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Plume de Renard - Page 2

  • Les choses qu'on laisse

    En hiver, il y a souvent des objets abandonnés: sur un muret, sur le trottoir, contre un mur... Et les plus communs, ce sont les gants, les écharpes et...les chaussettes? Sans trop savoir pourquoi, vous en avez photographiés quelques uns sur votre téléphone. Et puis ce soir, vous avez eu envie d'en prendre une, la première, et de lui trouver une histoire. Voici ce que ça donne.

    LES CHOSES QU'ON LAISSE: LA CHAUSSETTE

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    « Attends, vise moi ça ! »

    Il faisait plutôt froid. Du genre de froid insidieux qu'on ne remarquait pas tout de suite, et qui finissait par s'inviter chez vous avant de s'installer sur le canapé pour vider les dernières bières du frigo. Une fois qu'il était là, il n'avait pas l'intention de repartir. Il glaçait jusqu'aux os parce qu'il s'installait à domicile. Autant dire qu'elle n'avait pas spécialement envie d'attendre, et encore moins de viser quoi que ce soit, deux actions qui se prêtaient mal au fait de se mettre à sautiller sur place des fois que ça réchaufferait un peu le sang qui avait encore le courage de circuler.

     

    « Non mais c'est dingue ça, encore une ! »

     

    Et voilà qu'il continuait. C'est bien lui, ça. Au moment où s'y attend le moins, il faut qu'il remarque un détail incongru et qu'il se prenne la tête dessus. Et celle des autres par la même occasion. La différence entre un détail cocasse et un détail aux allures de conjugaisons latines tiens souvent à quelques degré et si on le découvre à trois heures de l'après-midi ou à trois heures du matin. Si on pouvait appeler matin une période qu'on avait le plus souvent envie de regarder de loin, et de préfère la tête sur l'oreiller. Il y avait bien des gens matinaux, il en fallait pour tout le monde ; personnellement, quand elle les voyait courir sous ses fenêtres dès six heures pour faire leur jogging, elle estimait plus juste de retourner se coucher, histoire d'équilibre leur sommeil. Elle le devait à l'univers, il fallait bien que quelqu'un fasse le sale boulot.

     

    « T'es sérieux ? » lui lançait-elle, ce qui en soit présentait un risque certain : celui de sentir ses lèvres éclater dans le froid. Est-ce qu'on pouvait se glacer la mâchoire ? Sans doute que oui. Pour réanimer totalement la sienne, il aurait fallu la réchauffer au chalumeau. Dans l'air nocturne, elle avait l'impression que la buée de sa respiration se transformait instantanément en un petit nuage de cristal. Parfaitement.

     

    « Bah oui ! C'est quand même fou ! Une chaussette, cette fois ! »

     

    « Une chaussette ? » Son cerveau devait être plus engourdi qu'elle ne le pensait. Qu'est-ce qu'une chaussette venait faire là-dedans ? En tout cas, il ne pouvait pas s'agir d'une des siennes. Elle en portait deux paires l'une sur l'autre, sous ses épaisses bottines d'hiver. Avec encore les collants thermiques, bien sûr. Elle aurait bien rajouté des couches, mais il aurait fallu la pousser dans une brouette pour qu'elle avance, faute de pouvoir bouger les jambes. Elle continuait de sautiller bêtement sur place, ses mains gantées enfoncées dans les manches opposées de son manteau rouge. L'espace d'un instant, elle s'était demandé s'il l'avait compris à travers l'écharpe qui lui couvrait le visage. Elle se demandait aussi si elle avait bien compris, à travers son épais bonnet enfoncé sur les oreilles. Il aurait aussi bien pu parler de pincettes.

     

    « Oui, une chaussette ! C'est fou quand même ! » Il se répétait, sans vraiment s'en rendre compte. C'était ainsi qu'il fonctionnait quand il avait une idée en tête. Il la retournait sous tous les angles de manière extrêmement consciencieuse, histoire de la voir sous son jour le favorable. Il avait un don pour voir un peu tout sous un jour favorable, ce qui pouvait se révéler aussi charmant qu'agaçant. Généralement les deux en même temps.

     

    « C'est vraiment important ? Non parce que je gèle, si je continue de sauter, j'ai peur que mes pieds restent collés par-terre, et je les aime bien mes pieds. Je m'en sers pour plein de trucs. »

     

    « Oui, aspirer toute ma chaleur corporelle la nuit, par exemple. »

     

    « Exactement. Et si on reste dehors encore longtemps avant de rentrer, je suis pas sûre que tu résistes au choc thermique, et tu l'auras bien cherché. En plus, faut que j'aille aux toilettes. »

     

    Encore un coup classique, ça : fallait à peine que la soirée se termine, qu'on sorte de l'ascenseur et fasse cent mètres dans la rue que l'envie se faisait ressentir. Pas dix minutes plus tôt, quand il y avait encore les toilettes de l'hôte à disposition, bien sûr que non. C'était une sorte de loi universelle, qui classait la vessie dans le genre des trolls parmi les organes. Autant essayer de raisonner avec un ballon de baudruche rempli d'eau : ça pouvait subir une certaine pression pendant un temps limité, et on risquait toujours d'en finir plein les mains. Ce curieux phénomène ne s'arrêtait pas là : plus on s'approchait de la maison, et plus l'envie se faisait présente, de manière inversement proportionnelle à la distance qui restait. Moins il y en avait...et bien, plus il y en avait. Le pire du pire, c'était la montée en ascenseur. Jusque dans le hall, ça allait encore, même si on ne s'arrêtait pas pour vérifier sa boîte aux lettres. Mais dès qu'on appuyait sur le bouton et qu'il fallait attendre l'engin, tout partait à vau-l'eau. Ce qui avait de moins de moins de chances à rester dans le domaine des métaphores au fur et à mesure que les étages défilaient. Rien de tel qu'un besoin pressant et un ascenseur pour expérimenter de plein fouet une dilatation temporelle : les secondes s'allongent pour devenir l'équivalent mental d'heures, et on a l'impression de monter au sommet de l'Empire State Building alors qu'on habite au quatrième. Pour terminer, il y la redoutable épreuve de la clef : les chercher avec l'énergie du désespoir, trouver la bonne en dernier, et tenter de l'introduire dans la serrure en se tortillant comme si on nous avait versé une nuée de scolopendres dans le dos. Ensuite, à la guerre comme à la guerre : on abandonnait dernière soi les effets qu'on pouvait se permettre d'ôter, qui formaient à notre suite une petite piste jusqu'au lieu le plus saint, où attendait la bénédiction de la délivrance.

     

    « Je me demande comment elle est arrivée là, pas toi ? » qu'il continuait, inconscient des troubles qui agitaient sa moitié. D'une série de petits bonds, elle se rapprochait, de mauvaise grâce. Elle se demandait s'il y avait un moyen de l'enfermer distraitement dehors avant de consentir à baisser les yeux sur l'objet qui accaparait toute l'attention de l'autre.

     

    Il s'agissait bien d'une chaussette. Violette et bordeaux à pois blancs, ça se voyait dans la lueur du lampadaire. Elle était tristement étendue sur le muret gris, et elle avait déjà commencé à geler. Si on essayait de la prendre, elle donnerait l'impression de pouvoir se briser entre les doigts. Non pas que qui que ce soit ait envie de se saisir d'une chaussette inconnue à passé trois heures du matin, même avec des gants. On pouvait peut-être la pousser d'un long bâton, pour voir ; c'était ce qui se faisait dans ces cas-là, non, se demandait-elle, l'esprit un peu confus.

     

    « Bah qu'est-ce que tu veux que j'en sache ? C'est une chaussette, c'est tout. »

     

    « Justement ! T'as souvent vu des chaussettes comme ça dans la rue, toi ? Qui ne sont pas déjà sur les pieds de quelqu'un, j'entends. »

     

    « Je regarde rarement les pieds des gens. A regarder les pieds des gens, on finit par se prendre un lampadaire. »

    « C'est un dicton ? » demanda-t-il, de l'intérêt dans la voix. Elle roula des yeux dans les orbites, une manœuvre dont on passait vite maîtresse quand on vivait avec un distrait.

     

    « Ouais, c'est un dicton, t'as deviné. J'suis très forte en dicton. »

     

    « Ah, ça, c'est du sarcasme. »

     

    « Chuis très forte aussi, en sarcasme. »

     

    « Mais en vrai, ça t'intrique pas, toi ? »

     

    Elle faillait lui répondre qu'il y avait beaucoup de choses qui l'intriguaient, mais que les chaussettes n'en faisaient pas partie. Puis elle réalisa que ce n'était pas tout-à-fait vrai. Elle se rappela d'une ex, sa copine du temps de l'université, qui ne quittait jamais ses chaussettes. Jamais. Ce qui rendait certains rapports compliqués, mais ce n'était rien à côté des douches. Et puis il y avait le coup des chaussettes qui disparaissaient dans les machines à laver. Ça arrivait à tout le monde, et ceux qui prétendaient le contraire mentaient effrontément pour se donner l'air intéressant, comme ceux qui prétendaient comprendre les équations au deuxième degré, parfaitement (elle n'avait jamais aimé les math). Et puis quoi, une chaussette, ça n'avait rien à faire sur un murer dans la nuit en plein hiver ! Ça se rangeait dans les tiroirs, un peu de bon sens, que diable ! Elle arrêta soudainement le flux de ses pensées, qui avaient démarré au quart de tour pour se lancer dans l'équivalent d'un triathlon mental à travers les incertitudes de la vie. C'était tout lui ça, il était contagieux, à sa manière ; quand il dérivait quelque part, on ne pouvait pas s'empêcher de le suivre. Souvent pour l'empêcher de se noyer, certes, mais ça rendait les balades intéressantes. Elle lui remettait de temps en temps les pieds sur terre, et il l'emmenait avec lui dans les airs. Ils se complétaient, quoi, et elle se sentit vaguement mièvre de penser ainsi. Mais c'était comme ça. Et puis il passait super bien l'aspirateur, c'était un détail qui avait son importance. Moins romantique, mais le romantisme ne faisait pas tout dans une relation. On aimait le type qui savait ranger les fleurs dans un vase au moins autant que celui qui se contentait de les apporte en attendant un merci. Si ce n'est plus. Bonus quand en plus il savait où étaient rangés les vases.

     

    « Elle s'est p't'être sauvée ! Faut bien que toutes les chaussettes qui disparaissent finissent quelque part. P't'être qu'elle a réussi son coup, qu'elle s'est jointe à toute une colonie migratoire de chaussettes, genre à la recherche du mythique parc naturel des chaussettes libres et épanouies. »

     

    « Comment elle a fait pour ouvrir la porte ? »

     

    « C'est toi qui me demande ça ? »

    « Un gant, encore, j'dis pas, à la limite, il a la forme pour, mais une chaussette... »

    « T'es sérieux mec ? »

    « Peut-être qu'elle a fait équipe avec un gant, des genres de Bonnie and Clyde vestimentaires ! »

    « T'es con ! »

     

    « Toujous, mais je suis sûr que c'est ce qui fait mon charme. »

    « Nan, c'est parce que tu sais où sont les vases. »

    « Hein ? »

     

    « Laisse tomber. Bon, maintenant qu'on a reconnu l'existence de ce que je nommerai à partir d'aujourd'hui le mémorial des chaussettes, et qu'on a reconnu la dernière victime tombée au champ d'honneur, on peut rentrer maintenant ? Pipi. »

     

    « Hein ? Oh, oui... » Enfin, il se retournait pour se remettre à marché, et elle s'empressa de suivre le mouvement, quand il s'arrêta après deux pas. Quoi encore ?

     

    « Quoi encore ? » formalisa-t-elle à haute voix, ce qui était quand même plus pratique que la télépathie, et pourtant elle avait essayé. Elle l'observa, avec son nez rougi par le froid, de même que ses oreilles (il refusait de porter un bonnet, ça le grattait, qu'il disait ; à force, il n'aurait plus rien à gratter du tout, ce qui reviendrait de toute façon au même et coûterait moins cher en laine), ses cheveux en désordre (ils étaient toujours en désordre, sa tignasse avait l'âme d'une anarchiste et la bonne disposition d'un raton-laveur peu jouasse), et ses grands yeux qui s'étonnaient d'un rien. Il avait l'air...triste. D'une énième série de petits sauts (hop hop hop hop), elle le rejoignit pour se coller contre lui.

     

    « Qu'est-ce qu'il y a ? »

    « Tu vas me trouver débile, mais... »

    « Ah ça y a des chances, oui, mais tu devrais avoir l'habitude depuis l'temps. »

    « Ben...C'est un peu triste, non ? »

     

    « Je suis sûr que celui ou celle qui l'a...perdue en a d'autres, des chaussettes. On bâtit rarement sa vie autour d'une seule chaussette. »

    « Non, c'est pour la chaussette que je suis un peu triste. »

    « Ah bon ? »

    « Elles vont toujours par deux normalement. Mais là, elle s'est retrouvée toute seule. Et elles se retrouveront jamais. »

    Allons bon, c'était tout lui, ça. Fallait bien reconnaître que c'était un brin attendrissant. Elle passa un bras autour de sa taille, et pris le risque de déposer un baiser sur sa joue, un tout léger, des fois que ses lèvres restent collées. On ne savait jamais.

    « Faut se dire que sa compagne y est arrivée, elle. » lança-t-elle.

    « Où ça ? »

     

    « Au parc naturel des chaussettes, voyons ! »

    « Ah oui ? »

    « Bien sûr ! S'il y en a au moins une qui s'en sort, quelque part, elles resteront toujours ensemble. Connectée à travers la grande chaussétitude. »

     

    « Ouais. Ouais, ce serait bien. » Il se mit à sourire. Il souriait toujours lentement, on avait l'impression de voir la lune s'élever doucement sur son visage. « Peut-être qu'elles se retrouveront. On a vu des histoires plus improbables. »

     

    « Exactement. Je ne t'ai pas encore étranglé alors que je rêve de rentrer me mettre au chaud, c'est quand même vachement improbable. »

     

    « C'est vachement bien, ouais. Avec toi, je veux dire. Le bon genre d'improbable. »

     

    « Je sais. » Elle ne put s'empêcher de sourire à son tour. Puis un moment passa et, main dans la main, ils reprirent leur route, ce qui n'était pas très facile quand l'une des deux personnes continuaient de sautiller. Pas besoin de deux mêmes chaussettes pour faire la paire, quand on y pensait bien. Quelque part, ça voulait dire que tout le monde avait une chance, non ?

     

    C'était une pensée réconfortante.

  • Le vide

    Quand vous vous réveillez le matin, vous n'êtes jamais seul. Et vous ne parler du malicieux farfadet invisible qui doit sans aucun doute éteindre votre réveil avant même que les notes ne parviennent jusqu'à votre cerveau endormir (1). Non, quand vous vous levez, le vide se lève avec vous. Il se déplace sans bruit dans votre sillage, ne réagit pas quand vous vous cognez inévitablement la cheville au coin du lit, et vous suis jusqu'à la salle de bain, où il vous regarder vous brosser les dents. Il fait ça très bien, le coup du regard perçant, surtout pour une entité fantasmagorique, qui ne sont pas réputées pour être dotées d'un système visuel. C'est un peu comme si c'était la peinture qui séchait qui vous regardait vous, mais en moins passionnant. Et pour vous, il y a peu de choses moins passionnantes que le brossage de dents. En-haut, en-bas, frotti, frotta, et rebelote, dans l'autre sens des fois que vos réflexes matinaux vous le permettent. C'est franchement déprimant en fait, le brossage de dents. Tâche répétitive de l'existence, comme passer la poussière sur le haut des meubles ou regarder le nouvel épisode de The Big Bang Theory. De toute façon, les dents finiront bien par tomber en rade, comme le reste de votre corps. C'est un truc typique du vide ça : après tout, s'il sait bien une chose, c'est qu'il n'y a que lui, et qu'on y reviendra toujours. Le reste, c'est du...pinaillage, comme arrive au cinéma cinq minutes après la fin du films et savoir qu'il n'y a pas de scène post-générique(2).

     

    Après, il faut bien s'habiller, parce qu'il est communément admis qu'on ne se déplace pas nu comme un ver toute la journée, surtout si l'on sort de chez soi. Alors vous enfilez des vêtements, et le vide...vous enfile, vous.(3) Vous avez l'impression d'être le costume coincé à la va-vite sur une forme aussi indéfinissable qu'indescriptibles (ce qui n'est pas forcément la même chose). Intérieurement, vous vous sentez dodeliner de la tête comme l'une de ces petites figurines qui inondent une partie de moins en moins négligeable de votre petit appartement. Parfois, vous arrivez à prendre sur vous, à expulser le vide, à réintroduire votre enveloppe corporelle. Mais le vide, lui, est toujours là. Vous l'imaginez sous la forme d'un ballon qui flotte derrière vous, votre main sur la ficelle, prise entre deux feus : le lâcher, et n'être plus rien sans ce qui définit le peu que vous savez de votre identité...ou vous envoler avec, et n'être plus rien aussi. La différence est minime, mais au moins, vous posez la question vous rappelle qu'au milieu de tout ça, il y a encore cette part de conscience qui n'est autre que vous, bien vivante.

     

    Un masque, que vous voyez dans votre miroir (enfin pas très bien, vous ne le nettoyez pas souvent, et puis vous n'avez jamais appris à le faire sans laisser de traces), que vous voyez sur les photos. Des photos où vous avez l'impression d'être un collage qu'on y aurait rajouté à la dernière minute, pour mieux correspondre avec ce décalage quasi permanent que vous vivez avec la réalité. Vous êtes là, mais vous n'êtes jamais vraiment...là. Comme en dédoublé, à observer le vide dans son déguisement d'humain, tandis que l'humain en question se retrouve déphasé d'un point de vue perspective. C'est comme se voir soi-même, tout en n'arrivant pas à se reconnaître, et ce parce qu'on n'arrive pas à savoir qu'il l'on est. Vous êtes un chat de Schrödinger perpétuel. C'est probablement quantique, on revient toujours au quantique, d'une manière ou d'une autre. Ce qui énerve souvent ceux qui ne comprennent pas grand chose au quantique, ou qui ont en simplement marre de voir se mot utilisé partout. Vous, vous ne comprenez pas forcément grand chose au quantique, mais cela ne vous ennuie pas. Après tout, quantique ou pas, il y a toujours le vide.

     

    En ce moment, vous pensez beaucoup à la signification de la vie. Avoir la moitié du temps l'impression que vous ne la pilotez pas vraiment laisse du temps pour y réfléchir, de manière parfaitement détachée. Certes, vous vivez, jour après jour, et il y a même des bons jours. Certes, il y a même des jours qui valent carrément la peine d'être vécus, qui vous permettent de regarder le vide dans les yeux (ou ce qui en tient lieu, cela revient un peu à faire un concours de regard avec un bouton de porte, du genre à faire plisser les yeux d'un air bête et faire couler des larmes enflammées)et de lui dire : pas aujourd'hui. Le vide hausse alors ses métaphoriques épaules, en profite pour aller faire un petit tour, et sait pertinemment que votre esprit agité finira bien par le retrouver avant même d'avoir commencé le chercher. Le vide est toujours là, le vide est en vous. Ce vide qui cherche désespérément à se nourrir : de chaleur humaine, de contact, de rires, de larmes, de donuts au caramel au beurre salé, de livres, de films, de jeux et de séries. De vous, qui doit bien se trouver quelque part au milieu de tout ça : la personne que vous rêvez d'être, mais non pas la personne idéalisée, juste...et bien, savoir qui vous êtes. Autre que le vide.

     

    Et puis vous vous méfiez des rêves. Vous préférez les cauchemars. En sait à quoi s'en tenir avec eux : à leur manière, ils sont directs, même si souvent tarabiscotés. Quand vous vous réveillez, vous savez que ce ne sont que des cauchemars. Qu'ils ne sont plus là. Qu'ils n'existent plus. Ce sont des rêves dont vous avez peur. Les plus beaux, ceux desquels c'est un supplice de se réveiller pour se confronter d'un coup sec à une réalité sans eux. Le rêve heureux d'avoir enfin trouvé la bonne personne, celle qui vous complète, le sentiment de plénitude. Le rêve où quelqu'un vous tend votre nouveau-né dans les mains, et où vous êtes saisi d'une émotion indescriptible parce qu'au réveil, vous savez que ça n'arrivera jamais. Le rêve où vous êtes vous, vraiment vous ; ou vous pouvez regarder le vide et ne plus avoir peur, parce qu'à la place du vide, vous voyez des étoiles, et une place dans l'univers, celui dont vous pourrez faire partie. Mais au réveil, il y a toujours le vide. Il se glisse sous la couette avec vous le soir, se lève avec vous le matin, vous accompagne tout au long de votre journée, et vous devenez le masque, vous donnez le change au mieux, et vous profitez des bons moments. Les meilleures jours, vous arrivez même à en profiter pour de vrai, à vous sentir vraiment là, connecté avec les gens que vous aimez plutôt que d'être continuellement déphasé. Avec le masque le plus pernicieux qui soit : le masque du sourire.

     

    Avant vous, il y avait le vide. Après vous, il y aura le vide. Enfin, il y avait le monde avant vous, et l'univers qui va avec, et ils ne vont techniquement pas disparaître à votre mort, mais pour votre égoïste existence, c'est tout comme. Parce que plus vous y pensez, plus pour vous, on vient du vide pour retourner au vide. Chaque instant peut être le dernier, et parfois, vous ne savez plus comment en profiter face à un tel destin. Le vide, vous le connaissez depuis le début de l'adolescence, il ne vous a jamais quitté vraiment depuis. C'est votre constante. Le vide au début, le vide à la fin...et au milieu, un bref rêve, un beau rêve, vous en convenez. Vous voulez l'aimer, ce rêve. Vous voulez y croire. Qu'il compte plus que tout. Parfois, vous ne savez pas si vous en êtes capables. Parfois, vous vous demandez si vous n'allez pas arpenter jusqu'au bout le rêve avec le vide dans le cœur.

     

    Parfois, pourtant, il se produite une étincelle. Vous ouvrez les yeux, vous êtes vraiment là, vous êtes vraiment vous, le sourire est vrai, et vous chérissez ceux qu'on vous renvoie en retour. Alors vous prenez la main du vide dans la vôtre, sans regarder en arrière, en essayant surtout de ne pas regarder en avant. Petit à petit, vous faites un pas après l'autre. Le vide est toujours là, et il le sera sans doute toujours, en ce qui vous concerne.

     

    Et au milieu, le rêve.

     

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    (1) Mais si, le fameux farfadet invisible ! Il y en a un au moins dans chaque maisonnée : il faut bien que quelqu'un éteigne le réveil, cache le dernier rouleau de papier toilette alors qu'on était persuadé qu'il en restait un, coince les pinces à spaghettis dans le tiroir et fasse disparaître une chaussettes de temps en temps.

    (2) Le tout avec un paquet de popcorns mous, sans aucun doute l'un des plus grands fléaux auquel l'humanité est confrontée.

    (3) Rien de sexuel là-dedans. (4)

    (4) D'autant qu'il tire à vide, de toute façon.

  • De Tinder

    Les relations sentimentales vous ont toujours un peu échappé, principalement parce que vous n'avez jamais trop su comment les attraper. Pendant longtemps, vous considériez que c'était quelque chose qui n'arrivait qu'aux autres, comme les blessures de guerre ou les enfants. Et puis, le temps et une expérience toute relative aidant, vous avez fini par vous en faire une idée plus précise. De ce que vous en attendiez, ou non. Quoi qu'il en soit, l'élément le plus problématique vous a toujours paru celui de rencontrer les gens. Vous n'avez pas de boulot, vous sortez rarement dans les bars et encore moins dans les boîtes de nuit (qui représentent pour vous un autre type de mystère à part entière). Ensuite, vous vous voyez mal aborder qui que ce soit que vous n'avez pas eu l'occasion d'apprendre à connaître avant. Or, vous n'êtes pas toujours doué pour forger de nouvelles relations, même amicales. Souvent, c'est l'écrit qui vous y aura aidé, vous sentant généralement plus à l'aise avec un clavier entre les mains qu'entre quatre yeux. Ce qui explique aussi pourquoi vous avez souvent tendance à vous sentir mal à l'aise en tête à tête plutôt qu'en groupe, et ce y compris d'un point de vue entièrement platonique.

     

    Du coup, Tinder semblait être un processus logique, en cette ère fascinante concernant la manière de communiquer avec son prochain et sa prochaine. Et pourtant, il vous aura fallu longtemps pour y songer. Dans votre esprit, tout ce qui s'apparentait de près ou de loin à un site de rencontre évoquait des rencontres furtives et étranges dans des couloirs sombres, sans doute parce que vous avez dû absorber trop de poncifs de narrations utilisés dans les films et séries de la vieille époque, le tout mâtiné d'une culture populaire amalgamée de divers racontars et une imagination facilement influençable (vous avez franchement de la peine à vous retrouver dans votre propre esprit ; quand vous y ouvrez une porte, c'est généralement pour retomber par une fenêtre de l'autre côté dans une suggestion mentale aussi imprévisible qu'inattendue)- Et puis, finalement, en voyant des gens s'en servir et en voyant ce médium popularisé aussi bien dans les conversations que dans les fictions, cela vous a rendu curieux. Pourquoi pas ? Cela n'engage à rien, et surtout pas à se retrouve devant une inconnue, l'air d'un lapin paniqué pris dans les phares.

     

    La première étape, outre choisir les photos de votre profil (un processus qui vous a paru des plus étranges et singuliers dans un tel contexte, comme si vous aviez dû grimper dans une vitrine), fut d'écrire un bref profil, une expérience plus compliquée pour vous qu'une dissertation le jour du bac. Vous auriez pu opter pour la simplicité, comme le font grand nombre de gens sur Tinder : à savoir signaler nom et âge, et se contenter de ça. Mais l'idée de se lancer ainsi vous paraissait plus terrifiante que de laisser au moins une vague impression maladroite de qui vous pouvez bien être. Histoire que tout le monde puisse se faire une sorte d'idée, bien que vous ne soyez pas particulièrement convaincu du résultat (la plupart du temps vous ne savez pas vraiment qui vous êtes, alors sur Tinder...).

     

    Et puis, très vite, vous avez développé une sorte d'intérêt principalement sociologique pour la plate forme. Profil après profil, vous étiez de plus en plus fasciné par la manière dont autant d'inconnues décidaient de se révéler au monde dans le but de faire de nouvelles rencontres. Petit à petit, vous en êtes venus à y repérer un grand nombre de paramètres, ce qui ne lasse pas de vous intriguer. Faire de nouvelles rencontres devenait finalement secondaire à cette curieuse contemplation de tous ces êtres réunis ici plus ou moins pour le même but (en supposant qu'on y trouve peu d'assassins psychopathes à la hache et d'IA astucieuses s'entraînant à leur future conquête du monde). Voici donc quelques observations en vrac sur tous ces profils (féminins) que vous avez pu rencontrer :

     

    -un assez grand nombre de femmes mentionnent leur taille exacte, au centimètre près. C'est même parfois la seule information outre nom, métier et photo. Ce qui ne manque pas de vous interpeller. Est-ce devenu un critère de séduction indispensable dans l'évolution des parades amoureuses ? La majorité des hommes ont-ils besoin de savoir si leur partenaire éventuelle aura les moyens de les regard de haut ou s'ils pourront continuer de les toiser en toute impunité ? Y-a-t-il un fétichisme des centimètres dont on ne vous aurait pas parlé ? Vous, vous vous sentez profondément confus aussi bien face à Linda, 1m64 qu'à Patricia, 1m78. S'agit-il d'un code pour quelque chose qui vous aura échappé ? Pourquoi cette fascination sur la taille, surtout lorsque c'est la seule information offerte ? D'autant qu'à ce que vous avez pu en voir, c'est quelque chose que les hommes ne mentionnent pas plus que cela sur le profils à eux. Il en faut définitivement peu pour que vous vous posiez d'insondables questions. Est-ce que c'est pour que l'homme sache s'il doit ou nom se munir de semelles compensées (ou d'un escabeau pour les moins chics) avant un rendez-vous ?

     

    -poser avec un animal est asse populaire. Il y a les inévitables chiens et chats, bien sûr, mais ils ne sont pas forcément les plus nombreux. Souvent, il s'agit de se montrer en compagnie d'un animal exotique. Et, fait intéressant, il semblerait qu'il y ait des tendances selon la période pendant laquelle vous passez du temps sur l'application. A vos débuts, les tigres avaient la côte. Dernièrement, vous avez vu passer pas mal de koalas. Peut-être est-ce pour signaler que le profil en question a vu de près un animal redoutable et survécu (d'autant qu'il paraît que les koalas sont en réalité de sales petites bêtes vicieuses). Ou alors, c'est surtout pour illustrer ce qui apparaît grosso modo dans trois profils sur quatre, à savoir...

     

    -l'amour du voyage. Sur Tinder -du moins concernant les gens qui remplissent la partie description du profil- c'est probablement la caractéristique qui revient le plus souvent. Tout le monde ou presque aime voyager, a envie de voyager, ou passe tellement de temps à voyager qu'on se demande comment ils ont pu trouver le temps d'écrire trois lignes. Vous n'avez rien contre les voyages, au contraire (c'est généralement votre porte-monnaie qui n'est pas d'accord, mais il s'agit d'un rabat-joie notoire), mais c'est quelque chose qui vous paraît plus ou moins aller de soi. Un peu comme si vous vous mettiez à préciser que vous trouviez plutôt pas mal de respirer et que tiens, ce serait chouette de le faire à deux.

     

    -les descriptions uniquement constituées de smilies, qui vous donne l'impression d'être un égyptologue en pleine description de hiéroglyphes. Particulièrement lorsque vous vous retrouvez face à trois lignes (minimum) de symboles différents.

     

    -l'absence totale de description, qui a plus que tout tendance à vous bloquer ; avec uniquement un nom et une photo en face de vous, vous avez tendance à paniquer, comme s'il vous fallait au moins un minimum de mots pour vous donnez l'illusion de ne serait-ce que vaguement faire connaissance avec la personne derrière (ce qui vous rappelle étangement le fait de déchiffrer les ingrédients avant d'acheter ou non un produit)

     

    -là où des amies vous ont raconté que pas mal d'hommes aimaient poser en compagnie de leurs voitures, vous n'avez encore jamais vu de femme avec la sienne. Pour la simple bonne raison que celles qui se présentent avec leur véhicule privilégient la moto. Y compris les quelques profils dont la seule photo était celle d'une moto. Uniquement d'une moto. Peut-être existe-t-il quelque part des motos ayant atteint le stade de la conscience, anxieuses à l'idée de rencontrer la bonne route pour la poursuite de leur existence.

     

    -les skieuses. Un nombre incommensurable de skieuses, posant en parka sur fond de neige et de ciel bleu, un bonnet vissé sur les oreilles, des lunettes de ski sur les yeux. Une nuit, vous allez sans doute faire un rêve bizarre où une Suisse post-apocalyptique aura été envahie par une armée de skieuses à bonnet (ou de snowboardeuses, ne soyons pas sectaire). Vous n'avez encore vu personne poser à côté d'un caquelon à fondue.

     

    -à la place, un grand nombre de sportives accomplies. Qui apprécient de faire du cheval après une descente en ski, parce que c'est plus sympa pour aller à la piscine avant la partie de squash. Le simple fait de lire ce genre de profil vous épuise comme si vous veniez de courir un marathon (et vous indique clairement que vous serez probablement incapable de suivre le rythme plus d'une demi-journée, d'autant que la dernière fois que vous avez skié, vous êtes resté coincé une demi-heure dans un fossé)

     

    -boire du vin est une activité populaire. La bière aussi, mais le vin apparaît plus souvent. Good wine, of course (parce qu'un grand nombre de profil -voire la majorité- sont écrits en anglais, le vôtre y compris). Vous avez toujours de la peine à boire ne serait-ce qu'une gorgée de vin rouge sans grimacer. Vous commanderez une grenadine.

     

    -sans êtres les plus nombreuses, on y trouve tout de même un nombre relativement de maillots de bains, de décolletés plongeants et de positions suggestives, parfois les trois à la fois (mais jamais avec un koala, il doit être difficile de poser de manière suggestive en compagnie d'un koala). Ce qui a le mérite d'être plus ou moins clair, vous imaginez.

     

    -un détail que vous aimez bien : il est possible de choisir sa chanson fétiche, et l'on peut voir les préférences spotify des gens qui l'utilisent. Vous avez souvent l'impression qu'une playlist peut en dire beaucoup sur quelqu'un que le reste ; on devrait s'échanger les smartphones et autres lecteurs mp3 lors d'une première rencontre, histoire de consulter les titres les plus écoutés. Si ça se trouve, ça simplifierait bien des choses

     

    -il y a aussi les gens qui, en tant que description, se content de mettre une citation. Souvent sans en signaler l'auteur, peut-être pour s'assurer d'attirer plus aisément l’œil d'un connaisseur. Ou alors, on se retrouve face à une référence obscure, un peu à la manière du pêcheur qui aura balancé à l'eau son appât le plus spécialement adapté à un seul type de poisson ; ce qui n'est pas bête quand on a pas envie de pêcher en gros

     

    -une catégorie peu commune, mais survenant assez souvent pour être notée : les femmes mettant une photo d'homme comme seule information, outre un prénom. Une autre interrogation de plus. Ou de paysage. Peut-être que les montagnes aussi ont envie de sortir le samedi soir.

     

    Et ce ne sont là que quelques unes des observations communes ou curieuses que vous avez pu faire au gré des swipes à gauche ou à droite. Qui sont pour vous une grande source d'angoisse (parfois, vous avez l'impression qu'il vous serait plus simple de déterminer ce qui n'est pas une source d'angoisse dans votre vie, vous qui pouvez passer cinq minutes plantés devant deux paquets de petits pois surgelés identiques en magasin parce que vous avez peur que l'autre se sent délaissé), parce que vous avez facilement tendance à swiper du mauvais côté sans faire exprès. Par maladresse, alors que vous essayiez d'accéder à une autre information, la plupart du temps. Ou par réflexe où, à force de swiper à gauche, vous faites de même pour le profil de cette fille qui annonçait être fan de Star Wars, de jeux vidéos et de bouquins. Et puis il y a votre grand ennemi, à savoir le super-like, que vous vous retrouvez à envoyer sans en avoir l'attention parce que votre gros doigt maladroit et les écrans tactiles ne font pas toujours bon ménage. D'autant que vous ne savez toujours pas à quoi correspond vraiment un super like. Mais ce type d'erreur vous stresse tellement que vous avez l'impression de vous retrouver dans la foule après avoir avoir par erreur déchargé l'arme que vous aviez à la main.

     

    Mais tout ceci n'est rien en comparaison de votre plus grande crainte : le match. Encore aujourd'hui, vous ne savez pas ce que vous attendez de Tinder, ni même si vous en attendez réellement quelque chose. C'est plus devenu une manière épisodique de passer le temps dans les transports en commun, généralement plus motivée par la curiosité et la découverte de tous les moyens qu'ont les gens de remplir leur profil qu'une véritable recherche de l'âme sœur. D'autant que depuis quelque temps, l'application semble trouver de nouveaux moyens pervers d'augmenter vos angoisses naturelles, en vous signalant que quelqu'un, quelque part, a liké votre profil. Ce qui vous poussez à envisager chaque futur swip comme une décision tactique avant une guerre nucléaire, ou à culpabiliser terriblement parce qu'il s'agit sans doute d'un de vos maudits super like envoyés par erreur. Ou alors, il s'agit comme vous de personnes maladroites en proie aux mêmes crises existentielles concernant les moyens de rencontre électroniques. Vous vous êtes toujours dit que vous auriez avoir un match, vous ne sauriez pas quoi en faire, un peu à la manière du chat qui a miaulé vingt minutes pour qu'on lui remplisse sa gamelle et qui, une fois devant, se retrouve à la contempler d'un air hébété. En fait, vous avez eu votre premier match l'autre jour, et votre premier réflexe a été l'envie de filer vous cacher sous une couverture. Visiblement, vous avez tout autant de peine à l'idée d'entamer une conversation avec quelqu'un que vous ne connaissez pas sur Tinder comme n'importe où ailleurs. Et la seule idée que cela puisse mener à une rencontre dans la vie réelle, soit à un premier rendez-vous, vous paraît parfaitement saugrenue. Finalement, vous doutez que ce soit un outil qui puisse réellement vous permettre de rencontrer qui que ce soit, même s'il reste étrangement fascinant à observer, du moins à une certaine distance. Un peu comme les mines antipersonnel. Quelle que soit la manière de faire, l'idée de rencontrer qui que ce soit continue de vous paraître profondément étrange. Mais, au fond, peut-être que c'est une caractéristiques inévitables du processus.

    Ou alors, c'est qu'il vous faut simplement trouver un koala pour la photo.