Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Plume de Renard - Page 3

  • La boîte à monstres

    Ma parole, une nouvelle historiette, cela faisait longtemps! J'en ponds rarement, mais j'aime bien quand ça arrive. C'est toujours chouette de se replonger dans cet univers. ^-^ (Petit rappel: ce qui est catégorisé comme historiette n'est pas ma vie, même si je m'en inspire.  Je ne ne suis pas auteur, je suis célibataire, et je n'ai pas de chat. MAIS il se peut que j'ai un peignoir vert. -->)
              ____________________________________________________________________________

    De toutes les tâches de votre (relativement) paisible vie quotidienne, peu vous confondent autant que celle qui consiste simplement à relever son courrier. Ce qui, chez vous, relève de la discipline olympique. Vous envisagez de vous doper histoire de récupérer votre courrier à temps, tellement cet acte anodin vous met dans tous vous états. Déjà, il vous faut mettre le nez hors de votre appartement ce qui, certains jours, n'est pas évident. Vous vous accrochez alors à votre manuscrit en cours/tasse de thé/brosse à dent comme une moule à son rocher (mais une moule avec des dents propres). Ce qui vous poussez à vous habiller les jours de bouclage, soit à passer votre vieux peignoir vert et à vous glisser dans les couloirs comme un fantôme pelucheux au mal de mer. En espérant que vous ne croiserez aucun voisin bien décidé à vous parler-du-temps-qu'il-fait alors que vous comptez bien ne pas vous exposer aux éléments de la journée. Et puis il y a l'ascenseur, dont la fréquence se montre plutôt aléatoire dans un immeuble de onze étages, mais qui a au moins le mérite de vous distraire(1). Une fois dans le hall, traînant des pieds comme un condamné aux galères, vous fouillez alors en marmonnant dans votre poche de peignoir, et réalisez une fois sur deux que vous avez oublié les clef. Puis il s'agit de trouver la bonne entre les porte-clefs (votre propension à collectionner les gadgets inutiles surpassant de loin celle, inexistante, que vous avez à collectionner les clefs, qui finissent par se sentir un peu seules). Et après tous ces efforts, vous voilà récompensé par deux factures, une pub pour la nouvelle pizzeria du quartier qui livre-à-des-tarifs-imbattables (il y a toujours une nouvelle pizzeria du quartier, au point que lorsque vous vous y promenez, vous êtes étonné de pouvoir faire plus de dix mètres sans tomber sur une pizzeria). La seule personne qui vous envoie des cartes postales, c'est votre mère (qui arriveront toujours après son retour, même lorsqu'elle s'évertue à les poster le premier jours de ses vacances en espérant défier les lois du multivers), et vous n'avez jamais reçu une seule lettre manuscrite, si on met de côté le roman épistolaire de treize (treize, bon sang!) pages qu'une ex avait cru bon de vous laisser dans votre boîte après non seulement avoir brisé votre cœur, mais couru encore sur les morceaux fumants avec la délicatesse d'un troupeau de buffles blindés d'amphétamines. Quand vous y repensez, vous auriez sûrement préféré sortir avec chaque buffle du troupeau.

     

    Les publicités balancées dans la poubelle du hall prévue à cet effet, les factures dans une main, déçu de ne pas avoir obtenu une nouvelle carte de visite d'un marabout local pour l'ajouter à votre collection (vous échangez un Mamadou Magnétiseur en parfaite condition contre un Maître Jean des Lumières première édition, quand il n'avait pas encore le petit dessin de Jésus aux yeux bavant), vous attendez que votre cœur impressionnable reprenne un rythme normal. Car vous êtes psychologiquement incapable d'attendre autre chose d'une courrier qu'une mauvaise nouvelle. C'est comme ça. Quelque chose qu'on envoie par la poste dans un monde informatisé ne peut être que Très Sérieux (tm), et donc abominablement apocalyptique. Pour vous, une lettre non identifiée, c'est un peu vous retrouver face au chat de Schrödinger, si le chat en question était potentiellement capable de saisir tous vos biens (y compris votre propre petit chat, qui s'accrocherait de toutes ses griffes à son fauteuil préféré avant d'être impitoyablement mis en fourrière, ou envoyé en chine afin d'être pressé jusqu'aux moustaches pour faire office de complément dans une pâte alimentaire), vous expulser, vous jeter à la rue, brûler tous vos livres et faire en sorte que votre nom devienne le synonyme d'une antique malédiction sur l'imprudence avant de venir cracher trois fois sur votre tombe (que vous n'aurez du coup même pas eu les moyens de payer ; vous tiendrez certainement compagnie à petit chat dans un tube). Toute votre vie défile (au moins trois fois, vous ne voua rappelez jamais très bien du début et avez la sensation désagréable de vous être endormis à des moments qui auraient dû être passionnants) devant vos yeux le temps de tourner la clef dans la boîte. Et puis il s'agit ensuite d'ouvrir la lettre, chose que vous avez rarement la patience d'attendre, quand il ne vous arrive tout simplement pas de balancer votre courrier héroïquement relevé dans le hall, comme si vous aviez sorti un dangereux crotale de votre casier. Alors vous vous retrouvez à quatre pattes et en peignoir, à ramasser toutes les missives dont celle qui va évidemment se glisser dans un coin difficile d'accès. Encore un point commun avec certains crotales, quoi que vous préféreriez presque les crotales ; avec eux au moins, on sait tout de suite à quoi s'en tenir. Il ne se cachent pas derrière un timbre et un peu de colle, quoi que cela vous amuserait d'imaginer quelqu'un coller un timbre sur un serpent avant de l'envoyer par la poste. L'avantage, c'est que les bestioles pourront difficilement saisir vos meubles.

     

    En parlant d'ouvrir ces maudits machins (les enveloppes, pas les crotales), vous n'avez jamais vraiment attrapé le coup de main. Dans un coin de votre esprit qui n'a pas encore succombé à la pure terreur primaire résultant d'un atavisme opposant le rongeur au tyrannosaure, vous croyez savoir qu'on est censé utiliser un ouvre-lettres, ou quelque chose s'approchant. Ce que vous avez toujours considéré comme un truc d'adulte responsable, ce que explique sans doute pourquoi vous y avez toujours résisté de manière inconsciente, de la même manière que vous résistez aux porte-manteaux et classeurs à trous. Vos doigts fébriles essaient de déchirer soigneusement le papier, et finissent immanquablement par déchiqueter un petit morceau de la lettre à l'intérieur, ce qui vous fait le même effet qu'un couteau de combat plongé dans vos tripes et remués trois fois pour la bonne mesure : et si, par cette petite déchirure, vous veniez de sceller à jamais votre destin ? Si vous veniez de détruire le seul morceau de la page dont l'intégrité était absolument nécessaire ? C'est tout simplement impossible, mais le savoir ne vous aide pas. C'est pire : il y a toujours une exception à la règle, alors pourquoi pas vous ? Vous vous retrouvez alors avec un papier froissé, potentiellement déchiré, qui donne l'impression d'avoir été apporté par poney express un soir d'orage plutôt qu'acheminé via les merveilles de la technologie moderne (qui restent tout de même capables de perdre des paquets plus efficacement qu'un poney aveugle). Mais au moins, même lorsqu'il s'agit d'une facture (COMBIEN pour cette consultation médicale!?), vous êtes soulagé de savoir que vous allez encore pouvoir profiter de votre chez-vous plutôt que d'en être froidement arraché par des huissiers à la carrure d'armoire à glace dépourvue de la moindre trace d'humanité et d'humour (parfois, vous avez une bien piètre vision de vos compatriotes, mais ceux qui se destinent à une telle carrière ont rarement mangé du clown ; ou alors, après l'avoir dépecé eux-mêmes dans leur cave).

     

    Après, il vous arrive aussi de recevoir la régulière enveloppe de vote, ce qui a le mérite de complexer d'une autre manière votre pauvre cerveau peu enclin à se faire à certaines normes essentielles d'une vie responsable. Plein de bonne volonté, vous vous jurez de lire attentivement chaque proposition de loi dans ses moindres détails, décidé à voter en votre âme et conscience pour on contre quelque chose que vous avez réellement compris. Puis votre esprit civique se réduit comme un méniniste face au bon sens tandis qu'apparaissent les premières explications abstraites concernant la réfection budgétaire des dispenses d'autoroutes conformément à l'alinéa A38 du code pénal. Vous votez avec la conviction chevrotante de celui qui arrive après la bataille, et vous oubliez systématiquement de retourner votre enveloppe jusqu'à deux heures avant la limite finale, ce qui vous pousse à courir en ville déposer directement le tout dans l'urne la plus proche (dont, une fois, la boîte aux lettres de la boucherie juste à côté de l'hôtel de ville, qui ont dû être bien étonnés). Quelle que soit sa forme, le courrier ne vous réussit décidément pas. Il en va de même pour les colis. Votre tendance à craindre le pire vous faire toujours assumer qu'il s'agit soit d'une vaste blague, soit d'une erreur, soit d'une bombe (les trois n'étant pas mutuellement exclusifs). Même lorsque vous attendez un colis précis, vous craignez l'erreur judiciaire, et sursautez au moindre coup de sonnette (d'autant que comme le stipule une autre loi du multivers, le facteur apportant votre colis ne passera que lorsque vous serez sortis juste cinq minutes pour aller acheter quelque chose au magasin du coin. L'ironie aidant, ce sera sans doute des timbres). De plus, les facteurs vous font signer sur leurs tablettes à l'aide de stylets voire, dans certains cas, de vos doigts. Et comme vous êtes déjà incapable de garder la même signature au stylo sur du papier (il ne doit pas y en avoir deux pareilles), vous stressez d'autant plus et finissez par barbouiller ce qui ne ressemble à votre nom que de loin et en plissant les yeux, tandis que vous imaginez déjà d'horribles circonstances juridiques vous tombant sur le coin de la pomme lorsqu'il sera décidé que ça-ne-peut-pas-être-sa-signature-regardez-moi-ça !

     

    Quant à envoyer du courrier, cela ne vous repose pas beaucoup plus. Encore aujourd'hui, il vous arrive de demander à votre moitié s'il faut coller le timbre à droite ou à gauche, ce qui ne manque jamais de lui faire écarquiller les yeux d'incrédulité. Vous avez au moins avalé des dizaines de timbres par mégarde, et votre écriture manuscrite pourrait faire tourner de l’œil un médecin, ce qui vous pousse à prendre jusqu'à dix minutes pour être sûr d'avoir écrit l'adresse lisiblement. Avant de réaliser, distrait comme vous êtes que vous l'avez écrite du mauvais côté, ou que vous vous êtes trompé dans une lettre ou un chiffre. Depuis, l'amour de votre vie se charge généralement de ce genre de formalité, même si cela ne change rien au fait qu'il n'y a plus un stylo de fonctionnel dans tout l'appartement lorsqu'il est urgent d'aller poster ce recommandé. Vous songez parfois à élever des pigeons voyageurs, ce qui a le mérite de vous semblé moins compliqué, et qui amuserait sûrement petit chat.

     

    Du coup, lorsque vous allez relever votre boîte aux lettres et que vous la découvrez vide, le soulagement est tel que vous vous retrouvez généralement à danser une gigue solitaire et impromptue, au grand étonnement de certains voisins. Les jours fériés, il vous arrive même d'ouvrir le casier en passant rien que pour profiter d'un tel sentiment de liberté. Pour vous, peu de choses sont aussi belles en ce monde qu'une boîte aux lettres vide. C'est un peu votre paradis, même si une fois vous y avez trouvé une araignée, ce qui vous a éloigné d'un tel dispositif pendant trois moins (et un certain nombre de rappels). Il va de soi que vous avez un sérieux problème, mais ce n'est pas nouveau. Vous vous y êtes fait, voilà tout. Vous n'avez pas vraiment eu le choix. Et voilà que vous n'y êtes pas encore allé aujourd'hui, que votre compagne ne rentrera pas avant demain, et que le sort de votre vie entière en dépend peut-être. Grommelant, vous attrapez votre peignoir, sous le regard intrigué de petit chat qui vous observe du fond de la pantoufle où il s'est réfugié. Vous vous traînez jusqu'à l'ascenseur, de plus en plus anxieux tandis que la cabine de fer vous rapproche de votre inexorable destin. Puis, enfin, la terrible boîte. Et ça ne manque pas.

     

    Vous avez encore oublié vos clefs.

     

    ________________________________________________________________________

     

    (1) Voilà bien une semaine que votre compagne et vous suivez avec passion ce que vous avez appelé pour les livres d'histoire « La Guerre des Paillassons ». Tout a commencé avec l'apparition d'un petit mot scotché dans la cabine, demandant la restitution d'un tapis de porte disparu. Le soir-même, un post-it avait été collé en-dessous, clamant qu'il ne s'agissait pas de la première victime. Puis quelqu'un crut bon de répondre en signalant que si les gens ne voulaient pas voir leurs paillassons vendus au cirque, il valait mieux éviter de les laisser traîner sans surveillance dans les couloirs, comme les enfants (vous suspectez le vieux voisin ronchon du dessus). Depuis, une à deux fois par jours, de nouvelles notes décorent les cloisons de l'ascenseur, formant petit à petit une véritable mosaïque de post-it colorés qui dénoncerait certainement de manière incompréhensible un défaut de la société dans un musée d'art moderne, mais qui a le mérite de vous faire beaucoup rire. Lorsque votre chère et tendre rentre de ses cours chaque soir, son premier réflexe est de se précipiter vous raconter que l'écriture ronde des post-it roses a répondu vertement à celle, toute serrée, des notes à carreaux, et que cela menaçait de dégénérer sur les pots de fleurs qui garnissaient certains balcons de manière inopportune. Quant à savoir ce qu'un pot de fleurs pouvait avoir d'inopportun, vous attendez la suite avec impatience.

     

     

  • Trou noir

    C'est comme un gouffre. Enfin, non. Le gouffre implique la chute, et aussi étrange que soit la sensation, elle n'implique pas de tomber. Ou est-ce qu'on peut tomber sans bouger, comme si le monde se précipitait à votre rencontre pour mieux vous passer à travers, vous laissant avec l'équivalent métaphysiques de trois couches géologiques dans les gencives (ce qui n'est pas très bon pour le budget brosses à dents) ? C'est plutôt...et bien, comme un trou noir. Un trou noir qui grandit petit à petit dans le creux de votre poitrine, et dont les vrilles s'infiltrent jusqu'au plus profond de votre être. Parfois il se stabilise, et pendant un temps, l'alignement des planètes vous semble non pas forcément favorable mais...adéquat, comme si vous aviez enfin trouvez votre place dans l'univers, à la façon d'un horoscope dans le quotidien gratuit du jour (sagittaires aujourd'hui : mangez sain, vivez heureux, travaillez bien, et pour le reste prenez un biscuit chinois, on manque d'idées). Et puis voilà que l'entropie reprend son cours, que tout votre être se tord sans que vous ayez l'impression du moindre mouvement. Une étoile pressée, comme en formation...ou sur le point d'éprouver son point de rupture.

     

    Ce n'est pas tant une question de destruction, mais plutôt d'usure. D'une fatigue incommensurable qui vous ronge comme le castor neurasthénique les barreaux de sa cage, désespéré à l'idée d'y trouver un semblant de liberté, et peut-être un bon tas de bois pour y construire un barrage quelque part. Sauf que votre barrage à vous est en train ce céder, et si ce n'est pas la première fois, il n'y a tout simplement rien qui coule. Le trou noir se nourrit de vos émotions, qu'il attire à lui avec la force inébranlable de la gravité. Comme si le manque d'énergie, de repos, vous empêchait de ressentir vraiment. S'en suit une sorte d'apathie que vous essayez de combler dès que vous le pouvez, trouvant un semblant de vie en bonne compagnie. Du moins quand vous en avez la force. Car toujours sortir devient difficile, prendre contact compliqué, et maintenir un lien éprouvant. La solitude vous terrifie, mais la compagnie vous épuise. Une équation que vous avez bien de la peine à balancer en ce moment.

     

    Vos émotions, vous ne savez pas ce qu'elles deviennent. Vous avez l'impression de les sentir vaguement, ou du moins de conserver l'idée que vous êtes censé en faire. Mais le trou noir les arrache, les emmagasine quelque part tout au fond de vous, où vous pouvez les voir mais pas les toucher. N'attendant peut-être qu'une occasion pour toutes ressortir d'un coup, vous submerger à travers une gigantesque vague émotionnelle et chaotique avant de vous laisser lessivé sur le sable (ce qui vous enthousiasme moyen, parce que le sable, c'est pénible, on en a partout, même dans les oreilles, et c'est un peu comme les paillettes : trois jours et douze douches plus tard, on en trouve toujours un peu dans les coins). Les mauvaises comme les bonnes nouvelles n'ont plus guère d'impact, et vous restez silencieux plutôt que de mimer à outrance joie ou désarroi. Ni l'un ni l'autre ne vous semble approprié, c'est bien là le problème.

     

    Lorsqu'on vous demander comment ça, vous avez l'impression de passer votre temps à dire que vous êtes fatigué. En fait, vous avez l'impression d'avoir épuisé tous les sujets de conversation quant à votre vie quotidienne. Ce n'est même pas que vous vous sentez mal, vous ne savez pas comment vous vous sentez. Vide, comme si vous vous observiez de l'extérieur, et que ce qui vous arrivait ne vous arrivait pas vraiment, ne suscitant chez vous qu'un intérêt poli, un peu comme celui que l'on réserve à certains membres de sa famille éloignée lors d'un repas de fête et que hocher le tête au rang d'art devient un élément de survie essentiel. Oh, c'est vous ! Ils vous arrive...des trucs. Ou pas. Aux autres aussi. Vous êtes mieux à l'intérieur, merci bien.

     

    Ces derniers jours, vous avez fait du rangement. Comme vous n'en avez pas fait depuis un bon moment. Pas beaucoup de choses débarrassées, mais de l'ordre fait, et un bon coup de ménage (enfin, rien de vraiment débarrassé...à part les deux sachets de médicaments périmés retrouvés dans votre pharmacie. D'ailleurs, vous êtes à peu près persuadé qu'une loi ineffable du multivers implique que toutes les pharmacies de particuliers sont remplies au trois quarts de médicaments périmés dont leurs propriétaires ne se rappellent même pas l'usage initial. Le dernier quart est généralement constitué d'un fond de bouteille de carmol, de sparadraps éparpillés et d'un tube de pommade.). Mais finalement, vous avez déjà l'impression que ce n'est qu'un appel de plus au désordre à revenir. Ce n'est pas le vide que vous recherchiez. Un vide à l'allure de trou noir, qui tempête parfois chez vous en un redoutable sentiment de colère, de rage pure à qui vous ne trouvez aucune cible, si ce ne sont vos maladresses et autres petits tracas du quotidiens qui menacent de vous faire à hurler à vous en arracher la voix.

     

    Sinon, rien. Juste cette ouverture en vous que vous n'arrivez à combler, et cette absence d'émotions, ou du moins leur mise en sourdine qui vous pousse à trouver refuge dans celles que vous éprouvez encore plongé dans un bon livre, un jeu vidéo ou une bonne série. Mais même là, la fatigue vous y arrache parfois. Là où vous pouviez lires des livres d'une traite sans faiblir, une cinquantaine de pages d'un coup vous fatigue aujourd'hui, votre concentration s'éparpillant. C'est comme avoir en permanence une brume stagnant dans les méandres de votre cerveau, et un voile devant la manière dont vous expérimentez la vie. C'est la volonté qui faiblit, votre faiblesse qui prend le pas, votre trou noir qui s'étend ou se comprime comme un accordéon qu'on aurait jeté dans un escalier (à la manière d'une bande-son de certains films d'art et d'essai). C'est la sensation de n'avancer dans rien, et de se retrouver submergé par une quantité de choses, cette danse à deux doigts du burnout pour une vie qui ne devrait pas en connaître un seul. Et vous ne savez plus quoi à dire à ceux qui vous entourent.

     

    C'est comme un gouffre qui grandit. Enfin, non. Le gouffre implique la chute, et vous n'êtes pas en train de tomber. C'est plutôt comme un trou noir à l'intérieur de vous. Pas destructeur, pas trop ; pas la fin, pas vraiment. Juste présent.

     

  • Good dreams are the worst

     

    What's Wrong with Me - Julia Stone (musique, maestro!)

     

    Vous sentez la fatigue, qui vous tire en arrière comme un monstre marin enserrant ses griffes autour de votre gorge ; plus loin, toujours plus profondément dans les abysses, si bien que chaque respiration vous donne l'impression de vous réveiller en sursaut. Vous la subissez depuis tellement de temps maintenant qu'il pourrait aussi bien s'agir de votre ombre, drainant petit à petit votre énergie en vous laissant juste de quoi fonctionner, voire de vous adonner à un éclair d'espoir, le temps de vous retrouver à nouveau enchaîné. C'est comme une course sans fond, sans but, sans ligne d'arrivée, où la fatigue vous tire en arrière sans que vous ne cessiez jamais de remuer les jambes de toutes vous forces pour ne serait-ce que gagner quelques centimètres d'avance. Cette fatigue, c'est l'impression de se balader en permanence avec un poids sur les épaules, lové autour de votre torse, tordant vos bras, un esprit prisonnier d'une tare qu'il se sent incapable de vaincre. Ou peut-être que la seule victoire consiste à continuer malgré tout plutôt que de s'écrouler, où l'épreuve devient les meilleurs jours une habitude. Pas de petit chat aujourd'hui, pas de compagne, pas de pantoufles, pas d'édition, pas d'historiette avec lesquelles vous affrontiez votre quotidien : juste vous.

     

    Et vous êtes épuisé.

     

    Vous avez beau tout essayer, rien n'y fait. Varier les temps de sommeil : dormir plus, dormir moins, sur de longues périodes, trouver un rythme. C'est comme courir après l'espoir illusoire d'une seule bonne nuit de sommeil. Les insomnies ne sont qu'un écueil dérisoire en comparaison de cette quête éreintante, car même lorsque vous passez vos nuits à dormir, cela n'a aucune importance. Le réveil vous trouve toujours lessivé, et tellement au bout du rouleau que vous avez dû en changer au moins trois fois pendant la nuit. C'est un démon intérieur à la source inconnue qui vous ronge toujours un peu plus, jusqu'à ce que vous n'en pouviez plus ; il vous laisse alors récupérer de maigres forces, et la lutte reprend de plus belle. Un cycle qui se partage avec vos craintes et vos angoisses, face à votre esprit qui n'a jamais été très fort. C'est l'envie de disparaître, de partir, de dormir un jour entier, une semaine, un mois, un an, en espérant qu'au réveil, il y aura eu un changement miraculeux. Jamais l'envie d'en finir, au moins ; la corde est usée, mais elle a été toujours bien attachée.

     

    C'est la solitude qui vous dévore, qui vous donne l'impression d'être plus loin que jamais de tous ceux dont vous êtes proches. L'impression de ne jamais arriver à être vraiment là, de se sentir connecté, comme si vous vous observiez avancer de loin. Avec ce vide en vous que vous ne savez comment combler, et qui vous fait l'impression d'un trou noir que vous ne contenez qu'avec peine et un soupçon de moralité. C'est l'impression d'être un tas de verre brisé, qui avance malgré tout, vaguement mis en forme par les habits qu'il porte et le tout tenu par un sourie balancé à la face de l'adversité : « Tout va bien. » Car au fond, qu'est-ce qui va vraiment mal ? Si ce n'est cette souffrance que vous vous maudissez de ressentir, vous qui vous sentez tellement isolé alors que vous êtes si bien entouré. C'est se raccrocher à chaque petite chose, à chaque petit plaisir, en se laissant guider de l'un à l'autre, se raccrochant aux gens, à tout ce que vous aimez, des fois que cela vous permette de prendre forme et de garder pied.

     

    C'est l'usure, devenue une vieille compagne qui vous empêche de réellement savoir à vous en êtes, toujours piégé entre le creux de la vague, la remontée bienvenue et l'inévitable redescente. C'est l'usure des bonheurs, ou ce que vous aimez est votre carburant, bien que souvent terni par le voile de la fatigue. La fatigue qui vous empêche de lire comme vous lisiez avant ; la lecture, à travers laquelle vous vous définissiez, la lecture, qui était votre truc. Et si vous n'êtes plus ce lecteur-là, qui êtes-vous ? La fatigue, qui transforme l'écriture autrefois si indissociable de votre existence en une épreuve mentale qui vous épuise comme jamais après une page ou deux. Les forums d'écriture que vous aimez tellement deviennent autant d'épreuves qui vous paraissent parfois insurmontable, tandis que la moindre notion d'un projet personnel vous draine de toutes vos forces avant même d'en poser quelques mots. Avant, vous aviez toujours des histoires en cours, des projets ; vous les finissiez rarement, mais vous écriviez. Aujourd'hui, il n'y a plus que l'obligation d'écrire trop souvent submergée par la fatigue qui l'accompagne.

     

    Alors vous luttez pour vous reprendre, vous luttez pour sourire, vous luttez pour profiter de chaque chose qui vaille la peine, et vous continuer à croire qu'il y en a plus que jamais, même si elles doivent vous échapper du bout des doigts. Vous êtes fonctionnel à l'extérieur, où le rire devient une raison d'avancer, ou chaque interaction devient une raison de vivre aussi bien qu'une activité si épuisante qu'elle vous empêche d'en profiter vraiment. Vous rêvez de partir loin, ou de partir près ; de partir, tout simplement, pour un temps. De vous retirer, de laisser le monde continuer un peu sans vous, mais la peur, la fatigue et les moyens ne vous en laissent guère l'occasion. Vous combattez cette tristesse profonde et insondable qui vous déchire les entrailles et révèle en vous un vide dans lequel vous avez une trouille bleue de vous perdre. Les larmes vous montent aux yeux à la moindre contrariété, à la moindre maladresse (et dieu sait que cela ne vous rend pas la vie facile, lorsqu'on connaît votre maladresse, justement ; pas plus tard qu'il y a quelques heures, vous avez failli fondre en larme parce que vous aviez fait tomber le bouchon d'une bouteille. Vous n'avez pas très envie de savoir de quelle métaphore il s'agit). C'est l'envie de hurler dans un coussin qui vous reprend jusqu'à ce que cette foutue fatigue finisse par vous museler et que vous arriviez, enfin, à vous endormir. Ce que vous finissez par craindre presque plus que vous n'en avez besoin. Par crainte des rêves.

     

    Car ce ne sont pas les cauchemars qui vous font peur, ça non ; vous pouvez les gérer, les cauchemars. Lorsqu'on se réveille, ils se dissipent. Non, ce sont les rêves dont vous avez le plus peur, les bons rêves. Ceux où vous vous sentez bien, ceux où tout va bien. Pour vous, il n'y a rien de plus cruel que d'y être arraché par le réveil. Ce ne sont pas les cauchemars récurrents qui vous réveillent en sursaut, mais les bons rêves récurrents. Celui où vous avez trouvé LA personne, celle avec qui vous vous sentez réellement bien. La bonne, comme on dit. Vous ne vous rappelez jamais de son visage, peut-être n'est-il jamais le même ; de toute façon, c'est ce qu'elle représente qui compte. Et qui vous est arraché chaque matin. C'est aussi celui où vous avez trouvé l'équilibre, où la vie n'est certainement pas parfaite mais...juste, où vous accédez enfin à un sentiment de plénitude. Pour le voir voler en éclat des que vous ouvrez les yeux. C'est ce rêve -unique, pour l'instant- où vous étiez père, pour vous réveiller avec la soudaine impression que vous ne le serez sans doute jamais. Et même si vous ne savez pas vraiment si c'est là quelque chose que vous souhaitez un jour, ce qui vous frappe et qui fait mal, c'est cette certitude de se dire que c'est mieux ainsi, pour eux plutôt que pour vous. Oui, rien ne vous terrifie plus que ces rêves qui reviennent souvent hanter vous nuits, au point de vous faire franchement regretter le cauchemars où vous finissiez décapité par la plus terrifiante des sorcière sous les arbres morts, malgré l'aide désespérée et héroïque de Morgan Freeman.

     

    Ce sont ces rêves qui vous font craindre autant le sommeil. Sommeil que vous recherchez pourtant le matin, vous réfugiant sous les draps, repoussant sans cesse l'heure du lever dans une succession de demi-sommeils. Tout, plutôt que d'affronter une nouvelle journée, et vous sentez déjà vos horaires en prendre un coup tandis que vous retrouvez cette vieille habitude. Ce qui vous inquiète, car chez vous ce n'est jamais bon signe. Mais vous finissez par vous levez, vous traversez la journée, vous arrivez même à en profiter, parfois. Mais jamais sans cette fatigue, sans cette solitude, sans cette tristesse. Vous vous efforcez de tenir bon, car à quoi bon, sinon ? Un sourire, un rire, de quoi faire avancer le tas de verre brisé dans son sac.

     

    « Tout va bien. Ça pourrait être pire. »