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Humeur - Page 8

  • Les pieds froids

    Oui, il n'y a pas eu d'écrits depuis un certains temps dans le coin. Entre l'appendicite, les gastros, le manque d'inspiration et pire encore, la suite des aventures de Lucie, c'est pas gagné. Et je ne parle pas de pondre une historiette! Mais bon, comme toujours, je retrouve le chemin du clavier, ne serait-ce que par souci thérapeutique, quand les émotions débordent. Alors voici.

     

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    Malade.

     

    Ça ne vous arrive pas souvent, mais ça vous fait une belle jambe. D'autant que parmi le peu de choses qui vous foutent la paix ces temps-ci, on y trouve au moins vos jambes. Qui font tout leur possible pour vous permettre de traîner votre corps déficient à son allure d'escargot, un pas après l'autre. Lit, canapé, cuisine, et on recommence, pas forcément dans cet ordre. En y ajoutant les innombrables visites express à la salle de bain. Non pas que vous répandiez tripes et boyaux sans discontinuer, même si vous auriez préféré, des fois que le mal de cœur y passe avec. Seulement, il paraît qu'il faut vous hydrater -ce qui tombe bien, vous passez votre temps à crever de soif- mais votre vessie n'y comprend plus grand chose. En même temps, vous n'avez jamais eu une vessie très futée et de toute façon, elle a toujours une patience équivalente à celle d'un gamin de quatre ans. De toute façon, vessie ou pas, vous êtes plus un tas de couvertures et peignoirs qui bougent mollement qu'un véritable être humain.

     

    C'est à croire que depuis votre appendicite, tout a subitement décidé de foutre le camp. Comme si machin qui s'est soudainement enflammé avait fait office de sonnette d'alarme pour vous dire :« Attention mon grand, fini la belle vie, tu vas souffrir maintenant, t'en prendre plein la gueule, et quand en seras réduit à un petit tas de vêtements de maison sur un coin de ton canapé et que tu finiras par péniblement en émerger, ce ne sera que pour mettre le pied sur un nouveau piège à souris du destin. En même temps t'avais qu'à ranger ton bordel hein, c'est pas ma faut si t'es pas ordré et que tu laisses traîner des trucs qui finissent par te tomber sur le coin de la pomme. Oh, et là je te fais vachement mal, alors il faudrait peut-être songer à te débarrasser de moi, mais c'est que le début hein, promis ! On s'appelle et on s'fait une bouffe ? ». Oui, votre appendice était du genre bavard, et si certaines personnes s'embarrassent dans leurs récits d'une escalope milanaise mutante, vous ne voyez pas pourquoi votre appendice ne serait pas sortie tout droit d'un cartoon, avec un monocle et un fez (« Because fezes are cool ! »).

     

    Et si l'appendicite, c'est un peu l'équivalent opératoire d'enlever un sparadrap et qu'à peine vous réalisez que tiens, vous êtes à l'hôpital, et bien vous vous retrouvez déjà chez vous, et bien ce n'était que le début des emmerdes. Pour parler crûment (ce qui n'est pas tant que ça dans vos habitudes, mais y a un moment où faut plus pousser et ou c'est juste marre ; et puis ça reste dans le thème, les intestins, tout ça). Non parce que bon, les trucs n'ont pas arrêter de vous tomber sur le coin de la pomme, sans jamais vous demander votre avis, vous laisser le temps pour souffler ou proposer de prendre part à une explication raisonnable autour d'une tasse de thé. Ils n'ont pas été aussi polis : ils se sont contenter de tomber. Un peu comme la foudre, mais sans priver de le faire au même endroit, et s'en s'essuyer les pieds avant d'entrer. Alors au bout d'un moment, faut pas s'étonner que sa lâche, comme les boyaux. Vous n'avez pas envie de sombrer dans l'auto apitoiement, mais trop c'est trop. D'autant que moralement, ça fait aussi son petit effet. Déjà parce qu'à force de vous traîner chez vous, entre vos quatre murs, et bien vous commencez à devenir sérieusement timbré. Et puis il est plus difficile qu'on ne le croit de tourner en rond dans un petit appartement, parce qu'on finit toujours par se cogner l'orteil contre quelque chose. Et comme l'extrémité du sachet de thé qui prend un malin plaisir pervers à s'échapper de vos doigts pour plonger dans la boisson, vous n'avez pas besoin de ça. Ça suffit maintenant, y en a ras le bol : des appendices, des gastros, des pieds froids et du reste. Parce que vous avez froid aux pieds. Vous qui n'avez presque jamais froid, qui dormez les fenêtres grandes ouvertes avec un simple drap fin pour vous couvrir tout l'hiver, et bien vous avez froid. Un froid issu de l'intérieur, qui s'injecte dans vos veines comme le produit anesthésiant avant une opération, un flot de glace liquide qui balaie les derniers îlots de chaleur préservés tant bien que mal par la tempête qui fait rage dans votre corps. Et quand vous n'avez pas trop froid, vous avez trop chaud, c'est à rendre fou. Mais les pieds, eux, restent obstinément froid, ce qui pose de sacrés problèmes logistiques au niveau du rendement des couvertures. Bref, vos pieds froids et vous n'en pouvez plus de traverser cette succession d'épreuves coincés chez vous, seul et misérable, si ce n'est pour votre propre compagnie. Qui n'est ces temps-ci ni très lucide, ni très jouasse.

     

    Peut-être que l'univers s'amuse maintenant à vous accabler de tout un bordel, mais vous ne lui avez rien demandé, à l'univers. Qui de toute façon, n'écoute jamais ce qu'on lui dit. C'est un peu son propre, à l'univers. Des milliards de planètes, de plans, des possibilités infinies, mais pas fichue de se faire un sonotone correct. Vous pourriez miser sur le karma, et attendre le lot de bonnes choses qui en résultera, mais vous croyez autant en ces conneries d'équilibre cosmique qu'en, disons, la possibilité de trouver un sens philosophiquement profond dans l'analyse d'un épisode de la saga « Twilight ». Non, l'univers, si vous le croisiez, vous lui récuriez la tronche à coup de brosse à chiottes avant de lui balancer un coup de binette dans la pomme. Non parce que bon, hein, vous croyez pouvoir dire sans trop vous jeter des fleurs que vous êtes un garçon plutôt gentil, affable. Un peu grognon quand vous avez envie de rester dans vos pantoufles, un peu râleur -question de principe- mais au final, pas méchant pour un sou. Du genre à hocher la tête et dire « ça va » plutôt que de vous précipitez dans un conflit inutile. Déjà parce que oui, en général, ça va. Vous avez fait un sacré chemin pour en arriver à vous dire ça mais force fut pour vous d'admettre à un moment que bon, d'accord, votre vie n'était pas parfaite, que vous n'aviez pas le contrôle sur tout, et que vous continueriez toujours d'égarer une chaussette après chaque lessive mais que globalement, ben, ça allait. Que y avait de quoi bien aller en tout cas et qu'une fois qu'on le réalisait, ben ça rendait les choses tout de suite non pas plus faciles -elles ne le sont jamais ; jamais!- mais plus gérables, plus abordables. Vous n'aviez plus à rester dans votre coin de peur de vous prendre une nouvelle tuile sur la tronche (même si à ce train là, vous aurez bientôt au final prit l'équivalent de deux ou trois toits sur la caboche). Qu'après tout, votre apologie du désespoir n'avait plus lieu d'être. Un rêve pieux de toute façon ; l'espoir restera toujours pour vous une drogue, un brin abrutissante, qui vous poussera toujours à relever la tête avant de la replonger dans la flaque, ne serait-ce que pour éviter de vous noyer. Le désespoir, le vrai, le pur, le dur, vous l'avez connu par le passé, et vous n'avez aucune envie de le retrouver si vous pouvez faire autrement. Le noir, le marécage, cette zone d'ombre glacée et solitaire dont on n'a l'impression que rien ne pourra jamais sortir et qui étouffe dans l’œuf le moindre germe d'un printemps nouveau (en même temps, qu'est-ce qu'un œuf fout avec des germes printemps nouveau, aussi). Mais quoi qu'il arrive, quoi qu'il se passe, le désespoir on peut s'en sortir, mais il projette toujours son ombre.

     

    Oui, donc, vous considérez être un gars plutôt sympa, gentil, pas cynique pour un sou et bêtement capable d'imaginer le meilleur dans chaque chose et à vouloir que tout se passe pour le mieux pour tout le monde, au point de passer dix minutes dans un supermarché à hésiter entre deux boîtes de petits pois de peur d'en laisser une seule et malheureuse de ne pas avoir été choisie (houla, dit comme ça, c'est quand même un problème qui doit remonter à sacrément loin mais tant pis, vous assumez). Vous l'étiez depuis toujours, et vous l'aviez retrouvé après une longue période creuse façon traversée du désert, repli sur soi-même, désespoir donc, et tous ces machins là qui poussent les gens à ne plus se raser, à vivre les stores tirés et à passer mille nuits sans sommeil en se raccrochant à n'importe quoi pour s'occuper l'esprit, qu'il s'agisse de se perdre dans les livres ou dans le déni. Vous vous étiez blindé, des fois qu'il pourrait vous arriver de ressentir à nouveau des trucs pour qui ou quoi que ce soit, et que ça pourrait à nouveau faire mal, à vous ou au qui ou quoi que ce soit en question, boîtes de petits pois comprises. Et puis le cocon s'est fendillé, vous avez mué, et ce n'était pas par un miraculeux caprice du destin, ou grâce à un événement révélateur sur le sens de la vie du genre de ceux qu'on croit imaginer pouvoir trouver dans un éprouvant périple en solitaire. Non, vous avez simplement finir par vous rappeler que vous aviez un cerveau -et pfou, vous y aurez mis, le temps !- et qu'en le connectant au cœur plutôt qu'en essayant de le substituer, et bien ça allait tout de suite mieux. Enfin, mieux, non, mais disons que c'était meilleur, ce qui n'était pas tout à fait la même chose. Vous vous êtes rappelé qu'il y avait un monde autour de vous, que vous en faisiez partie, et que vous ne sortiriez jamais de votre carapace si vous ne vous en débarrassiez pas pour plonger dans l'inconnu. Paradoxalement, de vous lier à nouveau au monde et aux gens qui le composent, avec tous les risques que cela encoure, cela vous a aussi permis de vous retrouver face à face avec vous-même dans le lot, et à un peu mieux comprendre qui vous êtes. Vous n'étiez plus en train de vous oublier. Car ce qu'on oublie facilement, c'est que ce n'est pas par l'isolement qu'on se retrouve, mais à travers autrui. Ou, du moins, à travers des expériences. On peut bien rester six mois (et vous avez fait ça plus longtemps) coupé de tout, ça peut faire du bien, mais ça ne règle rien. Vous, vous n'avez jamais vécu autant pour vous-même depuis que vous avez décidé de ne plus vous épargner le reste du monde. C'est étrange dit comme ça, mais ça marche. Ou du moins, ça marchait. Là, vous n'êtes plus très sûr. En même temps, depuis quelques temps, vous n'êtes plus très sûr de rien. Pourtant, vous étiez arrivé à atteindre ce stade béni qui vous permettait de voir le meilleur même dans la plus pourrie des situations, cet état qui permet de voir le bien dans toute chose, de profiter du revers de chaque médaille en le transformant en une nouvelle expérience plutôt qu'en une catastrophe sans équivalent. Mais quelque part, vous avez beau être un brave type tendance optimiste borderline naïf bien décidé à ne pas vous plaindre de ce que la vie met sur votre chemin même quand c'est une tarte dans la face, mais y a un moment où c'est marre. Tout simplement. Ras le bol. Ecoeuré, le bonhomme. Trop de tartes. A force de se relever sans cesse après un coup dur, il finit bien par arriver un moment où on se dit qu'il serait mieux et moins douloureux de rester couché, histoire de s'épargner le peu d'énergie qu'il nous reste. Et que l'envie de se retirer en boule dans un coin, sans plus rien demander ni attendre du monde, un gros casque sur les oreilles et des lunettes noires devant les yeux, ben ça devient carrément séduisant. Et puis après tout, merde, vous êtes humain, comme tout le monde (enfin, tous les humains, pas les arbres, les fleurs, les cailloux et tous ces machins, même s'ils ont quand même une vie bien moins compliquée, ces sagouins) ; au bout d'un moment, vous avez beau y mettre toute la bonne volonté du monde et voir le bien, vous allez finir par plier. Trop c'est trop, d'autant plus quand vous n'y êtes pour rien dans tout le bordel qui vous tombe dessus. C'est bien gentil d'y croire et d'essayer sans cesse mais au bout d'un moment, la machine se grippe et ça doit finir par casser. L'usine du bonheur met la clef sous la porte. Et quand on passe le calendrier des événements en revue, il y a un schéma qui en ressort, et c'est pas brillant : chaque essai qui compte, aussi bien qu'il ait commencé, a fini par se casser la gueule. Que ce soit vos entreprises scolaires professionnelles, sentimentales ou spirituelles, rien ne tient, vous finissez toujours par rouler misérablement en bas de la colline. Alors à la longue, quand on est pas con, on finit bien par additionner deux et deux et par rester couché. Histoire de cultiver son cynisme, afin de ressourcer par là ses réserves et de s'occuper de soi, et merde aux autres, au reste du monde et à l'univers. Non parce qu'il y a un moment où vous ne savez plus trop quoi faire pour continuer de mettre un pied devant l'autre, alors à quoi bon, franchement ? Deux et deux, ce n'est pas une addition compliquée.

     

    Seulement, vous n'avez jamais été très fort en calcule (et encore vous êtes gentil). On pourrait vous en présentez la preuve par neuf que vous n'y pigeriez rien, à toutes ces histoires. Ou alors vous finiriez par en oublier le résultat et à retomber les pieds devant dans vos travers à base d'espoir. Ressortir la tête de la flaque. Vous ne pouvez pas vous en empêcher, c'est maladif. Mais en même temps, vous avez grandi, vous avez mûri, vous avez appris à mieux connaître qui vous étiez réellement et il semblerait que cet espoir fasse partie intégrante de votre système. Sans lui, vous vous écroulez, vous vous retirez dans votre petit monde personnel loin des émotions et de tous ces trucs là souvent bien lourds. Et c'est chiant. Vous n'avez plus envie de passer à côté des trucs lourds. Même si vous avez une envie terrible de fuir dix jours loin de tout, vous savez que vous finirez par en revenir pas plus désespéré. Et vous l'acceptez faute de mieux, peut-être parce que vous avez mûri donc, et que vous êtes devenu plus fort, ou tout simplement parce que vous avez enfin trouvé en quoi croire, en quoi placer cet espoir qui n'a jamais cessé de déborder en vous par tous les trous, vous faisant patauger dans la flotte, la boue et les larmes. Seulement, ce sont vos larmes, et rien ni personne ne vous dira quand les verser, ou quand ne pas les verser .Vous vous accordez le droit à la vie, avec tout ce que cela ensuit. Et vous avez besoin de vous le rappeler, de vous le répéter et de vous l'écrire pour ne pas voir cette fragile charpente s'écrouler dans des moments difficiles, comme ces moments où vous êtes malade, ou le mal au coeur vous donne envie de l'arracher et de le balancer dans le Mont du Destin le plus proche, ou que vous avez les pieds froid. Vous essayez de rester celui que vous êtes devenu, et de vous rappeler que quoi que la vie et l'univers -qui a bon dos, vous l'avouez- vous balancent à la face, et bien cela vaut la peine de le recevoir, en bien ou en mal. Et de vous dire qu'un mal peut toujours redevenir un bien. Et toutes ces conneries. Même quand vous avez froid à l'âme comme maintenant, que votre corps vous trahit et que la solitude vous accable dans cette traversée de l'épreuve. Mais malgré toute votre foi, ce n'est pas facile. Ca ne l'est jamais mais là, vraiment, c'est compliqué. Il y a le schéma malheureux des répétions tragiques, l'énergie qui peine à être renouvelable, des enclumes qui tombent du ciel sur la croix où vous ne pouvez vous empêcher de mettre les pieds. Au final, ce qui est dur, c'est de se retrouver seul non pas avec soi-même, même seul tout court, coupé de son propre droit à influer sur les événements, privé de sa voix et visiblement condamné à voir des pans entier de la vie s'écrouler autour de vous sans même qu'on vous donne le droit de tout faire pour les retenir et les consolider. Et qu'au final, tout ce que vous pouvez faire, grand malade que vous êtes, c'est de garder prise sur votre affliction, de garder espoir dans la tempête.

     

    Mais ce n'est pas facile. Parce que rien ne les réchauffe, et que vous avez les pieds froids

  • Les petites choses sans les grandes

     

    Des bleues, des roses, des blanches ; des qui s’avalent, des qui fondent sous la langue. Autant de pilules qui sont votre lot quotidien et qui, normalement, vous permettent de fonctionner à peu près normalement, telle une grande horloge biochimique (alors que vous n’avez jamais eu une très bonne notion du temps : vous êtes presque toujours incapable de situer correctement les évènements importants de votre vie dans le passé, où quelque chose qui s’est passé il y a cinq ans pourrait très bien s’être passé il y a un an à peine en ce qui vous concerne. Autant dire que vous n’êtes pas très doué lorsqu’il s’agit de se rappeler de dates d’anniversaires). Il y a les pilules qui sont bonnes pour le moral, bien sûr ; celles qui vous empêchent de sombrer plus en avant dans les eaux noires et pleines de mélasse de la dépression. Où vous attend aussi la tentaculaire pieuvre de l’angoisse prête à vous broyer l’estomac et à vous farcir le crâne d’anxiété maladive. Heureusement qu’il y a aussi des comprimés pour ça. Et n’oublions pas le capital inducteur de sommeil, censé faciliter votre passage au pays des rêves, vous pour qui le phénomène de l’endormissement aura toujours été une formidable source d’angoisse. Et comme si cela ne suffisait pas, tout cela n’aide pas forcément votre cœur, qui serait un peu plus agité que la moyenne selon les médecins mais rien de grave, d’autant qu’on peut aussi avaler quelque chose pour calmer tout ça ! Enfin, n’oublions pas votre estomac qui a tendance à faire des siennes et votre nez fragile qui entre allergies, rhume des foins et rhumes tout court vous donne l’impression de passer votre temps à se moucher dix mois sur douze et réveille votre léger asthme. Vous reprendrez bien une tablette et un ou deux sprays en plus, avec tout ça ?

     

    Bon, d’accord, c’est beaucoup (en ce moment, vous carburez avec huit médicaments quotidiens différents), mais « ça pourrait toujours être pire », essayez-vous de vous dire. Alors oui, clairement, ça pourrait : ce n’est pas comme si tous ces médicaments étaient ce qui vous maintenait en vie ou vous bombardaient d’effets secondaires  réellement désagréables (à part agiter un peu le cœur ou faire légèrement trembler vos mimines façon retraité après son verre de gros rouge et ses pilules à lui ; mais vous vous en tirez à bon compte). Mais il n’empêche que les «ça pourrait être pire », c’est peut-être vrai, mais c’est aussi agaçant, quelque part. Comme s’il fallait atteindre un certain stade de souffrance et d’inconfort tangible avant d’avoir le droit de mentionner que ça ne va pas très fort. Vous n’avez pas –et de loin, dieu merci- autant de raison d’accuser le coup que nombre de personnes bien plus durement touchées par toutes les saloperies que renferme ce verdoyant monde plein de vie qui semble tout de même plutôt déterminé à essayer de tuer tout ce qui bouge (ou non) d’une façon ou d’une autre, mais il n’empêche que ça ne va pas vous faire vous sentir mieux pour autant. C’est comme avancer sans-cesse en plein brouillard, sans savoir si on a le droit de s’octroyer le fait de se laisser aller à la douleur qui nous habite, des fois qu’elle ne serait pas assez forte, assez fatale. Et si ça pourrait être pire, c’est que ça pourrait aussi aller bien mieux, ce qui n’aide pas franchement à se remonter le moral, pour peu qu’on se soit permis de le laisser baisser (ou, plutôt, qu’on se soit permis de ne pas cacher sa baisse ; qu’on soit gravement malade ou légèrement psychotique, on ne contrôle pas entièrement son moral et on n’y peut pas toujours grand-chose quand on le voit partir sans préavis en claquant la porte derrière lui comme le petit sagouin qu’il est). Et quand vous contemplez les médicaments qui s’agglutinent devant vous et ne semblent qu’augmenter en nombre au cour des années, vous ne pouvez vous empêcher de vous sentir vaguement dépité. Et vous n’êtes absolument pas anti-médicaments comme peuvent l’être pas mal de gens assez catégoriques sur la question, ça non ; vous reconnaissez leur utilité. C’est une canne, c’est un soutien, c’est même un bouclier. Mais plus le temps passe, et plus le bouclier pèse lourd dans vos bras malingres (ça vous apprendra à ne pas faire plus d’activités physiques !). « Je me lève et je prends mes pilules pour dormir » dit la chanson de Saez, et si vous n’en êtes pas là à proprement dit, vous avez peur d’y arriver un jour.

     

    Mais il faut bien avouer que même si vous avez régulièrement envie de balancer le tout dans les toilettes et d’affronter follement ce que le futur vous réserve avec rien d’autre que votre sang dans vos veines, et bien vous ne seriez sûrement pas très brillant sans ces pilules que vous avalez quotidiennement. Honnêtement, ça aide, vous l’avez remarqué ces dernières années, au fur et à mesure que les médecins trouvaient des molécules qui vous convenaient (après pas mal d’expérimentation hasardeuses où trois neuroleptiques sur quatre produisaient mystérieusement chez vous l’effet inverse de ce qu’ils étaient censés produire. Vous avez quand même l’impression d’avoir été monté à l’envers par rapport à la norme, entre ça et votre moral qui décline en été plutôt qu’en hiver, ou encore votre manie de préférer avoir froid que chaud. Ce qui vous paraît pourtant parfaitement logique : après tout, il est quand même plus facile et agréable de se réchauffer que de se refroidir, crénom !). Ca vous permet de tenir à distance les angoisses, de bénéficier d’un moral capable de s’élever (mais façon montagnes russes), et d’affronter le quotidien avec un peu plus d’aplomb (et autres agents chimiques). L’un dans l’autre et en bien comme en mal, il vous apparaît quand même stupéfiant que de si petites choses puissent avoir des effets aussi grands.

     

    Mais les petites choses, c’est ce qui est important quand on n’a pas de grande cause à laquelle se dédier. Quand on est seul et qu’on avance timidement dans l’inconnu de l’avenir, et bien les petites choses rassurent. Et il ne s’agit pas uniquement de celles qu’on peut faire passer avec un verre d’eau. Mais de toutes ces petites habitudes et de tous ces petits plaisirs qu’on peut trouver dans la vie en cherchant bien (en cherchant bien, donc, parce que la plupart du temps on ne réalise même pas qu’on les a sous son nez). Ce sont les petites choses qui peuvent constituer une base solide à laquelle se raccrocher, un peu comme les prises sur un mur d’escalade (mais ça fait quand même moins mal aux doigts), et qui nous permettent de garder la tête hors de l’eau (même si vous n’avez jamais vu de murs d’escalade dans l’eau). Il est déjà plus facile de tirer une satisfaction, même minime, de ces petits jalons de certitudes sur le chemin plus qu’incertain de la vie (du genre à fausser compagnie aux infirmiers célestes et à se perdre en titubant bêtement dans les espaces infinis ; de la grosse incertitude, quoi). Ce sont les petites habitudes qui font du bien, les espérances faciles, les plaisirs simples et la sûreté confortable de bonheurs retrouvés parce que maintes fois éprouvés. Tout le monde a ses petits plaisirs. Vous, vous raccrochez à l’odeur de la pluie, au vent frais sur la peau, à la neige qui crisse sous vos pas et au ballet des oiseaux, mêmes simples pigeons et moineaux sur la grande place. C’est le chocolat chaud de deux heures du matin, la fille du train ou la chanson dont les paroles vous semblent soudain adressées personnellement. C’est la petite vidéo idiote mais hilarante, l’épisode d’une de vos chères séries ou encore le fait de se replonger dans un roman de votre auteur favori que vous connaissez par cœur (le roman, pas votre auteur favori, hélas).  C’est même lire un mauvais roman qui fait rire (ooooh, « Twilight », marmoréen « Twilight ! »). C’est préparer un bon petit plat, ou lire un commentaire qui fait sourire sur l’écran d’ordinateur. C’est passer même un bref moment en compagnie de quelqu’un qu’on apprécie à la terrasse d’un café. C’est tout simplement apprécier le petit plutôt que de courir après le gros, qui a la fâcheuse tendance à revenir nous rouler dessus façon rocher géant dans un temple piégé.

     

    Vous célébrez les petites choses, parce que sans elles vous ne sauriez pas vraiment à quoi ou à qui vous raccrocher. Et même lorsque vous ne vous en rendez pas compte, vous leur devez beaucoup. C’est l’échelle de corde le long du puits, la veilleuse dans les ténèbres, la métaphores pompeuse dans la phrase banale. C’est avancer au rythme d’un livre, d’un films, d’un échange à la fois. C’est souvent la plus grande partie de la vie, quand on y pense. Et ce sont là les habitudes dont on ne devrait jamais se lasser, celles dont on ne devrait jamais perdre le goût. Et pourtant, plus les grandes choses sont lointaines, comme des mirages dans un esprit brumeux, plus il est difficile de réussir à se contenter du rythme rassurant et bénéfique des petites au son de « ça pourrait être pire ». Parce que même lorsque que, comme vous, on prétend avoir grosso modo l’ambition d’une pomme de terre un peu sèche, voir d’un tabouret dans ses bons jours, l’humain ne peut pas s’empêcher d’aspirer aussi et surtout aux grandes choses de la vie. La réalisation d’un rêve d’enfant, et plus encore d’un rêve d’adulte ; un voyage ici et ailleurs ; un but, plein et entier ; s’énamourer à nouveau, et retrouver le goût depuis si longtemps oublié d’un baiser…

     

    Alors soudainement la pluie, les pigeons et les moineaux, le livre relu avec nostalgie et la petite musique dans les oreilles ont de plus en plus de peine à vous atteindre, de plus en plus de peine à vous contenter. « Ca pourrait être pire », mais « ça pourrait aller mieux ». Vous ne savez tout simplement pas comment, ni ce que vous voulez vraiment, et vous n’êtes pas certain de le trouver au fond d’un tube de pilules. Mais vous le trouveriez sans doute encore moins sans… C’est tout vous, ça : jamais vraiment content, toujours à la recherche idyllique du compromis. Et près à vous noyer dans un océan de petites choses, quand vous prenez la peine de les remarquer.

     

    Mais vous ne pouvez vous empêcher de penser que l’ennui, avec les petites choses et ce malgré tout le bien qu’elles peuvent faire,  c’est que le plus souvent, elles restent petites.

  • Wallow

    J'hésite toujours à publier ce type de note (oui, une fois n'est pas coutume, je fais un préambule; et c'est terrible comme je n'ai plus l'habitude d'écrire à la première personne, argh!). Je sais bien qu'il est normal d'être parfois un peu plus "journal intime" sur un blog, mais je n'ai jamais été très à l'aise avec cette fonction là du truc. J'ai peur de trop en faire façon "demande d'attention", "déprime égomaniaque" ou encore "désespoir jeté à la face du monde". Et si ce n'est pas mon but, je ne peux nier que le but est d'exposer un peu tout ça. C'est dur, de trouver l'équilibre. Mais comme je ne suis pas vraiment doué pour m'exprimer oralement, je me repose comme toujours sur l'écrit pour me vider la tête. Et si je garde ça pour moi, c'est presque comme si je ne l'avais pas vraiment... sorti, malgré tout. Et puis si des ados boutonneuses se permettent de raconter tout ce qui passe par leur philosophique tête façon "un mot, une couleur flashy" sur le net, je peux bien balancer mon humeur ici. Garanti sans couleurs, mais avec des citations de Terry Pratchett.

    Ah, lorsqu'il sera question de lézard et de tortue, cela fait référence à une note d'il y a quelques mois... sur un lézard et une tortue (ou la fois où j'ai laborieusement décidé de tenter d'écrire une petite histioire en anglais). Quant au titre de la note (Wallow), c'est parce le wallowing, je suis en plein dedans, et que j'adore la sonorité de ce mot en bouche (c'est comme avoir un gros morceau de guimauve qui fait gonfler les joues avant de fondre entre les dents et de clouer le bec; le mot parfait pour l'esprit de cette note!). La traduction française ne rend pas justice à sa glorieuse sonorité! Sur ce... et bien, c'est tout!

     

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    “They didn't know why these things were funny. Sometimes you laugh because you've got no more room for crying. Sometimes you laugh because table manners on a beach are funny. And sometimes you laugh because you're alive, when you really shouldn't be.” Terry Pratchett - Nation


     

    Quelquefois, vous devez rire. C’est tout simple. Jusqu’à en avoir mal aux côtes, jusqu’à sentir les crampes se saisir de votre estomac, jusqu’à réveiller votre asthme (qui, pourtant, ne demandait rien à personne et se contentait joyeusement de roupiller dans un coin). Comme avant de vous mettre à écrire le charabia qui suit. Avant les larmes, surtout. Et ce sans aucune raison. Sans aucune putain de raison, vous sentez-vous obligé d’ajouter pour intensifier le côté dramatique de la chose, vous qui n’êtes pourtant pas un grand adepte des jurons. Et là, on va certainement vous demander quel rapport le drame a avec le rire. Et bien il n’y en a pas, si ce n’est le comique forcé né de la confrontation de deux extrêmes. C’est le tragique de la grande comédie humaine, celle qui ne serait qu’une vaste blague cosmique pourtant guère drôle ; l’équivalent « multiuniversel » de trois types qui rentrent dans un bar. Mais ces types, vous les enviez : ils sont trois, et ils ont un bar à disposition. Et s’il est bien un fait avéré, c’est qu’il n’y a rien de tel qu’un bar pour noyer sa peine. C’est le miracle qui transforme l’eau en vin, les larmes en hydromel. Et c’est un de ces jours où la proverbiale image de la cuite -tête en vrac, yeux de travers, estomac retourné et esprit fragmenté- vous séduit, vous qui n’avez encore jamais connu ça. Ca doit être l’esprit fragmenté né du fruit fermenté qui vous attire : réduire votre psyché en une fraction de petits bouts, comme les glands entassés un à un dans le creux d’un tronc d’arbre par l’écureuil volontaire. Oui, en cacher les morceaux non pas le temps d’un hiver mais le temps d’un été et de son aveuglante énergie remplie de mouvements et de lumière. Dormir pendant que le monde s’agite, loin des rires qui se répercutent le soir sur les pavés entre deux terrasses de café. Dormir pour vous réveiller sous un ciel si pâle qu’il semble confondu avec le manteau de neige qui recouvre la terre. Un monde blanc, froid, uni ; un monde simple. Dieu, que vous vous damneriez pour cette simplicité, dont le désire vous taraude comme celui de la fraise chez une femme enceinte (ou de la glace pilée, voir des morceaux de morue marinés dans un bocal ; les femmes enceintes ont des envies et des goûts très variés).

     

    Mais votre esprit n’est qu’un gros bloc à l’intérieur de votre crâne, un bloc qui vient peser sur vos épaules comme un énorme sac à dos rempli de bric-à-brac sur le dos d’un voyageur égaré le long de la route. Une très longue route, de celles où lorsqu’on s’imagine enfin avoir atteint l’horizon on découvre alors qu’on ne peut que redescendre avant le prochain tronçon ; celui qui monte encore plus haut, encore plus dure, encore plus longtemps. Vous, vous vous êtes installé sur le bord de la route, et vous regardez les voitures qui vous dépassent en vrombissant. Des rouges, des jaunes, des vertes ; des véhicules tous différents, tous uniques qui n’ont que pour seul trait commun celui d’avancer, toujours plus loin, brûlant son carburant. Le transformant en mouvement. Ainsi, l’énergie ne stagne pas, l’énergie ne se gâche pas, l’énergie produit quelque chose, et elle carbure en vue d’un but. D’un lendemain qui chante sans doute ou, qui s’il a la voix enrouée, se veut au moins un petit meilleur que le jour précédent. Sur le bord de la route, vous videz votre sac : vos piles de livres, vos carnets jamais terminés, vos désires inassouvis, vos idées avortées. Comme une bulle familière, rendue confortable seulement par l’habitude. Votre carburant bouillonne avant de s’épaissir dans son coin, et votre sac pèse toujours sur vos épaules, même vide. Vous pourriez allez l’enterrer dans le désert l’espace de quelques mois que cela ne changerait pas grand-chose. Et puis vous en avez l’habitude, vous le connaissez, vous savez quand relâcher les lanières l’espace de quelques secondes, promesse d’un mieux illusoire, rapidement dissipé par le poids revenant peser sur votre dos. Rassurant, quelque part, malgré son encombrement : vous savez à quoi vous en tenir, nul besoin de prise de risque, nul besoin de tenter sa chance. Nul besoin de courir après l’espoir, comme vous l’avez démontré dans un article précédent.

     

    Et puis vous êtes fatigué, et ce bord de route en vaut bien un autre. Un coin de trottoir où vous asseoir, sans pour autant poser votre fardeau. A dire vrai, c’est surtout que vous ne savez pas où aller. De temps en temps il vous arrive bien de lever le pouce et de parcourir quelques kilomètres accompagné, mais les chemins finissent par diverger. Ils finissent toujours par diverger. Du moins n’avez-vous encore rien vu qui puisse prouver le contraire. Il faut dire qu’en auto-stop, vous ne regardez pas vraiment le paysage à travers la vitre : vous préférez regarder la personne qui conduit, de peur d’avoir à tomber sur votre reflet dans la vitre. Il est tout simplement si bon, si facile, si confortable de vivre pour, à travers autrui (même si l’autrui en question ne pense sans doute pas la même chose ; ça ne doit pas être très confort, d’avoir quelqu’un à travers, comme l’inévitable canapé trop grand coincé entre deux étages lors d’un déménagement). Mais même lever le pouce vous apparaît comme incroyablement épuisant. Tout ça pour redescendre un peu plus loin au bord de la route, guère plus avancé, et bien plus désorienté. Seul avec vous-même, ce que vous essayez désespérément d’éviter en vous noyant dans la bulle de vos livres, de vos histoires et de ces expériences toutes faites qui ne demandent qu’à vous remplir le crâne. C’est d’ailleurs dans un livre que vous avez lu un personnage demander à un autre s’il connaissait l’expression « L’enfer, c’est les autres ». Et de lui dire en suite que tôt ou tard, on finit par s’apercevoir que c’est faux. Il n’y a pas de mots plus vrais. En ce qui vous concerne, les autres représentent un paradis. C’est juste qu’il y a bien peu de paradis au milieu de tous les mirages.

     

    Peut-être est-ce l’époque qui veut cette solitude. La communauté ne prime plus, dans le sens qu’elle n’est plus considérée par nécessaire par un grand nombre d’individus. Dans votre tête, un souvenir vous hante… Il y a peu, alors que vous cheminez en ville d’un pas distrait, vous avez aperçu du coin de l’œil une femme s’asseoir sur un rebord dans une ruelle et, la tête dans une main, se mettre à pleurer. Personne d’autre dans les parages que vous, qui passiez juste à côté. Dans un coin de votre esprit, vous vous êtes toujours plu à entretenir cette image romantique de la nature humaine, en optimiste rongé par le ver de l’espoir que vous étiez ; vous pensiez encore être dans un monde où son prochain pouvait stopper sa course auprès d’un autre prochain, même s’il n’était pas si, et bien, prochain que cela. Et puis voilà que vous voyez quelqu’un se mettre à pleurer dans son coin, comme abattu par le poids du sac à dos métaphysique (ou alors quantique, vous n’êtes pas très sûr de l’évolution de ces choses là), une personne seule et abattue, comme vous l’êtes si souvent… et vous ne vous êtes pas arrêté. Cette fois-ci, c’est vous qui avez continué votre chemin en laissant une anonyme sur le bord de la route. Il y a plein de raison à cela, diraient la plupart des gens : c’était une inconnue ; ce n’était pas vos affaires ; ce n’était pas votre rôle ; vous n’auriez de toute façon pas su quoi dire ; vous aviez le LEB à prendre. Seulement, vous ne saviez pas que vous faisiez partie des gens. Si vous vous étiez imaginé cette scène, votre cœur se serait serré à l’idée de telles excuses ! Inconnue ou pas, cela n’a pas la moindre importance ! Quand quelqu’un souffre sur le bord du trottoir au point de se mettre à pleurer la tête dans la main en vue du moindre passant potentiel, on devrait être en mesure de tenter de faire quelque chose ! On ne laisse pas quelqu’un d’aussi seul au bord de la route, bon sang ! Combien de fois avez-vous vous-même été pris de crises de larmes subites ces dernière semaines, recroquevillé sur votre matelas ou à même le sol, la bouche tordue dans une plainte silencieuse et inarticulées (bah oui, il est quand même bien plus aisé d’être inarticulé en silence), sans personne dans les environs, désespérant de sentir une main secourable se poser sur votre épaule ? Comme pas plus tard que tout à l’heure, effrayant même le chien, surpris par le comportement décidément bien étrange de son humain ? Mais non, malgré tout ce besoin désespérant que vous avez de croire en l’espoir, de croire en l’humanité, vous avez passé votre chemin. Vous répétant que vous n’auriez pas su quoi dire de toute façon (vous êtes aussi à l’aise côté réconfort que, disons, une tranche de pain mou), et que vous ne deviez pas rater votre train. Et c’est ça, l’ennui : les gens auront toujours un train à prendre. Toujours quelque chose à faire, à préparer, à prévoir. Une tendance de plus en plus globale dans cette humanité où l’on passe plus de temps à penser à demain qu’à vivre aujourd’hui. Et au final, il ne reste que vous et vos regrets le soir venu, une personne seule qui n’aura pas su en aider une autre. C’est peut-être idiot, vous n’en savez trop rien, mais vous en garderez sans doute encore longtemps un poids sur la conscience, et l’image de cette femme seule pleurant dans la rue. Qu’avait-il donc pu lui arriver pour qu’elle finisse ainsi par craquer ? Qu’est-ce qui pouvait affliger son cœur de telle manière ? Pourquoi diable tant de tristesse ?

     

    Vous ne le saurez jamais. Et c’est futile, mais c’est terrible à quel point ça vous fait mal, d’autant plus maintenant que c’est trop tard. Trop tard pour autre chose que des regrets, bourrant déjà votre sac à dos plein à craquer. Trop tard pour contempler autre chose que le miroir terne de votre solitude. Une solitude du cœur, ce mal dont toutes les âmes sont la cible un jour ou l’autre. Vous pensiez vous y être habitué, pourtant. Et puis vous pensiez que cela valait mieux que de marcher à deux. La brève période où vous vous y étiez essayé, il y a des années de ça, n’avait finalement contribué qu’à mieux vous briser. L’horreur de connaître quelque chose de si beau et de si fort qui, une fois disparu et dispersé aux quatre vents, rend son absence intolérable. Au point de maudire le simple fait d’avoir vécu, d’avoir connu tout ça : après tout, on ne peut pas manquer ce qu’on ne connait pas (comme se faire mâchouiller puis recracher par un grizzly sauvage et féroce, par exemple ; vous ne l’avez jamais connu, ça ne vous manque pas. Ben oui.). Et des mois, des années après, continuer de ramasser les pièces de son être perdues dans la poussière. Se convaincre qu’une telle rencontre, une telle expérience n’arrivera plus jamais, et finir malgré tout par s’en languir de toute la force de son âme. Et dès qu’on recommence à y croire, dès qu’on l’envisage à nouveau, qu’une voiture attire son regard, qu’un chemin semble soudain plus verdoyant sous la loupe rose de l’espoir… on réalise que ce n’était qu’un mirage de plus. En tout cas, en ce qui vous concerne, vous les collectionnez, les mirages : tableaux impossibles, chapitres interdits, scènes coupées, et même pas de bonus sur les DVDs. Et quel tragique comédie, donc, que d’en venir à manquer tout cela, à manquer cet espoir, à manquer la rencontre d’une quelqu’un quand on sait la douleur qui finira par en résulter, confronté à l’obsolescence programmée du cœur, quand elle n’est pas tout simplement impossible. Et plus vous avez passé de temps –toutes ces années !- à se convaincre que vous n’en aviez plus besoin, à vous faire à l’idée que vous ne vivriez plus jamais de telles histoires, plus vous finissez par réaliser à quel point cela peut vous manquer. Avoir quelqu’un pour vous ramasser au bord de la route. Le contact (et vous ne sous-entendez pas là un manque de relations charnelles, précisez-vous aux lecteurs dotés d’un esprit dénaturé ; de toute façon, au vu de votre expérience, vous avez tendance à trouver ça surfait. Les relations charnelles, donc, pas les lecteurs.). Ces bêtises de marcher à deux dans les mêmes souliers (c’est quand même une métaphore idiote, ça ; son auteur n’a jamais dû essayer de le faire. Ca doit être atrocement inconfortable ! Vous persistez à penser qu’un couple fonctionne bien mieux chacun dans ses souliers. Le but est de marcher côte à côte, après tout. Tsk, ces auteurs romantiques… Sans doute les mêmes qui parlent de rires enamourés cascadant comme des torrents de montagne. C’est joli, les torrents de montagne, mais c’est super froid, et le rire cascaderait sûrement moins bien avec un saumon coincé entre les dents, tiens !).

     

    Mais il ne tient qu’à vous de vous secouer et de faire en sorte de faire bouger les choses, ne manquera-t-on pas de vous dire. Il est vrai que jusqu’ici, c’est le reste de l’univers qui s’est souvent chargé de vous secouer. Quand vous vous y essayez, vous vous prenez généralement une pomme sur le coin de la tête, de toute façon. A croire que vous n’êtes pas fait pour vous secouer, condamné à être aussi rigide socialement parlant qu’un orteil dans un de ces foutus torrents de montagne. Et puis si vous avez tant de difficulté à changer, vous avez tendance à penser que c’est parce que vous ne savez toujours pas qui vous êtes. Voilà, tout bêtement, votre plus grand frein, c’est que vous ne savez pas quoi répondre à cette question plutôt élémentaire : qui êtes-vous ? Comment voulez-vous vous changer en autre chose si vous ne savez même pas ce que vous êtes au départ ?

     

    Alors pour le moment, vous restez assis au bord de la route, au milieu du désert où les lézards voyagent à dos de tortue. Vous n’avez ni lézard, ni tortue, probablement parce que vous ne savez pas lequel des deux vous êtes. Et autant dire qu’un tel manquement à la confiance, ce n’est pas la belle salade dont on se sert pour attirer son reptile. Et vous commencez sérieusement à user votre réserve de métaphores. Et, comme vous, un peu partout dans le désert, il y a d’autres inconnus assis sur un rebord, la tête dans les mains. Vous espérez que, pour eux, quelqu’un finira par s’arrêter.

     

    De votre côté, il ne vous reste plus qu’à rigoler, quitte à le forcer. De toute façon, vous n’êtes pas sûr qu’il vous reste assez de carburant pour pleurer.

     

     

    “-And what would humans be without love?
      -Rare.” Terry Pratchett - Sourcery