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  • Lucie 4

    Lentement, mais sûrement, je continue d'avancer! Ca n'a peut-être pas l'air de grand chose, mais ça faisait longtemps que je n'avais pas tenu un rythme aussi régulier dans l'écriture d'une histoire (en général, ces dernières années j'avais tendance à m'emballer et à écrire quelques pages en deux jours et ensuite ça me lassait et j'abandonnais le truc)! Bon sang, si ça se trouve, je vais même réussir à la finir! En tout cas, je m'amuse bien à voir comment elle se développe, quand je réalise que je ne suis même pas encore entré dans le vif du sujet de mon idée de base... Bref, le morceau du jour, donc!

     

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    Haven, la terre promise. Le seul autre complexe de l'Hégémonie sur Éclat, situé à plusieurs centaines de kilomètres de celui où Lucie et sa mère avaient toujours vécu, qu'on ne pouvait atteindre qu'avec l'unique transport qui parcourait la surface : le train qui partait de la Grande Gare. La voie ferrée avait été construite en priorité lors de l'arrivée des colons afin de relier les deux points d'atterrissage des vaisseaux coloniaux. Avant que les hommes n'aient plus d'autre choix que de se réfugier sous terre, avant que le froid et le bleu ne deviennent aussi redoutables qu'ils l'étaient aujourd'hui. Un nombre conséquents d'ingénieurs, de soldats et d'ouvriers étaient morts de la construction, et le registre de leurs pertes était encore régulièrement consulté, comme un ultime hommage rendu à ces hommes et ces femmes qui avaient bravé les éléments pour la sauvegarde de l'Hégémonie. Et Haven représentait depuis lors l'espoir d'une vie meilleure. Construit au bord d'un immense océan presque entièrement recouvert de glace, Haven avait été choisi comme l'un des deux points de ralliement des colons, et il avait été conçu comme la ville qui s'élèverait au-dessus de la surface, quand l'humanité pensait encore pouvoir y vivre. Le rêve avait tourné court, mais des dômes de verre spécial défiaient aujourd'hui encore les conditions difficiles, et on disait qu'à Haven, on pouvait parfois marcher tout en regardant le ciel. C'était à Haven que l'on trouvait également les stations de recherche les plus expérimentales, qui présentaient le complexe comme l'avenir de l'Hégémonie. Un avenir dont elle avait réellement besoin : si les conditions de vie n'étaient pas horribles dans les souterrains bétonnés, la population ne cessait d'augmenter, l'espace diminuait et, très progressivement, les moyens de la sustenter aussi. Il fallait s'adapter, se développer, évoluer, telle était la nouvelle politique de l'Hégémonie, conservatrice par coutume mais obligée de se montrer progressiste pour survivre. Alors les vieux projets de Haven avaient été relancés, et le plus petit des deux complexes était devenu un véritable phare dans la nuit. Pour ceux qui y mettaient l'effort et les moyens, il y avait du travail à Haven, du travail différent, et on ventait ses conditions de vie. Alors Martha Robbins, qui avait travaillé très dur toute sa vie, travailla encore plus dur pour obtenir le sauf-conduit qui leur permettrait, à elle et à sa fille, de changer de vie. Il y avait, quelque part sous les épais plafonds du complexe où elles vivaient jusqu'à aujourd'hui, quelque chose que Martha ne pouvait plus éviter de fuir... Quand elle avait annoncé sa décision à Lucie, la fillette avait ravie: pour elle, le voyage pour Haven était la promesse d'une fantastique aventure, et elle n'avait plus parlé que de ça, impatiente de quitter ce petit quartier qu'elle avait toujours trouvé trop étroit.

    -Tous les passagers à destination de Haven peuvent maintenant se rendre au secteur un.

    L'annonce fut répétée deux fois, provoquant de délicieux frissons chez Lucie. Ca y est, elle allait enfin partir, prendre le train qui allait l'amener à Haven ! Elle manqua de broyer les doigts de sa mère tellement elle les serrait fort, et elle voulut la tirer avec elle, impatiente d'atteindre le secteur un, celui réservé à l'unique grand train d’Éclat. Le sourire aux lèvres, gagnée par l'enthousiasme de sa fille, Martha se laissa entraîner, tirant tant bien que mal d'une main le chariot branlant où se trouvaient leurs deux valises. Après quelques minutes d'une marche pénible à travers la foule, cette dernière commença à se clairsemer à l'approche du secteur un. Peu de personnes avaient de raison de s'y rendre, il n'y avait que peu de transit de citoyens pour Haven. L'Hégémonie voulait éviter un exode de masse dépourvu de contrôle, et n'autorisait les transferts qu'au compte-gouttes. Martha et Lucie avaient eu de la chance d'être acceptées, et elles s'en rendaient compte. Martha Robbins n'avait aucunement l'intention de la gâcher. Elle attendait ce nouveau départ depuis bien trop longtemps. De plus, le train était principalement destiné au transport de marchandises entre les deux complexes, et ne possédait qu'un nombre minimal de wagons pour y installer des passagers. La plupart de ceux qui faisaient régulièrement le voyage étaient des chercheurs, des ingénieurs, des ouvriers qui assuraient la main d’œuvre. Pour les autres, ceux qui réussissaient à embarquer pour aller vivre à Haven, le voyage était un aller-simple. Martha n'avait aucune intention de revenir, de toute façon. C'était mieux comme ça. Et elle était soulagée d'avoir vu sa candidature acceptée assez vite pour prendre le train aujourd'hui. Il n'allait à Haven qu'une unique fois par mois. Le reste du temps, il était soigneusement entretenu et révisé pour le prochain voyage à la surface. Il était d'une construction solide et durable, comme tout au sein de l'Hégémonie, mais il était aussi vétuste, et nul ne tenait à ce qu'il se mette soudain à mal fonctionner au milieu du trajet.

    -Maman, par ici !

    Lucie avait du mal à contenir l'excitation dans sa voix tandis qu'elle montrait du doigt le guichet qui se trouvait à côté de la grande porte dans le mur marqué « Secteur un ». La dernière étape qui les séparait de l'embarquement. Pressant le pas pour se caler sur le rythme de sa fille, Martha cala la poignée du chariot sous son bras, libérant sa main pour chercher à l'intérieur de sa veste les papiers nécessaires. Devant elles, deux hommes étaient en train de régler leur propre paperasserie au guichet. Ils étaient tous deux vêtus de noir, et portaient le col blanc caractéristique des membres du clergé. L'un était âgé -la soixantaine, ou plus- mais bien bâti, une crinière de cheveux blancs comme neige aux tempes d'un gris distingués lui donnant un air royal. Son compagnon, plus jeune de quarante au moins, était mince, presque décharné, et avait ses cheveux sombres coupés très court, presque rasés. Haven avait visiblement aussi besoin de ses hommes de foi. Lucie et sa mère se glissèrent derrière eux tandis qu'ils terminaient leur échange avec le guichetier, et le plus âgé salua les Robbins d'un large sourire, ses yeux bleus pétillant derrière ses lunettes en demi-lune. L'autre homme se contenta de hocher la tête à leur attention, poli mais comme gêné.

    -Je suis le père John Horst, et voici le père Diego Delgado. Il semblerait que nous allons faire le voyage ensemble !

    Sa voix était forte et chaleureuse et, si elle n'avait jamais vraiment porté l'église et ses représentants dans son cœur, Martha ne peut s'empêcher de le trouver instantanément sympathique. Elle serra la grosse et puissante main qu'il lui tendit :

    -Martha Robbins.

    -C'est un plaisir de faire votre connaissance, Martha Robbins. Ainsi que la tienne ! fit-il à l'intention de la fillette qui, à la fois impressionnée par la stature du prêtre et amusée par sa bonhomie, glissa à son tour sa minuscule main dans la robuste -mais pourtant étonnamment douce- poigne du vieil homme.

    -Lucie.

    -Lucie. Je suis sûr que nous allons bien entendre !

    La fillette lui rendit son sourire, et jeta un regard curieux au jeune prêtre, qui n'avait pas dit un mot. Il n'avait pas l'air désagréable, plutôt timide. Prise d'une impulsion subite, Lucie alla se planter devant lui et lui tendit la main. Après un instant d'hésitation, comme surpris, il la serra, avec moins de vigueur que son collègue, mais non sans douceur lui aussi.

    -Et bien nous nous reverrons à bord ! dit joyeusement John Horst. Je vous laisse entre les mains de notre bien aimée administration !

    Suivit de Diego Delgado, le prêtre saisit son sac de voyage et se dirigea vers la grande porte, qui se referma sans bruit derrière eux. Le guichetier invita alors Martha à venir présenter ses papiers. Il les parcourut avec attention puis apposa dessus le sceau de l'Hégémonie. Tout étant en ordre, il les invita à leur tour à passer la grande porte alors que les hauts-parleurs annonçaient pour la dernière fois le prochain départ pour Haven. Derrière les Robbins, un homme se précipitait vers le guichet en courant, traînant maladroitement derrière lui une petite valise à roulettes.

    -Attendez ! Attendez-moi !

  • Lucie 3

    Deux pages de plus aujourd'hui, serais-je en train de me sentir plus confortable dans le procédé? En tout cas, toujours est-il que pour l'instant, je trouve encore de quoi écrire! Et c'est plutôt agréable. Sur ce, la suite, donc!

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    Lucie n'était pas la seule à les avoir remarqués, et tout le monde ou presque les suivait des yeux, chuchotant dans leur sillage. C'était là un spectacle assez peu commun pour faire sensation : peu de soldats étaient déployés en temps normal, car ils n'avaient personne à combattre. La garde bleue suffisait généralement à assurer la sécurité des complexes, et les militaires apparaissaient lors d'événements officiels ou lorsqu'ils effectuaient des manœuvres d'entraînement urbain, plutôt rares. Leur dernière grande intervention publique avait eu lieu lors de l'effondrement, où ils avaient joint leurs efforts à ceux des secours pour évacuer et sécuriser la zone sud sinistrée. L'armée était surtout utilisée à la manière d'un symbole, quand nulle guère ne risquait de se produire sur le monde désolé d’Éclat. Mais si les soldats de l'Hégémonie n'étaient pas très nombreux, ils restaient impeccablement entraînés et faisaient sans conteste partie de l'élite. Un rappel efficace et impressionnant de l'ordre et de la sécurité qui régnaient sous la surface du monde.

    Comprenant qu'il s'agissait là d'une vision inhabituelle, Lucie observait les cinq hommes et la femme en uniforme, fascinée. Leur comportement n'avait rien de celui qu'elle aurait imaginé chez des soldats, et ils n'étaient de loin pas aussi guindés que ceux qu'on pouvait apercevoir dans les retransmissions officielles. Ils avaient cette allure et ce maintien nonchalants de véritables professionnels, et ils dégageaient quelque chose de féroce malgré la décontraction qu'ils affichaient ouvertement. L'un d'eux dit quelque chose en l'accompagnant d'un geste de la main, et plusieurs de ses camarades s'esclaffèrent. Leurs vestes rouges doublées d'or et de bleu, impeccablement taillées, les faisaient ressortir au milieu de la foule et leurs bottes en cuir synthétique résonnaient sur le sol dur de la Grande Gare. Ils portaient tous un énorme sac à dos qui s'élevait au-dessus de leur têtes coiffées d'une casquette, et l'une de leurs mains gantées de blanc maintenait toujours en place le lourd fusil à l'aspect impressionnant dont la courroie étaient glissée autour d'une épaule. Mais plus que leur aspect haut en couleurs, c'était leur attitude qui impressionnait la fillette. Il émanait d'eux quelque chose de féroce et de joyeux, comme s'il n'y avait rien en ce monde capable de les ébranler. Ils étaient plein de vie et ne s'en cachaient pas ; seul celui qui ouvrait la marche, un officier trapu au nez d'aigle, aux épais sourcils et à la courte barbe noire bien taillée, affichait un air réservé, presque taciturne. Lucie n'y prêta pas beaucoup d'attention parce que fermant la marche aux côtés de la seule femme du groupe, petite et noueuse, se trouvait l'homme le plus beau qu'elle ait jamais vu. Grand et élancé, chacun de ses traits semblait avoir été sculpté avec la plus grande adresse : son nez fin et élégant, son menton délicat, ses lèvres plissée sur un sourire en coin, et l'élégante moustache qui les ornait. Ses cheveux d'un blond dorés partaient en arrière et ressemblaient à une courte crinière, et ses yeux verts étincelaient comme la pierre de l'unique collier que possédait la mère de Lucie et qu'elle portait le dimanche ou lors d'une grande occasion. Cet homme, aux longues mains de pianistes et à la démarche souple qui lui donnait des allures de félin, semblait littéralement taillé pour les grandes occasions et il s'en rendait compte. Si l'aristocratie avait eu court au sein de l'Hégémonie, il en aurait assurément fait partie. Plus d'une femme tournait la tête sur son passage et rougissait en le suivant du regard, jusqu'à la vieille dame au chat ; à chacune, le soldat blond adressait à qui un délicat hochement de tête, à qui un éclatant sourire révélant deux rangées de parfaites dents blanches et, à une occasion, il souffla même un baiser du bout de son gants blanc à une jeune ouvrière qui rougi tellement que sa combinaison orange sembla perdre de sa couleur. Et il finit par apercevoir Lucie, qui l'observait intensément, aussi il ralentit le pas jusqu'à s'arrêter à ses côtés. D'un geste plein d'emphase, il retira sa casquette de sa main libre et s'inclina avec un clin d'oeil à l'adresse de la fillette, le sourire aux lèvres :

    -Quelle ravissante petite demoiselle tu fais !

    Lucie resta sans voix, peu habituée à de telle manière. On lui avait déjà dit qu'elle était jolie, mais elle ne croyait pas avoir jamais été qualifiée de ravissante. Et jamais avec cette voix, qui sonnait comme du velours, et donc chaque intonation était soigneusement calculée et parfaitement maîtrisée. Une voix à l'image de son propriétaire, avec un léger accent traînant, mais tout sauf désagréable. La fillette regarda autour d'elle, comme pour s'assurer qu'il n'était pas en train de s'adresser à quelqu'un d'autre. Mais non, c'était bien à elle qu'il s'était adressée !

    -Comment t'appelles-tu, petite ? demanda-t-il.

    Avant que Lucie ne puisse réponde sa mère, dont elle serrait toujours la main, s'avança comme pour se mettre entre le soldat et sa fille, et foudroya l'homme du regard. Elle était passée experte dans l'art de décocher des regards noirs à tous ceux qui avaient le malheur de l'agacer et, sans trop savoir pourquoi, elle se sentait particulièrement agacée par cette homme.

    -Et qui êtes-vous ? ee questionna-t-elle d'un ton acerbe à l'adresse du grand blond. Vous vous conduisez toujours de cette manière avec des gamines inconnues ?

    -Ma dame, fit-il en se redressant d'un coup avec adresse. Je suis le caporal André Ladislas Montauban Velázquez, et je me conduis ainsi avec tout le monde. Et j'ajouterai que vous êtes la digne beauté que je ne fais que percevoir chez votre fille.

    Un peu plus loin, la femme soldat au côté de qui il marchait tantôt leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir. Quant à la mère de Lucie, elle ne se laissa pas troubler par l'attitude de l'homme, et ne se fit pas prier pour le lui faire savoir :

    -Et bien, caporale Velázquez, je vous prierais, vous ainsi que tous vous prénoms, de ne pas importuner les jeunes filles. Je suis sûr que l'armée à mieux à faire de vous.

    -Croyez moi madame, on essaie, intervint la femme avec un air d'excuse sur son visage délicat. A côté de Velázquez, elle paraissait plus petite encore, mais elle ne semblait pas plus déplacé que lui dans son uniforme. Ses cheveux auburn étaient ramassés dans un petit chignon de type réglementaire, et elle avait des yeux noirs très expressifs, pour l'instant très occupés à faire preuve d'une certaine lassitude contrite. Je vous prie d'excuser le caporal Velázquez s'il s'est montré importun. Je crains qu'il n'en ait fait sa spécialité.

    -Sam ! C'est ainsi que tu me vois, après tout ce temps ? riposta Velázquez, l'image même de la fierté blessée.

    -Ce n'est rien...

    -Hey, Velázquez, Jo6nes ! On se bouge, oui ?

    La grosse voix de stentor qui venait de retentir appartenait à l'officier du détachement, revenu quelques pas en arrière tandis que le reste de ses hommes observait la scène en souriant. Il devait avoir entre quarante et cinquante ans, c'était difficile à dire, avec le visage dur et buriné qu'était le sien. Il avait des rides profondes et des yeux légèrement enfoncés au-dessus de son nez d'aigle ; il n'était sans-doute pas considéré très beau par quiconque, mais il possédait les yeux les plus bleus et les plus intenses que Lucie avait jamais vu. Et, à sa façon, il était encore bien plus impressionnant que le caporale Velázquez.

    -Oui major ! Le soldat Jones décocha un coup de coude dans les côtes de Velázquez. Allez André, on y va ! M'dame, mamzelle. Elle porta deux doigts à son front pour un salut poli et s'apprêta à tirer le soldat blond à sa suite, mais ce dernier s'accroupit devant Lucie, mit la main derrière son oreille et fit mine d'en sortir un bonbon à l'orange, enveloppé dans son petit emballage blanc. Et si Lucie ne fut guère impressionnée par le tour, elle accepta la friandise de bon cœur et avec un sourire. Les oranges comme les bonbons étaient rares.

    -Merci.

    -De rien, ce fut un plaisir... Tu ne m'as toujours pas dit comment tu t'appelles ?

    -Lucie. Lucie Robbins.

    -Et bien ce fut un plaisir, Lucie Robbins. Il lui fit un autre clin d’œil puis se releva avant de saluer comiquement la mère de Lucie, la main sur la tempe : Vous de même, ma dame.

    Après un dernière sourire flamboyant, il emboîta le pas du soldat Jones et rejoignit le reste de ses camarades sous le regard sévère du major. Ce dernier dirigea brièvement son regard bleu si perçant sur Lucie et sa mère, et la fillette se sentit frissonner. Puis les soldats reprirent leur route, silhouettes de couleurs parmi la mare plus terne des vêtements du commun. Délicatement, sans se presser, Lucie déballa son bonbon et le mit dans sa bouche, avant de ranger le papier froissé dans la poche de son manteau de laine.

    -Il y a des gens impossibles...lança sa mère, et Lucie hocha distraitement la tête, très occupée à savourer le goût de l'orange et du sucre. Pour sa part, elle ne les avait pas trouvés si désagréables que ça ; ils étaient même plutôt intéressants ! Mais la mère partageait rarement les points de vue de sa fille sur ce qui pouvait être intéressant. Martha Robbins était pourtant une bonne âme, mais elle le dissimulait sous un tempérament méfiant qui lui avait permis de traverser bien des épreuves. Pour le reste, elle ressemblait beaucoup à sa fille : toutes deux avaient de longs et très minces cheveux blonds très clairs, la peau pâle et les yeux bleus, et toutes deux étaient de stature délicate, à la manière d'oiseaux un peu fragiles. Mais derrière cette apparence délicate se cachait chez l'une comme l'autre un caractère affirmé, caractère qui était l'apanage des femmes Robbins, comme aimait souvent à le répéter Martha en souriant. Encore jeune -elle dépassait à peine la trentaine- Martha avait réussi à avancer seule dans la vie en refusant de se laisser marcher sur les pieds et en évitant de piétiner ceux des autres. Tâche qui s'était révélée être plus délicate -mais aussi plus gratifiante- avec l'arrivée de cette petite fille curieuse qu'était Lucie. Et qu'elle était bien détermine à continuer d'accomplir au mieux de ses possibilités. Voilà pourquoi elles se retrouvaient aujourd'hui toutes les deux sous le dôme bétonné de la Grande Gare, avec tous ce qu'elles possédaient dans deux valises usées. Elles allaient partir pour Haven.

  • Lucie 2

    Bon, j'ai réussi à pondre à nouveau une page aujourd'hui! Oui, bon, une page par jour, c'est bien peu, mais mine de rien, si je commence par là et que je m'y tiens, je devrais finir par me remettre en selle et améliorer le rendement! Enfin, je continue d'y aller très tranquillement histoire de ne pas sauter en cours de route comme je l'ai trop souvent fait. Et pis c'est rigolo d'improviser aux trois quarts! Bref, les quelques lignes du jour!

     

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    Comme tous ceux qu'elle connaissait, elle n'avait jamais vu à quoi pouvait ressembler le monde au-dehors du complexe géant de l'Hégémonie. Pour le dépeindre, elle n'avait que son imagination, nourrie par les bribes d'informations qui avaient survécu à travers les contes. Des contes qui ui remontaient à plus de quatre siècle, quand les vaisseaux de colonisation étaient arrivés sur ce monde pour y établir leur Hégémonie. La planète n'avait alors qu'un nom de code constituée d'une ennuyeuse succession de chiffres et de lettres, mais les premiers pilotes à l'apercevoir à travers leur cockpit la nommèrent Éclat. Parce que même vue de l'espace, l'éclat de ce monde bleu et blanc purs donnait envie à ceux qui le contemplaient de fermer les yeux, aveuglés par l'idée même de sa radiance. Mais les vaisseaux de l'Hégémonie n'avaient nulle part ailleurs où aller, et ils se posèrent sur Éclat pour ne jamais en repartir. Ils étaient vieux et usés par plusieurs générations d'un long voyage, et prévus pour se démanteler en de fantastiques usines qui devaient permettre aux colons de s'établir sur la planète. La surface était inhospitalière, déserte et dotée et d'un air si froid qu'il vous gelait les poumons si vous preniez de grandes respirations (Lucie ouvrait toujours des yeux ronds et sentait sa respiration s'accélérer quand les vieux piliers de bar mentionnaient cette légende). Partout où les yeux se portaient, il n'y avait que de la neige et de la glace et sous le froid, la pierre. Et à peine plus profondément, de gigantesques cavernes souterraines, où l'Hégémonie décida de s'établir, renforçant et isolant les plafond à l'aide des matériaux produits par les usine, séparant rigoureusement les installations de la rigueur mortelle de la surface, maintenant le tout avec les impressionnants piliers qui avaient poussé comme des champignons de béton. Réfugiés au coeur des quartiers étroits et des usines, la population n'avait eu d'autre choix que d'accepter leur nouvelle demeure, et d'apprendre à l'aimer. Seul le gouvernement avait à s'inquiéter de l'extérieur, pour que leurs citoyens n'aient pas à s'en soucier. Les images qui en avaient été prises étaient devenues rares, et les histoires ne vantaient pas leur intérêt : il n'y avait que deux couleurs à la surface, le bleu et le blanc. Deux couleurs que Lucie aurait tout donné pour voir de ses propres yeux un jour. Elle voulait respirer cet air glacial pour voir si ses poumons se gèleraient, et elle voulait voir si se doigts allaient finir par se congeler avant de tomber en morceaux, comme elle avait entendu le vieux MacDarwin le raconter. C'était ce genre d'histoire qu'elle préférait, avec celles qu'échangeaient les clients du bar concernant les rumeurs d'expéditions ici et là à la surface. Ici, même à l'abri de l'Hégémonie, la température n'était pas toujours chaude -tous s'en plaignaient assez en buvant leur gin- mais Lucie n'avait jamais eu froid : à la place, elle rêvait de froid. Et elle se réveillait ensuite l'esprit plus clair que jamais, sa tête emplie d'un bleu immense. De ce bleu qui poussait même les moins superstitieux des colons à éviter de contempler les images de l'extérieur. Il y avait dans ce bleu froid quelque chose d'implacable, de terrible et d'envoûtant, disaient les vieux au coin du feu, quelque chose qui vous poussait à vous abandonner à la blancheur, à l'éclat. Quand Lucie avait demandé ce qu'était vraiment cet éclat, elle n'avait eu droit qu'a des regards plissés et des toux gênées ; c'était à croire que personne ne le savait vraiment. Mais dans ce cas, se disait la fillette, pourquoi sa seule mention les rendait-ils aussi inquiets ? Alors ils changeaient de sujet, commentant le dernier dysfonctionnement de l'usine de textile, ou l'effondrement de la zone sud. Tour à tour étaient blâmés les ingénieurs responsables de l'entretien de la zone, les équipes d'ouvriers et le gouvernement lui-même ; ce qui était certain, c'était qu'il y avait eu un défaut dans la cuirasse de l'Hégémonie, et que ses services travaillaient jour et nuit avec une attention redoublée pour qu'il ne se reproduise jamais ailleurs. Et les ruines de la zone sud reposaient sinistrement, témoignage terrible de ce que pouvait coûter la moindre erreur sur Éclat.

    -...secteur sept. Attention, tous les passagers pour Domaine sont priés de rejoindre dès à présent le secteur sept.

    Lucie leva la tête à l'annonce des hauts-parleurs, essayant de repérer le plus proche, installé sur un pilier sous le plafond en dôme de la Grande Gare. C'était la première fois que la fillette s'y rendait, et elle n'en revenait pas de l'impression d'espace que dégageaient les lieux. On aurait pu y déplacer tous les immeubles serrées de son quartier, et peut-même quelques jardins souterrains, d'où provenaient les rares fruits et légumes de l'Hégémonie dont le développement pour un tel climat avait réussi. Et pourtant, malgré tout l'espace de la gare, l'endroit était bondé. Lucie avait l'habitude de la foule, comme quiconque vivant dans les complexes de l'Hégémonie, mais jamais elle n'avait vu autant de personnes différentes aller dans tous les sens comme cela, tous après un but bien particulier. Il y avait des groupes d'hommes sérieux vêtus de costume en lin synthétique qui devaient coûter les yeux de la tête, leurs mains serrées sur leurs mallettes, et des individus encore plus sérieux vêtus des uniformes bleus de la sécurité. Des ouvriers en orange étaient visibles partout, sortant d'un des métros qui faisaient le tour du complexe pour rentrer dans un autre. Tout un groupe d'enfants âge d'un ou deux ans de plus que Lucie étaient apparemment en sortie scolaire, et leur professeur essayait vainement de les compter tandis qu'ils chahutaient en riant. Non loin d'eux, Lucie n'en crut pas sa chance quand elle vit la chose extraordinaire qu'une dame âgée à l'air digne portait dans ses bras : un chat, un véritable chat vivant ! Son magnifique pelage couleur crème était constellé de tâches plus sombres qui constituaient un motif délicat, et il avait de magnifiques yeux verts. Sous terre, à l'abri des alliages de bétons, l'espace était une denrée rare et posséder un animal de compagnie était sans doute l'un des plus grands luxes auquel pouvait prétendre un citoyen de l'Hégémonie. Jusqu'ici, Lucie n'avait vu que deux ou trois fois le vieux chien du père MacDonald, une vieille chose efflanquée aux yeux presque aussi tristes que ceux de son maître et, lors d'une des rares sorties effectuées par son école, elle avait eu la chance inouïe de rencontrer le perroquet du conservatoire. L'oiseau rouge et jaune avait été la plus belle créature que Lucie avait jamais vue et, selon la maîtresse d'école, il était le seul oiseau encore vivant de leur secteur.


    Alors que l'annonce pour les passagers qui se rendaient à Domaine retentit une fois de plus, Lucie se demanda s'il y avait des perroquets, là-bas. Domaine était l'un des rares autres complexes de l'Hégémonie, et il servait principalement de lieu de rencontre pour traiter d'affaires importantes. Y vivaient les citoyens les plus fortunés, et on y trouvait également le parlement. A ce qu'on disait, il y avait là-bas quelques vrais arbres issus d'une longue descendance, et Lucie était persuadée que c'était à Domaine que vivait la vieille femme au chat. Elle avait des vêtements délicats, en fausse fourrure, et du maquillage. Lucie se demanda un instant comment serait la vie parmi les arbres, dans lesquels grimper avec des chats, mais fut vite distraite par quelque chose d'autre. Il y avait tellement de choses à regarder ! Elle entendit un éclat de rire, sur sa droite, et tourna la tête, curieuse. Un petit groupe fendait la foule avec aisance, sans se soucier de cette dernière qui s'écartait spontanément sur leur passage. Et Lucie comprit très vite pourquoi : il s'agissait de soldats. Pas des gardes bleus de la sécurité de la gare, non, mais de vrais militaires aux couleurs bleu, rouge et or de l'Hégémonie.