse-pipe pour retarder l'échéance et handicaper vos sens fragiles. Il avait sans doute besoin de plus de temps pour ourdir son plan diabolique. Vous avez donc repassé de longues minutes à le fixer de vos yeux larmoyants, réfléchissant soigneusement à la suite de votre plan à vous. Toujours décidé à agrémenter le champ de bataille d'une victorieuse bande sonore pour vous donner du courage, vous avez enclenché la musique, les hauts-parleurs à fond, avant de vous rabattre sur les carottes. Si elles pensaient que vous le aviez oubliées, elles se trompaient lourdement ; elles n'échapperaient pas non plus à l'hécatombe. Que dites-vous, au génocide ! Alors vous avez rincé, pelé, tranché (et pas, forcément dans cette ordre, compte tenu de votre distraction légendaire), le tout dans un rythme endiablé ! Seulement, le rock des années huitante ne faisait pas la meilleure musique de guerre ; la débâcle des flans au caramel du printemps dernier aurait pourtant dû vous servir de leçon. Vous avez donc passé beaucoup de temps à récolter des bouts de carottes un peu partout dans la cuisine, et on n'a pas combattu tant qu'on a n'a pas dû décoller un morceau orange d'un joint de cuisine. Petit à petit, vous efforts furent récompensés, les légumes ne faisant pas le poids face à votre abnégation coutumière (à savoir : essaie, et si ça ne marche pas, essaie encore jusqu'à que l'un ou l'autre parti cède ou se lasse). Les oignons étaient hachés malgré les larmes, les carottes étaient plus ou moins toutes rassemblées, les pommes de terre et leur peau de dragon étaient vaincues, les sparadraps avaient été appliqués, les poivrons vidés et découpés... Quant aux patates douces, elles n'avaient de doux que leur nom. Plus encore que leurs cousines locales, elles s'étaient révélées être un adversaire aussi trompeur que sournois. En essayant d'y trancher dans le vif, vous avez failli vous casser le poignet, inconscient de la résistance offerte par ces petites bêtes. Ce n'est qu'à la sueur de votre front et au travail acharné de vos petits muscles épars que vous avez réussi à les émincer. Toutes, sauf une, qui avait réussi à emporter dans la tombe l'un de vos plus fidèles compagnons : elle reposait maintenant dans un coin, la lame d'un couteau fichée en son centrer, le manche gisant tristement quelques centimètres plus loin. En regardant bien, vous aviez encore presque l'impression de voir le métal vibrer.

    Ne restait donc que votre ennemi, votre némésis, le général d'une armée vaincu qui n'avait alors plus rien à perdre tandis qu'il vous restait encore presque tous vous doigts ! C'était le dernier duel, la guerre qui allait mettre fin à toutes les guerres, l'apogée d'une longue soirée de souffrances et de traîtrises dans les tranchées de votre cuisine (le sol de votre appartement étant étrangement inégal). Bref, c'était lui ou vous. Et malgré tous vous efforts, vous n'étiez pas sûr de pouvoir remporter le combat. Le chou n'avait encore affronté personne, tandis que vous aviez épuisé toutes vos tactiques, l'essentiel de vos ressources, et presque tout le mercurochrome. Tel Rambo pris au piège dans la jungle ennemie, il ne vous restait qu'à vous jeter sur l'infâme oppresseur, un couteau entre les dents. Enfin, non, pas entre les dents. Disons, prudemment tenu à bout de bras. Vous auriez bien fait cercle autour de lui d'un air dramatique, allant jusqu'à marcher au ralenti, mais la cuisine étaient bien trop petite, et vous aviez déjà failli glisser sur un demi poivron (ce qui aurait mis une fin abrupte au conflit ; ce sont les vainqueurs qui écrivent les histoires, et ils étaient heureux que les légumes ne sachent pas le faire). Vous ne pouviez plus reculer, maintenant. Le moment était venu. Vous aviez saisi la sphère d'une main aussi ferme que possible, faisant tout pour éviter de croiser le regard plein de défi du chou (ce qui n'est pas difficile que ça au fond, d'éviter le regard d'un chou). Vous aviez alors abattu votre lame de bourreau, décidé à lui accorder la dignité d'une fin rapide tout en sachant pertinemment que l'horrible adversaire ne se serait pas privé de vous faire longuement souffrir dans les pires tourments de l'enfer. Mais le scélérat n'avait pas dit son dernier mot (ni même de premier d'ailleurs) : la pointe avait rebondi sur la courbe parfaite, ricochant le long des feuilles pour manquer se planter dans la paume de votre autre main, ébahie de se faire assaillie ainsi par sa sœur de toujours. Car ce n'était pas dans la cuisson, mais dans la coupe que se livrait l'âpre bataille, diraient plus tard les nombreux et pertinents -bien qu'un brin dramatiques- livres d'histoire écrits sur le sujet. Il vous fallait revoir votre stratégie, ce n'était pas une vulgaire pomme que vous alliez devoir tailler en pièce, mais un vieux roublard qui avait vu ses armées mourir et qui n'allait certainement pas reculer maintenant, pas sans périr dans un vaillant baroud d'honneur.

    La lutte fut épique. Tellement épique vous ne trouvez plus de mots pour la décrire. Aucun n'aurait pu fait honneur à une si homérique bataille, et il est des choses qui se doivent de rester dans les cauchemars des souvenirs les plus sombres, ceux que les vétérans n'échangent qu'entre eux et à demi-mots avant d'emporter le reste dans leur tombe. Il suffit de dire que le chou tomba. Littéralement. Au moins trois fois. En plus d'être résistante, la chose était glissante. Mais l'eau lavait toutes les salissures, et les feuilles hachées rejoignirent bientôt les autres légumes mourants dans la grande casserole de l'au-delà, où bouillonnait déjà la sauce fumante. Une sauce piquante coréenne ramenée par votre chère et tendre suite à son séjour au pays du matin calme. Sauce un brin périmée, ce qui ne vous faisait pas peur car vous partez du principe qu'une sauce piquante ne se gâte pas mais gagne en caractère comme du bon vin. Le résultat en sera le récit d'autres batailles, le lendemain, sur lesquelles l'histoire aura la décence de garder le silence. Pourtant, vous aviez adouci le tout avec du miel. Rien n'adoucit un plat comme du miel. Et rien ne colle comme du miel. Des heures plus tard, vous aurez encore le sentiment d'avoir les mains poisseuses après vous les être lavées au moins douze fois. Vous n'apprendrez-donc jamais.

    Et voilà pourquoi vous revenez maintenant sur le champ de bataille désert, pour jeter un œil prudent sur la mixture en train de gargoter joyeusement au fond de sa casserole. Voilà un bon moment que cela mijote. Une heure ? Un peu plus, un peu moins, vous avez perdu le compte. Vous humez le délicat fumet qui s'en échappe, ou plutôt son absence vu l'état de vos narines, sans doute à jamais éclopées par les horreur de la guerre. Alors vous tendez l'oreille, pour mieux saisir se fameux gargouillis. Ce fameux gargouillis, donc. Pourquoi n'y a-t-il rien qui gargouille dans votre cuisine ? Pourtant, quelque chose fume, c'est donc que cela cuit ! Et là, horreur : il y a bien quelque chose qui cuit, mais ce n'est pas la potée de légume. Il s'agit du manche en pastique du couteau brisé, qui commence à se souder à la plaque. La mauvaise plaque. Celle que vous avez allumée par erreur et que vous vous empressez d'éteindre dans un mouvement de panique, tandis que votre esprit affolé est persuadé d'entendre raisonner à vos oreilles le rire sépulcral issu de l'âme néfaste de tous ces légumes froids. Vous avez subitement envie de pleurer un chouïa, et plus à causes des oignons. Vous ne comptez plus le nombre d'années depuis que vous vivez dans cet appartement, et vous confondez toujours aussi bien les interrupteurs des plaques que les interrupteurs du salon. D'un œil morne et fatigué, un peu éteint, vous contemplez le plat froid et l'état désastreux de la cuisine. Votre ventre se décide à faire entendre les gargouilles qui manquaient, et votre désespoir n'a d'égal qu la déconvenue d'un Napoléon en exil. Vous songez à rendre les armes, découragé à l'idée de devoir attendre un temps fou avant de vous mettre à table, quand vous entendez tourner une clef dans la serrure.

    « Coucou ! » lance une voix aimée. « Alors, finalement, il s'avère qu'impromptu, ça a à voir avec... Qu'est-ce qui s'est passé ? »

    Elle vous fixe, interdite face à votre air misérable. Puis, soudain :

    « Pizza ? »

    Vous confirmez d'un air las. Petit Chat se met à ronronner : il adore les champignons, et vous n'aviez même pas eu le bon goût d'en prévoir pour la casserole. Les légumes attendront, ils ont bien mérité un peu de répit.

    Se décollant du plafond, une feuille de chou rescapée se met à tomber en tourbillonnant paresseusement ; en tendant bien l'oreille, on entend comme un frôlement de satsifaction.

  • Le vide

    Une nouvelle historiette. Cela faisait longtemps.

     

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    Vous la sentez arriver. La vague. Celle qui emporte tout sur son passage, et qui pourtant n'emporte rien. Comme si le vide vous passait au travers, ce qui ne paraît pas grand chose jusqu'à ce qu'il s'installe dans votre cœur, se propage dans votre estomac et remonte chacune de vos veines pour venir filer jusqu'au bout de vos doigts. C'est comme se retrouver un instant dans l'espace. Vous contemplez le monde comme vous l'avez toujours fait : de loin. Seulement, l'espace d'une seconde glaçante, vous réalisez que vous n'arriverez sans doute jamais à véritablement le toucher, qu'il reste hors de portée, et que même la meilleure technique de dos crawlé ne vous permettrait pas de vous en approcher. Dans l'espace, personne ne vous entend crier. Vous espérez que vos voisins non plus, même si le coussin dans lequel vous laissez s'échapper de longues plaintes déchirantes doit aider. Comme de l'air qui s'échappe d'une combinaison spatiale avant de rétablir la pression. Et puis il y a votre cœur qui bat la chamade dans votre poitrine pour vous ramener à la réalité. Ainsi que la sensation désagréable de vos yeux inondés de sécheresse, incapable de trouver des larmes à verser. Les larmes ne peuvent pas venir du vide. Rien n'y va, rien n'en repart. Il est juste...là. Il est là quand la vague de cette vaine tristesse irrépressible se retire pour vous laissez pantelant, allongé sur votre matelas, le visage dans l'oreiller. Le manque d'air, l'instant de panique, l'angoisse qui s'installe avant de repartir aussitôt sans même s'être essuyé les pieds sur le paillasson de l'entrée. Vos forces vous reviennes, les sensations aussi, bien que légèrement cotonneuses, comme si vous expérimentiez le monde à travers une douce couche de mousse. Ou le pied dans un autre univers, incapable de réellement faire partie de celui-ci.

     

    Cela faisait un certain temps que la marée n'avait pas tout envahi sur son passage. Mais elle revient toujours. Que ce soit après un mois ou trois fois dans la même semaine. C'est devenu pour vous une constante immanquable de votre petite vie, au même titre que les repas de midi, la chaleur écrasante qui règne depuis quelque temps, ou les publicités pour des marabouts dans votre boite aux lettres (dont vous songez à faire la collection. Vous échangez volontiers un « Toufik : fait revenir l'être aimé » contre au moins deux « Docteur Lumière, soins miracles » en bonne condition, voire peut-être un petit peu cornés). Vous reprenez lentement votre respiration, la vie continue. Ou peut-être pas. Disons que vous ne savez plus trop comment en mesurer le passage. Elle s'écoule autour de vous tandis que vous resté bloqué sur place. Ce n'est pas que rien ne se passe, c'est plutôt que vous n'avez pas vraiment le sentiment d'y participer. Comme si vous étiez en pilote automatique, votre conscience cantonnée au rôle de spectatrice sur la plage arrière tandis que votre corps se meut. Vous vous sentez perpétuellement décalé, comme une connexion vivotant sur un réseau lointain et imprévisible dont on aurait perdu le mot de passe (à la manière de tous les bouts de papier sur lesquels sont notés les mots de passes, qui disparaissaient dans les limbes environ deux jours après l'installation, allant sans doute rejoindre les chaussettes solitaires et les plectres dans un monde merveilleux où les différences n'ont plus la moindre importance).

     

    Décalé. Voilà, c'est le mot. Ou du moins, vous ne trouvez pas mieux. Vous vous sentez incapable de vraiment reprendre le fil de votre vie. Non pas que vous ayez déjà vraiment eu cette impression, à vous laisser ainsi porter sur le courant depuis aussi loin que vous vous en rappelez, mais vous aviez pourtant réussi à gagner un certain contrôle. Jusqu'à ce qu'il s'évanouisse à la manière d'une folle illusion ou du Père Noël après le fameux réveillon de vos sept ou huit ans. Vous voilà à nouveau en train de marmonner votre mantra entre vos lèvres quand personne ne peut vous entendre, espérant tenir à distance les mille morts définitives de la crise d'angoisse. Cette peur écrasante de disparaître un jour, qui ne vous avait pas tourmenté ainsi depuis des années, revient vous donner le tournis lorsque vous osez la contemplez trop longtemps. Des tics nerveux, une chanson cent fois ramenée au début jusqu'à obtenir la bonne sensation, et ce sans que vous soyez pour autant capable de la décrire. Et cet effarant sentiment de solitude qui manque de vous faire hurler dans le coussin, quand il ne fait pas subitement monter de gros sanglots gluants du fond de votre gorge alors que vous êtes tranquillement assis dans le bus. C'est l'effroyable constatation d'une solitude aussi crasse qu'inexplicable. Et c'est parce que vous êtes incapable de l'expliquer que vous n'en parlez pas ailleurs qu'en ces mots couchés douloureusement sur le clavier.

     

    Solitude inexplicable, et inexcusable. Car vous n'êtes pas seul. Vous avez des amis proches, de la famille, des gens qui comptent pour vous et pour qui vous savez compter. Même si vous n'êtes pas toujours très doué pour le montrer malgré vous efforts. Et pourtant, la solitude continue de vous étreindre, de s'emparer de vous et de vous arracher tous ce que vous croyiez avoir gagné de haute lutte après tant d'années compliquées. Il n'y a pas si longtemps, vous aviez même l'impression d'avoir enfin trouvé l'équilibre, d'avoir gagné un certain contrôle. D'avoir appris à vous ouvrir, à partager ce qui fait de vous ce que vous êtes. A être qui vous étiez, tout simplement. Ou du moins un début, vu que vous n'avez jamais vraiment été très sûr de savoir qui vous êtes. Mais vous appreniez. Vous vous laissez guider, vous suiviez l'exemple de ceux autour de vous, vous vous laissiez apprivoiser, et pour de bon. Et puis l'équilibre qui se rompt, encore une fois. Peut-être est-ce dû en partie au fait que vous l'ayez laissée partir, mais elle n'est pas la seule responsable. Peut-être est-ce un cycle, que vous avez désespérément essayé de briser. Ou peut-être est-ce simplement quelque chose en vous de différent, de brisé, de manquant. Qui fait que vous vous sentez à ce point incapable de vous connecter au gens à nouveau. De vraiment leur parler. D'être vous, d'être vrai, d'être à l'aise. Vous retenez des choses, vous vous sentez faux, vous vous sentez loin et perdu, et vous vous regardez agir ainsi de loin en hurlant, comme si vous étiez un reflet prisonnier du miroir en train de hurler sans se faire entendre pour vous empêcher d'agir ainsi.

     

    Vous ne savez pas ce qui ne va pas. Objectivement, on peut même dire que rien ne va pas, justement, et c'est bien là ce qui vous mine, vous bloque d'autant plus et vous empêche de vous confier, d'en parler autour de vous. A quoi cela mènerait ? Vous l'avez déjà fait. Vous connaissez le refrain. On vous demanderait ce qui ne va pas, vous répondriez « Rien. » On vous demanderait ce qu'on pourrait faire pour vous aider, pour vous comprendre, vous répondriez « Rien. » Vous ne savez pas expliquer le vide. Il n'y a rien, et pourtant il y a tout. Toute cette tristesse, cette solitude qui vous bouffe et vous cloue au mur. Comme ce personnage, dans le premier épisode d'une série que des amis vous font découvrir. Ce personnage qui se retrouve assis par terre chez lui, dos au mur, pleurant, criant sa solitude. Devant l'écran, vous êtes senti plus connecté que jamais en plusieurs mois. Vous essayez de comprendre d'où vient cette solitude, en vain.

     

    Est-elle sentimentale ? Est-ce simplement la conséquence d'un manque d'amour, d'une relation perdue ? La conséquence frustrée d'un manque de contact physique ? L'impression de ne plus être entier lorsqu'on est seul ? Vous n'y croyez pas. Et puis, ce serait trop simple. Cela va bien au-delà. Certes, tout cela vous manque, et vous avez l'impression qu'en réussissant enfin à vous sevré de celle qui est partie, vous vous êtes sevré pour de bon, incapable à jamais de replonger. Avec qui que ce soit. Vous y avez songé, vous y avez rêvé. Vous vous êtes imaginé rencontrer la bonne personne un soir, sur une terrasse ; vous auriez parlé pendant des heures, yeux dans les yeux. Fantasme éculé d'écrivain. Lorsque quelqu'un d'inconnu vous aborde sur une terrasse ou ailleurs, vous avez plutôt tendance à balbutier des mots guère capables de constituer plus qu'une vague phrase polie. Ce n'est pas le manque d'amis non plus. Personne ne vous a abandonné, vous savez que vous pouvez compter sur eux. Vous espérez qu'ils le savent aussi. Il en va de même pour votre famille, avec qui vous n'arrivez plus non plus à vous connecter comme avant.

     

    Parfois, vous avez envie de disparaître loin, où personne ne vous connaîtrait, où vous pourriez simplement être vous-même dans votre coin, sans ne rien dire à personne. La vieille pulsion de la cabane au fond des bois. Où la même solitude qui vous étreint en pleine ville bondée vous terrasserait à coup sûr. Mais au moins, vous n'auriez à décevoir personne en essayant vaguement de l'expliquer, ce dont vous êtes incapable. Vous repensez aux terrasse, à cette envie que vous avez de rejoindre tous ces gens en pleine conversations, assis ensemble à des tables ou sur des marches d'escaliers, des verres à la main. Une puissante envie de connexion vous envahit alors, un désir profond, presque primal, de rapprochement. D'être comme eux. Alors que même avec les gens dont vous êtes le plus proche, vous n'arrivez plus à être vraiment là. En phase. A vous sentir autrement que décalé. Et crevant de trouille à l'idée d'être incapable de vraiment les retrouver. Alors vous errez dans la ville, entre les bars, entre les cafés, comme un papillon de nuit attiré par toutes ces lumières, par toute cette chaleur humaine que vous n'arrivez plus à saisir.

     

    Vous n'écrivez plus, plus vraiment. Votre éditeur bien aimé commence à remplacer sa patience et sa compassion de toujours par une inquiétude sincère mais pressante. Petit chat s'en fout, même si sans le simple contact physique de vos mains dans sa fourrure, sans cette impression d'avoir au moins un être incapable de vous abandonner ou de vous juger, vous en mèneriez encore moins large. Vous vivez pourtant. Vous riez, vous découvrez, vous passez de bons moments. Mais la solitude ne se fait jamais aussi fort qu'au moment où vous quittez un groupe d'amis pour vous retrouvez seul, chez vous. Où vous vous retrouvez aussitôt paralysé, surchargé par une puissante envie de vivre, de vraiment vivre, sans avoir comment. Hypnotisé par les lumières des immeubles voisins, à vous imaginer la vie de tous ces gens anonymes. Une vie pleine de contacts, de chaleur, une vie sur Terre et non dans l'espace. Vous guettez les renards dans la rue en contrebas, comme à la recherche d'un signe à suivre. Vous prenez consciencieusement vos médicaments, que Psy bien aimé à décidé de légèrement diminuer, dans l'espoir de vous aider à reprendre un meilleur contact avec cette réalité qui vous échappe. Psy bien aimé à qui vous ne dites pas tout, mais vous ne dites plus grand chose à personne. Rien qui compte. Parce que vous ne savez pas quoi dire. Vous dormez mal, ou plutôt vous dormez bien ; c'est l'endormissement qui vous pose problème. Ces heures allongés sur le dos, seul, avec les lueurs de la ville filtrant à travers la fenêtre pour dessiner les contours d'une autre ville au plafond. Des éclats de rire, des cris venus de l'extérieur vous comble comme un fix vitement injecté dans une ruelle avant de vous laisser plus vide et désespéré que jamais.

     

    Une citation de Terry Pratchett vous vient en tête. Traduite, elle donnerait quelque chose comme ceci : « Le problème, c'est que les choses ne vont jamais mieux, elles restent les mêmes, seulement elles le restent encore plus. » Encore une fois, vous vous sentez perdu à l'idée de la disparition de celui qui avant tant aidé à vous construire. La perte d'un homme que vous n'avez jamais rencontrer vous dévaste plus qu'aucune mort dans un cercle proche ne l'aura jamais fait. Allez comprendre. Alors vous continuez à vivre, vous vous levez le main, vous arrivez jusqu'au bout de votre journée, vous passez de bons moments ici et là. Vous recommencez. Et entre deux sorties, entre deux amis, entre deux rires, vous sentez la vague qui revient, et cette solitude inavouable qui vous brise à nouveau avant de vous laissez vous reconstruire petit à petit. Sans jamais vraiment vous sentir entier. Plus maintenant, pas comme ça. Ce besoin de l'autre que vous n'arrivez pas à combler. Un vide oppressant, inavouable, à laisser s'échapper dans l'oreiller. On vous demande comment ça va, vous répondez « Bien. ». C'est parfois vrai. Au fond, rien ne va vraiment mal. Alors pourquoi vous sentez-vous aussi seul, aussi fragile, aussi perdu, aussi incapable d'être réellement là, présent, les deux pieds dans cette univers ? Comme si vous n'étiez qu'un dessin décalqué sur une feuille de papier. Sans la moindre trace de ce que vous n'avez jamais dit. A Psy bien aimé, à elle, ou à un autre. Des peurs et des manies, des complexes et des hontes. Une part de vous à jamais retenue à distance.

     

    Dehors, vous cheminez éternellement entre les lumières des terrasses. Parfois, vous trouvez un peu de réconfort à observer tous ces gens vivre. Souvent, vous en retirez un sursaut supplémentaire et idiot de solitude tandis que vous rentrez chez vous, incapable de simplement vous installer ici ou là. N'importe où. De vivre vraiment. Alors vous continuez votre chemin. Toujours dans ce vide aussi immense qu'intime, les pieds dans deux univers.

     

    Décalé.

  • Retour au bercail

    Une nouvelle historiette, pour une nouvelle humeur! ^^

     

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    Vous aviez le programme de cette fin de soirée en tête. Un bon film peut-être, confortablement installé dans le grand fauteuil en cuir du salon de vos parents. Un de ces films vus et revus, dont la familiarité vous enveloppe à chaque fois comme un cocon, stase temporelle de deux heures où vous savez que rien de pire que la fin du film ne peut vous arriver. Ou alors ouvrir un bon bouquin, parmi tous ceux que vous avez à lire, pour vous retrouver finalement plongé dans un roman lu cent fois, et dont la cent-unième lecture s'avère aussi poignante et exaltante que la première. Si ce n'est plus avec le recul ; il y a aussi du bon dans le fait de grandir, récoltant un brin de maturité en chemin. Les mots qui vous enthousiasmaient enfant vous faisaient soudain partir dans un tout autre voyage avec un peu de bouteille derrière soi. Allumer une console, vous perdre dans le monde fantastique d'un de vos chers jeux favoris, qui prenaient la poussière avant que vous ne retrouviez le temps de vous y mettre. Le temps. C'est étrange, comme concept. On ne le perçoit jamais de la même manière, et ce n'est pas tant qu'on en perd ; on l'oublie, plutôt.

     

    Le temps, vous le passez chez jours-ci dans le grand appartement de vos parents, à la campagne. Les immenses pièces de votre enfance semblent bien vides avec un seul occupant et pourtant, vous vous ne vous y sentez pas si seul que ça. Il y a les échos de toute une vie pour vous tenir compagnie ou, du moins ce qui vous semblait toute une vie quand vous y viviez encore. On a beau se jurer de ne plus jamais y remettre les pieds une fois libéré du carcan familial, ivre à l'idée de pouvoir voler de ses propres ailes (et croyez-moi, ce n'est pas très avisé de voler avec autant dans le nez). Y vivre à nouveau ? Quelle horreur ! Quel terrible coup du sort il faudrait affronter pour se résigner à aller ainsi à reculons ! Pourtant, quand un repas de famille vous y conjure, voilà que vous avez de la peine à quitter ces lieux le soir venu, quand les sœurs, les parents et les enfants se séparent et que l'espace d'un instant, personne ne sait plus qui il est vraiment parmi tout ça. Et il y a le retour chez vous, dans un petit appartement vide, encore dépourvu de cet écho confortable d'une vie entière (car ne vit-on pas plusieurs vies, l'envol du nid familial ne représentant que le début de la deuxième?).

     

    Cette fois-ci, vous avez accepté de garder la casa familiale lors des vacances de vos parents. La retraite aidant, ils ne cessent de voyager, de partir dès qu'ils en l'ont l'occasion. Maintenant qu'ils ne sont plus cloués à la base, et un brin décontenancés de ne plus se retrouver avec une affectation dans les pattes, ils profitent de leur dernière permission. La plus longue, et la plus méritée. Ou alors, parfois vous le soupçonnez, c'est qu'ils n'arrivent plus vraiment à vivre chez eux à plein temps. Car pour eux, comme pour beaucoup de monde, un chez-soi représentait l'endroit où l'on se retrouvait à l'abri, le soir, ensemble, une fois libérés des obligations diurnes du travail et des responsabilités. Et pendant longtemps, il y a les enfants, et on n'est plus jamais deux, plus vraiment. Et puis voilà qu'on ne travaille plus, que la maison qui contenait à peine quatre, cinq personnes ou plus devient soudain immense. Immense, et pourtant si étroite, quand on ne peut plus s'avancer au détour d'un couloir sans tomber sur l'autre. Alors peut-être que c'est plus facile ailleurs. Vous imaginez que ces échos n'ont pas forcément la même signification pour tout le monde...

     

    Pour votre part, vous êtes plutôt content d'être là. Loin de votre maison à vous, pour un temps du moins. Votre maison de plus en plus étriquée, alors qu'il n'y a jamais eu autant de place. La même rue sous vos fenêtres, les mêmes bruits des passants et des voitures, les mêmes murs, les mêmes plafonds... Lorsqu'on contemple trop longtemps à deux, même la chose anodine peut s'avérer difficile à voir encore et encore. C'est idiot, mais c'est comme ça. Et vous n'avez pas vraiment les moyens de refaire vos tapisseries (et encore moins les capacités, à moins qu'un voisin inquiet ne finisse par enfoncer la porte avant de vous retrouvé collé en un endroit improbable entre mur et plafond, à boire l'humidité gouttant de la salle de bain du dessus et vous nourrissant de mouche assez peu chanceuses pour avoir décidé de se poser dans ce piège involontaire). Alors passer une dizaine de jours dans votre ancien chez-vous vous a paru être une bonne idée. Vous aimez la tranquillité qui y règne. Pourtant, c'est tout aussi silencieux chez vous, en ville, mais nul silence n'est identique aux autres ; il y en a auxquels on s'habitue tellement qu'ils finissent par se transformer en un terrible vacarme sous votre crâne...

    Ce silence ci vous détend, il est...rassérénant. De même que les meubles familiers, le carrelage froid sous vos pieds, les immenses plantes vertes plus vieilles que vous qui étalent leurs branches le long de certains murs...et une cuisine moderne récemment refaite, mais vous échangez avec plaisir la nostalgie de l'ancienne contre le côté pratique de la nouvelle. Et vous vénérez sa cuisinière à induction comme un idole païenne, bien loin des trois misérables plaques aussi imprévisibles qu'effrayante qui font régner la terreur dans la boîte à chaussures aux murs gras (la hotte, voilà une belle invention elle aussi!) qui vous sert de cuisine. Vous pourriez cuisiner des heures pour le simple plaisir d'enfin vous retrouver aux commandes d'un matériel de qualité ! Et puis le calme de la campagne vous replonge loin de celui de la ville, qui n'est pourtant guère plus agité dans votre petit et vieux quartier. Mais ici, il y a quelque chose dans l'air...

     

    Peut-être est-ce petit quelque chose dans l'air (vous espérez juste qu'il ne s'agira finalement pas d'un moustique, les sales bêtes sont nombreuses dans le coin ; voilà bien un truc qui ne vous manquait pas, tiens!) qui vous pousse finalement abandonner tous vos beaux projets en cette calme soirée de la fin du printemps. Vous lirez plus tard, vous jouerez plus tard, vous regarder films et séries plus tard. Vous avancerez sur votre livre plus tard aussi, ce qui se révélera plus problématique, mais la procrastination n'est jamais plus dangereuse que lorsqu'elle est dans l'air et qu'on essaie d'y résister. Dans ces cas-là, mieux vaut suivre le courant. Vous n'avez pas envie de rester enfermé malgré l'appartement chaleureux, mais d'aller prendre l'air de la nuit. D'autant qu'il fait déjà bien chaud malgré l'obscurité qui finit de s'étendre sur les environs. Un short et t-shirt suffiront. C'est la première fois de l'année que vous abandonnez le pantalon, et l'air de la nuit qui vient chatouiller vos mollets vous procure un délicieux sentiment libérateur. Vous descendez les escaliers pour arriver sur le trottoir, bien éclairé par les nombreux lampadaires. Presque au milieu du village, le vieil immeuble bucolique qu'habite vous parents surplombe la grande route qui traverse, et bien, la grande rue. On ne peut pas reprocher un manque de logique aux villages ; il faut vraiment être grand, pour que cette dernière ne suffise plus, de toute façon... Dans l'appartement, petit chat -que vous avez transporté avec vous, et dont le récit de la capture et du voyage remplirait à coup sûr une nouvelle chronique- doit dormir en ronflant dans une de vos vieilles pantoufles. Vous n'avez encore jamais essayé de l'amener dans le jardin familial : le connaissant, il resterait pétrifié et tremblant devant le premier brin d'herbe venu, se demandant dans quel monde effroyable il se retrouvait projeté, et ce qui allait le tuer le premier (ce tuyau d'arrosage avait l'air particulièrement vicieux!).

     

    C'est au hasard que vos pas vous guident, sans destination bien précise en tête. En voyant les bâtiments, pour la plupart inchangés, qui vous entourent, les flash-backs défilent sous votre crâne en une agréable sensation qui rappelle celle de glisser ses pieds dans de bonnes grosses chaussettes confortables, celles qu'on a depuis toujours et qu'on refusera toujours de jeter malgré les trous ici et là et le gros orteil droit qui commence à mettre son nez dehors. Et puis vous décidez soudain de traverser la route en profitant du nouveau passage piéton, qui a transformé la traversée de la mort de votre enfance en un nouveau chemin balisé et, surtout, sécurisé. Ce n'est pas plus mal. Vous vous dirigez machinalement vers la station-service, encore illuminée. Outre le pub et le restaurant, c'est le bâtiment qui reste ouvert le plus longtemps chaque soir, son magasin fermant ses portes à l'heure vénérable -pour une telle localité- de vingt-deux heures. D'ici une dizaine de minutes, remarquez vous en consultant distraitement l'heure. Comme mu par un automatisme, vous déambulez parmi les rayons, à la recherche d'un trésor bien précis : la glace de votre enfance, le parfum que vous preniez toujours à cette même station, quand vous parents vous envoyaient chercher des desserts un peu à la dernière minute après un bon souper, avant de pouvoir vous installer devant le film du soir. A farfouiller ainsi dans la station en pleine nuit, il vous suffit d'un peu d'imagination et vous voilà à nouveau en Corée, lors de votre dernier voyages, avec des amis. Vous êtes replongés dans les ambiances à la fois exotiques et familières de la mégalopole de Séoul, et il vous suffit de froncer un peu le nez pour presque réussir à en sortir les parfums. Séoul, la ville qui ne dort jamais, où les rues fréquentées sont pleines de monde, pleine de vie, de musiques, de nourriture et d'ambiance, tout simplement. Où vous pouviez sortir sur un coup de tête à passé deux heures du matin et vous trouvez une des petites épiceries qui pullulaient afin de vous trouver un bol de ramen bien chaud, un burger au micro onde délicieusement écœurant (ou l'inverse, vous n'avez jamais vraiment su), ou une boisson quelconque pour vous rafraîchir, à partager avec d'autres noctambules ou à garder pour vous, petit secret parmi des millions d'autres. L'espace d'une minute ou d'eux, dans votre petite station-service campagnarde, quelque part en Suisse, vous êtes de retour à Séoul. Puis la vague repart aussi soudainement qu'elle était venue, vous laissant frissonnant de nostalgie comme la personne à qui l'on retire d'un coup sa couette au petit matin. Vous vous retrouvez ici, où acheter n'importe quoi avant dix heures relève parfois de l'exploit, et où les prix vous redonnent une petite leçon en réalité.

     

    C'est avec votre trésor dans les mains -la précieuse glace existait encore, victoire ! Et avec le bon parfum en plus!- que vous sortez pour reprendre votre impromptue balade nocturne, des souvenirs de voyages plein la tête. Et des envies aussi. Des envies de repartir, comme si la maison de vos parents n'était qu'un début, et quelque chose vous attendait après. Quelque chose de plus loin, de plus différent...et de familier à la fois. Vous repartirez un jour, vous le savez. Et cette simple pensée vous met du baume au cœur et vous aider à traverser la nuit l'esprit serein. Jusqu'à la gare, où s'arrête le train de campagne toutes les heures. Et devant, le grand parc où vous jouiez, petit, sur les balançoire. Mais les balançoires sont trop petites pour vous, alors vous vous asseyez sur un muret et commencez à déguster paisiblement votre glace, vos écouteurs sur les oreilles, avec la musique qui participe de plus belle au sentiment de la balade. Il est étrange de constater comme vous pouvez parfois vous sentir soudainement et terriblement seul au sein d'un groupe d'ami où vous vous sentez pourtant accueilli, et ce sans la moindre explication, sans la moindre raison...et comment vous pouvez vous sentir comblé, en phase avec l'univers, alors que vous êtes seul sur un muret devant une gare déserte, à manger une glace. Satisfait de la solitude voulue, vous recherchez pourtant la compagnie, comme cela vous arrive parfois. Cette manie que vous avez tout à coup d'espérer voire apparaître un ami, ou un inconnu qui le deviendra. Ou une inconnue, même si ce n'est pas toujours l'amour qui se doit d'être le but premier. Après vous êtes brûlé au feu du dernier, vous pouvez attendre. Mais si quelqu'un... Bah, il s'agit toujours de si, après tout. Et quand ils se retrouvent en face de nous, ils ne tardent de toute façon pas à devenir bien plus qu'hypothétiques, qu'on le veuille ou non. Peut-être avez vous une vielle âme un peu idiote de grand romantique rêveur, ne croyant pas dur comme fer que la bonne personne sortira du prochain train pour se retrouver face à lui, mais ne pouvant s'empêcher de l'espérer quand même dans un coin de sa tête...

     

    La glace fini, vous jetez soigneusement l'emballage dans la poubelle non loin, et poussez même le vice à vous emparer des quelques détritus que vous apercevez dans l'herbe pour leur faire suivre le même chemin. L'air vaguement satisfait du devoir vaguement civique vaguement accompli, vous reprenez votre route. Ce sera peut-être un autre train, un autre jour, un autre ailleurs... Bah, là tout de suite, ça n'a pas d'importance, pas vraiment. Ou si, mais vous bénéficiez d'un de ces petits moments trop important pour s'en rendre compte. Vous marchez quelques minutes encore, les mains dans les poches, des chansons de circonstance défilant dans vos oreilles. Il fait bon, les lumières du village sont agréable aux yeux, et il y a ce quelque chose dans l'air... Vous frappez, et manquez votre cible : cette fois-ci, il s'agissait bien d'un de ces fichus moustiques.

     

    Avec votre content de vadrouille dans la tête aussi bien que dans les pieds, vous prenez le chemin de ce qui a été votre maison plus longtemps que n'importe quelle autre. La nuit est encore belle, la nuit est encore longue. Ce bouquin aura peut-être un nouveau chapitre au matin, qui sait...