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Ecriture - Page 2

  • Où vous parlez jeu de rôles

    Le jeu de rôles sur table vous manque. A un point que vous n'auriez pas cru possible. Peut-être parce que votre point d'équilibre bancal de ces derniers mois s'est transformé en point de rupture, vous replongeant droit dans une dépression comme vous n'en aviez plus connue depuis votre première rupture. Non, c'est pire encore. Vous avez l'impression d'avoir le cœur brisé en permanence. Pour votre mère sans doute, l'élément catalyseur, où une énième phase complexe dans la gestion de sa schizophrénie la reconduite droit à l’hôpital psychiatrique alors qu'elle avait enfin eu une chambre sympa dans une bonne institution. Comme si vous faisiez soudainement le deuil de la personne qu'elle avait été, avec qui vous connectiez sur tous ces points qui vous rapprochaient tant : la lecture de sf et de fantasy, les bds, les séries que vous regardiez ensemble, les films Marvel qu'elle aimait tant et que vous alliez toujours revoir avec elle, et toutes vos discussions sur tous les sujets du monde, avec en face une femme réduite par la vie, mais qui n'avait jamais d'ouvrir son esprit et de s'intéresser à tout, avec le plus beau respect et la plus grande bienveillance du monde. Cette personne qui n'existe plus, à la mémoire fuyante et aux centres d'intérêts tordus, détruits. Cette personne avec qui vous ne savez plus comment connecter. Et votre dépression, votre myriade de troubles psychiques qui vous rendent la vie difficile depuis la préadolescence, sans parler de la fatigue chronique, qui se reprennent plus que jamais au jeu.

     

    Mais vous vouliez surtout parler du jeu de rôles, et de son manque qui prend une place de plus en grande en ce moment, au point de contribuer méchamment à votre dépression. Le jeu de rôles sur tables, il fait partie de votre vie depuis au moins vingts ans. Vous vous rappelez, jeune ado, du jour où votre mère vous avait emmené dans la seule boutique de jeu de rôles de Lausanne de l'époque, et où vous étiez ressortir avec le coffret du débutant pour Donjons et Dragons. Vous avez dessiné votre première carte, créer vos premiers personnages, écrit votre premier scénario, donné votre première partie en tant que MJ (maître du jeu).

     

    MJ que vous avez toujours été par défaut, certains de vos amis si essayant parfois brièvement quand un système ou un monde les intéressaient. Mais vous avez tenus bon ! Parce que cela permettait d'en faire, du jdr, ça permettait de faire vivre des histoires, de faire jouer des joueurs qui y prenaient du plaisir et qui n'auraient pas forcément souvent joué sinon. Vous avez fait de In Nomine Satanis / Magna Veritas votre jeu de prédilection : vous adorez son univers, plus sérieux et épique que l'on ne croit, et vous avez adoré ces campagnes avec différents groupes. Les fous rires bien sûr, mais aussi des arcs narratifs aussi inattendu que bienvenus, et des histoires magiques nées des improvisations aussi bien des joueurs que de votre part. Souvent, vous aimeriez bien remasteriser ce jeu, qui a été une part si importante de votre, l'univers et le système que vous connaissez mieux. Avec de nouveaux joueurs.euses, pour faire découvrir, revivre cet univers.

     

    Vous, vous n'en avait jamais fait une seule partie en tant que joueur.

     

    Vous vous rappelez des conventions, notamment les conventions Orc'Idées, chaque année au début du printemps, à l'université de Lausanne. Ces moments où vous avez découvert que dans le cadre du jeu de rôles, en tant que joueur, vous pouviez vous inscrire à n'importe quelle partie et jouer entouré d'inconnus...sans que cela ne soit un problème. Vous, qui êtes maladivement timide et souffrant d'une anxiété souvent paralysante, dès que vous vous glissiez dans la peau d'un joueur de jeu de rôles et de son personnage, ça disparaissait. Et purée, si ce n'est pas l'un des sentiments les plus puissants, agréables, plein de soulagement que vous ayez jamais connu. Enfin quelque instant de libération, de pure joie, de connexion immédiates avec des gens, que ce soient vos proches ou des inconnus.

     

    Pendant près de deux ans, vous aviez trouvé un groupe dans votre région, prenant la place d'un ami qui avait dû arrêter à cause de son nouveau boulot. Vous avez donc pu jouer pendant cette période, en joueur, et vous en gardez de bons souvenirs, même si ce n'étaient pas forcément les univers qui vous intéressaient le plus. Et puis vos chemins se sont séparés.

     

    Vous avez remasterisé ici et là, du INS principalement. Et quand la cinquième édition de Donjons et Dragons est sortie, le coup de cœur ! Une simplification des règles tout en permettant plus de possibilités de personnages et de role play que jamais, dans des univers fantastiques ! Vous avez essayé d'en donné un peu ici et là, avant de réaliser que vous étiez un peu à plat. Ces dernières années, l'énergie a baissé de plus en plus, rendant l'écriture de quoi que ce soit toujours difficile (ne serait-ce qu'un post de forum rp pouvant vous vider de votre énergie pour la journée alors même qu'ils vous faut moins d'une heure pour en pondre un). Et l'idée de masteriser devenait de plus en plus épuisante, frustrante parce que vous vouliez jouer, frustrante parce que vous vous en vouliez d'empêcher des gens de jouer en ne portant pas la casquette du MJ.

     

    Puis, ici et là à nouveau, par chance, vous avez trouvé trois tables Donjons et Dragons où vous avez pu joué. Aucune d'elle n'a duré plus de quatre sessions, les Mjs abandonnant ou disparaissant. Vous n'avez jamais joué comme vous le voudriez tellement : une table avec des séances régulières, avec la possibilité de faire évoluer un perso et ses interactions avec les autres sur la durée. Vous en rêvez la nuit. Le manque en est épuisant, presque physique. Vous êtes bombardés de contenu rôliste de toute part, qu'il s'agisse des bouquins sur lesquels vous craquez, des émissions sur le sujet, ou de toutes ces parties qui se mettent en place loin de vous (l'association suisse de Donjons et Dragons se concentrant beaucoup sur la Suisse-allemande). Vous avez tellement de personnages dans la tête qui ne peuvent pas sortir. Quand la dépression ne vous cloue pas au lit, à écouter de la musique pour essayer de ressentir quelque chose (et même la musique ne vous fait parfois rien ressentir du tout, ce qui ne vous étais encore jamais arrivé), ou à essayer de dormir pour passer le temps, vous pensez jeu de rôles. Vous rêves de vous y trouver une place, de jouer, de vivre ces instants de grâces où, le temps d'une partie, chaque semaine (ou toutes les deux semaines, bref, régulièrement), vous pouvez juste jouer un rôle dans un système qui vous éclate, réussissant à connecter avec des gens avec qui vous n'auriez osé causé en temps normal.

     

    En tant que MJ, quand vous aviez encore la foi et la force, cela permettait de tenir le coup. Rien que de voir les réactions de joueurs heureux, qui s'éclatent à leur table, qui font vivre leurs persos, qui improvisent des situations que vous n'aviez jamais vues venir (dieu que INS vous manque...)...c'était que du bonheur. Et vous espérez retrouver un peu de ça, un peu d'énergie au moins pour masteriser, pour des potes ou simplement des gens qui n'ont pas l'occasion de jouer autrement. Parce que vous vous sentez coupable de les laisser tomber.

     

     

    Mais plus que tout, vous avez envie, vous avez besoin de jouer. D'être pendant quelques heures, de temps en temps, ce personnage qui vous permettra de vivre quelque chose, et de partager ce quelque chose merveilleux qu'est une campagne de jeu de rôles avec d'autres personnes. De vous sentir enfin capable à nouveau de créer des liens, même l'espace d'une partie chaque semaine. D'être, enfin, bien. De remonter la pente.

     

    Mais là, cette bouée de sauvetage vous l'avez perdue, et vous ne savez plus comment la rattraper.

  • Où vous faites le constat

    Malgré l'heure tardive, vous entendez courir des enfants dans l'un des appartements des étages supérieurs. Cela ne vous agace pas réellement, pas plus que les éclats de discussions ici et là, les portes qui s'ouvrent et se ferment, les chaises qu'on traîne sur le sol, un rire ou une engueulade qui éclate brièvement avant de se muer dans l'une ou dans l'autre, le couple de voisin qui fricote sous les couvertures jusqu'à en faire cogner rythmiquement la tête de lit contre le mur, sans oublier tous les mots criés et les onomatopées qui vont avec dans une sorte de grand tour général des impératifs de narration concernant la copulation entre voisins. Tous ces sons, ces bruits, ces éclats...vous les considérez comme des éclats de vie. Des gens vivent au-dessus de vous, en-dessous, à côté, tout autour de vous ! Des gens vivent de l'autre côté de la rue ; de vos fenêtres vous voyez les leurs, allumées ici et là, parfois accompagnée d'un écran, de silhouettes se découpant à travers l'obscurité et les lampadaires, vaquant à leurs affaires d'histoires. Chaque humaine, chaque humain, comme vous : vivant, avec une vie de malheur et de bonheurs, et un monde mental dont on ne peut même pas réellement soupçonner la portée tant elle est propre à chacun et vous fait de toute façon tourner la tête dès que vous vous essayez naïvement à essayez de comprendre la place de l'être humain dans l'univers, et encore moins la vôtre...

     

    Cette insignifiance soudaine vous étreint alors, de même que l'absurdité d'une vie qui ne vous mène nulle part que vous le vouliez ou non. La nuit est tombée et des enfants jouent joyeusement dehors autour de l'immeuble, à côté du bras de forêt où les renards s'époumonent la nuit sous vos fenêtres. Là encore le bruit ne vous dérange. C'est la vie, tout simplement. Quelque part, vous vous en nourrissez par procuration, essayant d'en aspirer quelques relents pour vous sentir à nouveau, ne serait-ce qu'un seul instant, vivant. S'il y a une source sonore qui vous agace dans cette vie communautaire, ce sont bien les deux ou trois personnes, dans des appartements que vous n'avez pas cherché à identifier, qui décident régulièrement de se mettre à prier en boucle et de manière principalement incompréhensible, souvent à partir d'une heure du matin, et pour une heure de contenu ou parfois, l'un ou l'autre rejoint le premier ou la première. Voilà qui vous énerve, et vous envahit d'en sentiment assez glauque, ces prières différentes prononcées pour tout l'immeuble à des pouvoirs que vous ne pouvez comprendre car vous vous vous êtes avoués il y a longtemps qu'ils n'existaient pas.

     

    Au moins, les enfants ne prient pas. Et vous aimez leurs rires, leurs cris et leurs jeux, vous admirez cette faculté tout enfantine de passer de l'un à l'autre et de pardonner aussi vite qu'ils se sont pris la tête. C'est un son rassurant, le son d'une vie simple mais pas automatiquement dépourvue de complexité, à la manière toute particulière dont les gosses gèrent leurs empires. Vous, vous savez que vous n'aurez jamais d'enfants. Vous n'en avez pas envie, la responsabilité vous effraie, et peut-être êtes-vous trop égoïste : s'occuper de vous-même vous prendre déjà toute votre énergie, alors être responsable d'une autre que la vôtre... Mais vous les aimez, ces enfants, et vous vous vous rappelez quand vous en étiez un vous-même. Dans une situation familiale étrange mais bienveillante de tous les côtés, entouré d'amour et de soutien. Vous étiez un enfant heureux, vous vous demandez comme vous êtes devenu un adulte si malheureuse même quand aucune raison ne se bouscule au portillon pour. Parfois, vous vous sentez si triste -d'une tristesse profonde, sourde, inconnue, semblable à un trou noir au sein de votre poitrine aspirant votre coeur petit à petit et vous rendant si vide que vous êtes incapable d'écouler la moindre larme alors que vous avant tant besoin de pleurer- que vous avez envie de mourir. Cela ne va jamais plus loin, cette sombre pensée aussitôt dispersée par la peur totalement redoutable que la mort vous inspire.

     

    Ne pas avoir d'enfants ne vous déprime pas vraiment, vous ne pensez pas être adapté pour le job, et les enfants s'en sortent toujours mieux avec des parents qui les veulent vraiment. D'autres apprennent sur le tas, et apprennent très bien, n'ayant rien à prouver aux premiers. Mais vous... Aussi idiot que cela puisse paraître, un rêve vous a permis de comprendre que ce ne serait jamais le cas. Vous en aviez déjà parlé ici ou là. Dans ce rêve, vous tenez votre nouveau né dans les bras...et si vous ressentez un amour profond pour ce poupon onirique, cela s'est accompagnée de la totale certitude que cette partie là de la vie ne sera jamais pour vous. Au réveil, vous en avez ressenti une grande tristesse...suivie aussitôt d'une grande légèreté. Ce qui n'a pas moins rendu moins douloureux la remarque d'une de vos ex, quelque chose du genre «Tu ne pourrais pas être un bon père, avec tous tes problèmes ». Vous savez toujours que les enfants ne feront pas partie de votre vie, mais cette remarque vous assaille régulièrement dans un coin de votre tête, et tout vos certitudes du monde n'ont encore jamais réussi à en expurgé la douleur et le manque de confiance en soi qui en grandit, allant encore plus loin.

     

    Quand à l'amour... Vous vous êtes fait à l'idée que ce ne n'est pas vraiment pour vous. Qu'au mieux, vous aurez peut-être droit ici et là à quelque mois d'une découverte délicieuse d'une personne qui vous comprend et que vous comprenez à un niveau plus que supérieur, avant que le tout ne s'étiole parce que les circonstances font toujours qu'il va se trouver entre vous quelque chose d'irréconciliable. Sans que ce ne soit forcément la faute de l'un ou de l'autre. Il y a votre besoin de vivre par vous-mêmes, votre anxiété à l'idée de partager votre espace dans la simple idée de vivre avec quelqu'un, sans parler de vos problèmes psys qui n'arrangent pas les choses. Vous n'arrivez pas à travailler et ne le pourrez sans doute jamais, l'angoisse et la dépression continueront jusqu'au bout à vous entraîne dans une ronde endiablée, un cycle vous amenant sans cesse de l'un a l'autre. Vous n'avez même plus de passion. Disparue, les certitudes de votre enfance sur ce que vous vouliez faire lorsque vous serez grand. Maintenant que vous êtes grand, tout ce qui vous passionnait, vous n'avez plus l'énergie de le faire revivre. Vous n'avez aucun plan, aucun but, aucune envie, aucune passion secrète qui animerait votre âme. Vous juste...vivotez d'une série à l'autre, d'un jeu à l'autre, d'un livre à l'autre, et de quelques écrits qui ne mènent nulle part. Votre ex du «Tu ne pourrais pas être père » avait raison là aussi, quand elle disait que vous n'aviez finalement rien à offrir. C'est tout simplement le cas : vous n'avez rien à offrir à qui que ce soit. Pas même le rêve le plus fantasque. Juste quelqu'un de brisé sans réelle raison, à la psyché malade, atrophiée, tellement diffuse qu'aucun diagnostic n'a jamais été réellement fait, ce que vous donne l'impression de couler de plus en plus sans cette dernière bouée...

     

    L'amour vous semble aujourd'hui illusoire, et responsable de pire que les cauchemars : les bons rêves. Ceux qui vous arrivent de temps en temps où vous rencontrez une de ces personne oniriques non définie qui vous témoignent autant d'amour que vous en ressentez pour elle, avec la sensation indiscutable et ô combien agréable et empreinte de soulagement du cœur : ça yest, vous avez trouvé la bonne personne. Et puis vous vous réveillez. Seul.

     

    Le sexe vous manque, également. Pas au point de passer à l'obsession : vous ne l'avez jamais considéré comme un besoin, vital ou non. Mais outre le plaisir, ce qui vous manque réellement c'est l'intimité de cette connexion physique, et de la partager avec une personne sur la même longueur d'onde. La peau contre la peau, les baisers aussi bien doux que passionnés, une oreille qu'on mordie, juste ce sentiment de pouvoir, au moins l'espace d'une nuit, s'abandonner sans craint au sein de quelqu'un tout en lui apportant le même refuge. N'attachant pas automatiquement le sexe à l'amour, vous vous demandez parfois si vous seriez capable d'aller jusqu'au bout si l'opportunité d'une nuit sans lendemain (d'un coup d'un soir, comme disent les djeunz) se présentait à vous. Déjà que vous ne la remarqueriez probablement pas, votre anxiété naturelle et votre difficulté à vous faire de nouvelles connaissances ne joue pas vraiment en votre faveur. Et si vous en étiez-capable, serait-ce suffisant, serait-ce assez pour combler ne serait-ce qu'un instant cette solitude, cette abandon ? Peut-être, ou peut-être pas. Ce n'est de toute façon pas avec votre vie sociale florissante et votre charme naturel (vous permettant de citer au moins un dinosaure réel pour chaque lettre de l'alphabet) que vous risquez d'en savoir plus un sujet. Mais la connexion vous manque, vous la sentez dans votre corps qui se languit du contact d'un autre tout en se paralysant à la possibilité d'un simple hug amical.

     

    Vous ne ressentez rien, plus vraiment. Vous êtes...vous, mais pas vraiment. Vous observez votre vie de loin, vous sentant souvent dissocié de ce que vous expérimentez. Vous arrivez encore à tirer quelque plaisir ici et là d'un épisode de série, d'un films, d'un peu de lecture ou d'une heure de jeux vidéos, mais votre énergie créatrice est tellement asséchée par la fatigue chronique qui vous empoisonne que le moindre écrit vous arrache une telle douleur que vous n'arrivez plus à vous lancez dans les projets comme vous aimez tant le faire des années auparavant. Vous n'êtes plus vraiment vous, ce qui vous rend triste -et vide, toujours sans pleur- et vous ne savez pas qui vous êtes. Ni qui vous pourriez devenir. Le futur vous apparaît comme flou, incertain, inconséquent. Adolescent, une de vos psychoses était d'être convaincu que jamais vous n'atteindriez l'âge de vingt ans. Cela vous a terrifié et angoissé jusqu'à la date fatidique et...une fois celle-ci passé, les angoisses ont simplement trouvé d'autre cible. Mais aujourd'hui, à trente-quatre ans, vous avez l'impression de revivre ce vieux cauchemar éveillé : la sensation que quelque part, dans corps et ou votre esprit, il y a quelque chose de pourris, de malades, que vous ne pouvez trouver, et qui ferai que vous ne verrez pas vos quarante ans. Et même la première expérience de vos vingts ans dans les poches, vous êtes de plus en plus seul et terrifiés face à cette étrange, ridicule et pourtant pour vous parfaitement logique condamnation à mort.

     

    Vous ne savez plus comme vivre, pour ne pas mourir vous voulez juste dormir à la place. Mais vous dormez mal, depuis l'adolescence. Vous vous rappelez parfaitement bien le dernier matin où vous vous êtes senti reposé et bien après un bon sommeil. Vous aviez vingt ans, après quelques heures de sieste sur une chaise-longue près du camping-car de vos parents d'accueil, en France. Depuis, plus jamais vous n'avez ressenti cette sensation. Vous avez essayé tous les horaires de coucher, de lever les combinaisons qui vont avec, sur de courtes comme de longues périodes : rien n'y fait. Vous vous réveillez toujours plus fatigué qu'au moment du coucher, et de plus en plus vous sentez les dernières réserves de votre énergie mentale s'écouler sans se reconstituer, et vous craignez le jour où il n'y en aura vraiment plus. Quand vous serez totalement incapable de vous occuper de vous-même.

     

    Voilà deux moins que vous avez un trou dans votre salle de bain parce que le mur a dû être démoli à cause d'une fuite. On vous a dit qu'on allait vous contacter pour quand les réparations seront faites afin de venir boucher le trou. Deux mois sans nouvelles, deux mois avec un trou dans votre salle de bain qui provoque courants d'airs, et transporte bruits étranges et odeurs qui le sont tout autant. Vous n'auriez qu'à écrire un mail à votre gérance, mais vous n'y arrivez pas, comme si la tâche était aussi impossible pour vous que l'un des douze travaux d'Hercules (sans que Hercules, lui, il n'a jamais dû communiqué avec sa gérance, pas sûr qu'il s'en soit mieux sorti). L'autre soir, vous étiez couchés sur le dos, incapable de vraiment bougé, le poids de votre incapacité à envoyer un simple e-mail pesant sur vous comme une pile de boules de bowlings. Votre énergie qui s'étiole de plus en plus sert à vous faire sortir pour les courses, vous nourri vaguement. Trop peu ou trop mal. Soit vous sautez des repas parce que vous n'avez pas l'énergie de réchauffer même un putain de plat micro-ondes, parfois les fringales de la déprime vous font avaler un paquet de biscuits d'une traite et par jour, verre de lait en option. Vous avez pris sept kilos en six mois. Mais ça n'a plus d'importance. Vous n'aviez rien à offrir sans de toute façon.

     

    Alors vous vivotez, étendu de plus en plus comme du beurre trop sec, sans savoir comment renouveler l'énergie, avec au fond de votre crâne les souvenirs de votre enfance où vous n'étiez pas encore cassé. A ignorer la situation avec votre mère qui vous ronge petit à petit, votre mère que vous n'arrivez pas à aller voir dans son établissement, votre mère à qui vous ne savez pas quoi dire quand elle téléphone et elle non plus, votre mère qui n'est plus votre mère, votre mère qui a perdu tout ce que son esprit faisait d'elle...et bien, elle, et qui vous permettait de travailler votre lien compliqué. Votre mère qui est encore là, encore assez bien pour communiquer, mais votre mère qu'une part honteuse de votre cerveau considère comme déjà morte, et dont vous faites déjà le deuil. Le deuil d'un esprit brillant dont vous arracher les derniers morceaux en continuant de vider son appartement...

     

    Vous êtes...vous ne savez plus qui vous êtes. Vous ne savez pas, peut-être bien que vous ne l'avez jamais su. Vous êtes au bout du rouleau mais vous roulez quand même, parce que sinon vous tombez pour de bon. Vous roulez sur une énergie qui se fracture et se recompose avec des restes parce qu'il faut bien aller faire des courses, manger, voir le psy, voire la famille et les amis que vous aimez tant mais avec qui vous ne savez plus comment être, à avoir peur de n'avoir toujours qu'une réponse négative quand on vous demande comment ça va, qui pourrait durer aussi bien pour les six mois à venir que les six ans.

     

    Vous êtes fatigué. Tellement fatigué. Usé. A passé minuit, une chaise racle sur le sol de l'appartement du-dessus. Deux personnes discutent, certains mots plus forts que les autres perçant les murs. La vie, tout autour de vous, qui n'avez plus rien à donner mais qui n'a pas encore fini de rouler.

     

    De nouveau, des enfants courts ; dans un coin de votre tête, vous ne pouvez que leur souhaite bonne change du fond du cœur.

  • Usé

     

    Usé.

     

    Vous vous sentez usé. Un peu comme un élastique étiré bien trop longtemps, dans trop de direction, pour trop de monde, et avec bien trop de poids sur le caoutchouc. Et plutôt que de le voir vous revenir dans la figure dans la représentation d'un des ressorts comiques les plus cosmiques, vous sentez qu'un jour -dans longtemps, ou demain- il va...lâcher. Même pas se casser net, voilà qui serait trop dramatique (avez-vous déjà essayé d'être dramatique lorsque vous avez grosso modo l'énergie d'un tabouret?). Lâcher, tomber, s'écroule tel un bandeau flasque sur le coin de la table de la vie, parce qu'il n'y a rien de tel qu'une métaphore mobilière de la vie, d'autant plus quand vous avez l'impression que la vôtre, on l'a montée en vitesse à Ikea et qu'il manque quelque part la vise qui va finir par tout faire s'écrouler.

     

    Il vous a toujours manqué une vise de toute façon. Ou un boulon. Sûrement les deux. Vous n'avez pas été construit correctement, et vous n'avez jamais été foutu de vous reconstruire vous-mêmes ; les légos, vous êtes plus du genre à marcher dessus pied nu qu'à les assembler inlassablement du temps de votre enfance. Où vous sentiez...et bien enfant, et enfant heureux, plein de rêves et d'idées et d'amour.

     

    Aujourd'hui, les seuls rêves qui vous restent sont ceux qui vous font si mal qu'ils vous font peur : ces rêves, récurrents, où tout s'arrange, où vous sentez à votre place, où vous rencontrez même quelqu'un et où vous vous rappelez ce qu'être heureux veut dire. Et puis vous vous réveillez. Vous vous réveillez toujours. Vous préférez les cauchemars, même à base de sorcières, Morgan Freeman et un koala (les cauchemars sont souvent très spécifiques rien que pour vous poussez à les infliger aux autres dès le réveil, un peu comme une assommante infection. Mais au moins, les cauchemars ne vous enlèvent pas l'idée du bonheur).

     

    Fatigué. Vous êtes fatigués. Vous avez l'impression que ça va bientôt faire dix ans que vous dites aux gens que ça faut au moins dix ans que vous vous n'êtes plus réveillé reposé. Ce n'est pas une exagération : plus une seule fois. Le repos n'est plus pour vous qu'un souvenir lointain, que vous ne pouvez éprouver qu'approximativement via un exercice mental, un peu comme les coupes de cheveux des années huitante. Peu importe vos horaire, votre temps de sommeil, toute les habitudes et les trucs différents essayés : vous ne connaissez plus le repos. Et quand vous en parlez autour de vous, vous voyez celles et ceux -la plupart, qui ne comprennent pas vraiment, qui pensent juste que vous avez de la peine à dormir et qu'il suffirait de bouger un peu plus... Et à toutes celles et tous ceux qui savent, votre cœur fatigué s'élève vers eu pour les prendre dans ses petits bras fatigués (des bras métaphoriques, votre cœur n'est pas – à votre connaissance- une erreur de la nature).

     

    Votre cœur qui bat et continue de faire son travail, et qui malgré tous les check-ups du monde vous donne l'impression d'être tellement usé qu'il va s'arrêter à tout moment. Dans votre tête, ce n'est même plus une question de risque, ou de si qui sont tous retournés dans leurs bouteilles : dans un jour, dans un mois, dans dix ans, dans trente secondes... Paf. Vous avez cette impression de sursis permanente qui plane au-dessus de votre tête (il n'y a plus de place sur vos épaules, la mouette boudeuse de l'anxiété y niche déjà). Cette impression d'usure avant l'heure, cette certitude que tout cela va finir comme si l'on coupait les fils de votre marionnette (vous auriez-dû viser un poste chez les Babibouchettes, au moins les chaussettes n'ont pas besoin de fils pour bouger).

     

    Les fils, vous les tenez vous-mêmes d'une main maladroite parce que vous n'avez aucune idée de qui vous êtes vraiment et de la direction à prendre. Et puis maladroit comme vous êtes, vous vous emmêlez régulièrement les jambes. Si ce n'est pas l'arrêt brutal de votre corps qui vous tuera, ce sera probablement la chute au bord d'une falaise simplement parce que vous n'aviez pas été capable d'orienter correctement votre genou gauche. Ou alors il y avait un égo.)

     

    Vide. Vous vous sentez toujours aussi vide. Ce fameux vide que vous ne savez combler, que ce soit en vous goinfrant d'une nourriture qui perd de plus en plus de sa saveur, de livres qui défilent sans vraiment relier quoi que ce soit, de jeux qui ne sont là que pour mécaniquement tromper votre ennui, de films et de séries consommés comme des pilules pour oublier qu'il n'y a plus rien à penser. De la masturbation de l'ennui au ménage du lundi, sans oublier l'énergie folle dépensée pour rester vaguement fonctionnel, capable de se gérer soi-même. De ne pas s'écrouler. De ne pas céder face à l'usure. Pour les gens.

     

    Pour les gens tout autour de vous, qui vous aiment et que vous aimez. Vous avez la chance d'avoir un réel soutien, aussi bien amical que familial, et vous ne les remercierez jamais assez, vous ne saurez jamais leur dire, maladroit comme vous êtes, à quel point ça compte, et à quel point vous voulez vous aussi les aider si vous pouvez trouver la force. Et l'horreur de réaliser à quel point vous devez être brisé pour réaliser que même comme ça, vous vous sentez seul. Atrocement seul au milieu du monde qui vous aime.

     

    Seul. L'amour, vous n'y croyez plus. Vous avez essayé, l'une vous a détruit deux fois, l'autre vous avez dû la laisser partir même si elle y croyait. Et bon sang ce que ça vous manque. De ne plus trouver cette complicité, ce partage d'âme avec qui que ce soit. Le manque physique, aussi. Le sexe, mais pas seulement ; ces dernières années vous avez survécu sans et vous en portez pas moins bien. Mais l'intimité, le partage de corps et d'âme qu'il représente avec un être aimé. Et plus que ça, les simple frôlement, les câlins, les mains dans les mains, jusqu'à un simple regard échangé qui dit « tout va bien ». Et vous ne le retrouverez jamais, vous n'avez pas l'énergie, pas la passion, rien à offrir si ce n'est une vie de complexités absurdes.

     

    Peut-être bien que c'est en partie dans les gènes, après tout. Cela fait des mois que vous n'avez pas revu votre mère, toujours à l'asile. Que vous ne répondez même plus à ses téléphones. Que vous vous sentez incapables de réagir face à la personne qu'elle est devenue. Parce que ce n'est plus votre mère, celle avec qui vous aviez trouvé un moyen d'échanger à travers vos lectures communes, les séries et les films, votre amour des histoires qui permettait de communiquer celui que vous aviez l'un pour l'autre. Maintenant, par protection et par lâcheté, vous la fuyez. Cet été cela fera deux ans qu'elle est internée, deux ans que vous savez qu'il va falloir faire un deuil, le deuil d'un esprit formidable, et qui vous pousse à la fuite.

     

    Vous n'avez pas de force. Vous n'en avez jamais eu beaucoup, mais votre énergie disparaît, phagocytée par le désespoir d'une vie normale. Par la volonté de ne pas inquiéter les gens autour de vous, la volonté de ne pas disparaître sans nouvelles, de ne pas leur faire ça. Mais cela devient de plus en plus difficile, l'énergie de plus en plus rationnée. Avant, vous étiez toujours créatif, sur un projet : dessin, écriture, jeu de rôles... Vous ne finissiez rien, mais au moins vous faisiez. Maintenant, cela fait des mois, des années que vous l'avez perdu ; des pages de notes qui ne verront jamais le jour, une incapacité à vous y remettre qui confine à la peur. Et à l'usure.

     

    Vous n'en pouvez plus, mais vous continuez, petit à petit, ou plutôt de plus petit en plus petit. Vous voudriez tellement avoir la force de juste lâcher prise, oublier les derniers efforts, et enfin...Vous n'avez pas envie de mourir, si cela peut rassurer vos éventuelles lectures. Vos pensées sont parfois morbides, mais jamais vraiment noires. Vous aimez la vie, et vous avez envie de vivre ; mais vous ne savez tout simplement pas si la vie est pour vous. Si vous êtes assez solide.

     

    Il y a le vide, qui vous dévore de plus en plus. Le manque, et l'usure, et la solitude, et la tristesse, et la honte de ne pas savoir pourquoi, de ne pas trouver la source, d'être juste...cassé, comme ça, sans raison. La honte quand vous pensez aux gens bien tout autour de vous, et que vous n'arrivez pas à rejoindre au-delà du vide et de la solitude. Pas vraiment.

     

    Un jour, vous en avez l'impression, psychotique ou non, que vous allez vous arrêter. Que l'usure sera trop forte. En attendant...en attendant, il doit bien y avoir un épisode de série ou un jeu à faire non ?

     

    Il n'y a parfois que le vide qui donne l'impression de combler le vide.