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Humeur - Page 7

  • Du café dans la cuisine

    Un bref texte d'humeur, pondu sur le moment.

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    Il y a des choses qui ne changent pas. Les saisons, par exemple. Elles ne peuvent pas s'empêcher de revenir, encore et encore. D'accord, vous avez généralement en horreur ceux qui se plaignent du temps qu'il fait -nom d'une chouette, on n'y peut rien, alors à quoi bon pousser des hauts cris pour quelques gouttes de pluie de trop ou un rayon de soleil malvenu?- mais il y a quelque chose dans le printemps qui vous pousse à vouloir vous enterrer au fond d'un trou pour n'en ressortir que sous un ciel gris, froid et humide. Vous haïssez le printemps. Il y a de ces gens qui n'ont qu'une envie : hiverner tandis que règnent la neige et le froid. Vous, vous voudriez printempiner (ça a l'air vulgaire, dit comme ça). En fait, vous n'êtes pas un grand fan de l'été qui suit inévitablement non plus : la belle saison ne vous a jamais vraiment réussi. Il y a quelque chose dans la chaleur et le beau temps qui a une fâcheuse tendance à déstabiliser votre moral vacillant. La prédisposition à la déprime et à la morosité s'épanouit au soleil comme le tournesol vigoureux (tiens, ça aussi, ça a l'air vulgaire). Vous êtes un enfant de l'hiver, un être qui se complet dans la fraîcheur, le ciel gris et la neige. Déjà, vous avez toujours trouvé plus facile -et tellement plus agréable- de vous réchauffer quand il fait froid : vous enrouler dans une couverture, refermer votre veste, vous planquer sous draps et duvets bien frais juste dans le seul et unique but d'en frisonner de bonheur avant de sentir doucement la chaleur vous gagner. Tandis que se rafraîchir quand on a trop chaud, c'est tout de suite plus fastidieux. Après tout, au bout d'un moment il n'y a plus de couche à ôter, alors qu'on peut toujours en rajouter une quand la température est fraîche ! Et franchement, une boisson fraîche quand il fait chaud, c'est pas mal, mais une boisson chaude quand il fait frais, c'est le nirvana ! Et puis outre la chaleur printanière qui monte, qui monte, qui monte (décidément!), il y aussi le retour de vos chères allergies, condamnées par l’écœurante libido exacerbée du monde végétal. A ce que je sais, personne ne va répandre sa semence partout sur les fleurs (ou alors, des gens vraiment particuliers, mais j'imagine qu'il en faut pour tous les goûts), alors qu'elles nous foutent la paix !

    Bref, le printemps, ça vous mine, ça vous abat, ça vous déprime. Vous vous retrouvez confronté à un monde qui bourgeonne, préambule de l'été actif de la fourmi ouvrière, et il n'y a pas assez de clichés métaphoriques dans le multivers pour souligner à quel point cela vous fiche le moral en berne. Vous êtes réglé comme du papier à musique, chaque année c'est la même chose ! Enfin bon, pour être parfaitement honnête, il y a eu le printemps puis l'été passé, qui ont réussi à vous faire douter de leur malédiction coutumière. Mais cette année-ci, vous n'y couperez pas, et vous allez payer double-dose, vous le sentez ! Cela vous apprendra, à vous croire sorti d'affaire. Il y a peu de choses pires que de goûter à un fruit autrefois défendu et délicieux pour réaliser qu'il est en réalité aussi pourri qu'un cœur de percepteur. Il ne vous reste qu'à mâcher tout ça, morceau par morceau, et à prendre votre mal en patience. Le printemps, puis l'été, et leur insupportable sursaut de vie et d'activités, de symphonie de laquelle vous vous sentez inexplicablement exclu, rempli de mirages auxquels vous vous laissez bêtement prendre à chaque fois. Peut-être que ce coup-ci, cela se passera bien, peut-être que vous saurez en profiter, peut-être qu'il va enfin se passer ce petit quelque chose électrique que vous pouvez sentir dans l'air sans jamais réussir à le saisir. Ou peut-être que ça ne se passe qu'une seule fois et dans ce cas, vous êtes bien marron (même si pour ça, il faut attendre l'automne).

    Ces quelques mots pour simplement dire ceci : vous n'aimez pas le printemps, et vous avez peur que ce ne soit que la colline à dégringoler d'ici. La convention annuelle de jeu de rôles qui marque chaque année pour vous le début de cette saison honnie est déjà passée, et avec elle ce bref rush de désinhibition et de pur bonheur. Maintenant, vous êtes en manque, la soupape à sauté, il ne reste qu'à passer l'été sans se dessécher. Au final, rien ne change. Vous y avez bêtement cru l'espace de quelques mois ensoleillé, mais vous vous êtes fait avoir. La leçon est retenue, il n'y a plus rien à voir. Il ne vous reste qu'à aller vous coucher, passer une nuit de plus, à mal dormir, parce que vous n'avez jamais aussi bien dormi depuis.

    Enfin si, il y a une chose, sans-doute celle qui n'aura pu que contribuer à vous faire entrer de plein pied dans ce nouveau printemps déprimant, une chose qui ne cessera sans-doute jamais de vous hanter, une chose qui représente ce que vous avez perdu, et qui signifie sans-doute bien plus qu'elle ne devrait signifier mais peu importe, c'est votre petite chose, votre petit rappel : vous avez ouvert un placard, et il y a du café dans votre cuisine...

  • Le légionnaire

    Parce qu'on ventile comme on peut. Et qu'il reste les mots, même s'ils ne changent rien, de même que les sentiments. Si ça suffisait, ça se saurait.

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    Vous n'en pouvez plus. C'est une constatation qui vous saute au visage, un peu comme une équation à deux inconnues dans un test de mathématiques. Vous essayez pourtant. D'avancer. De vous occuper. De penser à autre chose. De ne plus vous plaindre. Mais vient un moment où il faut bien vous rendre à l'évidence : vous ne savez plus quoi faire. Vous êtes totalement perdu, comme jamais vous ne l'avez été auparavant. Et pourtant, les coups durs ça vous connaît. Ce n'est pas votre première déprime. Seulement, qu'elle ne soit pas la première ne change pas le fait que c'en soit une. On dit que ça peut toujours être pire, mais vous n'y croyiez pas vraiment, avant ; vous étiez même arrivé à retrouver un positivisme de tous les instants, où la plus petite chose pouvait s'avérer fantastique, et où vous transformiez une contrariété en une nouvelle aventure. Mais oui, ça peut être pire. Et tout peut vous être retiré comme ça, en un claquement de doigts, sans la moindre considération pour ce que vous pouvez en penser, et pour des raisons si absurdes que vous ne pouvez que rester devant elles comme deux ronds de flanc, légèrement incohérent et déstabilisé comme le premier venu devant une question insoupçonnée lors d'un examen oral d'allemand un peu retors.

     

    C'est la sensation de se briser, de sentir chaque morceau de son âme se fissurer avant de tomber sur le sol dans un sinistre bruit cristallin. Voilà, c'est ça, vous avez l'impression qu'on vous a cassé comme le jouet d'un enfant qui s'en serait lassé avant de le fracasser contre un mur. Et vous n'avez rien vu venir, crétin, idiot, patate que vous êtes. Et vous n'avez rien pu faire. Non pas parce qu'il n'y avait rien à faire, mais parce que vous n'avez même pas été capable de faire quoi que ce soit. Voilà tout. Ça vous fait une belle jambe. Tout vous échappe et glisse entre vos doigts sans que vous n'y puissiez rien. C'est un peu le coup de grâce, l'impuissance.

     

    Pourtant, sur le moment, vous teniez pourtant bien le coup. Le choc, sans doute. L'incrédulité. Généralement, ça vous réussit plutôt bien. Mais pour la première fois, ça n'a pas duré ; c'était pratiquement instantané. Au début c'était dur, ensuite vous vous êtes dit que ça allait mieux parce que bon, ça ne peut qu'aller mieux, avant de vous apercevoir que ça ne suffisait pas. Ce n'est pas manque d'envie de vous en sortir, pourtant. Mais rien n'y fait. Vous avez la sensation d'avoir volé trop près du soleil pour mieux vous écraser, filant vers le sol en flammes et perdant des plumes un peu partout. Alors bon, on se relève, hein, mais ça ne suffit pas. Les jours passent, et on fini par retrouver une certaine routine, par réussir à s'investir à nouveau dans ses activités favorites, on retrouve presque la vie comment avant. Presque. Car il manque toujours quelque chose. Quelque chose de si puissant, de si incroyable qu'on en reste marqué à jamais. Quant au temps qui passe, il n'efface pas grand chose. C'est un mensonge qu'on se dit en fait, le grand mensonge qui nous permet d'avancer, et auquel on finit par croire. Croire qu'on oublie, qu'on passe à autre chose. Mais tout ne fait que s'accumuler. Et si on peut les mettre de côté histoire de placer un pas devant l'autre à nouveau -l'esprit humain est redoutablement efficace pour cela- il y a des événements, des choses, de situations, des personnes qui marquent définitivement, et qui ne s'effacent jamais. Alors on se dit qu'on peut bâtir dessus, apprendre de ses erreurs, que du coup, les prochaines étapes ne pourront être que meilleures...et c'est le deuxième mensonge. Mais faut croire que ça marche, sinon personne n'arriverait plus à rien.

     

    Mais là, ça ne marche pas comme ça. Pas pour vous, du moins pas pour l'instant. Vous voulez y arriver, mais ça ne fonctionne pas. La douleur est trop présente. Car plus que la tristesse ou la colère, c'est la douleur qui emporte la mise. Cette impression effroyable de se faire arracher une partie de vous, cette partie que vous aviez découverte après avoir baissé votre garde, et qui vous est arrachée comme des lambeaux de chair. Cette douleur que vous ne pouvez pas comprendre et qui vous fait pleurer, hurler dans votre oreiller presque tous les soirs. Qui fait de vous une créature pathétique incapable de décider de modifier votre vision des choses, d'évoluer, de vous y faire. Vous avez pu vous faire à beaucoup de chose au cours de votre vie, mais pas à ça. Parce que vous n'aviez jamais rien connu d'aussi fort. Et d'aussi juste. D'aussi apaisant au point que vous vous étiez en fin trouvé. Et maintenant, on vous l'a pris d'une manière si incompréhensible, si dépourvue de sens que vous êtes bien incapable de trouver la paix. Comment faire la paix avec ce que vous ne comprenez pas ? Tout ce que vous savez, c'est que vous êtes seul alors que vous ne devriez pas l'être, et que l'univers s'est copieusement foutu de votre gueule une fois de plus. D'une manière tellement magistrale que vous n'avez rien vu venir, et qui vous a fait croire comme jamais vous n'avez cru. Qui vous fait croire encore, malgré la douleur, la tristesse et la colère.

     

    Une colère que vous ne savez pas comment exprimer, et qui vous effraie. Parce que vous n'êtes pas de ceux qui veulent garder la colère, ni vous reposer dessus. Mais elle bouillonne en vous, née de cette injustice, de cette manière absurde qu'ont les choses de se terminer. Une colère justifiée que vous craignez de faire savoir. Parce que vous ne voulez pas que ce soit ce qu'il vous reste. Et vous faites tous les efforts possibles pour rester vous-même, pour ne pas vous plaindre, pour tenir le coup... Mais plus le temps passe, et plus c'est difficile. Là, le temps n'arrange rien, il ne fait que vous conforter dans votre opinion. Votre pathétique opinion de crédule, qui vous pousse toujours à croire que la meilleure chose qui vous soit arrivée ne peut pas se terminer ainsi. Votre foi dans cet optimisme maladif qui tient la colère à distance. Mais cette colère, il va bien falloir que vous l'exprimiez. Que vous la fassiez sortir. D'autant, vous le réalisez, qu'il s'agit d'une colère plus que justifiée. Mais alors pourquoi sont-ce la tristesse et la douleur qui mènent toujours la danse ? Avec les regrets, et tous ces souvenirs fantastiques qui vous déchirent la peau et vous retournent les tripes. Et que vous n'échangeriez pour rien au monde.

     

    Au final, c'est la seule force qui vous reste. Le seul fragment de vous que vous préservez, que vous réussissez à conserver. Votre seule force qui est en même temps la source de tous vos maux. Si le fameux mensonge vous suffisait, si vous pouviez oublier, si vous pouviez avancer, vous n'en seriez pas là. Mais vous refusez de vous renier, pas alors que vous avez enfin trouvé ce qui vous apportait plus que tout ce que vous aviez pu obtenir de la vie. Vous n'abandonnez pas, pas comme ça. Vous ne laissez pas gagner la colère, ni l'oublie, parce que ce n'est pas qui vous êtes, et que vous n'y arriveriez pas même si vous le vouliez. Vous devez croire que ça valait la peine. Que ça vaut toujours la peine, plus que tout. Parce que sinon, qui seriez-vous ? Certainement pas celui que vous êtes devenu.

     

    Mais cette force suffit de moins en moins à vous faire garder le nord, même si vous vous y accrochez de toutes vos forces. Pour éviter de hurler plus fort encore dans votre coussin quand la douleur et l'incompréhension vous ravagent. Pour ne pas la perdre, même si il semblerait que ce soit aussi facile et irrémédiable que ça, pour des raisons dépourvues de sens. Parce que vous êtes celui qui n'abandonne pas, qui reste là, qui tend la main, et qui croit.

     

    Au final, c'est tout autant votre faute que le reste si vous vous détruisez ainsi. Mais en même temps, vous ne pouvez pas faire autrement. Il y a trop de souvenirs, trop de beauté, trop de bonheur, trop de possibilités pour les renier d'un haussement d'épaules avec un « Tant pis » en bouche. Vous attendez, parce que vous croyez, et parce que vous croyez, vous attendez. Vous êtes le légionnaire romain qui garde la boîte de pandore, même si ça ne sert à rien, même si c'est en pure perte. Parce que le seul fait que pour une fois ça vaille vraiment le coup, et bien a suffit. Et que si ça se trouve, c'est vous qui êtes la véritable perte plutôt que celui qui perd réellement quelque chose. Rien que pour cette possibilité, vous restez là, ouvert, fidèle à vous-même. Même si ça ne suffit pas, alors qu'il n'y a pas de raison que ce ne soit pas le cas. Mais vous ne décidez pas à la place d'autrui, vous n'avez aucune maîtrise du destin... Seulement, s'il vous fout à ce point sur la gueule, s'il vous fait aussi mal, vous persistez à y croire. Parce que ça vaut tout l'or du monde.

     

    C'est ballot, hein ?

     

  • Les trois mensonges

    Un texte spontané du genre qui vous tombe dessus en pleine nuit comme ça, hop, sans prévenir et sans s'essuyer les pieds sur le paillasson. Où c'est mon humeur du moment qui commande. Autant dire que c'est un peu le bordel... Quelque part, c'est un peu la suite de cette note: http://plumederenard.hautetfort.com/archive/2012/04/07/and-what-about-the-children.html

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    L'homme est assis. Non pas sur un banc cette fois-ci, mais sur son canapé, qui ne ressemble pas tant à un canapé qu'à l'équivalent de la table basse où on dépose « tout ce qui n'a pas encore de place ailleurs ou qui traîne, des fois que ça pourrait toujours servir de l'avoir à portée de main ». Il n'y a pas de rivière, mais un liquide épais qui remplit un large verre. En fond, la télé diffuse une émission qui n'a guère d'importance, elle est là juste pour animer la pièce. Il n'y pas de décors fantastique pour servir de cadre à la rencontre qui va suivre. Rien que la réalité d'un quotidien qui fait ce que les quotidiens savent faire de mieux : se répéter. Il y a quand même des bouquins qui traînent un peu partout, un ordinateur et quelques lignes d'un texte interrompu. Ça, ça ne change pas.

    -Houlà, tu m'en sers un verre ?

    L'homme n'est pas surpris par l'interruption. Il tapote sur le bord de son verre à lui, et en avale une gorgée avant de répondre :

    -Tu sais où c'est, tu peux te servir.

    -Ah, tu n'as pas l'air surpris de me voir.

    Le nouveau venu est arrivé d'on ne sait où, sans barque. Il est plus âgé que l'occupant des lieux, peut-être la cinquantaine, ou plus, difficile à dire.

    -Pas vraiment. Disons que je m'y attendais, d'une manière ou d'une autre. C'est dans ces moments là qu'il me vient ce genre de fantaisie en général. C'est juste que la dernière fois, j'étais plus jeune.

    -Ne retourne pas le couteau dans la plaie. En fait, je crois que je préférerais un verre d'eau. Ce machin là c'est bon mais je te conseille de ne pas en abuser. Ça nous retourne l'estomac, crois moi.

    -C'est marrant, moi qui n'avais jamais abusé de ce genre de machin. C'est un truc de fillette en plus. Et j'ai rajouté du lait. C'est bon le lait.

    -Amen. Bon, alors qu'est-ce qui te mine ?

    -Quelle question...

    -Mhm, laisse moi m'imprégner du décor... De goûter l'ambiance.

    L'homme se lèche un doigt et le dresse dans le vide, tout en regardant soigneusement autour de lui.

    -C'est bon, je vois. Classique. Oh, sympa ce jeu, mais tu t'ennuieras vite, je l'ai jamais fini.

    -Est-ce que j'ai une cabine téléphonique ?

    -Hein ?

    -Pour venir ici.

    -Ah, oui, les histoires de cabines. Ça tient toujours le coup cette série d'ailleurs, vingt nouvelles saisons. Et trois films.

    -Sérieusement ?

    -Ça te plairait ?

    -Carrément.

    -On va dire que oui. Quant à moi, enfin à nous deux, tu sais très bien qu'on a pas besoin de machine.

    -Alors pourquoi t'es là ?

    -C'est comme la dernière fois, on peut dire que ça découle de l'impératif narratif. Un genre de croisée des chemins, un besoin soudain de guide spirituel, une connerie du genre.

    -Super.

    -Si ça se trouve, rien que ton imagination suffit, si c'est pas fou ça !

    -Pas plus que le reste.

    -Bon, d'après ta répartie laconique d'où je sens perler une pointe de cynisme, ton œil qui manque singulièrement d'une petite lueur pétillante et le grand verre de boisson-fillette-mais-avec-du-lait-dedans, je n'ai pas besoin de réfléchir très loin. Et si je suis là et pas un autre, c'est qu'il ne s'agit pas de la nostalgie de l'enfance ou de temps qui passe. Je me...te...enfin je nous situe. Demande moi ce que tu veux savoir.

    -C'est tout ? Je...

    -Tu remarqueras que je ne t'ai pas appelé « jeune padawan » ou un truc comme ça.

    -Heu... Merci ? Oh, tiens, ça n'a rien à voir, mais...

    -Tu ne veux pas savoir ce qu'a donné l'épisode VII, ni les suivants.

    -Pourquoi ? Tu me fais peur là...

    -Y a des trucs qu'il vaut mieux attendre d'expérimenter soi-même, crois moi. C'est comme ça qu'on leur laisse leur chance.

    -J'ai écrit, au moins ?

    -Peut-être que tu as déjà commencé. Dis moi, tu n'aurais pas fini par le déterrer ton dinosaure, par hasard ?

    -En trébuchant sur un bout de tibia entre deux pavés de retour des courses ?

    -Mouais, avec une attitude pareille je saisis mieux pourquoi il n'y a encore aucune bestiole à mon nom dans les musées.

    -Tu n'es pas mieux placé que moi pour le savoir, ça ?

    -Crois moi, je n'ai jamais su grand chose, et ce n'est pas maintenant que ça va commencer. Ça ne marche pas comme ça. Et puis ne change pas de sujet. Qu'est-ce que tu veux savoir ? Vraiment savoir. C'est pour ça que je suis là.

    L'occupant des lieux regarde l'homme plus âgé, comme un miroir un peu étrange. Et occupé à feuilleter un grand livre souple.

    -Ahahah, je me demandais bien où je l'avais rangée, cette campagne. Elle était bien fichue. Je me demande si j'ai eu l'occasion de la faire un jour, tout ça est un peu confus.

    -Quand est-ce... Le jeune s'interrompt, hésitant, avant de reprendre sur un ton plus décidé tandis que l'autre glisse un marque-page dans le manuel et le met de côté.

    -Demande le, vas-y.

    -Quand est-ce que ça s'arrête ? Les pleurs, je veux dire. Et toute cette douleur.

    -Oh, ça va passer, bientôt. Ça finit toujours par passer, répond l'autre. Il sait qu'il ment, mais ce n'est pas grave. Parce que c'est le grand mensonge, et le grand mensonge est la seule chose qui permet aux gens d'avancer.

    -Tu ne pourrais pas être plus précis ? Parce que je ne sais pas si je vais le tolérer encore longtemps.

    -Ne dis pas ça. Regarde, tu as finis par rouvrir tes stores, tu as écrit une page ou deux...

    -Ça ne change rien, n'est-ce pas ?

    -Qu'est-ce que tu veux dire ?

    -Les souvenirs. Quand est-ce qu'ils arrêtent de faire mal, eux ?

    -Surtout les bons hein ?

    -Surtout les bons, ce sont les pires. Quand est-ce qu'ils s'effacent. Quand est-ce qu'on oublie...tout ça ?

    -Avec le temps, ça finit par venir. On pense à autre chose, on met les souvenirs de côté. Faut faire de la place pour les suivants.

    Là, il passe au second mensonge qu'on se dit dans ces cas-là. En vérité on oublie jamais, on accumule. Rien ne disparaît, tout s'empile, et on finit par voir ailleurs. Prétendre qu'on oublie même, c'est le second mensonge qui compte. Et il en sait quelque chose.

    -Et tu vas me dire que l'herbe finit toujours par repousser, que des surprises nous attendent, qu'on revit, tout ça ?

    -Si tu essaies de me demander si on finit par trouver...autre chose, je pense que tu n'as pas envie de l'entendre pour le moment, mais oui. Quelqu'un m'a dit -te diras un jour, enfin je crois, je me perds- qu'on ne peut que trouver mieux à chaque fois. Que chaque étape, chaque nouvelle personne ne peut être que meilleure, parce qu'elle se bâtit sur ce que l'histoire précédente nous a apporté.

    -Si c'est pour me dire qu'on finit par trouver chaussure à son pied...

    -Ne prend pas cet air grognon. Et tu devrais te raser, je me rappelle que ça gratte ces machins-là. Ce que je veux te dire, c'est qu'on finit toujours par trouver...ce qui nous correspond, toujours plus, à chaque fois. Ou alors c'est ce qui nous correspond qui nous trouve le premier. Crois moi, tu n'as pas fini... euh, ben d'y croire.

    Là, le plus âge ne peut s'empêcher de croiser distraitement deux doigts dans son dos. C'est le troisième mensonge. Peut-être le plus douloureux, parce que s'il fait aussi bien avancer que les autres, il a parfois le malheur de se révéler vrai. C'est sans-doute le plus paradoxal de tous.

    -Rien n'est perdu alors ?demande le plus jeune.

    -Rien n'est perdu.

    C'est un autre genre de mensonge. On a beau avancer, une fois qu'on a perdu quelque chose... Même maintenant, il aimerait bien le retrouver, mais ce n'est pas vraiment son affaire. Il est là pour avancer.

    -Très bien. Je comprends tout ça, enfin je crois. C'est logique. Alors pourquoi ça ne m'aide pas ?

    -T'inquiète, ça va venir.

    Oui et non. Le plus âge toussote, et rajuste ses lunettes sur son nez.

    -On dit qu'il vaut mieux tomber d'un pont que tomber amoureux.

    -C'est ça le dernier conseil que tu vas me donner ?

    -Oh, c'est juste un truc qu'on dit. Mais comme je te connais, tu te retrouverais debout sur la rambarde et sur les mains avant même de le réaliser.

    -C'est un très bon pont.

    -C'est ce que tu crois.

    L'ennui, c'est que je suis du genre à y croire pour de bon, se dit le plus âge des deux. Enfin, il n'allait pas s'apprendre ce qu'il savait déjà.

    -Je crois que je t'ai dit tout ce que je pouvais te dire.

    -Pour oublier ?

    -Pour avancer.

    -Ça n'a pas l'air de te faire plaisir.

    Le plus âge hésite longuement à répondre. Puis il se contente d'un sourire triste, qu'il efface au plus vite par un haussement d'épaule.

    -Bah, c'est ce que tu te dis en tout cas. Tu m'en reparleras quand tu seras moi, peut-être que ça aura marché. Des choses plus folles arrivent tous les jours.

    -L'ennui, de se dire ça, c'est que ça va dans les deux sens.

    -Ouais. Ce qui ne m'a pas toujours réussi.

    -C'est parce que cette fois, c'est spécial, hein ?

    -Si tu entends par là que c'est plus unique que tout...

    -Tu t'en souviens encore ?

    -Rappelle toi, les souvenirs s'effacent, et tout ce qui s'ensuit.

    Putain de mensonge numéro deux.

    -Bon. Peut-être que tu trébucheras sur un os de dino en rentrant.

    Cette fois, le plus âgé se fend d'un grand sourire :

    -Ah oui, ça se serait bien ! Tout peut arriver ! L'espoir est notre fléau.

    -Santé !

    Le jeune lève son verre.

    -N'oublie pas de faire gaffe à ton estomac. J'y tiens. Dis, je peux t'emprunter ce manuel ? Ça me rappelle des souvenirs...

    Le plus jeune hoche affirmativement la tête, tout en se disant distraitement quelque chose du genre «Ah tiens, c'est comme ça que je l'ai paumé alors ».

    -Merci. Bon, ben n'oublie pas hein !

    -Y a pas de risques.

    Le plus âge se fige. Ouais, c'est bien mon problème, hein ? Bah, on verra bien.

    Quand le jeune repose son verre, il n'y a personne. Ou alors il y a autant de monde qu'avant, allez savoir. C'est pareil. Il n'y a personne d'autre en tout cas.

    Ça, ça ne change pas. Et pour le reste... On verra bien, se dit-il.

    Après tout, c'est un chouette pont.

    Quelques années plus loin, il y en a un qui se souvient. Qui se souvient qu'on oublie jamais, qu'on accumule, et que l'homme n'avance jamais aussi facilement que lorsqu'il se trompe. Bah, peut-être que tout ça aura changé quelque chose, pour une fois. Bah, allez savoir. Comme il l'a toujours dit, des choses plus folles se passent tous les jours. Et quand il ouvre sa propre porte, sa future porte, il n'a qu'à regarder de l'autre côté. Et voir si tout a changé.

    Ou pas.