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Historiette - Page 6

  • Dans la tête

    Un nouveau sursaut de vie bloggique, avec une nouvelle historiette! Et oui! Parce qu'on a tous des trucs dans la tête dont à honte, et qui hanteront à jamais jusqu'à nos vieux jours (au moins, nous n'entendrons plus grand chose!)...

     

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    "Vous aviez cru pouvoir y échapper. Vraiment, vous y aviez cru de toute votre âme. Cru à la force de votre mental d’acier en la question, cru qu’il vous serait à jamais impossible d’y être sujet. Vous viviez alors le cœur léger, les épaules droites et les oreilles frétillantes, insouciant du drame qui allait s’abattre sur vous avec la force d’une chanson de supermarché crachée par des haut-parleurs dernier cri. D’ailleurs, vous n’oserez plus jamais mettre les pieds dans un supermarché, de crainte de succomber à des tentations que vous pensiez jusqu’à aujourd’hui inexistantes. Maintenant, entre les rayons électronique et musique, vous ne serez plus jamais tranquille, trimballant avec vous ce lourd secret comme un poids mort et faisandé. Vous vous imaginez déjà frôler les étagères avec le col relevé d’un imper pour cacher votre visage, de grosses lunettes noires et un chapeau mou enfoncé sur le crâne. Vous serez telle une star déchue, atteinte du dernier mal à la mode, celui qui vous ronge les entrailles, vous vrille les tympans et dont la nausée qui y sera à jamais associée vous empêchera de dormir tranquillement dans votre lit la nuit, assis en sueur au milieu des couvertures et fixant le plafond avec l’énergie du désespoir, des fois qu’il vous tomberait sur le coin de la pomme pour mettre fin à une existence de douleur.

    Mais le plafond ne tombe pas malgré la tâche d’humidité causée par le nouveau voisin du dessus ayant inondé sa salle de bain. L’appartement au-dessus du vautre est si vétuste et pourri de l’intérieur qu’il ferait passer une cave préhistorique comme le nec plus ultra du luxe et du confort, et les légendes se répandent dans l’immeuble depuis toujours sur les horreurs insondables qui se cachent dans les murs du 34B. Personnellement, vous pariez pour une colonie de rats géant, le fantôme d’un serial-killer ou paquet d’œufs oublié dans un placard caché et périmé depuis 1995 au moins (aussi bien les œufs que le bois du placard). Toujours est-il que les propriétaires de l’immeuble ne se sont jamais donné la peine d’y remédier et se contentent de le louer à bas pris à de pauvres innocents fauchés, crédules ou désespérés (ou les trois, mais dans ce cas on appelle cette personne un étudiant) qui se succèdent régulièrement, souvent rapidement vaincu par l’appartement maléfique. Vous êtes capables de dire quand un nouveau naïf a emménagé même sans jamais l’avoir croisé pour la simple bonne raison qu’il sera tout bonnement incapable de faire fonctionner la salle de bain sans l’inonder au moins une fois, piégé par les canalisations hantées. D’où la tâche d’humidité qui s’étend régulièrement sur le plafond de votre chambre à chaque nouveau locataire maudit. La gérance de votre immeuble étant reconnue pour agir à peine moins rapidement que l’écart des plaques tectoniques entre continents ou la fonte des glaces, vous avez fini par vous habituer au phénomène et dormez dans le salon lorsque vous entendez les tuyaux glouglouter de manière funeste, signe d’un nouvel arrivant dans la maisonnée. Mais en cet après-midi ensoleillé de début de printemps, vous avez autre en tête que de vous préoccuper de dégâts des eaux supplémentaires. Vous souffrez bien trop pour cela, abattu par la tragique nouvelle que vous venez enfin de réaliser ; avoir mis un nom sur ce mal qui vous minait depuis quelques jours ne vous aide même pas, bien au contraire…

     Ne tenant plus en place, vous vous levez de votre vieux canapé d’occasion, une épaisse couverture sur les épaules tandis que, pieds nus, vous essayez de ne pas trébucher sur les jambes de votre vieux peignoir vert et élimé. Marchant dans l’obscurité ambiante, vous vous arrêtez devant la fenêtre du séjour et en tirez juste un peu les épais rideaux, laissant entrer de très minces rayons lumineux à travers les lamelles du store. Après avoir ouvert la fenêtre, vous espacez de vos doigts les fameuses lamelles et plissez vos yeux agressés par la lumière du jour. Dehors, il faut chaud, il fait beau, et vous entendriez les oiseaux chanter si seulement il y avait moins de voitures en train de circuler. Ah, que donneriez-vous pas pour entendre à nouveau le gai gazouillis des moineaux et des hirondelles sous vos fenêtre, leur fraîche mélodie baignant vos oreilles fatiguée d’une véritable ode à la nature, simple et pure. Mais plus jamais vos oreilles ne résonneront du chant des oiseaux ou des rires des enfants en train de courir sur le trottoir… Vous suivez des yeux des gosses en train de jouer en contrebas, vous regardez deux grands-mères pousser leur chariot de course en discutant joyeusement, vous repérez ces étudiants qui rirent en trainant des pieds. Des imbéciles, tous, heureux dans leur ignorance, se complaisant dans leur petit traintrain quotidien, imperméables à tout ce qu’il y avait de plus vil et ignoble en ce monde. Comme vous les enviez, ces insouciants, ces bienheureux, ces ignorants !

    Maugréant entre vos dents, vous refermez la fenêtre et tirez à nouveau les rideaux, clignant des yeux pour les réhabituer à nouveau à la pénombre qui serait désormais votre quotidien, indigne que vous êtes de marcher à nouveau dans la lumière. Vous entendez encore la voix de votre chère et tendre ce matin, vous atteignant à travers les trois couvertures jetées sur votre tête, essayant de vous tirer de votre torpeur née du malheur, essayant de vous persuader que quelle que soit l’affliction qui vous ronge, vous dramatisiez. Pourquoi est-elle si persuadée que le drame est dans votre nature, vous qui n’êtes plus que l’ombre de vous-même, pathétique petite chose fragile et à jamais avilie ? La situation actuelle n’a rien à voir avec la fois ou, découvrant qu’une grande marque de l’alimentation décidant d’arrêter de produire vos yoghurts préférés (vous auriez dû vous en douter, pourtant, que « bananes-carottes » ne marcheraient pas longtemps), vous aviez passé la journée sous le choc de la triste nouvelle, en peignoir toujours et un bac de glace sur les genoux, vous lamentant sur le bon goût qui jamais plus ne flattera vous papilles. Non, vraiment, vous ne comprenez pas votre aimée ; le drame n’est pas de votre ressort, et vous n’êtes certes pas prêt à le gonfler quand il se montre déjà si cruel avec vous. Alors elle vous a laissé seul, prétextant on travail qui l’attendait, mais vous ne voyez plus comment la moindre tâche peut avoir son sens dans un monde où une chose aussi terrible que ce qui vous touche peut se produire. Vous n’avez réussi à écrire la moindre ligne depuis votre réveil, convaincu que toute volonté de créer sera à jamais annihilée, balayée par l’horreur qui résonne encore à vos oreilles, qui jamais ne quitte votre esprit, qui vous tourne dans la tête encore et encore, sans cesse, sans merci ni pitié… Tandis que vous vous dirigez à nouveau vers le canapé, vous entendez votre pantoufle –trainant sur seul- feuler ; caché à l’intérieur, petit chat exprime son mécontentement à  l’encontre du chihuahua de la voisine d’en face que vous avez accepté de garder le temps d’un long week-end. Guère favorable à la chose, votre félin ne se prive pas de vous le faire comprendre ; presque plus petit que le chien en question, il se cache depuis dans les endroits les plus étroits et improbables, soufflant ou grognant à l’adresse de l’autre bestiole lorsqu’elle vient trottiner dans les parages. Mais vous laissant tomber sur les coussins, vous ignorez les luttes animales qui se déroulent sous vos pieds, et les petites pattes griffues du chien venant gratter votre jambe pour mendier une caresse (tout en donnant l’impression de vouloir plutôt râper du fromage) ne vous distraient pas des idées noires qui flottent dans votre tête de plus en plus lourde...

     Pourtant vois aviez toujours lutté, toujours tout fait pour ne pas vous retrouver dans cette atroce situation. Vous faisiez à attention à votre hygiène de vie, vous vous cultivez, vous n’écoutiez pas la radio. Vous sentiez à l’abri, comme barricadé derrière vos certitudes, droit, fier, inébranlable. Vous ne serez pas de ceux qui succombent, vous serez toujours fort, toujours sûr. Les mélodie du mal jamais ne chanteront agréablement à vos oreilles et pourtant, pourtant vous n’avez pas pu l’empêcher. Si vous étiez croyant, vous murmuriez sans aucun doute quelque « Pardonnez-moi mon dieu parce que j’ai pêché ». Vous donneriez même votre âme à Thor, Odin ou un autre ancien dieu oublié du nord pour purger votre corps et votre âme de leur douleur. Et si la femme qui partage votre vie ne peut vous comprendre, c’est parce que vous ne pouvez vous résoudre à l’accabler de cette triste nouvelle, peur de voir son visage se décomposer tandis que vous confesseriez l’insoutenable vérité… Elle aime Pierre Bachelet, Aznavour et Queen, vous aimez Chopin et John Williams. Voilà que votre esprit divague à nouveau, essayant d’invoquer les échos chargés en émotions de tous ces grands chanteurs et compositeur, comme si la musique pouvait laver vos pêchés alors qu’elle est directement responsable de votre malheur. Recroquevillé sur le canapé, les bras serrés autour des genoux, vous vous balancez doucement en chantonnant doucement entre vos lèvres alors que vous devriez hurler à la mort. Mais les notes continuent de vous harceler les tympans, dans votre tête sont gravés au fer rouge les mots honnis et dépourvus de sens. Les mains tremblantes, comme celle d’un drogué en manque, vous vous saisissez du lecteur mp3 où, cédant à votre basse pulsion, vous avez placé l’objet de votre déchéance, la fin de votre humanité, la destruction totale et irrémédiable de ce bon goût dont vous étiez s’y faire. Doucement, comme dans un rêve, vous approchez les écouteurs de vos oreilles, maudissant votre nom et votre faiblesse tandis que les derniers reflets de celui que vous pensiez être fondent comme neige au soleil…

     Vous avez une chanson de Rihanna dans la tête, et vous aimez ça."

  • Celle qui ne se vidait jamais

    Et oui, vous ne rêvez pas braves gens, une nouvelle historiette, de la fameuse série des... ben, des historiettes! Ca faisait longtemps!^^ Basée sur un fait réel et mystérieux, souvent rencontré dans les restaurants asiatiques...

     

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    Vous adorez manger asiatique. Vraiment. Depuis votre découverte de cette cuisine si riche et variée, aux saveurs toujours surprenantes, vous grommelez lorsque vous êtes obligé de manger autre chose. Comme lorsque votre ami Kevin vous force à venir avec lui s’attabler devant le comptoir d’un des restaurants « remise en forme » qu’il adore, où vous vous retrouvez à brouter de la salade (sans sauce) debout au bar (sans tabouret). Et à boire ces horribles smoothies aux fruits, censément si bon pour la santé alors qu’ils ont failli vous coûter la vôtre au moins une fois suite à un désastreux cas d’allergie grave à la papaye. Depuis, vous évitez coûte que coûte ce fruit maudit –ce qui n’est pas spécialement difficile, certes- et préférez les raviolis aux crevettes à ceux en épinards et sans croûte (ce qui représente néanmoins un certain tour de force dans l’art du ravioli qui vous sidère).  Non, vous, c’est définitif, vous préférez rester en-dehors de tout restaurant trop sain comme ceux de Kevin, ou trop lourds comme la plupart des endroits dits « tradition » qui cuisinent joyeusement dans l’huile et le beurre. Ce n’est donc pas par attrait particulier des mystères des millénaires et riches cultures asiatiques que vous fréquentez les restaurants de leurs dépositaires ; non, la raison est bien plus terre-à-terre : ça a bon goût. Voilà tout. Fort heureusement, votre manie à sélectionner les bistrots par la disposition ou non de caractères tordus et étranges sur leurs enseignes est quelque chose que vous partagez avec l’être aimé, que vous avez très rapidement converti. Ce qui ne l’empêche pas d’aller parfois manger de monstrueux steak frites de son côté sans jamais prendre un gramme, comme on le sait.

     

    Bref, voilà qui explique votre présence à une table de votre petit restau asiatique préféré, celui de l’autre côté de votre rue qui a ouvert il y a quatre ans, deux mois, une semaine et 4 jours et que vous fréquentez assidûment depuis le premier jour d’ouverture. Vous y êtes devenu un tel habitué que le personnel de l’établissement vous appelle par votre prénom, vous garde toujours le même coin de table et vous demande où vous êtes dans l’écriture de vos histoires. Certains suggèrent même quelques idées par-ci par-là, comme un sympathique ado embauché en extra qui ne manque jamais de répéter que, quelle que soit l’histoire, « c’est toujours mieux avec un dragon ! ». Un principe auquel vous êtes assez d’accord, même si vous vous demandez toujours comment intégrer un flamboyant dragon dans un récit moderne à base d’intrigue technologique se passant dans une grande ville du coin (très pratique pour vos repérages et, si le succès suit, ne pas oublier de penser à demander des droits à l’office du tourisme pour les futures visites provoquées par vos quelques pages. Parfaitement.). Et voilà qui y explique précisément votre présence ce soir-là, en compagnie de celle que vous aimez, de votre éditeur et de sa dernière femme. Oui, le fameux éditeur qui habite à la campagne loin de tout et vous force à passer de longues heures dans le train lorsqu’il a besoin de vous voir en personne. Ce qui vous fait principalement râler pour le principe, parce qu’il y a toujours de l’excellent bourbon au coin de sa cheminée, que sa collection de guidons de vélos de toutes les âges et de tous les pays ne manque pas de vous fasciner et que vous avez même réussi à apprécier l’énorme boxer qui vient amoureusement baver sur vos genoux à chacune de vos visites. Ce qui vous a plus d’une fois pousser, les jours suivants, à devoir aller vous acheter une nouvelle paire de pantalons, provoquant en vous tout le déchaînement émotionnel d’une bête visite au rayon fringues, on le sait aussi. Mais ce soir est l’un des rares où votre cher éditeur à le besoin de se rendre en ville pour régler quelques affaires, et vous avez proposé de se retrouver tous ensemble pour un petit repas détendu dans votre restau favori du quartier. Et si votre patron fréquente régulièrement les établissements de la haute et grande cuisine, il a néanmoins été charmé de l’idée, lui qui a passé la plus grande partie de sa vie à voyager aux quatre coins du monde dans des conditions plutôt précaires et à manger ce qu’il pouvait où il pouvait. Cela ne fait que quelques années qu’il a posé ses valises et sa vieille machine à écrire pour se retirer à la campagne et éditer les livres des autres. Cela va sans dire que chacune de vos rencontres est remplie d’anecdotes aussi fascinantes que pittoresques qui pourraient remplir une collection de la Pléiade si l’homme se décidait un jour à publier ses mémoires. Et c’est cet homme avisé et expérimenté qui avait décelé en vous un gramme de talent et vous avait offert les portes de ce métier que vous adorez (quand il ne vous rend pas plus fou que vous ne l’êtes déjà ; le métier, pas l’éditeur). Vous adorez cet homme, qui est un peu pour vous le grand-père aventureux et fantastique que vous n’avez jamais eu. Votre compagne –généralement barbée par tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un dîner d’affaires- s’est tout autant entichée de l’homme, et ce n’est pas la première fois que vous avez l’occasion d’être ainsi réunis. Quant à la dernière épouse en date de votre éditeur, une ancienne journaliste, elle se révèle d’agréable compagnie malgré la teinture rouge vif de ses cheveux qui manque de vous aveugler entre les raviolis au porcs et les chips aux crevettes. A passé soixante ans, votre éditeur a toujours cru en l’amour et au mariage, tout en rajoutant que comme avec le Père Noël, ce n’est pas parce qu’on y croit que ça fonctionne vraiment. Après un premier divorce d’une femme qui le rendait fou d’amour et fou tout court, il avait fini par rencontré une jeune d’à peine trente ans quand il en avait cinquante-sept, espérant qu’elle survivrait à sa mère à lui, pour qui critiquer les choix de son aventureux de fils était  le principal passe-temps. Mais rien ne fonctionna comme prévu. Sa jeune épouse mourut d’un crise cardiaque six mois après le mariage (et cinq jours après avoir passé un week-end avec son mari et sa belle-mère) et à ce jour, la mère de votre éditeur va bientôt passer centenaire et se porte comme un charme. Enfin, après quelques années passées en compagnie de la première femme, revenue pour un tour, votre boss et ami avait fini par se poser avec sa dernière rencontre, celle qui mange avec vous aujourd’hui dans ce petit restau de quartier.

     

    Et toute la soirée ne pouvait que continuer à se passer à merveille… si vous n’aviez pas fait l’erreur de commander pour vous un thé de jasmin. Vous adorez le thé plus encore que la nourriture, c’est dire, mais vous vous faites généralement un point d’honneur à ne jamais en commander lors de vos très nombreuses escapades dans les restaurants asiatiques. Pour une raison à la fois simple et emplie de mystères ancestraux (voilà où ils les cachaient !) : quel que soit le restaurant asiatique, lorsque vous commandez une théière de jasmin, elle ne se vide plus. Jamais. C’est comme une sorte de bénédiction mêlée de malédiction, un phénomène inexplicable de physique, de la magie sortie tout droit d’un dessin animé de Merlin l’Enchanteur… Et pourtant, de temps en temps, quand la compagnie est bonne et que vous pensez à autre chose, vous vous laissez avoir. Et vous commandez une théière de thé de jasmin. Et malgré votre expérience en la matière, votre amour de cette boisson et un certain optimisme conférant au désespoir, vous pensez que cette fois, ce sera différent. Après tout, ces théières traditionnelles sont si petites, ce n’est pas comme si elles pouvaient contenir de quoi remplir le grand aquarium qui fuit de votre voisin Michel ? Et bien si. Ainsi que deux autres aquariums de secours et le bassin d’un orque dans un parc marin. C’est à n’y rien comprendre : vous remplissez l’une après l’autres les minuscules tasses de rigueur, et si le breuvage est délicieux, il commence aussi à vous remplir plus que nécessaire. A peine avez-vous avalé une tasse que vous vous dites que cette fois-ci, ce sont les dernières… que vous vous retrouvez, trois tasses plus tard, sans avoir aperçu ne serait-ce que la première de ces foutues dernières gouttes !Ce qui explique pourquoi vous vous sentez un peu perdu dans la conversation lorsque vous revenez pour la sixième fois des toilettes en moins d’une heure.

     

    « C’est un fait, les ornithorynques sont indiscutablement ceux qui ont le plus à perdre dans cette histoire ! »  lance votre éditeur d’une voix forte tandis que vous essayez de reprendre discrètement place, un brin gêné.

     

    « Assurément ! » acquiesce la femme de votre vie. « C’est un problème ! »

     

    Et là, inévitablement, tous les regards se portent sur vous, alors que vous venez de vous remplir la bouches de nouilles chinoises avant qu’elles ne refroidissent. Vous déglutissez péniblement, l’air un peu hagard, ne sachant pas trop que dire. Lors de votre dernier départ précipité au petit coin, la conversation portait sur les conditions des travailleurs dans les fabriques textiles d’Amérique du Sud. Et alors que vous plissez le front, cherchant à faire le lien entre les textiles sud-américains et les ornithorynque ou, du moins, ce qui aura fait changer le sujet, voilà que vous vous remplissez machinalement une nouvelle tasse de thé et que vous l’avalez, manquant vous brûler la langue à un degré trop élevé pour être chiffré. Car en plus de ne jamais se vider, ces théières ont la propriété de garder le thé bouillant comme au premier jour. Aussi, la réponse que vous ânonnez d’une voix rendue pâteuse par la brûlure ne semble pas particulièrement satisfaire vos interlocuteurs. Qui ont commandé du vin, eux.

     

    Non, vous êtes véritablement face à un mystère qui vous agace autant qu’il vous fascine. Ces théières semblent reprendre ce vieux principe de fiction qui induit un contenu plus grand que le contenant, un peu comme ces maisons de contes plus grandes à l’intérieur qu’à l’extérieur. Comme si tout le thé du monde, celui déjà fait dans le passé, fait en ce moment même et à faire se retrouvait concentré dans votre minuscule théière. Et, suite logique, dans votre minuscule vessie, dont la patience moyenne équivaut grosso modo à celle d’un enfant de quatre ans interactif (inutile de dire que la disparition des entractes au cinéma n’a pas manqué de vous causer quelques problèmes. Voilà pourquoi vous refusez de boire quoi que ce soit deux heures avant la séance, vous asseyez devant le film la bouche sèche, et courrez malgré tout aux toilettes après le générique d’ouverture). Plus d’une fois, persuadé que la théière tirait ses dernières gouttes, vous avez rempli votre tasse à ras-bord, vous aspergeant les doigts de liquides bouillants et inondant la sous-tasse.  C’est un fait inexplicable, une sorte de légende urbaine qui vous poursuit dans tous les restaurants de ce type où vous mettez le pieds et vous poussant à vous demandez si toutes ces théières n’ont pas été enchantée par d’ancestrales et puissantes arcanes taoïstes (en vous demandant également pourquoi des taoïstes se seraient embêté à ça ; allez savoir…).

     

    Mais, tandis que vous revenez d’une nouvelle  visite éclair aux toilettes et que le parallèle entre les ornithorynques et ce qui est maintenant le sujet –les koalas, peluches ou bêtes vicieuses ?- vous semble plus pertinent car au moins sur le même continent, vous persistez dans votre masochisme inconscient en vous servant… miracle, ce qui semble être la fin du pot sans fond ! Le flot se tarit sous vos yeux, et sans doute que lors de la prochaine tasse, cela ne sera plus que quelques gouttes qui viendront s’écraser tristement au fond de la porcelaine… Vous avalez cette tasse, vous tournez avec un grand sourire pour répondre à quelques questions de la femme de votre éditeur, et reprenez la fameuse théière pour la voir crachoter ses dernières réserves… Et inondez carrément la moitié de la table dans un geste un peu trop empressé, brûlant votre main et noyant des vermicelles tandis que, bouche bée, vous vous demandez depuis quand le thé est sujet à la reproduction spontanée. Votre serveuse ne peut retenir un rire, mi-amusé mi-gêné, avant de dire :

     

    « Je venais de la remplir. Cadeau de la maison. »

     

    Quelque chose vous dit que la soirée ne fait encore que commencer…

  • La vie, c’est comme un monologue d’Albert Cohen

    Hop, une nouvelle historiette spontanée, sur l'envie et l'inspiration du moment! Ca fait plaisir de retrouver ses bons vieux personnages... -^^-

     

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    "Ce qu’il y a de terrifiant, avec la vie, c’est qu’on ne sait jamais quand elle va s’arrêter. Un peu comme un monologue d’Albert Cohen, en fait. On tourne fiévreusement les pages, se demandant quand arrivera enfin le point salvateur, et on tombe surtout sur des virgules placées ici et là qui nous projettent dans une nouvelle tournure sans crier gare alors que nous sommes toujours en train de nous demander ce qu’il a bien pu se passer les dix lignes précédentes. On a beau tenir de précises et détaillées notes de résumé, rien ne se déroule jamais comme on s’y attend. Et au moment où l’on pense enfin avoir compris ou que la résignation s’installe et nous permette de se laisser porter par le courant sans se poser de questions, paf, tout s’arrête sans prévenir et nous voilà bien embêtés. Sauf que, contrairement à la « Belle du Seigneur », on ne peut pas vraiment tourner la page quand la vie arrive à son terme (vous, vous auriez nettement préféré l’inverse).

    Cette réflexion sommes toute anodine –que toute personne a dû se faire un jour ou un autre sous une forme ou une autre- vous frappe régulièrement, comme ce matin alors que vous contemplez votre reflet fatigué dans le miroir de la salle de bain. L’œil encore à moitié fermé, la moitié inférieure de votre visage maculé de mousse à raser, vous observez d’un air aussi stupéfait que possible (et il est très dur d’avoir un bon air stupéfait à seulement six heures trente du matin) votre tête troublée par la buée. Derrière vous, le bruit de la douche cascade comme un torrent de montagne –mais  bien après qu’il ait quitté sa montagne, rejoint deux fleuves, un canal et termine sa course piteuse dans le conduit glauque des égouts d’un quartier industriel. Habitué à la tuyauterie capricieuse de votre appartement qui vous donne certes de l’eau propre mais dans un concerto sonore de gargouillis effroyables, vous ne prêtez guère plus d’attention à la voie joyeuse de votre compagne derrière le rideau (votre compagne faisant partie de ces gens détestables qui se lèvent presque toujours de bonne humeur et ne manquent pas une occasion de le faire savoir au reste du monde qui, lui, aimerait bien remettre la tête sous l’oreiller). Oui, c’est en plein cœur de la tâche routinière de votre rasage que vous stoppez soudainement tout mouvement comme un lapin couvert de chantilly dans la lumière des phares. L’esprit choisit parfois des moments incongrus pour se lancer dans une introspection surprise, vous avez fini par le savoir. Ce qui ne vous embête pas réellement en cet instant précis, étant donné que vous détestez vous raser. C’est une tâche que vous trouvez profondément rébarbative, immensément ennuyeuse et intensément morne. Ainsi que généralement douloureuse car vous êtes incapable d’y arriver au bout sans vous être coupé au moins deux fois (vous n’usez pas de rasoirs électriques : ils vous irritent et vous passer le reste de la journée à vous gratter le visage comme un lépreux au bord de la folie). Vous voilà donc, la moitié du visage rasé de près et zébré de rouge, l’autre encore couverte de mousse blanche. C’est donc l’air d’un père Noël zombie que vous vous retrouvez soudain à pondérer sur l’incertitude de l’existence.

    Contrairement à d’autres accès d’angoisse subite, ce n’est pas l’angoisse de la mort qui vous étreint de si bon matin. Non, là tout de suite, c’est plus spécifiquement cette histoire de temps qui passe qui vous turlupine. Le fait que la vie s’écoule et s’évapore soudainement comme les grosses gouttes de condensation sur votre figure dans le miroir, ça vous rend tout à coup songeur et vaguement mal à l’aise. Principalement parce que vous vous demandez ce qu’il pourra bien rester de vous une fois que vous ne serez plus de ce monde. Pour la majeure partie de votre vie, vous avez eu peur de vous retrouvez seul et coupé du monde l’âge venant, tous liens brisés ou oubliés, réduits en poussière par les affres du temps. Quand vos parents ne seront plus de ce monde, que votre famille proche les aura suivis et quand vous serez vieux, aigri et sans amis, avec des pièces de cuir cousues aux coudes de votre robe de chambre. Et puis, la vie étant ce qu’elle est, vous avez récemment commencé à vous dire que le futur ne sera pas aussi dramatique. Ne serait-ce que parce que vous êtes enfin capables de tisser de nouveaux liens durables.

    Mais est ensuite venu le problème de l’héritage. Qu’est-ce que vous allez bien pouvoir laisser derrière vous une fois disparu ? Au final, votre plus grande crainte morbide se voit reliée à l’oubli, et vous vous retrouvez soudain à espérer qu’il restera autre chose de vous que les vieilles photos de mariage (le premier) de tata Glenda, où vous aviez abusé sur le vin doux et les canapés aux crevettes. Car, après tout, une fois arrivée à son terme, la vie ne vous laisse pas cinq minutes supplémentaires pour rendre votre copie. Elle peut même vous taper sur les doigts en plein milieu de l’interro avant de vous faire sortir de la classe sans raison, pour ne plus jamais y revenir. Vous êtes là, en train de vous raser et pouf, vous pourriez très bien vous écrouler au milieu de votre salle de bain, la tête dans le panier à linge sale. On ne sait jamais quand tout va s’arrêter, que le monologue va trouver son point final et que le livre va se refermer. C’est comme se retrouver sur la scène, dans le premier rôle d’une pièce de théâtre dont vous ne connaissez même pas les derniers actes, avec la peu de ne laisser derrière soi que de mauvaises critiques et une photo de profil ratée sur l’affiche. Non, franchement, qu’est-ce que vous pourrez bien laisser derrière vous ? Quelques bouquins publiés par-ci par-là qui ne seront certainement pas enseignées dans le programme de littérature d’une classe sur Neptune, des souvenirs dans la tête de gens qui ne tarderont pas eux non plus à tirer leur révérence et une traînée considérable de papiers froissées de caramels au beurre salé (un de vos pêchés mignons). La première fois que vous avez constaté tout ceci, vous avez tout naturellement -et histoire de repousse le problème- décidé de vivre jusqu’à cent cinquante ans (au moins). Parfaitement, vous alliez faire du sport tous les jours, avoir une alimentation équilibrée et une hygiène de vie aussi saine et pure que le cœur d’un moineau nouveau-né dans un film de Walt Disney. Inutile de dire que vous avez pédalé vingt minutes sur un vélo d’appartement et mangé deux jours des céréales light dans du lait écrémé et des fruits frais avant de craquer en sanglotant et d’oublier ces bêtises (le vélo sert aujourd’hui de porte-manteau dans l’entrée). Alors vous n’aviez plus qu’à repousser le problème, à se dire que vous aurez tout le temps d’y penser la prochaine fois et que les nouvelles pages demandées par votre éditeur n’allaient pas s’écrire tout seul (malgré votre  ton enjôleur et vos nombreuses cajoleries).

    Tout ça pour vous retrouver à nouveau frappé par l’inévitable, là, à six heures trente du matin devant votre miroir tandis qu’une voix guillerette chantonne du Michel Sardou à l’arrière-plan. Vous vous demandez aussitôt si vous lancer dans une carrière dans la chanson ne réglerait pas vous problèmes d’héritage, mais vous repoussez aussitôt l’idée : vous ne savez que massacrer allégrement du Ballavoine ou de vieilles comptines de votre enfance. Vous pourriez plutôt vous lancer dans une palpitante saga de romans fantastiques sur vingt génération de héros, comme cela semble être la mode, mais vous avez pertinemment qu’écrire la même chose finirait très vite par vous lasser et que votre esprit se focalise sur n’importe quelle autre activité hasardeuse pour se changer les idées, comme la peinture sur verre ou le base jumping (ce qui ne risque pas de favoriser votre espérance de vie). Du coup, l’heure grave. Que vous reste-il donc à faire ? Un enfant, comme toutes ces personnes stressées par leur horloge biologique, et en profiter pour forcer cette réplique miniature de vous-même à faire tout ce que vous n’avez pas pu faire, comme jouer du violon ou apprendre le mandarin ? En vous rappelant le fou rire interminable de votre bien aimée lorsque vous aviez un jour mis sur le tapis la question d’avoir éventuellement une descendance un jour (vous la soupçonnez d’ailleurs de croire encore aujourd’hui que vous blaguiez), vous écartez également cette pensée.

    Mince alors, vous voilà bien maraud.

    Fiévreusement, vous essayez de vous rappeler comment ce vieux roublard de Cohen s’en sortait pour rebondir dans un de ses fameux monologues, quand le miaulement incroyablement sonore pour sa taille de petit chat parvient à vos oreilles. Le monstre a faim, là tout de suite, et ne soucie visiblement pas plus du futur incertain de la vie que de littérature française. Le premier n’est sans doute intéressant que parfumé au saumon, et la seconde pour tapisser sa litière. Vous enviez son esprit simple (et le fait qu’il n’ait nul besoin de se raser). S’ajoutent au bruit ambiant les premières notes fluettes d’un tube des Beatles, Sardou ayant finalement déclaré forfait. Comment voulez-vous sérieusement réfléchir à la vacuité de l’existence dans un moment pareil, hein ? Pas étonnant que les philosophes n’aient que rarement eu des compagnes permanentes (ou des chats, à ce que vous en savez). Il est beaucoup plus facile de s’appesantir en angoisses existentielles lorsqu’on est seul.

    Et c’est tout bêtement fort de cette constatation que vous vous mettez soudain à sourire. Déjà, votre main recommence mécaniquement à vous raser tandis que votre esprit s’éclaircit, comme libéré, et que vous décidez… que vous aurez tout le temps de réfléchir à tout ça demain. Vous n’êtes pas à un jour près, après tout.

    Et puis, au fond, vous avez toujours préféré les dialogues."