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A Game of Campings

Des nuages noirs se massaient dans les cieux au-dessus de la Moule Gourmande, annonciateurs d'une tempête plus féroce encore. Dans les rues désertes du village de vacances, un sachet en plastique avançait au rythme d'une brise paresseuse et languide comme l'amante le lendemain de la nuit de noces. Ou quelque chose dans ce genre, et puis il n'y avait pas de foin. Il y avait par contre un vieux chat décharné, le poil noir et dru, une oreille en moins. Il bondissait prudemment d'une ombre à l'autre, les moustaches frémissantes. C'était un vieux chat, un chat rusé qui évitait les risques, mais il avait faim, et il n'y avait pas de cadavres à picorer dans le coin. Les odeurs rances qui émanaient du restaurant lui donnaient un peu d'espoir, l'encourageant à se montrer plus entreprenant. Il se glissa sous la carcasse d'une voiture qui avait depuis longtemps fini de brûler, et jaugea la distance qui lui restait à parcourir. Il y avait encore la route à traverser, sa large bande de terrain découvert chauffant aux derniers éclats de soleil. C'était jouable, se dit-il sans doute dans sa petite cervelle de félin. Rapide comme l'éclair, vif comme...comme...ben comme un éclair aussi, voilà. On n'y peut rien si les éclairs étaient rapides ET vifs. Il se détendit comme un ressort...et bondit pour la dernière fois. La grosse boule de métal l'atteignit en plein sur le crâne. On entendit un craquement sinistre : il n'eut pas le temps de souffrir. Pendant un long moment, il n'y eut plus que le silence, puis... « Et paf, en plein sur le museau ! J'vous l'avais dit qu'il fallait pointer ! » « Un coup de chance, moi j'dis. » « La chance n'a rien à voir là-dedans. Pointer, c'est toujours la solution, j'l'ai toujours dit, mais Robert, y veut jamais m'écouter ! » « C'est parce tout le monde sait que faut tirer si on veut réussir son coup. Alors c'était juste du bol. » « J'vais t'en montrer du bol, moi ! » « Vous allez la fermer oui?!? » Ser Marcel Dupignol, dit le Goéland, dit Marcho (pour sa vieille mère) fit claquer sa voix comme Zorro son fouet dans la campagne californienne. Ouais, il aimait bien ça, comme métaphore. Il était de ces hommes qui n'avaient pas besoin d'élever la voix pour se faire entendre, ni se faire obéir (autre chose qu'il tenait de sa vieille mère). Un talent utile quand il fallait maintenir l'ordre dans une troupe de zigotos pareils. Les éclaireurs de la troisièmes division des boules de l'Est étaient assez efficaces dans leur partie, mais ils manquaient de discipline. Il faut dire aussi que Robert en voulait toujours à André de l'avoir coiffé au poteau lors du dernier tournoi, avant la guerre. Mais ils n'avaient pas le choix : à l'est comme à l'ouest, les rangs s'étaient par trop clairsemés, il avait fallu nouer des alliances souvent fragiles mais toujours indispensables. Le Goéland portait les couleurs de La Plage, le plastique de son bracelet n'y trompait pas : des rayures or et rubis, deux de chaque, étaient ses armoires. Robert venait Des Galets (papier renforcé rose pâle, à l'attache collante), et André du camping de La Joyeuse (tissu vert foncé orné de zébrures oranges). La Joyeuse portait mal son nom : il avait été pris deux jours plutôt, les envahisseurs de l'ouest profitant d'une marée un peu plus haute pour lancer une attaque surprise palmes-tuba. André avait été l'un des rares survivants qui avaient pu s'enfuir à temps pour avertir leurs voisins. Nul doute que l'ouest se vengeait pour la percée à travers La Jolie Plage (auquel les campeurs de La Plage vouaient une haine ancestrale ; ces gens trop bien pour une simple plage et qui ressentaient le besoin d'un qualificatif ? On ne saurait tolérer un tel snobisme, pas à Champignole-sur-Mer!). « ...de la chance, j'le redis ! Et puis en plus, j'ai perdu juste parce que j'ai eu le soleil dans les yeux, mais Bebert l'a fait reluire sur sa boule, j'l'ai vu ! » « J'vais les faire reluire tes boules, t'vas voir mon gaillard ! » « Suffit! » lança le Goléand, agacé. Ses hommes continuèrent de marmonner, si bien qu'il s'adoucit un peu, ajoutant : « Beau coup avec le chat, quand même. Ramène le, ça fera à bouffer. » C'était qu'il ne restait guère à manger dans les rues. Les villageois qui n'avaient pas été pris entre deux feux avaient fui le combat, emportant leur savoir et leurs réserves sur le dos. Il n'y avait plus un seul boulanger sur des kilomètres à la ronde, et on avait pendu le dernier pizzaiolo pour avoir servir une pizza aux olives empoisonnées. Les dernières baguettes étaient tellement dures qu'on s'en servait comme javelots. Quant aux poulets frits, leurs os jonchaient les bords des trottoirs, si bien que les pas résonnaient parfois d'un « crunch crunch » inquiétant quand on n'y prenait pas garde. Dix milles poulets étaient cuits chaque année dans le village, mais dix mille poulets n'allaient jamais tenir toute une guerre, surtout une guerre imprévue. C'était malheureux, mais c'était comme ça, songea Marcel, qui était plus banal d'aphorismes que de métaphores. Il fit signe aux autres de se hâter, et ils enjambèrent les barricades de La Moule Gourmande après avoir hululé le signal. A l'intérieur, les seigneurs de l'alliance de l'est tenaient leur conseil de guerre, entouré de leurs fidèles guerrières et serviteurs. Le restaurant était leur place forte la plus avancée, non loin de l'avant-poste ennemi de La Moule en Fête. Mais d'un côté comme de l'autre, les moules avaient beau être gourmandes elles n'avaient plus rien à avaler, et elles avaient beau être en fête elles n'avaient plus de raisons de danser. Tout avait commencé quand les campings de l'ouest s'étaient rassemblés sous la bannière du camping quatre étoiles du Paradis, qui avait fini de monter son toboggan aquatique. Pour sa piscine, crachait les anciens de l'est. Qui avait besoin d'une piscine, quand on avait déjà un camping avec accès à la mer ? Ou du moins était-ce ainsi qu'on le racontait à l'est. Nul doute qu'en face, ils chantaient une autre chanson (ils avaient la dernière machine à karaoké du village). Mais peu importait qui avait commencé : ils n'avaient d'autre choix que de finir. « Rien à signaler dans la rue d'en face, votre grâce. » dit le Goéland à la femme au bronzage impressionnant et aux cheveux bleutés qui était penchée sur la carte dessinée sur un vieux set de table. Dans son maillot de plage aux mailles vertes, elle faisait l'effet d'une sirène surgie des eaux, et ses longs ongles n'avaient pas perdu de leur éclat malgré la pénurie de vernis. On racontait qu'elle utilisait le sang de leurs ennemis, et elle n'avait jamais cherché à démentir la rumeur. Elle portait les couleurs de La Plage, comme le Goéland, et on la connaissait sous le nom de Martine la Rouge. Elle s'était hissée à la tête de la coalition de l'est après la mort de son fils Jean-Baptiste, qui devait épousé une servante de l'ouest dans un dernier espoir de paix. Mais l'ouest les avait trahi en bafouant les lois les plus sacrées du village : ils avaient attaqué pendant l'apéro. Depuis, on nommait ce jour fatidique « Les Noces de la Sangria », en rapport à tout le sang qui avait coulé pour se mélanger aux fruits renversé du bol de punch. « Merci, ser Dupignol. Nul doute que ces trouillards se planquent encore ! Le Roi du Sable d'Or est fin tacticien, mais il ne serait même pas capable de s'étouffer avec son courage. » « Les rumeurs disent qu'ils se meurent : il aurait marché sur un coquillage, la plaie serait infectée. » « Pfouah ! Si on accordait de la foi à toutes les rumeurs... et ben on aurait bien l'air con ! Il me faut du concret, mon cher oiseau! » « Oui, votre grâce. » « ...fait super mal, de marcher sur un coquillage ! Une fois, j'ai... » « Il suffit ! » Le Goéland foudroya André du regard, qui eut le bon sens de prendre un air penaud. « Qu'en est-il de votre proposition d'envoi au camp des naturistes, votre grâce ? Ils ont toujours été neutres, mais il leur faudra bien choisir un camp ! » « Je compte y envoyer dame Lara, mais elle n'est guère enthousiaste... » « C'est que mon pépé est vacances là-bas. » fit dame Lara, qui n'avait effectivement pas l'air très enthousiaste. « Justement, il nous faut profiter des liens du sang pour l'appeler à notre cause ! Il est ancien là-bas, il vous écoutera, et les siens le feront aussi !» « On voit bien que vous ne l'avez surpris en train de bronzer dans le jardin en rentrant de l'école. Et puis il ne met jamais son sonotone quand il est au camp, il dit que sinon, c'est pas vraiment tout nu, que c'est de la triche.» « ...coupé carrément à travers la tong, ce putain de coquillagr ! » continuait ser André. « Une tongue toute neuve en plus, que j'avais payée six euros quatre-vingt-dix-neuf ! » « Suffit ! » aboya Martine la Rouge. « J'ordonne, et vous obéirez ! On n'est pas en vacances ! » « Ben si ! » « Gardes, escortez Ser André dans l'arrière-boutique. Merci. Mes amis, mes seigneurs, mes dames, ils nous faut agir ! Nous n'avons presque plus de crème solaire, et il y en a parmi nous qui ont la peau fragile ! Grégoire le Roux a perdu une main de la maladie du soleil pas plus tard que hier ! » « Un autre mariage, peut-être... » avança un des seigneurs du camping Des Trois Boules. « Avec les campings du centre, ils sauteraient sur une bonne allégeance. Mon petit cousin a... » « Nous n'allons pas nous mettre à marier des enfants, tout de même ! Ni à nous débarrasser des nôtres ainsi, que deviendrait notre honneur ? » « On voit bien que vous ne connaissez pas notre petit cousin... » « Je ne m'abaisserai pas à faire de la politique, pas en France ! » Martine frappa du poing sur la table, et leva dans les airs la pique à broche qui ne la quittait jamais. « C'est une percée héroïque qu'il nous faut, au son des accordéons ! A dos de vélos, la cavalerie des Rosalie brisera leurs rangs ! » « Hourra ! La Plage ! La Plage ! » « Vive la Rouge ! » « L'est ! L'est ! » « Ach ja ! » « De Winterfell ? » « Non, ch'étais chuste d'accord ! » répondit Gunther, le responsable de la délégation des touristes allemands. « Très bien ! » dit Martine la Rouge, contemplant son conseil de guerre. « Mesdames, messieurs : nous chargeons à l'aube ! »

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