Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Plume de Renard - Page 2

  • L'art du social link

    En ce moment, vous passez pas mal de temps à jouer au jeu vidéo « Persona 5 ». C'est un jeu de rôles typiquement japonais où, quand vous ne combattez pas des monstres mythiques dans des donjons issus de l'inconscient collectif, vous jouez le rôle d'un lycéen japonais typique à Tokyo. Du moins aussi typique qu'un lycéen capable d'acheter quantité d'armes blanches au marchand local sans le faire sourciller, et dont les activités extra-scolaires consistent aussi bien à servir de cobaye pour les traitements expérimentaux du médecins de quartier louche (il faut bien trouver un moyen de vous pourvoir en objets de soin, que diable) qu'à découvrir que sa prof principale travaille la nuit en tant que femme de ménage à domicilie. Sans oublier le chat parlant que vous trimballez dans votre sac à dos, et qui vous apprend à fabriquer des outils de crochetage (tout en vous rappelant bien trop souvent que vous êtes bien trop fatigué pour faire autre chose que d'aller vous coucher un soir dans le jeu, même ne serait-ce que lire trois pages d'Arsène Lupin). Si tout cela vous paraît étrange, c'est tout à fait normal dans un jeu de rôles japonais.

     

    Si vous en parlez là maintenant, c'est parce que l'une des principales activités du jeu consiste à tisser des liens avec un grand nombre de personnages, qu'il s'agisse de membres de votre équipe, d'amis du lycée ou de gens variés rencontrés ici et là dans la ville (allant de la journaliste du coin au politicien en disgrâce qui vous prend en affection). Plus vous passez de temps avec eux, plus votre relation s'améliore, plus ils se confient à vous, et plus vous devenez proches. Le jeu nomme cette pratique le « social link », un par personnage.

     

    Évidemment, y a des fois où vous aimeriez bien que cela soit comme ça dans la vie.

     

    Pour vous, les interactions sociales ont toujours été une mer étrange à naviguer. Vous avez le plus souvent soit l'impression de vous y noyer, soit de la regarder depuis le rivage, à vous demander par quel orteil commencer histoire de ne pas se prendre un trop grand choc. Vous vous sentez un peu comme un alien observant de loin, déchiffrant avec peine tous les codes du langage et du comportement. Au fil des années, vous avez péniblement rassemblé quelques bases, et vous vous êtes fait une idée plutôt correcte de la théorie. La théorie, vous la comprenez (grosso modo). C'est la pratique qui vous pose problème. Vous jetez à l'eau vous donne la même impression que de vous retrouver au volant, à contresens sur l'autoroute en guise de premier exercice. Ce qui vous pousse à adopter la technique du hérisson, sauf que vous n'allez pas jusqu'à vous mettre en boule : même s'il vous arrive souvent de rester figé, un sourire aux lèvres, incapable de combler le vide soudain intervenu dans la conversation.

     

    Avec le temps, vous avez réussi à dépasser certaines barrières...du moins dans un certain contexte. A savoir celui du groupe, où vous vous sentez bien plus à l'aise. Notamment parce que cela vous permet simplement d'écouter, de mieux saisir l'ensemble des gens présents, et que vous vous sentez alors encouragé à intervenir ici et là lorsque le moment vous semble venu. Et puis il y a les amis proches, bien sûr, avec qui vous vous sentez plus confortable...la plupart du temps. Car parfois, même avec vos amis de longues date ou ceux que vous considérez comme les plus proches, vous ne savez plus quoi dire. Cela peut vous prendre d'un coup, et durer une heure comme plusieurs mois. Le face à face vous terrifie. Alors quand vous vous retrouvez seul avec une connaissance généralement rencontrée dans le cadre d'un groupe, votre confiance en soi plonge dans le fleuve des boulets aux pieds, vous laissant bien emprunté. L'un des avantages du système de ce fameux « Persona 5 », c'est que les autres personnages ont tendance d'eux-mêmes à venir vers vous. Chose que dans la vie, vous avez bien trop souvent de la peine à faire ; le premier pas comme le dixième, c'est pour vous extrêmement difficile. Vous avez plutôt envie de courir très fort dans l'autre sens et de vous cacher sous un tas de pullovers. Mais on peut difficilement avancer dans la vie lorsqu'on se contente d'attendre que les gens viennent vers vous. Autant dire que cela ne vous facilite pas la tâche, car même avec vos amis les plus proches, encore une fois c'est un processus qui peut tout à coup vous paraître insurmontable. Alors quand il s'agit d'entrer en contact avec quelqu'un que vous connaissez moins... Ce qui est bien dommage : vous avez un peu tout le temps l'impression de passer à côté de belles amitiés juste parce que vous n'arrivez pas à vous mettre en avant, à faire l'effort de les côtoyer autrement que toujours au sein d'un groupe.

     

    Second avantage du jeu en question : lorsque vous interagissez avec les personnages, que ce soit en répondant à leurs questions, en les invitants dans un lieu spécifique ou en offrant ou recevant des cadeaux, le jeu vous avertit visuellement de l'effet de vos décisions sur l'autre via un systèmes de petites notes de musiques apparaissant au-dessus de leur tête à l'écran. Plus il y en a, plus vous avez tapé juste. Ce qui, là encore, vous serait bien pratique. Il devrait y avoir une application pour ça. On vous dira certainement que cela enlèverait beaucoup à la joie de tisser des relations avec ses semblables ; pour vous, cela vous permettrait au moins de vous y essayer sans avoir l'impression de danser la gigue au bord d'un volcan en éruption. Dans un jeu, vous avez le temps de peser vos décisions, de choisir la réponse appropriée, d'analyser les comportement. Dans la vie, vous avez la capacité d'observation et de décodage d'un tabouret lorsqu'il s'agit d'interactions sociales. Vous n'êtes jamais sûr des tons employés par vos interlocuteurs, et les vôtres varient parfois aléatoirement en l'espace de quelques phrases, comme si vous essayiez en permanence de vous adapter à l'autre sans arriver à vraiment être vous-même. Vous avez l'impression que ça vous donne sans arrêt l'air un peu gêné, et vous vous sentez vraiment en déphasage avec autrui la plupart du temps. Les fois où vous arrivez vraiment à vous sentir à l'aise sont rares, et vous avez alors tendance à parler beaucoup trop (ce qui est un autre problème). Les signaux verbaux comme visuels vous confondent : vous ne savez jamais vraiment ce qu'un geste veut dire. Sans parler du contact physique, qui est pour vous quelque chose de tellement intime que de simplement serrer dans vos bras un ou une amie vous donne l'impression d'être un canard un peu maladroit essayant vaguement de donner l'accolade à un cactus bourré. Et avec les gens que vous connaissez moins, vous êtes encore plus perdu : telle personne vous frôle, est-ce intentionnel, est-ce totalement involontaire, est-ce qu'elle va croire que vous envahissez soudain son espace vital alors que vous ne l'aviez même pas remarqué ?

     

    Autant dire que cela ne vous facilite guère la vie sur le plan sentimental. Si amicalement vous avez déjà de la peine à comprendre quoi il retourne, là on parle carrément d'essayer de comprendre ce qui se passe deux galaxies plus loin. Soit vous vous méprenez terriblement sur les signaux qui : n'existent pas, sont involontaires, ou témoignent d'autre chose...soit vous ne les voyez tout simplement pas lorsqu'ils ont une raison d'être. Quant à émettre les vôtres, vous passez tellement de temps à essayer vainement d'analyser le moindre regard, le moindre mouvement, le moindre frôlement que vous ne savez même pas lesquels envoyer en retour. Là encore, faire le premier pas vous paraît souvent insurmontable, et les rares fois où vous vous y êtes essayé n'ont guère porté leurs fruits (pour d'autres raisons que les simples perceptions sociales, mais on n'a pas toute la journée). Lorsque quelqu'un vous plaît, il vous faut déjà un certain temps pour vous en rendre compte, sans compter celui que vous allez passer à examiner le sentiment sous toutes les coutures pour vous assurer qu'il s'agisse bien d'un sentiment et non d'une passade, ou d'une simple idée de sentiment. Du coup, vous laissez passer bien des moments, et au bout d'un moment, ben...y a plus de moments. Ou alors, vous ne les voyez même pas, ce qui ne vous étonnerait guère. Parfois, vous vous demander ce qui aurait pu être si vous aviez ouvert les yeux, ou si vous aviez réussi à dépasser votre timidité maladive.

     

    Ce qui, en amour comme en amitié, ne vous est jamais facile. Parce que vous ne savez jamais comment vous y prendre. Parfois, proposer à de vieux amis d'aller au cinéma vous paralyse une journée, alors lorsqu'il s'agit de quelqu'un qui vous plaît, autant dire qu'on est pas sorti de l'auberge (déjà parce qu'il faudrait y entrer, et que si on attendait que vous trouviez le moyen d'y inviter qui que ce soit pour un thé ou un verre, elle aurait le temps de changer trois fois de propriétaire avant de devenir une boutique de souvenirs rigolos). Comment êtes-vous censé vous y prendre lorsque vous réalisez que oui, une personne vous plaît, et que la simple idée de vous retrouver en tête à tête vous rappelle l'image de l'homme arrêtant de bouger face au dinosaure de sa vie (car sa vision est basée sur le mouvement, comme on dit ; peut-être que si vous arrêtez de bouger, tout se passera bien. C'est rarement le cas). Et même si vous essayez simplement de faire progresser un lien amical, comment s'y prendre ? Vous aurez toujours l'impression que la moindre proposition sera déplacée, refusée, ou même pas entendue. Et parfois, c'est tout bêtement vous qui ratez complètement le coche lorsqu'une autre personne essaie de faire un effort.

     

    Heureusement, il y a l'écrit. L'avènement des téléphones portables et d'internet vous aura permis de communiquer plus librement que jamais. Lors d'un échange de mail ou de messagerie, vous vous sentez tout de suite plus à l'aise. Presque vous-mêmes. Là, vous pouvez vous laisser aller, et c'est souvent ce qui vous a réellement permis de tisser de belles amitiés. Même si parfois, vous avez de la peine à vous sentir confortables dès que vous croisez les gens en personne alors que vous leur écrivez pratiquement tous les jours. Et l'écrit n'est pas toujours évident non plus. Parce que vous avez vite tendance à un peu trop en faire ; quelqu'un vous écrit quelques lignes en messagerie, vous répondez avec trois paragraphes. Vous avez de la peine à vous arrêtez, vous cumulez les informations, et vous finissez par avoir l'impression de beaucoup trop en faire. Et puis l'enfer des messageries modernes, qui permettent de voir quand les contacts reçoivent, lisent et écrivent les messages est pour vous d'une pression phénoménale. Quelle que soit la nature de votre contact, vous pouvez agoniser sans pareil, analysant le moindre temps de réaction d'une manière totalement inappropriée à la situation et au contexte. En avez-vous trop dit, trop fait ? Pas assez ? Là encore, la moindre interaction peut vous paraître plus énigmatique qu'une équation au deuxième degré (et vous n'êtes vraiment pas bon en maths).

     

    Pour en revenir au tête-à-tête, vous êtes confus : vous les redoutez autant que vous les souhaitez. Lorsque vous avez envie d'apprendre à vraiment connaître quelqu'un, vous avez en même temps l'envie de fuir dès qu'on vous laisse seul avec qui que ce soit. Des rares fois où vous vous êtes retrouvé sur scène, et bien vous trouvez plus facile de vous produire devant une foule d'inconnue que de faire la conversation à une seule connaissance. Et plus la personne vous intrigue, vous apprécie ou vous plaît (et Toutatis vous garde s'il s'agit de quelqu'un qui vous plaît sur un plan sentimental), plus vous vous sentez incapable de fonctionner et décoder quoi que ce soit. Pas de notes de musique qui apparaissent, et vous finissez souvent par lire la partition de travers de toute façon. Ou alors vous l'avez lue juste, mais vous persuadez de l'avoir mal fait, un peu à la manière dont on se persuade qu'on enfilera toujours le port usb d'abord du mauvais côté quoi qu'il arrive.

     

    Un jeu vidéo, aussi réaliste soit-il (ce qui n'est clairement pas le cas de celui-ci, mais c'est aussi ce qui fait son charme), ne pourra jamais reproduire avec exactitude les comportements sociaux humains, ni la myriade de signaux qui en découlent. C'est peut-être pour ça qu'ils vous attirent autant, et que vous les trouvez même parfois reposant : tout est aussi simple qu'un social link, et que quelques notes de musiques. En réalité, chaque personne que vous rencontrez est une symphonie. Ce qui rend la vie beaucoup plus intéressante. Seulement, vous avez un peu l'impression d'être coincé en mode difficile. Et vous avez encore de la peine à naviguer dans les options. Peut-être même que vous avez grandement besoin de sous-titres.

     

    Toujours est-il que vous tenez une fois de plus à assurer vos amis, vos proche, votre famille que si vous ne savez pas trop comment le dire -et parfois même comment l'écrire- vous n'en pensez pas moins. Et pour les autres... Disons que vous avez encore du travail ; et qui sait, peut-être qu'un jour, vous arriverez enfin à voir les notes.

     

  • La boîte à monstres

    Ma parole, une nouvelle historiette, cela faisait longtemps! J'en ponds rarement, mais j'aime bien quand ça arrive. C'est toujours chouette de se replonger dans cet univers. ^-^ (Petit rappel: ce qui est catégorisé comme historiette n'est pas ma vie, même si je m'en inspire.  Je ne ne suis pas auteur, je suis célibataire, et je n'ai pas de chat. MAIS il se peut que j'ai un peignoir vert. -->)
              ____________________________________________________________________________

    De toutes les tâches de votre (relativement) paisible vie quotidienne, peu vous confondent autant que celle qui consiste simplement à relever son courrier. Ce qui, chez vous, relève de la discipline olympique. Vous envisagez de vous doper histoire de récupérer votre courrier à temps, tellement cet acte anodin vous met dans tous vous états. Déjà, il vous faut mettre le nez hors de votre appartement ce qui, certains jours, n'est pas évident. Vous vous accrochez alors à votre manuscrit en cours/tasse de thé/brosse à dent comme une moule à son rocher (mais une moule avec des dents propres). Ce qui vous poussez à vous habiller les jours de bouclage, soit à passer votre vieux peignoir vert et à vous glisser dans les couloirs comme un fantôme pelucheux au mal de mer. En espérant que vous ne croiserez aucun voisin bien décidé à vous parler-du-temps-qu'il-fait alors que vous comptez bien ne pas vous exposer aux éléments de la journée. Et puis il y a l'ascenseur, dont la fréquence se montre plutôt aléatoire dans un immeuble de onze étages, mais qui a au moins le mérite de vous distraire(1). Une fois dans le hall, traînant des pieds comme un condamné aux galères, vous fouillez alors en marmonnant dans votre poche de peignoir, et réalisez une fois sur deux que vous avez oublié les clef. Puis il s'agit de trouver la bonne entre les porte-clefs (votre propension à collectionner les gadgets inutiles surpassant de loin celle, inexistante, que vous avez à collectionner les clefs, qui finissent par se sentir un peu seules). Et après tous ces efforts, vous voilà récompensé par deux factures, une pub pour la nouvelle pizzeria du quartier qui livre-à-des-tarifs-imbattables (il y a toujours une nouvelle pizzeria du quartier, au point que lorsque vous vous y promenez, vous êtes étonné de pouvoir faire plus de dix mètres sans tomber sur une pizzeria). La seule personne qui vous envoie des cartes postales, c'est votre mère (qui arriveront toujours après son retour, même lorsqu'elle s'évertue à les poster le premier jours de ses vacances en espérant défier les lois du multivers), et vous n'avez jamais reçu une seule lettre manuscrite, si on met de côté le roman épistolaire de treize (treize, bon sang!) pages qu'une ex avait cru bon de vous laisser dans votre boîte après non seulement avoir brisé votre cœur, mais couru encore sur les morceaux fumants avec la délicatesse d'un troupeau de buffles blindés d'amphétamines. Quand vous y repensez, vous auriez sûrement préféré sortir avec chaque buffle du troupeau.

     

    Les publicités balancées dans la poubelle du hall prévue à cet effet, les factures dans une main, déçu de ne pas avoir obtenu une nouvelle carte de visite d'un marabout local pour l'ajouter à votre collection (vous échangez un Mamadou Magnétiseur en parfaite condition contre un Maître Jean des Lumières première édition, quand il n'avait pas encore le petit dessin de Jésus aux yeux bavant), vous attendez que votre cœur impressionnable reprenne un rythme normal. Car vous êtes psychologiquement incapable d'attendre autre chose d'une courrier qu'une mauvaise nouvelle. C'est comme ça. Quelque chose qu'on envoie par la poste dans un monde informatisé ne peut être que Très Sérieux (tm), et donc abominablement apocalyptique. Pour vous, une lettre non identifiée, c'est un peu vous retrouver face au chat de Schrödinger, si le chat en question était potentiellement capable de saisir tous vos biens (y compris votre propre petit chat, qui s'accrocherait de toutes ses griffes à son fauteuil préféré avant d'être impitoyablement mis en fourrière, ou envoyé en chine afin d'être pressé jusqu'aux moustaches pour faire office de complément dans une pâte alimentaire), vous expulser, vous jeter à la rue, brûler tous vos livres et faire en sorte que votre nom devienne le synonyme d'une antique malédiction sur l'imprudence avant de venir cracher trois fois sur votre tombe (que vous n'aurez du coup même pas eu les moyens de payer ; vous tiendrez certainement compagnie à petit chat dans un tube). Toute votre vie défile (au moins trois fois, vous ne voua rappelez jamais très bien du début et avez la sensation désagréable de vous être endormis à des moments qui auraient dû être passionnants) devant vos yeux le temps de tourner la clef dans la boîte. Et puis il s'agit ensuite d'ouvrir la lettre, chose que vous avez rarement la patience d'attendre, quand il ne vous arrive tout simplement pas de balancer votre courrier héroïquement relevé dans le hall, comme si vous aviez sorti un dangereux crotale de votre casier. Alors vous vous retrouvez à quatre pattes et en peignoir, à ramasser toutes les missives dont celle qui va évidemment se glisser dans un coin difficile d'accès. Encore un point commun avec certains crotales, quoi que vous préféreriez presque les crotales ; avec eux au moins, on sait tout de suite à quoi s'en tenir. Il ne se cachent pas derrière un timbre et un peu de colle, quoi que cela vous amuserait d'imaginer quelqu'un coller un timbre sur un serpent avant de l'envoyer par la poste. L'avantage, c'est que les bestioles pourront difficilement saisir vos meubles.

     

    En parlant d'ouvrir ces maudits machins (les enveloppes, pas les crotales), vous n'avez jamais vraiment attrapé le coup de main. Dans un coin de votre esprit qui n'a pas encore succombé à la pure terreur primaire résultant d'un atavisme opposant le rongeur au tyrannosaure, vous croyez savoir qu'on est censé utiliser un ouvre-lettres, ou quelque chose s'approchant. Ce que vous avez toujours considéré comme un truc d'adulte responsable, ce que explique sans doute pourquoi vous y avez toujours résisté de manière inconsciente, de la même manière que vous résistez aux porte-manteaux et classeurs à trous. Vos doigts fébriles essaient de déchirer soigneusement le papier, et finissent immanquablement par déchiqueter un petit morceau de la lettre à l'intérieur, ce qui vous fait le même effet qu'un couteau de combat plongé dans vos tripes et remués trois fois pour la bonne mesure : et si, par cette petite déchirure, vous veniez de sceller à jamais votre destin ? Si vous veniez de détruire le seul morceau de la page dont l'intégrité était absolument nécessaire ? C'est tout simplement impossible, mais le savoir ne vous aide pas. C'est pire : il y a toujours une exception à la règle, alors pourquoi pas vous ? Vous vous retrouvez alors avec un papier froissé, potentiellement déchiré, qui donne l'impression d'avoir été apporté par poney express un soir d'orage plutôt qu'acheminé via les merveilles de la technologie moderne (qui restent tout de même capables de perdre des paquets plus efficacement qu'un poney aveugle). Mais au moins, même lorsqu'il s'agit d'une facture (COMBIEN pour cette consultation médicale!?), vous êtes soulagé de savoir que vous allez encore pouvoir profiter de votre chez-vous plutôt que d'en être froidement arraché par des huissiers à la carrure d'armoire à glace dépourvue de la moindre trace d'humanité et d'humour (parfois, vous avez une bien piètre vision de vos compatriotes, mais ceux qui se destinent à une telle carrière ont rarement mangé du clown ; ou alors, après l'avoir dépecé eux-mêmes dans leur cave).

     

    Après, il vous arrive aussi de recevoir la régulière enveloppe de vote, ce qui a le mérite de complexer d'une autre manière votre pauvre cerveau peu enclin à se faire à certaines normes essentielles d'une vie responsable. Plein de bonne volonté, vous vous jurez de lire attentivement chaque proposition de loi dans ses moindres détails, décidé à voter en votre âme et conscience pour on contre quelque chose que vous avez réellement compris. Puis votre esprit civique se réduit comme un méniniste face au bon sens tandis qu'apparaissent les premières explications abstraites concernant la réfection budgétaire des dispenses d'autoroutes conformément à l'alinéa A38 du code pénal. Vous votez avec la conviction chevrotante de celui qui arrive après la bataille, et vous oubliez systématiquement de retourner votre enveloppe jusqu'à deux heures avant la limite finale, ce qui vous pousse à courir en ville déposer directement le tout dans l'urne la plus proche (dont, une fois, la boîte aux lettres de la boucherie juste à côté de l'hôtel de ville, qui ont dû être bien étonnés). Quelle que soit sa forme, le courrier ne vous réussit décidément pas. Il en va de même pour les colis. Votre tendance à craindre le pire vous faire toujours assumer qu'il s'agit soit d'une vaste blague, soit d'une erreur, soit d'une bombe (les trois n'étant pas mutuellement exclusifs). Même lorsque vous attendez un colis précis, vous craignez l'erreur judiciaire, et sursautez au moindre coup de sonnette (d'autant que comme le stipule une autre loi du multivers, le facteur apportant votre colis ne passera que lorsque vous serez sortis juste cinq minutes pour aller acheter quelque chose au magasin du coin. L'ironie aidant, ce sera sans doute des timbres). De plus, les facteurs vous font signer sur leurs tablettes à l'aide de stylets voire, dans certains cas, de vos doigts. Et comme vous êtes déjà incapable de garder la même signature au stylo sur du papier (il ne doit pas y en avoir deux pareilles), vous stressez d'autant plus et finissez par barbouiller ce qui ne ressemble à votre nom que de loin et en plissant les yeux, tandis que vous imaginez déjà d'horribles circonstances juridiques vous tombant sur le coin de la pomme lorsqu'il sera décidé que ça-ne-peut-pas-être-sa-signature-regardez-moi-ça !

     

    Quant à envoyer du courrier, cela ne vous repose pas beaucoup plus. Encore aujourd'hui, il vous arrive de demander à votre moitié s'il faut coller le timbre à droite ou à gauche, ce qui ne manque jamais de lui faire écarquiller les yeux d'incrédulité. Vous avez au moins avalé des dizaines de timbres par mégarde, et votre écriture manuscrite pourrait faire tourner de l’œil un médecin, ce qui vous pousse à prendre jusqu'à dix minutes pour être sûr d'avoir écrit l'adresse lisiblement. Avant de réaliser, distrait comme vous êtes que vous l'avez écrite du mauvais côté, ou que vous vous êtes trompé dans une lettre ou un chiffre. Depuis, l'amour de votre vie se charge généralement de ce genre de formalité, même si cela ne change rien au fait qu'il n'y a plus un stylo de fonctionnel dans tout l'appartement lorsqu'il est urgent d'aller poster ce recommandé. Vous songez parfois à élever des pigeons voyageurs, ce qui a le mérite de vous semblé moins compliqué, et qui amuserait sûrement petit chat.

     

    Du coup, lorsque vous allez relever votre boîte aux lettres et que vous la découvrez vide, le soulagement est tel que vous vous retrouvez généralement à danser une gigue solitaire et impromptue, au grand étonnement de certains voisins. Les jours fériés, il vous arrive même d'ouvrir le casier en passant rien que pour profiter d'un tel sentiment de liberté. Pour vous, peu de choses sont aussi belles en ce monde qu'une boîte aux lettres vide. C'est un peu votre paradis, même si une fois vous y avez trouvé une araignée, ce qui vous a éloigné d'un tel dispositif pendant trois moins (et un certain nombre de rappels). Il va de soi que vous avez un sérieux problème, mais ce n'est pas nouveau. Vous vous y êtes fait, voilà tout. Vous n'avez pas vraiment eu le choix. Et voilà que vous n'y êtes pas encore allé aujourd'hui, que votre compagne ne rentrera pas avant demain, et que le sort de votre vie entière en dépend peut-être. Grommelant, vous attrapez votre peignoir, sous le regard intrigué de petit chat qui vous observe du fond de la pantoufle où il s'est réfugié. Vous vous traînez jusqu'à l'ascenseur, de plus en plus anxieux tandis que la cabine de fer vous rapproche de votre inexorable destin. Puis, enfin, la terrible boîte. Et ça ne manque pas.

     

    Vous avez encore oublié vos clefs.

     

    ________________________________________________________________________

     

    (1) Voilà bien une semaine que votre compagne et vous suivez avec passion ce que vous avez appelé pour les livres d'histoire « La Guerre des Paillassons ». Tout a commencé avec l'apparition d'un petit mot scotché dans la cabine, demandant la restitution d'un tapis de porte disparu. Le soir-même, un post-it avait été collé en-dessous, clamant qu'il ne s'agissait pas de la première victime. Puis quelqu'un crut bon de répondre en signalant que si les gens ne voulaient pas voir leurs paillassons vendus au cirque, il valait mieux éviter de les laisser traîner sans surveillance dans les couloirs, comme les enfants (vous suspectez le vieux voisin ronchon du dessus). Depuis, une à deux fois par jours, de nouvelles notes décorent les cloisons de l'ascenseur, formant petit à petit une véritable mosaïque de post-it colorés qui dénoncerait certainement de manière incompréhensible un défaut de la société dans un musée d'art moderne, mais qui a le mérite de vous faire beaucoup rire. Lorsque votre chère et tendre rentre de ses cours chaque soir, son premier réflexe est de se précipiter vous raconter que l'écriture ronde des post-it roses a répondu vertement à celle, toute serrée, des notes à carreaux, et que cela menaçait de dégénérer sur les pots de fleurs qui garnissaient certains balcons de manière inopportune. Quant à savoir ce qu'un pot de fleurs pouvait avoir d'inopportun, vous attendez la suite avec impatience.

     

     

  • Trou noir

    C'est comme un gouffre. Enfin, non. Le gouffre implique la chute, et aussi étrange que soit la sensation, elle n'implique pas de tomber. Ou est-ce qu'on peut tomber sans bouger, comme si le monde se précipitait à votre rencontre pour mieux vous passer à travers, vous laissant avec l'équivalent métaphysiques de trois couches géologiques dans les gencives (ce qui n'est pas très bon pour le budget brosses à dents) ? C'est plutôt...et bien, comme un trou noir. Un trou noir qui grandit petit à petit dans le creux de votre poitrine, et dont les vrilles s'infiltrent jusqu'au plus profond de votre être. Parfois il se stabilise, et pendant un temps, l'alignement des planètes vous semble non pas forcément favorable mais...adéquat, comme si vous aviez enfin trouvez votre place dans l'univers, à la façon d'un horoscope dans le quotidien gratuit du jour (sagittaires aujourd'hui : mangez sain, vivez heureux, travaillez bien, et pour le reste prenez un biscuit chinois, on manque d'idées). Et puis voilà que l'entropie reprend son cours, que tout votre être se tord sans que vous ayez l'impression du moindre mouvement. Une étoile pressée, comme en formation...ou sur le point d'éprouver son point de rupture.

     

    Ce n'est pas tant une question de destruction, mais plutôt d'usure. D'une fatigue incommensurable qui vous ronge comme le castor neurasthénique les barreaux de sa cage, désespéré à l'idée d'y trouver un semblant de liberté, et peut-être un bon tas de bois pour y construire un barrage quelque part. Sauf que votre barrage à vous est en train ce céder, et si ce n'est pas la première fois, il n'y a tout simplement rien qui coule. Le trou noir se nourrit de vos émotions, qu'il attire à lui avec la force inébranlable de la gravité. Comme si le manque d'énergie, de repos, vous empêchait de ressentir vraiment. S'en suit une sorte d'apathie que vous essayez de combler dès que vous le pouvez, trouvant un semblant de vie en bonne compagnie. Du moins quand vous en avez la force. Car toujours sortir devient difficile, prendre contact compliqué, et maintenir un lien éprouvant. La solitude vous terrifie, mais la compagnie vous épuise. Une équation que vous avez bien de la peine à balancer en ce moment.

     

    Vos émotions, vous ne savez pas ce qu'elles deviennent. Vous avez l'impression de les sentir vaguement, ou du moins de conserver l'idée que vous êtes censé en faire. Mais le trou noir les arrache, les emmagasine quelque part tout au fond de vous, où vous pouvez les voir mais pas les toucher. N'attendant peut-être qu'une occasion pour toutes ressortir d'un coup, vous submerger à travers une gigantesque vague émotionnelle et chaotique avant de vous laisser lessivé sur le sable (ce qui vous enthousiasme moyen, parce que le sable, c'est pénible, on en a partout, même dans les oreilles, et c'est un peu comme les paillettes : trois jours et douze douches plus tard, on en trouve toujours un peu dans les coins). Les mauvaises comme les bonnes nouvelles n'ont plus guère d'impact, et vous restez silencieux plutôt que de mimer à outrance joie ou désarroi. Ni l'un ni l'autre ne vous semble approprié, c'est bien là le problème.

     

    Lorsqu'on vous demander comment ça, vous avez l'impression de passer votre temps à dire que vous êtes fatigué. En fait, vous avez l'impression d'avoir épuisé tous les sujets de conversation quant à votre vie quotidienne. Ce n'est même pas que vous vous sentez mal, vous ne savez pas comment vous vous sentez. Vide, comme si vous vous observiez de l'extérieur, et que ce qui vous arrivait ne vous arrivait pas vraiment, ne suscitant chez vous qu'un intérêt poli, un peu comme celui que l'on réserve à certains membres de sa famille éloignée lors d'un repas de fête et que hocher le tête au rang d'art devient un élément de survie essentiel. Oh, c'est vous ! Ils vous arrive...des trucs. Ou pas. Aux autres aussi. Vous êtes mieux à l'intérieur, merci bien.

     

    Ces derniers jours, vous avez fait du rangement. Comme vous n'en avez pas fait depuis un bon moment. Pas beaucoup de choses débarrassées, mais de l'ordre fait, et un bon coup de ménage (enfin, rien de vraiment débarrassé...à part les deux sachets de médicaments périmés retrouvés dans votre pharmacie. D'ailleurs, vous êtes à peu près persuadé qu'une loi ineffable du multivers implique que toutes les pharmacies de particuliers sont remplies au trois quarts de médicaments périmés dont leurs propriétaires ne se rappellent même pas l'usage initial. Le dernier quart est généralement constitué d'un fond de bouteille de carmol, de sparadraps éparpillés et d'un tube de pommade.). Mais finalement, vous avez déjà l'impression que ce n'est qu'un appel de plus au désordre à revenir. Ce n'est pas le vide que vous recherchiez. Un vide à l'allure de trou noir, qui tempête parfois chez vous en un redoutable sentiment de colère, de rage pure à qui vous ne trouvez aucune cible, si ce ne sont vos maladresses et autres petits tracas du quotidiens qui menacent de vous faire à hurler à vous en arracher la voix.

     

    Sinon, rien. Juste cette ouverture en vous que vous n'arrivez à combler, et cette absence d'émotions, ou du moins leur mise en sourdine qui vous pousse à trouver refuge dans celles que vous éprouvez encore plongé dans un bon livre, un jeu vidéo ou une bonne série. Mais même là, la fatigue vous y arrache parfois. Là où vous pouviez lires des livres d'une traite sans faiblir, une cinquantaine de pages d'un coup vous fatigue aujourd'hui, votre concentration s'éparpillant. C'est comme avoir en permanence une brume stagnant dans les méandres de votre cerveau, et un voile devant la manière dont vous expérimentez la vie. C'est la volonté qui faiblit, votre faiblesse qui prend le pas, votre trou noir qui s'étend ou se comprime comme un accordéon qu'on aurait jeté dans un escalier (à la manière d'une bande-son de certains films d'art et d'essai). C'est la sensation de n'avancer dans rien, et de se retrouver submergé par une quantité de choses, cette danse à deux doigts du burnout pour une vie qui ne devrait pas en connaître un seul. Et vous ne savez plus quoi à dire à ceux qui vous entourent.

     

    C'est comme un gouffre qui grandit. Enfin, non. Le gouffre implique la chute, et vous n'êtes pas en train de tomber. C'est plutôt comme un trou noir à l'intérieur de vous. Pas destructeur, pas trop ; pas la fin, pas vraiment. Juste présent.