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Historiette - Page 8

  • La nuit du cacao

    Vous en êtes le premier surpris: voici une nouvelle note sur ce blog. Parce qu'un sursaut d'inspiration s'est saisi de vous comme l'alligator du buffle d'eau imprudent, et que vous vous sentiez nostalgique de l'univers de vos historiettes et de leurs personnages. Alors en voici une nouvelle. Peut-être n'avez-vous pas retrouvé la grâce de vos ancies textes, peut-être est-elle encore là. Aux lecteurs d'en juger.

     

    Vous, vous allez enfin aller vous coucher. Enfin, dès que vous aurez fini de savourer votre cacao.

     

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    "Qu’elle est belle quand elle dort. Aussi terriblement cliché que cela puisse paraît de le mentionner –votre éditeur vous taperait métaphoriquement sur les doigts d’un de ses éngimatiques « Hon hon »- vous ne trouvez jamais votre tendre moitié aussi jolie que plongée dans le plus profond des sommeils. Enroulée dans le grand duvet-pour-eux qu’elle s’accapare chaque nuit, qu’il gèle ou qu’il brûle, vous ne voyez que le sommet de son crâne émerger de la couette. Des mèches de cheveux y sont collées par la sueur sur son front, et il vous arrive de suivre longuement le tracé de chacune d’entre elle, tel le psychopathe monomaniaque d’un trhiller hollywoodien. Plus d’une fois la douce créature ouvrit-elle soudain les yeux pour rencontrer les vôtres, fixés sur l’apaisant spectacle de son sommeil. Elle ravalait alors toujours un bref hoquet de surprise, de ceux typiques de cet état d’éveil où, à mi chemin entre le sommeil et la prise de conscience, la réalité semble aussi diffuse qu’étrange. Et puis elle vous lançait un de ses regards noirs pour lesquels vous vous seriez damnés plus d’une fois avant de vous traiter « de psychopathe de série Z, à regarder les honnêtes gens dormir ! ». Comme quoi, les grands esprits se rencontrent, et les couples ne se forment pas par hasard. Mais maintenant, aux heures creuses de cette nuit printanière, elle dort à poings fermés et guère disposée à se réveiller sous la pression de votre regard de braise. Du moins aimez-vous à le penser ; à cette heure-là, il doit plutôt ressembler à celui d’un cabillaud à lunettes atteint d’un léger strabisme. Votre esprit vagabonde quelques secondes sur la question, et vous en arrivez au compromis d’un regard de poisson braisé. Ce qui, accessoirement, vous donne faim. Même  à une heure du matin, la perspective d’un bon morceau de cabillaud vous paraît alléchante. C’est dû à votre nouveau médicament-pour-dormir, paraît-il. Un saint-graal prescrit par votre nouveau psychothérapeute, dont l’épaisse barbe broussailleuse lui donne d’ailleurs l’air d’un templier sur le retour (enfin, un templier avec un goût prononcé pour les chemises hawaïennes multicolores et un regret prononcé pour les années septante ; vous l’imaginez plus volontiers reprendre le pétard de cannabis que l’épée des croisades). Avant ce miraculeux inducteur de sommeil, rien ne semblait avoir de l’effet sur vous. Tel médicament vous donnait l’impression de tomber dans une sorte de coma éveillé qui vous laissait la bouche pâteuse et une étrange fascination pour le point de croix, tandis que telle substance produisait tout l’effet inverse qu’on attendait d’un somnifère, vous redonnant la pêche d’un gosse de six ans (ainsi que l’excitation et les mêmes capacités d’attention). Avec ce dernier traitement, votre cœur se mettait parfois à battre tellement fort dans votre poitrine que vous aviez l’impression qu’il essayait désespérément de percer votre cage thoracique afin d’aller pulser ailleurs s’il y était. Et puis votre nouveau médecin barbu avait enfin fini par trouver LA molécule vous permettant enfin de vous libérer des tourments de l’insomnie et de vous endormir avec délice en quelques secondes à peine là où, longtemps, il vous fallait de nombreuses heures et un ou deux tomes de Balzac (qui rime avec Prozac). Maintenant, un petit quart d’heure après avoir laisser fondre la pastille sur votre langue, vous vous endormez brutalement au milieu d’une phrase. Bon, évidemment, le revers de la médaille n’a pas tarder à suivre : cette molécule fait de vous la proie de fringales aussi sauvages que nombreuses. Vous n’avez pas tarder à en voir les effets sur votre petit bedon d’artiste passant la plupart de son temps de travail avachi sur une chaise de bureau, mais vous n’en avez eu que faire : votre sommeil avant tout ! Ce que votre tendre moitié a approuvé, elle-même épuisée par le simple fait de vous savoir éveillé, les yeux hagards, la plus grande partie de la nuit (alors que la perfide créature de votre vie dort ses huit heures par jour sans le moindre problème et fait partie de cette catégorie de gens hautement détestables qui ne prennent pas un gramme tout en s’empiffrant d’éclairs au chocolat et de kébabs –parfois dans cette ordre- et ce sans faire le moindre sport ou suivre le moindre régime entre temps).

     

    Du coup, vous voilà une fois de plus la faim au ventre alors que vous avez avalé un copieux repas au souper. Pourtant, ce soir vous n’avez pas prit votre pilule miracle. Vous aviez à retravailler un long passage de votre œuvre en cours, à présenter demain à votre éditeur et ce à la deuxième heure (votre éditeur a lui aussi besoin de son sommeil ). Et puis vous vous devez d’avouer que, de temps en temps, vous aimez vous replonger dans cette ambiance si particulières aux nuits sans sommeil, où l’imagination semble stimulée plus qu’à n’importe quel autre moment de la journée et ce de la plus curieuse des façons. Où les grandes réflexions sur le sens de la vie côtoient les angoisses les plus profondes, de celles qui vous nouent l’estomac comme une pieuvre s’enroulant autour du dernier pot de nutella (car si les pieuvres ont bon goût, elles ont le bec sucré, évidemment). Cette nuit est l’une de ces nuits où, l’espace de quelques heures, vous vous sentez l’envie –le besoin, même !- de sentir votre cerveau carburer comme un cycliste dopé à l’hélium, quitte à vous écrouler de fatigue le lendemain. De simplement rester assis sur votre coin de lit, dans la semi-pénombre illuminée par les lueurs de la rue, le silence uniquement troublé par les passages irréguliers de véhicules en pleine course nocturne, par le souffle régulier de votre compagne et celui, rauques et asthmatique comme celui d’un ramoneur obèse de huitante balais, de votre chat (cette bestiole est d’ailleurs capable de produire un bruit incroyable, compte tenu de sa taille restée minuscule malgré son entrée dans l’âge adulte ; il est d’ailleurs si petit qu’il dort encore dans une de vos vieilles et confortables pantoufles trop grandes pour vous, la faisant vibrer au rythme de son sommeil comme une tondeuse à gazon un soir d’orage). Vous pouvez ainsi laisser votre esprit suivre son cours sans tenter de lui imposer le moindre courant, sautant allégrement de la prochaine facture à payer à l’épisode de demain d’une de vos chères séries américaines en passant par le fait de se demander à quoi ressembleraient un monde si les moustaches avaient la capacité de parler. Le simple plaisir de se laisser envahir par l’atmosphère si particulier à la nuit, d’entrer en symbiose, de ne faire plus qu’un avec elle. De regarder votre belle dormeuse… et de vous dire que quitte à vous remplir l’estomac, vous prendriez bien un cacao. Bien chaud.

     

    Cette nouvelle idée en tête, vous en établissez la marche à suivre comme un général son plan de bataille. Vous levez tout d’abord, tout doucement, en évitant le moindre geste brusque. La femme qui partage votre vie n’a pas le sommeil spécialement léger lorsqu’il s’agit de sons, mais la moindre vibration du matelas peut la faire se réveiller dans un sursaut rappelant celui d’un dauphin échoué se retournant dans une poêle à crêpe. Vous voilà vos pieds nus sur le tapis effiloché –vous le changerez un jour, vous promettez-vous en cette nuit propice aux bonnes intentions, sachant pertinemment que vous n’en ferez rien le lendemain- et vous n’avez plus qu’à vous levez totalement… L’opération est délicate, et vous savez que ce dernier mouvement ne doit plus rien à la délicatesse : il s’agit de se lever brutalement, d’un coup sec, et de s’immobiliser aussitôt sur le tapis, les pieds s’y cramponnant à vous en faire mal comme un homme à la mer à sa bouée de sauvetage. Et puis, sans bouger, sans respirer, attendre de voir si la tactique à porté ses fruits. Tout d’abord l’incertitude, puis le soulagement salvateur d’entendre la respiration régulière de l’être aimé continué son cours.  Votre poitrine se soulève à nouveau avant de s’affaisser en un long soupir de triomphale. Manœuvre réussie, discrétion maximal, vous auriez fait un malheur dans les rang du MI-6 ! Enfin, si vous n’étiez pas aussi maladroit. Votre pied butte contre une petite forme pelucheuse au pied de votre lit, et le grognement du chat se fait entendre, rappelant plus celui d’un rottweiler  à qui l’on retirerait son os que l’indignation d’un petit félin. Mais la bête se rendort aussitôt ; comme tout votre entourage –de vos parents à la femme de votre vie en passant par votre éditeur- le monstre semble tout ignorer des problèmes de sommeil et s’en retourne chasser des boîtes de pâtée au pays des rêves (il n’a jamais aperçu ne serait-ce que l’oreille d’une souris, et vous le soupçonnez fortement de ne pas savoir qu’en faire s’il se retrouvait un jour face à une de ces bestiole). Bon, la maisonnée dort encore, et vous n’avez pas fait tomber le vase en toc dans lequel vous avez rangé deux parapluies et une vieille épée métallique en toc rapportée d’une boutique de souvenirs médiévale. Vous vous en tirez mieux que d’autres fois, tout va bien. La cuisine, maintenant. Tâtonnant dans l’obscurité histoire de ne pas allumer la lumière pour rien, vous vous glissez dans l’étroit couloir menant à votre petite cuisine. Vous ouvrez un placard, cherchant à tâtons une tasse ou un bol, mais ne rencontrez que du vide et un quignon de pain qui doit traîner là depuis au moins trois semaines (il est tellement dur que pourriez assommer un cambrioleur avec). Vous réaliser alors une évidence : tasses et bols traînent dans l’évier au sein d’une pile de deux jours de vaisselle non-faite. Trait en commun que vous partagez avec celle qui fait battre votre cœur : vous ne pensez jamais à des détails aussi triviaux que le ménage journalier. Non pas que la tâche en soit vous rebute ; plutôt parce que vous avez toujours quelque chose de plus intéressant à faire, même –et surtout ! – s’il s’agit de regarder l’énième rediffusion d’un épisode de Friends en mangeant des céréales à même le paquet.  Mais, las, l’envie de cacao s’est emparée de vous comme l’émoi d’une adolescente devant le dernier spectacle de son idole, et vous savez que vous ne serez pas tranquille avant d’avoir assouvi votre désir chocolaté. Les services et les plats s’entrechoquent tandis que vous fouillez à la recherche d’un récipient acceptable ; chat comme femme n’en voient pas leur sommeil troublé, et vous mettez enfin la main sur la sainte coupe. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Enfin, si une pâte à la sauce tomate échappée d’une assiette ne flottait pas au fond de la fameuse coupette. Vous videz le tout et rincez l’objet de vos rêves, allant même jusqu’à user trois gouttes de savons et y donner deux coups de torchons. Fier de votre frénésie proprette, vous ouvrez maintenant la boite de cacao en poudre, bien en évidence sur un coin du plan de travail, en équilibre précaire entre le grille-pain et une pile de publicités et de catalogues-posées-là-parce-qu’on-ne-sait-pas-où-les-mettre-ailleurs-et-qu’on-va-pas-les-jeter-tout-de-suit-des-fois-qu’on-aurait-le-temps-d’y-jeter-un-œil-sans-doute-jamais-mais-qui-sait-ça-peut-toujours-servir. Cacao qui, dans votre foyer, trône comme le café dans celui d’autrui. Le chocolat chaud, c’est votre drogue, vous y avez rendu accroc votre moitié et même la chat ne résiste pas à en laper un fon de bol.  Ensuite, le lait. Autre élément de base de votre alimentation. Vous pourriez sans doute survivre en vous contentant uniquement de bouteilles de lait entier, de pain de mie et de ces délicieuses chips au bacon. Pas très longtemps avant de finir avec le foie en vrac, certes, mais tout de même. Verser le lait dans la tasse propre, maintenant. Vous ne vous appliquez même pas à le faire soigneusement ; vous avez beau eu essayé des années, vous n’avez jamais été fichu de verser du lait dans quelque chose sans en renverser partout à côté. Un autre coup de torchon –décidément, si vous n’aviez pas un cacao à boire, vous feriez tout le ménage en une seule nuit, parfaitement !  -et on en parle plus. Le four à micro-ondes, la tasse pleine de lait dedans et c’est parti pour deux minutes de vrombissement sourd (et probablement cancérigène comme le disent les journaux, mais tant pis, vous courrez le risque) qui donne à votre appareil un petit air de mécanique soviétique d’avant-guerre. Sursauter au petit « Ding ! » de fin de réchauffage ; on pourrait croire que vous vous y êtes habitués depuis le temps, mais il n’en est rien. Le satané bruit de clochette joyeuse vous surprend encore comme un petit lutin rigolard venant jouer du triangle sous votre nez. Vous brûler les doigts sur la céramique chaude, voilà qui est fait aussi (il y a définitivement des choses basiques que l’humain, pourtant si adaptable, ne sera jamais capable d’intégrer dans sa vie quotidienne, aussi fort qu’il essaie). Trois cuillerées de votre cacao de luxe –certains se ruinent en liqueur de vingt ans d’âge, vous, vous préférez le chocolat-, on touille le tout et hop, c’est prêt ! le délicieux fumet vient alors envahir vous narines et ce qui, d’après le bruit fait en ronronnant, ressemble plus à un chasse-neige en pleine côte qu’à un chat vient se frotter contre vos jambes poilues (et fières de l’être). Vous refaites alors le chemin en sens inverse, le précieux breuvage brûlant vos mains avec délice, et vous vous accoudez sur le rebord de la petite fenêtre de la chambre, les yeux perdus entre les lueurs des lampadaires et des voitures passant en trombe. Vient alors la première gorgée du cacao nocturne, celle qui vous brûle le palais avant de descendre douloureusement le long de votre gorge. Mais vous n’en avez que faire, tandis que la douce chaleur de la boisson se répand de votre estomac à tout votre corps.  Plaisir coupable d’une nuit sans sommeil, douceur à savourer rien que pour vous tandis que le reste du monde dort, ignorant des délices du chocolat liquide bouillant entre vos doigts. Et puis soudain, une voix pâteuse, comme sortie d’un rêve trop tôt :

     

    « Cacao ? »

     

    Vous n’avez pas besoin de tourner la tête pour savoir qu’elle s’est redressée dans votre lit. Elle doit disposer d’un sixième sens axés sur le chocolat en poudre, vous ne voyez pas d’autre explication. Vous l’entendez repousser le duvet, prête à se lever. Le sommeil l’a définitivement quittée, maintenant que les effluves du breuvages sont venues imprégner son petit nez en trompette. Ses pas délicats sur le tapis, puis ses mains froides –mais si douces- passant autour de votre taille pour venir chercher la chaleur du chocolat chaud.

     

    Qu’elle est belle quand elle dort, pensez-vous à nouveau.  Aussi terriblement cliché que cela puisse paraît de le mentionner, vous ne trouvez jamais votre tendre moitié aussi jolie que plongée dans le plus profond des sommeils. Et ce n’est pas seulement pour la beauté toute simple de ses mèches dessinant des boucles sur son front.

     

    C’est parce que quand elle dort, elle n’essaie pas de vous piquer votre cacao."

  • Not dead yet!

    La roue du chariot tape dans imperfection du bitume, et pour la énième fois vous poussez un soupir exaspéré. Du moins dans l’intention. Dans les faits, votre soupir ressemble plus au dernier râle d’un moribond qui aurait avalé son ventolin. Mais ça n’empêche pas que vous êtes agacés. Indigné, même ! Une fois encore, c’est à vous qu’à échu la corvée des courses hebdomadaires. Sous prétexte que votre tendre moitié, qui travaille dans un supermarché, voit assez de rayonnages pendant sa journée et que vous pouvez bien faire ça pour elle. Elle a également dit que cela vous ferait bien de mettre un peu le nez dehors. Vous avez été assez outré par le tout. Premièrement, vous aidez au maximum de vos possibilités à la maison. Ce n’est pas de votre faute si lesdites possibilités sont limitées. D’autant plus qu’au final, c’est votre chère et tendre qui finit par vous interdire de mettre la main à la pâte : vous êtes tellement distrait que vous avez failli faire brûlé l’appartement la dernière fois que vous avez tenté de repassé, et vous jurez que l’aspirateur essaie de vous tuer en vous tombant dessus à chaque fois que vous ouvrez le placard. Quant au nez dehors, vous ne voyez pas en quoi elle viendrait fourrer le sien dans les affaires du vôtre. La place de votre nez est au milieu de votre figure, et la place de votre figure est là où il fait bon chaud et où vous n’avez pas à tirer le chariot à commissions. Sur plus d’une rue et demie. Parce que le nid douillet –où vous n’êtes pas en ce moment pénible, vous tenez à le faire remarquer- est situé au sommet de la rue principale du quartier. Qui dit sommet di pente, et qui di pente dit que vos pieds, eux, refuseront de vous dire quoi que ce soit pendant au moins trois jours. Oui, vous avez les pieds boudeurs. Comme leur maître, ils ont du caractère.

    Or donc, cette rue, vous la descendez une fois sur deux en courant après le chariot qui a échappé à vos doigts maladroits, et vous la montez en tirant derrière vous le même chariot, rempli de victuailles et de matériel qui vous permettraient de vous mettre à votre compte en ouvrant votre propre épicerie. Quant au chariot… Ou plutôt, comme vous l’appelez, LE chariot. La beste. Le tueur à roulette. Une monstruosité de la technologie d’antan, fruit des délires de l’esprit sordide d’un ingénieur qui avait dû être torturé à morts des années durant avant d’accoucher de l’enfant de Satan dans la douleur et la honte. Et oui, le fils du diable à des roulettes. Et pas n’importe quelles roulettes. Les petites choses vicieuses semblent dotées d’une vie propre et ne sont pas très bonnes voisines : elles passent leur temps à aller dans la direction opposée à l’autre, comme vous lorsque vous faite brusquement demi-tour dans le couloir de l’immeuble quand vous entendez les pas de madame Michoud, la vieille dame de l’étage du dessous. Vous ne savez pas quelle a été la technique utilisée pour assembler les pièces de cet engin des enfers (le chariot, pas madame Michoud). Outre les roues qui se barrent chacune de leur côté à la moindre occasion, le châssis est tordu comme le dos d’un retraité, la poignée se décroche tous les six cents vingt sept mètres (vois avez compté, c’est systématique ! Quand vous dites que cette chose est possédée ! ), et il s’avère aussi maniable qu’un traité de philosophie kantienne. Vous ne savez même plus d’où il vient. Aussi loin que remontent vos souvenirs, il a toujours fait partie de la famille, et vous aviez naïvement accepté de le prendre avec vous lors de votre départ du cocon familial. Vous en voulez encore à vos parents, qui maintenant font leurs courses en voiture et n’ont plus de problèmes de dos. Pourquoi vous obstinez-vous à vous servir de ce truc, alors ? Parce que vous détestez jeter quoi que ce soit. « Ca peut toujours servir » est votre leitmotiv. L’ennui, c’est que selon vous, plein de choses « peuvent encore servir ». Des fois que vous auriez besoin de colmater une brèche dans un mur avec des vieux tickets de cinéma, par exemple. Et puis, admettre que ce chariot vous mène la vie dure serait admettre que vous vous êtes fait avoir en acceptant de le prendre, ce que votre fierté toute masculine vous interdit catégoriquement.

    Alors vous revoilà une fois de plus en train de remonter la rue chargé comme une tribu tzigane, avec ces putains de roues qui tapent contre tout ce contre quoi elles peuvent taper. A croire qu’en plus du reste, le concepteur fou à rajouté à ses bébés difformes un système de tête chercheuse pour truc qui tapent. Minuscules trous sur le béton, bords de trottoirs, vos propres pieds et, une fois, la queue d’un chat que vous n’avez jamais revu traverser le quartier. Votre dos vous fait souffrir, et vous ne sentez presque plus votre main, cramponnée à la poignée du machin qui cahote vicieusement derrière vous. Selon votre amour de toujours –encore elle- ça vous fait mettre le nez dehors, et faire de l’exercice. Vous avez patiemment tenté de lui expliquer que si vous évitiez l’exercice, c’était justement parce que vous le soupçonniez d’être pénible et douloureux. Vous aviez raison, évidemment. Mais elle s’était mise à pointer du doigt votre ventre un peu trop rond, et vous avez sur le champ abandonné la partie. Vous avez peut-être un petit ventre, comme on dit, mais vous ne voyez pas en quoi c’est une raison d’en parler. Et vous préférez nettement vingt minutes d’aller et retour pénible que les semaines de régimes que vous promet la créature de rêves qui partage vos jours. Des régimes sans matières grasses, des régimes sans si, des régimes sans ça, des régimes avec-un-peu-de-tout-mais-tellement-peu-que-vous-avez-aussi-bien-l’impression-de-ne-pas-manger-du-tout ou encore des régimes avec des points (régimes auxquels vous ne comprenez rien et dont vous perdez le fil après deux jours laborieux à peser la moindre de vos portion. Vous avez définitivement banni ce régime là de votre vie quand vous avez découvert avec stupeur qu’une branche de chocolat cailler représentait en points la moitié de ce à quoi vous aviez droit en une journée. Faut quand même pas pousser). Non pas que la fille en question soit fana de régime. Au contraire. Quand elle s’y essaie, elle tient glorieusement trois heures avant de vider le frigo (peut importe ce qu’elle y trouve, tant qu’elle peut le recouvrir de crème chantilly). Sans prendre un gramme. Il n’y a pas de justice, c’est un fait bien connu dans le monde.

    Pour couronner le tout, vous avez froid. Vous avez froid dès le premier septembre. C’est sans doute psychologique, mais vous ne pouvez plus sortir sans une écharpe autour du coup, un pull et un manteau dès que la première des feuilles vire au rouge. Au risque d’en être ridicule, notamment parce que vous appréciez les écharpes aux couleurs vives, presque fluo. Un goût que ne partage pas l’être aimé mais devant lequel elle a cédé. Entre les écharpes orange fluo et un homme malade à la maison (angines, rhumes, otites, vous pourriez faire vivre un laboratoire pharmaceutique à vous tout seul dix mois sur douze), le choix a pour elle vite été fait. Et pendant que vous peinez pendant cette interminable montée, c’est votre nez qui en pâtit le plus, lui qui n’avait rien demandé à personne. Mais vous ne pouvez niez que prendre l’air vous fait du bien. C’est un de ces moments où vous n’avez pas d’autre choix que de laisser vos pensées vous distraire, et c’est fou ce qu’on peut avoir comme idées lorsqu’on marche. Aller chercher le pain et les cornichons s’est plus d’une fois avéré être un souverain remède contre la maladie de la page blanche, ce qui rend tout le monde heureux. Celle que vous aimez peut avoir des cornichons dans ses sandwichs et votre éditeur des pages à publier (distrait comme vous l’êtes, vous attendez le jour où vous apporterez les cornichons à votre éditeur ébahi et où vous glisserez les pages entre le jambon et la moutarde). C’en est presque libérateur. Vous observez distraitement les passants, ceux qui, comme vous, reviennent des courses avec sacs et chariots, et les autres. Souvent, vous entendez les cris des enfants du coin, qui profitent de la fin de journée pour passer un peu de temps avec les copains, à jouer au foot sur le vieux terrain de l’immeuble du coin de la rue, ou à courir les uns après les autres sur le trottoir. Vous vous plaisez à les entendre se raconter leurs jeux, bien loin des soucis qu’ils connaîtront des années et trois boutons d’acné sur le front plus tard. Vous vous demande quand vous avez perdu cette faculté incroyable à vivre dans l’instant qu’on les gosses. Pour eux, demain n’est jamais réellement important. Ils se rendent compte qu’il existe, bien sûr, et ils peuvent se réjouir du lendemain comme le craindre, mais de manière presque abstraite. Sans connaître l’ennui, toujours occupé à quelque chose ; courir, rigoler, faire ses devoirs, râler, jouer… Ils vivent chaque minute dans l’instant pur, sans s’en rendre compte. Vous pensez d’ailleurs que c’est au moment où on se rend compte des minutes qui passe que l’on perd cette formidable capacité à embrasser le présent. Dès que l’avenir, dès que demain devient une notion concrète, il y a toujours une partie de soi, de plus en plus grande, qui s’y consacre. Etudier pour réussir plus tard. Travailler pour avoir de quoi vivre plus vieux. Ceci ou cela dans le but de cela ou ceci demain, dans trois jours ou un mois. Devenir grand, c’est être usé par l’avenir. Alors vous profitez de ces moments où votre esprit s’évade pour oublier qu’il a des kilos de coca, de cornichons et de pain sur les bras, et où il rencontre à nouveau celui de ses enfants qui jouent dans la rue. Puis vous arrivez enfin au sommet, à la porte de votre immeuble, et quand vous vous retournez c’est avec l’impression de contempler votre passé. Après tout, l’enfance, c’est un peu comme courir jusqu’en haut de la rue. Une fois arrivé en haut, on se rend compte que la route est derrière nous. Et puis il y a le présent, celui pour lequel vous vous battez d’arrache-pied, pour qu’aujourd’hui soit toujours demain. Alors vous poussez la porte et vous préparez à gravir les deux étages qui vous séparent du maintenant chaud et douillet qui vous attend. Si la rue est une enfance, la vie est une ville. Alors mieux vaut bien le prendre et décider d’aimer marcher un peu. Puis vous tournez les clefs dans la serrure, heureux d’en être arrivé à cette conclusion et d’avoir tiré le chariot sur toutes ces marches sans rien renverser malgré ses tentatives pernicieuses pour se débarrasser de son contenu. Et vous suspendez soudain votre geste : vous avez oublié le pain.

    Putain de rue, ouais.

  • La fille du train

    Entre deux épisodes de la saison une de Grey's Anatomy (parfaitement, vous vous êtes mis à Grey's Anatomy. Vous ne l'auriez jamais cru. Mais c'est sympa, et vous êtes faible), une nouvelle historiette a éclo dans votre tête. Toujours dans la série de "Trois heure et quelques du matin" (en fait, vous avez la flemme de retrouver le titre exact) et compagnie. Toujours une fiction de la réalité, dans cette forme en "vous" qui vous est chère.

    Vous espérez que cela plaira aux rares touristes qui se perdent encore dans le coin. Vous, vous ne savez pas trop ce que vous en pensez. Peut-être parce que ces temps-ci, vous avez trop à penser, justement. Mais quoiqu'il en soit, la voici, la voilà! Bonne lecture!

     

    "Le train a toujours exercé chez vous une étrange fascination. Vous ne savez toujours pas très bien pourquoi aujourd’hui encore. Pour tout dire, cela commence par de la haine : vous détestez l’attendre. S’il y a bien une chose qui vous agace au plus haut point –encore plus que faire la queue dans un bureau de poste, c’est-dire- c’est d’attendre les transports publics. A chaque fois, vous avez l’impression d’être soumis à la question selon les principes d’une antique torture moyenâgeuse. Que le véhicule mette deux minutes ou trois quarts d’heures à arriver revient au même : vous avez le sentiment de passer des heures sur le quai, vos petits yeux fébriles fixés sur la première horloge venue (qui n’avait rien demandé à personne, la pauvre), la foudroyant du regard pour ses aiguilles qui n’avancent pas assez vite à votre goût. Vous êtes qui plus est pratiquement incapable de faire quoi que ce soit pour passer le temps. Sortir un bouquin ou feuilleter un magazine paraît au-dessus de vos forces quand vous faites stoïquement face à l’attente d’un transport public. Même la musique que vous écoutez ne parvient pas à vous égayer, et les gens qui vous entourent, vous avez envie de les mordre. Pour ne rien arranger, vous êtes de nature terrorisé à l’idée de rater votre train, ce qui vous pousse à vous rendre à la station de longues minutes en avance. Que vous passez à maudire l’humanité, et le temps qui s’écoule.Et puis le train finit par arriver (le train finit toujours par arriver ; quand à savoir si c’est toujours le bon, ça, c’est une autre histoire) et une fois dedans, tout change. Vous vous sentez happé par une douce torpeur légèrement moite (parce que vous avez tendance à vous asseoir contre la vitre sur laquelle le soleil tape, comme si vous n’aviez pas assez souffert sur le quai). Quelle que soit la durée du voyage, tout est le contraire de ce que vous ressentez sur le fameux quai : vous avez l’impression de pénétrer dans une fenêtre temporelle qui s’ouvre au moment où la locomotive démarre, et qui vous fait filer hors du temps jusqu’à votre destination. Comme aujourd’hui, par exemple. Vous devez porter votre nouveau manuscrit à votre éditeur, qui n’a rien de mieux à faire que d’habiter dans un coin éloigné de la civilisation à des heures de route de tout être sensé (donc citadin, comme vous) et qui exige de recevoir tout manuscrit en mains propres. Vous le soupçonnez de faire exprès. Et si vous devez une fois de plus faire le trajet en train, c’est parce que vous refusez toujours et avec obstination de passer votre permis de conduire. Vous l’aviez décidé enfant déjà : jamais vous ne prendrez le volant. Ce qui était une décision typiquement bornée au départ s’est vite transformé en règle de vie quand vous avez appris que nombre d’accidents de la route étaient provoqués par des inattentions. Et comme vous êtes aussi attentif que le poisson rouge moyen (et que vous avez sans doute les réflexes du poisson rouge moyen mort), vous considérez comme irresponsable l’idée qu’on vous laisse conduire. Certains prétendent y voir de la mauvaise fois et de la paresse –comme votre père, frustré de ne pas avoir pu vous apprendre comme est censé le faire tout bon pater familias moderne- mais vous, vous persistez à dire que vous sauvez des vies. Parfaitement. Et cela vaut bien tous les sacrifices, non ? Comme celui de prendre le train dès que vous devez vous éloigner de plusieurs kilomètres. Particulièrement pour les longs trajets comme celui qui vous mène chez votre éditeur, et ce parce que la douce créature qui partage votre vie refuse de vous y emmener dans sa titine à elle (vous ne comptez plus le nombre de gens qui ont baptisé leur voiture titine). Il paraîtrait que vous êtes un passage épouvantable, et la dite créature (pourtant douce, n’oublions pas), a plusieurs fois menacé de vous quitter là, sur le trottoir, si vous n’arrêtiez pas de vous comporter comme « la plus agaçante des mangoustes » (dixit la même créature, toujours). Vous ne voyez pas ce que les mangoustes viennent faire là-dedans, mais vous avez depuis longtemps renoncé à saisir toutes les nuances du langage fleuri de votre belle et tendre (qui semble avoir une dent contre la faune entière, et pas uniquement les pauvres mangoustes).

    Du coup, donc, vous voilà une fois de plus dans le train, dans votre petit espace-temps personnel doux et étrangement cotonneux. Avec de la musique dans les oreilles pour compléter le tableau (vous faites partie de ces gens qui sont devenus totalement dépendant à la musique portative : vous ne pouvez plus faire dix mètres hors de chez vous sans vos écouteurs vissés dans les oreilles. Ce qui fait que vous n’entendez jamais sonner votre portable, et que plusieurs personnes vous en veulent parce que vous n’avez pas réagi à leurs salutations lorsqu’elles vous ont croisé dans la rue. Tant pis). Vous voilà dans le train, avec le même paysage qui défile derrière les vitres, paysage que vous connaissez par cœur. Avec les enfants qui récitent indéfiniment la liste des arrêts pour prouver à leurs parents que l’école leur apprend effectivement à lire. Avec les quotidiens gratuits –un des nombreux fléaux du monde moderne- qui jonchent le wagon à perte de vue. Avec les vieux qui toussotent, les jeunes qui écoutent de la (mauvaise) musique très fort et les vaches qui vous regardent passer de l’œil typiquement décomplexé des bovins.

    Et puis il y a la fille du train.

    La fille du train, toute personne prenant un transport public (train, bus, métro, tramway ; il n’y a peut-être que les pousses-pousses asiatiques qui échappent à la règle, et encore) en a eu une dans sa vie. La fille du train, c’est celle que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam, mais qui fait pourtant partie de votre univers d’une manière étrange et plus concrète que vous ne pouvez l’expliquez. La fille du train n’est pas forcément plus jolie qu’une autre. Mais c’est elle qui retient votre attention. C’est la façon dont elle plisse sa jupe lorsqu’elle s’assoit, la manière dont elle rattache ses cheveux ou le sourire qu’elle adresse au contrôleur qui fait sa ronde.

    Vous ne savez rien d’elle. La fille du train est une parfaite inconnue. Jamais vous ne lui avez adressé la parole, et sans doute ne la lui adresserez-vous jamais. Et pourtant, lorsqu’elle monte et vient prendre sa place dans le wagon, parfois même en face de vous, elle devient le centre de votre univers sur rails. Est-ce que vos lecteurs se sont déjà demandé ce qui pouvait bien se passer dans la vie d’un être totalement inconnu ? Quel a été son parcours, quels sont ses rêves, ses espoirs ? Vous, oui. Lorsque vous croisez le regard de la fille du train –qui la plupart du temps ne fait même pas attention à vous ; non pas par ignorance mais simplement parce qu’elle ne sait pas que vous existez- vous donneriez beaucoup pour savoir ce qui se cache derrière. Quelle est la vie de cette personne, en particulier. Pourquoi elle et pas une autre ? Vous n’en savez rien, c’est la fille du train. Comme une fée descendue dans le royaume des mortels le temps d’un voyage. Une personne qui vous attire, sans que vous puissiez dire pourquoi. Et pourtant, vous avez toujours été quelqu’un d’obstinément fidèle. D’autant plus que vous adorez l’amour de votre vie (même si elle menace de vous abandonner sur le trottoir ; ça fait quelque part partie de son charme). La fille du train n’est pas une fille que vous pourriez séduire. La fille du train est hors de votre portée. La fille du train représente, le temps de quelques stations, un questionnement. Sur ce que vous seriez devenus si vous l’aviez rencontrée elle, si votre vie avait été différente. Elle incarne la possibilité même d’une vie différente. Et que la vôtre vous satisfasse ou non, vous ne pouvez jamais vous empêcher de vous poser l’éternelle question « et si… »

    Et si elle m’avait adressé la parole. Et si une femme come elle était entrée dans ma vie. Et si, du coup, ma vie avait pris un autre chemin. Et ainsi de suite. Jusqu’à ce que le conducteur marmonne d’une voix inintelligible dans les haut-parleurs (vous persistez à croire qu’on leur des cours pour ne pas se faire comprendre usagers, ou qu’ils n’engagent que des chauffeurs avec de graves soucis d’élocution, parfaitement) que votre station est la suivante sur le trajet. Et jusqu’au bout, vous regardez la fille du train. Puis vous descendez sur le quai, et la magie disparaît. Vous revoilà dans la vraie vie. La vôtre. Qu’elle vous plaise ou non n’a aucune importance. Et vous savez que la fille du train n’est qu’un rêve, un fantasme irréalisable d’une autre vie. Juste pour savoir ce que cela aurait donné. Mais comme toutes les fées, elle est inaccessible. Parce que les fées n’existent pas.Et parce qu'il y aura toujours quelque chose que l'on aura besoin de pouvoir désirer tout en ayant le réconfort de savoir que l'on ne l'aura jamais.

    Alors vous calez la mallette contenant votre manuscrit sous votre bras, et vous descendez dans le passage sous-voie. Déjà, vous pensez à la rencontre avec votre éditeur, aux six messages qu’a laissé votre mère demandant ce que vous voulez pour votre anniversaire (celui qui aura lieu dans six mois), à la fatigue que vous procure vos nombreuses nuits d’auteur sans sommeil, à la femme de votre vie, et aux mangoustes. Déjà, la fille du train et ce qu’elle représente ne sont plus qu’un souvenir, en attendant la prochaine rencontre. Tout le monde a eu un jour une fille du train (et les femmes, un homme du train, vous en êtes sûr). Ou du bus. Ou du métro. Parce que tout le monde, un jour ou l’autre, se demande « et si… ». Même les plus heureux. Même ceux qui ne sont pas seuls.

    Parce que c’est la fille du train.

    Et parce qu’on ne pense jamais assez aux mangoustes."