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Humeur - Page 2

  • Où vous faites le constat

    Malgré l'heure tardive, vous entendez courir des enfants dans l'un des appartements des étages supérieurs. Cela ne vous agace pas réellement, pas plus que les éclats de discussions ici et là, les portes qui s'ouvrent et se ferment, les chaises qu'on traîne sur le sol, un rire ou une engueulade qui éclate brièvement avant de se muer dans l'une ou dans l'autre, le couple de voisin qui fricote sous les couvertures jusqu'à en faire cogner rythmiquement la tête de lit contre le mur, sans oublier tous les mots criés et les onomatopées qui vont avec dans une sorte de grand tour général des impératifs de narration concernant la copulation entre voisins. Tous ces sons, ces bruits, ces éclats...vous les considérez comme des éclats de vie. Des gens vivent au-dessus de vous, en-dessous, à côté, tout autour de vous ! Des gens vivent de l'autre côté de la rue ; de vos fenêtres vous voyez les leurs, allumées ici et là, parfois accompagnée d'un écran, de silhouettes se découpant à travers l'obscurité et les lampadaires, vaquant à leurs affaires d'histoires. Chaque humaine, chaque humain, comme vous : vivant, avec une vie de malheur et de bonheurs, et un monde mental dont on ne peut même pas réellement soupçonner la portée tant elle est propre à chacun et vous fait de toute façon tourner la tête dès que vous vous essayez naïvement à essayez de comprendre la place de l'être humain dans l'univers, et encore moins la vôtre...

     

    Cette insignifiance soudaine vous étreint alors, de même que l'absurdité d'une vie qui ne vous mène nulle part que vous le vouliez ou non. La nuit est tombée et des enfants jouent joyeusement dehors autour de l'immeuble, à côté du bras de forêt où les renards s'époumonent la nuit sous vos fenêtres. Là encore le bruit ne vous dérange. C'est la vie, tout simplement. Quelque part, vous vous en nourrissez par procuration, essayant d'en aspirer quelques relents pour vous sentir à nouveau, ne serait-ce qu'un seul instant, vivant. S'il y a une source sonore qui vous agace dans cette vie communautaire, ce sont bien les deux ou trois personnes, dans des appartements que vous n'avez pas cherché à identifier, qui décident régulièrement de se mettre à prier en boucle et de manière principalement incompréhensible, souvent à partir d'une heure du matin, et pour une heure de contenu ou parfois, l'un ou l'autre rejoint le premier ou la première. Voilà qui vous énerve, et vous envahit d'en sentiment assez glauque, ces prières différentes prononcées pour tout l'immeuble à des pouvoirs que vous ne pouvez comprendre car vous vous vous êtes avoués il y a longtemps qu'ils n'existaient pas.

     

    Au moins, les enfants ne prient pas. Et vous aimez leurs rires, leurs cris et leurs jeux, vous admirez cette faculté tout enfantine de passer de l'un à l'autre et de pardonner aussi vite qu'ils se sont pris la tête. C'est un son rassurant, le son d'une vie simple mais pas automatiquement dépourvue de complexité, à la manière toute particulière dont les gosses gèrent leurs empires. Vous, vous savez que vous n'aurez jamais d'enfants. Vous n'en avez pas envie, la responsabilité vous effraie, et peut-être êtes-vous trop égoïste : s'occuper de vous-même vous prendre déjà toute votre énergie, alors être responsable d'une autre que la vôtre... Mais vous les aimez, ces enfants, et vous vous vous rappelez quand vous en étiez un vous-même. Dans une situation familiale étrange mais bienveillante de tous les côtés, entouré d'amour et de soutien. Vous étiez un enfant heureux, vous vous demandez comme vous êtes devenu un adulte si malheureuse même quand aucune raison ne se bouscule au portillon pour. Parfois, vous vous sentez si triste -d'une tristesse profonde, sourde, inconnue, semblable à un trou noir au sein de votre poitrine aspirant votre coeur petit à petit et vous rendant si vide que vous êtes incapable d'écouler la moindre larme alors que vous avant tant besoin de pleurer- que vous avez envie de mourir. Cela ne va jamais plus loin, cette sombre pensée aussitôt dispersée par la peur totalement redoutable que la mort vous inspire.

     

    Ne pas avoir d'enfants ne vous déprime pas vraiment, vous ne pensez pas être adapté pour le job, et les enfants s'en sortent toujours mieux avec des parents qui les veulent vraiment. D'autres apprennent sur le tas, et apprennent très bien, n'ayant rien à prouver aux premiers. Mais vous... Aussi idiot que cela puisse paraître, un rêve vous a permis de comprendre que ce ne serait jamais le cas. Vous en aviez déjà parlé ici ou là. Dans ce rêve, vous tenez votre nouveau né dans les bras...et si vous ressentez un amour profond pour ce poupon onirique, cela s'est accompagnée de la totale certitude que cette partie là de la vie ne sera jamais pour vous. Au réveil, vous en avez ressenti une grande tristesse...suivie aussitôt d'une grande légèreté. Ce qui n'a pas moins rendu moins douloureux la remarque d'une de vos ex, quelque chose du genre «Tu ne pourrais pas être un bon père, avec tous tes problèmes ». Vous savez toujours que les enfants ne feront pas partie de votre vie, mais cette remarque vous assaille régulièrement dans un coin de votre tête, et tout vos certitudes du monde n'ont encore jamais réussi à en expurgé la douleur et le manque de confiance en soi qui en grandit, allant encore plus loin.

     

    Quand à l'amour... Vous vous êtes fait à l'idée que ce ne n'est pas vraiment pour vous. Qu'au mieux, vous aurez peut-être droit ici et là à quelque mois d'une découverte délicieuse d'une personne qui vous comprend et que vous comprenez à un niveau plus que supérieur, avant que le tout ne s'étiole parce que les circonstances font toujours qu'il va se trouver entre vous quelque chose d'irréconciliable. Sans que ce ne soit forcément la faute de l'un ou de l'autre. Il y a votre besoin de vivre par vous-mêmes, votre anxiété à l'idée de partager votre espace dans la simple idée de vivre avec quelqu'un, sans parler de vos problèmes psys qui n'arrangent pas les choses. Vous n'arrivez pas à travailler et ne le pourrez sans doute jamais, l'angoisse et la dépression continueront jusqu'au bout à vous entraîne dans une ronde endiablée, un cycle vous amenant sans cesse de l'un a l'autre. Vous n'avez même plus de passion. Disparue, les certitudes de votre enfance sur ce que vous vouliez faire lorsque vous serez grand. Maintenant que vous êtes grand, tout ce qui vous passionnait, vous n'avez plus l'énergie de le faire revivre. Vous n'avez aucun plan, aucun but, aucune envie, aucune passion secrète qui animerait votre âme. Vous juste...vivotez d'une série à l'autre, d'un jeu à l'autre, d'un livre à l'autre, et de quelques écrits qui ne mènent nulle part. Votre ex du «Tu ne pourrais pas être père » avait raison là aussi, quand elle disait que vous n'aviez finalement rien à offrir. C'est tout simplement le cas : vous n'avez rien à offrir à qui que ce soit. Pas même le rêve le plus fantasque. Juste quelqu'un de brisé sans réelle raison, à la psyché malade, atrophiée, tellement diffuse qu'aucun diagnostic n'a jamais été réellement fait, ce que vous donne l'impression de couler de plus en plus sans cette dernière bouée...

     

    L'amour vous semble aujourd'hui illusoire, et responsable de pire que les cauchemars : les bons rêves. Ceux qui vous arrivent de temps en temps où vous rencontrez une de ces personne oniriques non définie qui vous témoignent autant d'amour que vous en ressentez pour elle, avec la sensation indiscutable et ô combien agréable et empreinte de soulagement du cœur : ça yest, vous avez trouvé la bonne personne. Et puis vous vous réveillez. Seul.

     

    Le sexe vous manque, également. Pas au point de passer à l'obsession : vous ne l'avez jamais considéré comme un besoin, vital ou non. Mais outre le plaisir, ce qui vous manque réellement c'est l'intimité de cette connexion physique, et de la partager avec une personne sur la même longueur d'onde. La peau contre la peau, les baisers aussi bien doux que passionnés, une oreille qu'on mordie, juste ce sentiment de pouvoir, au moins l'espace d'une nuit, s'abandonner sans craint au sein de quelqu'un tout en lui apportant le même refuge. N'attachant pas automatiquement le sexe à l'amour, vous vous demandez parfois si vous seriez capable d'aller jusqu'au bout si l'opportunité d'une nuit sans lendemain (d'un coup d'un soir, comme disent les djeunz) se présentait à vous. Déjà que vous ne la remarqueriez probablement pas, votre anxiété naturelle et votre difficulté à vous faire de nouvelles connaissances ne joue pas vraiment en votre faveur. Et si vous en étiez-capable, serait-ce suffisant, serait-ce assez pour combler ne serait-ce qu'un instant cette solitude, cette abandon ? Peut-être, ou peut-être pas. Ce n'est de toute façon pas avec votre vie sociale florissante et votre charme naturel (vous permettant de citer au moins un dinosaure réel pour chaque lettre de l'alphabet) que vous risquez d'en savoir plus un sujet. Mais la connexion vous manque, vous la sentez dans votre corps qui se languit du contact d'un autre tout en se paralysant à la possibilité d'un simple hug amical.

     

    Vous ne ressentez rien, plus vraiment. Vous êtes...vous, mais pas vraiment. Vous observez votre vie de loin, vous sentant souvent dissocié de ce que vous expérimentez. Vous arrivez encore à tirer quelque plaisir ici et là d'un épisode de série, d'un films, d'un peu de lecture ou d'une heure de jeux vidéos, mais votre énergie créatrice est tellement asséchée par la fatigue chronique qui vous empoisonne que le moindre écrit vous arrache une telle douleur que vous n'arrivez plus à vous lancez dans les projets comme vous aimez tant le faire des années auparavant. Vous n'êtes plus vraiment vous, ce qui vous rend triste -et vide, toujours sans pleur- et vous ne savez pas qui vous êtes. Ni qui vous pourriez devenir. Le futur vous apparaît comme flou, incertain, inconséquent. Adolescent, une de vos psychoses était d'être convaincu que jamais vous n'atteindriez l'âge de vingt ans. Cela vous a terrifié et angoissé jusqu'à la date fatidique et...une fois celle-ci passé, les angoisses ont simplement trouvé d'autre cible. Mais aujourd'hui, à trente-quatre ans, vous avez l'impression de revivre ce vieux cauchemar éveillé : la sensation que quelque part, dans corps et ou votre esprit, il y a quelque chose de pourris, de malades, que vous ne pouvez trouver, et qui ferai que vous ne verrez pas vos quarante ans. Et même la première expérience de vos vingts ans dans les poches, vous êtes de plus en plus seul et terrifiés face à cette étrange, ridicule et pourtant pour vous parfaitement logique condamnation à mort.

     

    Vous ne savez plus comme vivre, pour ne pas mourir vous voulez juste dormir à la place. Mais vous dormez mal, depuis l'adolescence. Vous vous rappelez parfaitement bien le dernier matin où vous vous êtes senti reposé et bien après un bon sommeil. Vous aviez vingt ans, après quelques heures de sieste sur une chaise-longue près du camping-car de vos parents d'accueil, en France. Depuis, plus jamais vous n'avez ressenti cette sensation. Vous avez essayé tous les horaires de coucher, de lever les combinaisons qui vont avec, sur de courtes comme de longues périodes : rien n'y fait. Vous vous réveillez toujours plus fatigué qu'au moment du coucher, et de plus en plus vous sentez les dernières réserves de votre énergie mentale s'écouler sans se reconstituer, et vous craignez le jour où il n'y en aura vraiment plus. Quand vous serez totalement incapable de vous occuper de vous-même.

     

    Voilà deux moins que vous avez un trou dans votre salle de bain parce que le mur a dû être démoli à cause d'une fuite. On vous a dit qu'on allait vous contacter pour quand les réparations seront faites afin de venir boucher le trou. Deux mois sans nouvelles, deux mois avec un trou dans votre salle de bain qui provoque courants d'airs, et transporte bruits étranges et odeurs qui le sont tout autant. Vous n'auriez qu'à écrire un mail à votre gérance, mais vous n'y arrivez pas, comme si la tâche était aussi impossible pour vous que l'un des douze travaux d'Hercules (sans que Hercules, lui, il n'a jamais dû communiqué avec sa gérance, pas sûr qu'il s'en soit mieux sorti). L'autre soir, vous étiez couchés sur le dos, incapable de vraiment bougé, le poids de votre incapacité à envoyer un simple e-mail pesant sur vous comme une pile de boules de bowlings. Votre énergie qui s'étiole de plus en plus sert à vous faire sortir pour les courses, vous nourri vaguement. Trop peu ou trop mal. Soit vous sautez des repas parce que vous n'avez pas l'énergie de réchauffer même un putain de plat micro-ondes, parfois les fringales de la déprime vous font avaler un paquet de biscuits d'une traite et par jour, verre de lait en option. Vous avez pris sept kilos en six mois. Mais ça n'a plus d'importance. Vous n'aviez rien à offrir sans de toute façon.

     

    Alors vous vivotez, étendu de plus en plus comme du beurre trop sec, sans savoir comment renouveler l'énergie, avec au fond de votre crâne les souvenirs de votre enfance où vous n'étiez pas encore cassé. A ignorer la situation avec votre mère qui vous ronge petit à petit, votre mère que vous n'arrivez pas à aller voir dans son établissement, votre mère à qui vous ne savez pas quoi dire quand elle téléphone et elle non plus, votre mère qui n'est plus votre mère, votre mère qui a perdu tout ce que son esprit faisait d'elle...et bien, elle, et qui vous permettait de travailler votre lien compliqué. Votre mère qui est encore là, encore assez bien pour communiquer, mais votre mère qu'une part honteuse de votre cerveau considère comme déjà morte, et dont vous faites déjà le deuil. Le deuil d'un esprit brillant dont vous arracher les derniers morceaux en continuant de vider son appartement...

     

    Vous êtes...vous ne savez plus qui vous êtes. Vous ne savez pas, peut-être bien que vous ne l'avez jamais su. Vous êtes au bout du rouleau mais vous roulez quand même, parce que sinon vous tombez pour de bon. Vous roulez sur une énergie qui se fracture et se recompose avec des restes parce qu'il faut bien aller faire des courses, manger, voir le psy, voire la famille et les amis que vous aimez tant mais avec qui vous ne savez plus comment être, à avoir peur de n'avoir toujours qu'une réponse négative quand on vous demande comment ça va, qui pourrait durer aussi bien pour les six mois à venir que les six ans.

     

    Vous êtes fatigué. Tellement fatigué. Usé. A passé minuit, une chaise racle sur le sol de l'appartement du-dessus. Deux personnes discutent, certains mots plus forts que les autres perçant les murs. La vie, tout autour de vous, qui n'avez plus rien à donner mais qui n'a pas encore fini de rouler.

     

    De nouveau, des enfants courts ; dans un coin de votre tête, vous ne pouvez que leur souhaite bonne change du fond du cœur.

  • Usé

     

    Usé.

     

    Vous vous sentez usé. Un peu comme un élastique étiré bien trop longtemps, dans trop de direction, pour trop de monde, et avec bien trop de poids sur le caoutchouc. Et plutôt que de le voir vous revenir dans la figure dans la représentation d'un des ressorts comiques les plus cosmiques, vous sentez qu'un jour -dans longtemps, ou demain- il va...lâcher. Même pas se casser net, voilà qui serait trop dramatique (avez-vous déjà essayé d'être dramatique lorsque vous avez grosso modo l'énergie d'un tabouret?). Lâcher, tomber, s'écroule tel un bandeau flasque sur le coin de la table de la vie, parce qu'il n'y a rien de tel qu'une métaphore mobilière de la vie, d'autant plus quand vous avez l'impression que la vôtre, on l'a montée en vitesse à Ikea et qu'il manque quelque part la vise qui va finir par tout faire s'écrouler.

     

    Il vous a toujours manqué une vise de toute façon. Ou un boulon. Sûrement les deux. Vous n'avez pas été construit correctement, et vous n'avez jamais été foutu de vous reconstruire vous-mêmes ; les légos, vous êtes plus du genre à marcher dessus pied nu qu'à les assembler inlassablement du temps de votre enfance. Où vous sentiez...et bien enfant, et enfant heureux, plein de rêves et d'idées et d'amour.

     

    Aujourd'hui, les seuls rêves qui vous restent sont ceux qui vous font si mal qu'ils vous font peur : ces rêves, récurrents, où tout s'arrange, où vous sentez à votre place, où vous rencontrez même quelqu'un et où vous vous rappelez ce qu'être heureux veut dire. Et puis vous vous réveillez. Vous vous réveillez toujours. Vous préférez les cauchemars, même à base de sorcières, Morgan Freeman et un koala (les cauchemars sont souvent très spécifiques rien que pour vous poussez à les infliger aux autres dès le réveil, un peu comme une assommante infection. Mais au moins, les cauchemars ne vous enlèvent pas l'idée du bonheur).

     

    Fatigué. Vous êtes fatigués. Vous avez l'impression que ça va bientôt faire dix ans que vous dites aux gens que ça faut au moins dix ans que vous vous n'êtes plus réveillé reposé. Ce n'est pas une exagération : plus une seule fois. Le repos n'est plus pour vous qu'un souvenir lointain, que vous ne pouvez éprouver qu'approximativement via un exercice mental, un peu comme les coupes de cheveux des années huitante. Peu importe vos horaire, votre temps de sommeil, toute les habitudes et les trucs différents essayés : vous ne connaissez plus le repos. Et quand vous en parlez autour de vous, vous voyez celles et ceux -la plupart, qui ne comprennent pas vraiment, qui pensent juste que vous avez de la peine à dormir et qu'il suffirait de bouger un peu plus... Et à toutes celles et tous ceux qui savent, votre cœur fatigué s'élève vers eu pour les prendre dans ses petits bras fatigués (des bras métaphoriques, votre cœur n'est pas – à votre connaissance- une erreur de la nature).

     

    Votre cœur qui bat et continue de faire son travail, et qui malgré tous les check-ups du monde vous donne l'impression d'être tellement usé qu'il va s'arrêter à tout moment. Dans votre tête, ce n'est même plus une question de risque, ou de si qui sont tous retournés dans leurs bouteilles : dans un jour, dans un mois, dans dix ans, dans trente secondes... Paf. Vous avez cette impression de sursis permanente qui plane au-dessus de votre tête (il n'y a plus de place sur vos épaules, la mouette boudeuse de l'anxiété y niche déjà). Cette impression d'usure avant l'heure, cette certitude que tout cela va finir comme si l'on coupait les fils de votre marionnette (vous auriez-dû viser un poste chez les Babibouchettes, au moins les chaussettes n'ont pas besoin de fils pour bouger).

     

    Les fils, vous les tenez vous-mêmes d'une main maladroite parce que vous n'avez aucune idée de qui vous êtes vraiment et de la direction à prendre. Et puis maladroit comme vous êtes, vous vous emmêlez régulièrement les jambes. Si ce n'est pas l'arrêt brutal de votre corps qui vous tuera, ce sera probablement la chute au bord d'une falaise simplement parce que vous n'aviez pas été capable d'orienter correctement votre genou gauche. Ou alors il y avait un égo.)

     

    Vide. Vous vous sentez toujours aussi vide. Ce fameux vide que vous ne savez combler, que ce soit en vous goinfrant d'une nourriture qui perd de plus en plus de sa saveur, de livres qui défilent sans vraiment relier quoi que ce soit, de jeux qui ne sont là que pour mécaniquement tromper votre ennui, de films et de séries consommés comme des pilules pour oublier qu'il n'y a plus rien à penser. De la masturbation de l'ennui au ménage du lundi, sans oublier l'énergie folle dépensée pour rester vaguement fonctionnel, capable de se gérer soi-même. De ne pas s'écrouler. De ne pas céder face à l'usure. Pour les gens.

     

    Pour les gens tout autour de vous, qui vous aiment et que vous aimez. Vous avez la chance d'avoir un réel soutien, aussi bien amical que familial, et vous ne les remercierez jamais assez, vous ne saurez jamais leur dire, maladroit comme vous êtes, à quel point ça compte, et à quel point vous voulez vous aussi les aider si vous pouvez trouver la force. Et l'horreur de réaliser à quel point vous devez être brisé pour réaliser que même comme ça, vous vous sentez seul. Atrocement seul au milieu du monde qui vous aime.

     

    Seul. L'amour, vous n'y croyez plus. Vous avez essayé, l'une vous a détruit deux fois, l'autre vous avez dû la laisser partir même si elle y croyait. Et bon sang ce que ça vous manque. De ne plus trouver cette complicité, ce partage d'âme avec qui que ce soit. Le manque physique, aussi. Le sexe, mais pas seulement ; ces dernières années vous avez survécu sans et vous en portez pas moins bien. Mais l'intimité, le partage de corps et d'âme qu'il représente avec un être aimé. Et plus que ça, les simple frôlement, les câlins, les mains dans les mains, jusqu'à un simple regard échangé qui dit « tout va bien ». Et vous ne le retrouverez jamais, vous n'avez pas l'énergie, pas la passion, rien à offrir si ce n'est une vie de complexités absurdes.

     

    Peut-être bien que c'est en partie dans les gènes, après tout. Cela fait des mois que vous n'avez pas revu votre mère, toujours à l'asile. Que vous ne répondez même plus à ses téléphones. Que vous vous sentez incapables de réagir face à la personne qu'elle est devenue. Parce que ce n'est plus votre mère, celle avec qui vous aviez trouvé un moyen d'échanger à travers vos lectures communes, les séries et les films, votre amour des histoires qui permettait de communiquer celui que vous aviez l'un pour l'autre. Maintenant, par protection et par lâcheté, vous la fuyez. Cet été cela fera deux ans qu'elle est internée, deux ans que vous savez qu'il va falloir faire un deuil, le deuil d'un esprit formidable, et qui vous pousse à la fuite.

     

    Vous n'avez pas de force. Vous n'en avez jamais eu beaucoup, mais votre énergie disparaît, phagocytée par le désespoir d'une vie normale. Par la volonté de ne pas inquiéter les gens autour de vous, la volonté de ne pas disparaître sans nouvelles, de ne pas leur faire ça. Mais cela devient de plus en plus difficile, l'énergie de plus en plus rationnée. Avant, vous étiez toujours créatif, sur un projet : dessin, écriture, jeu de rôles... Vous ne finissiez rien, mais au moins vous faisiez. Maintenant, cela fait des mois, des années que vous l'avez perdu ; des pages de notes qui ne verront jamais le jour, une incapacité à vous y remettre qui confine à la peur. Et à l'usure.

     

    Vous n'en pouvez plus, mais vous continuez, petit à petit, ou plutôt de plus petit en plus petit. Vous voudriez tellement avoir la force de juste lâcher prise, oublier les derniers efforts, et enfin...Vous n'avez pas envie de mourir, si cela peut rassurer vos éventuelles lectures. Vos pensées sont parfois morbides, mais jamais vraiment noires. Vous aimez la vie, et vous avez envie de vivre ; mais vous ne savez tout simplement pas si la vie est pour vous. Si vous êtes assez solide.

     

    Il y a le vide, qui vous dévore de plus en plus. Le manque, et l'usure, et la solitude, et la tristesse, et la honte de ne pas savoir pourquoi, de ne pas trouver la source, d'être juste...cassé, comme ça, sans raison. La honte quand vous pensez aux gens bien tout autour de vous, et que vous n'arrivez pas à rejoindre au-delà du vide et de la solitude. Pas vraiment.

     

    Un jour, vous en avez l'impression, psychotique ou non, que vous allez vous arrêter. Que l'usure sera trop forte. En attendant...en attendant, il doit bien y avoir un épisode de série ou un jeu à faire non ?

     

    Il n'y a parfois que le vide qui donne l'impression de combler le vide.

  • La lutte

    La lutte ne s'arrête jamais.



    Pourtant, sur le papier, tout devrait bien se passer. La situation ne pourrait même que s'améliorer, maintenant que vous êtes arrivé à bout de l'épreuve du déménagement forcé après avoir été expulsé (ainsi que tous vos pauvres voisins) de l'immeuble précédent. Immense source de stress s'il en est (et à l'origine de nombreux cauchemars particulièrement centrés sur l'état des lieux de l'ancien appartement parce que vous n'avez pas votre pareil pour focaliser toute votre angoisse sur les détails les plus inoffensifs. Vous seriez sur un bateau en train de couler que vous concentreriez probablement toute votre inquiétude sur la peinture de la quille avant qui n'avait vraiment pas besoin de ça), toute cette histoire a plus d'une fois failli vous faire franchir vos maigres limites. Mais vous avez tenu bon autant que possible, ce qui veut dire que vous avez pu grosso modo faire face sans vous écrouler toutes les trois heures, et ce seulement parce que vous avez réellement été bien entouré.



    Après des mois difficiles et le rush des dernières semaines, maintenant que vous en avez fini avec les derniers détails ainsi qu'avec votre installation et que vous pouvez enfin souffler dans votre nouveau chez-vous (consistant en un bien meilleur appartement que celui d'avant)...vous avez juste envie de pleurer. Ce qui ne devrait pas être la réaction logique, d'autant plus que vous vous en êtes tiré à bon compte sur tous les points. Cerise sur la gâteau : au cours des dernières semaines, l'état de votre mère a enfin commencé à s'améliorer tout doucement mais sûrement depuis son hospitalisation psychiatrique en juillet. Après de longs mois d'absence confinant à la catatonie et allant jusqu'à menacer son équilibre physique, voilà qu'elle semble enfin sortie de son marasme, reprenant petit à petit ses marques en s'extirpant de cette longue période de confusion.



    Vos deux plus grandes sources d'angoisse et de détresse sont enfin en train de vous quitter.



    Vous avez non seulement envie de pleurer, mais aussi de tout arrêter. Comme si la soudaine disparition de ces poids vous permettait enfin de vous consacrer à celui qui pèse tellement en permanence sur vos épaules que vous l'aviez presque oublié le temps de se concentrer sur des inquiétudes plus concrètes. L'éternelle combat contre vous-même, que vous ne remportez jamais parce que toute votre énergie est concentrée sur ce besoin de conserver votre équilibre précaire afin de rester aussi fonctionnel que possible. Le ménage, les courses, les repas, l'administratif, les sorties, les loisirs, le tout jeté pèle-mêle dans un grand numéro de jonglages avec l'équivalent d'une troupes de chats en colère vous tiraillant chacun d'un côté.



    Vous avez tellement dû prendre sur vous pour gérer cette période compliquée que maintenant que votre vie revient plus ou moins à la normale, vous ne savez plus comment vous y confronter. L'envie de toute abandonner, toujours présente mais en retrait lors d'épreuves plus complexes, vous retombe dessus plus violemment que jamais comme un retors retour de flamme. Parce que au fond, c'est toujours ainsi que vous fonctionnez depuis bien des années : à lutter contre vous-même sans jamais gagner, avant tout pour ne pas perdre. L'éternelle marche sur la corde raide, avec en-dessous quelque chose de bien plus sombre et terrifiant que des piscines de requins (qui sont paraît-il ma fois plutôt sympathiques et raisonnables). Un pied après l'autre, vous continuez sur le fichu filin, les épreuves plus tangibles vous permettant presque de mieux conserver votre balance le temps de quelques moments.



    Mais après, il ne reste que le vide.




    Et face au vide, juste vous, utilisant toutes vos forces pour ne pas rester paralysé et tombé dans l'abîme une fois privé de momentum. Juste vous face à des démons aussi invisibles que persistants, faisant tout leur possible pour vous convaincre de vous arrêter. De laisser tomber. Après tout, vous l'avez bien mérité, surtout après les derniers mois où vous avez dû sans arrêter refuser de laisser tomber. Et maintenant...maintenant que c'est fait, il y a cette petite voix qui vous redit : peu importe. A quoi bon ? Tout ça pour ça ? C'est le combat qui reprend, sauvage et insidieux à l'intérieur de votre crâne. L'envie de tout cesser, de couper le fil pour vous écrouler comme une marionnette. De ne plus que passer son temps loin de tout, enfermé, à dormir ou essayer de dormir. De déconnecter de la moindre activité, de déconnecter des gens et des discussions et des lectures et des écritures et des visions. De juste, pour une fois, enfin, s'accorder le repos de la lutte sans fin. Et si vous ne deviez plus jamais pouvoir vous relever, est-ce que ça serait aussi grave que ça ?



    Tout est dur, et pourtant vous ne faites rien. Chaque journée une victoire, pour un prix dérisoire. Continuer, avancer, juste vous en sortir demandant l'écrasante majorité de votre énergie mentale. Et du coup, le reste de cette énergie, vous n'arrivez pas à l'investir. Fut un temps vous étiez toujours plein de projets d'écriture, même s'ils ne se finissaient pas souvent, ou vous étiez toujours en train de vous passionner pour quelque chose, pour préparer un jeu de rôles ou pour simplement passer du temps à découvrir une chose nouvelle dans laquelle vous jeter corps et âme. Aujourd'hui, cela vous paraît pratiquement impossible. Vous ne savez plus comment faire. Pour avoir l'énergie, il vous faudrait arrêter de lutter, mais si vous arrêtez de lutter...si vous arrêtez de lutter, vous ne savez pas si vous pourrez vraiment recommencer.



    Vous avez tenu bon pendant toute cette histoire de déménagement, pendant toute cette histoire avec votre mère. Aujourd'hui vous ne savez plus trop ce qui vous pousserait à continuer. Si ce n'est le fait de simplement pouvoir vous lever, de lutter un jour de plus au lieu d'abandonner, enfin. Comme vous avez l'impression que votre corps et votre esprit réclament : laisse-toi aller, tu en as assez fait, tu as le droit de lâcher priser. Sans la moindre certitude de pouvoir retrouver la moindre prise par la suite. Au fond, c'est peut-être la seule chose qui vous convainc vaguement de continuer à tenir bon et à ne pas céder du terrain que vous risquez de ne jamais retrouver. De se dire que sans ça, il n'y a peut-être rien de plus niveau énergie, mais qu'en plus il n'y aurait vraiment plus rien après.



    La lutte ne s'arrête jamais parce qu'elle ne peut pas risquer de s'arrêter.



    Mais bon sang ce que vous en avez envie.